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Full text of "Histoire de la révolution française dans les Alpes-Maritimes"

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HISTOIRE 


DB  LA 


RÉVOLUTION  FRANÇAISE 


DAlfS  LB8 


ALPES-MARITIMES 


La  Société  Niçoise  des  Sciences  naturelles  et  historiques  laisse  aux 
auteurs  la  responsabilité  entière  de  leurs  publications. 


HISTOIRE 

RÉVOLUTION  FRANÇAISE 

DÂNg  LE* 

ALPES-MARITIMES 

Le  Chaioine  t.  TUMkSt 

MEIIBI.E    DI  LA    BOCIÉTt  inÇOUE,  AnHOKIEI  DU  LTCËK    Dg  Nid, 

H  PUBMQUI,  COU.UPOini*MT  DD  HIHUriU, 


NICE 

TTFOfiBlPaiB,  LITHOOBAPBIE  ET  UHAIBIB  8.   CAUVIN-EMPBBBUB, 
Rue  de  Ia  Fitrectan,  6  et  plaça  da  U  PréTactura.  I. 


237.       e.      5Sl-  / 


DÉDICACE 


A  la  Société  Niçoise  des  Sciences  naturelles  et  historiques. 


Mes  Ghers  Collègues, 


Je  vous  dédie  cet  ouvrage,  dont  vous  voulez  bien 
faire  les  frais.  Veuillez  Tagréer  comme  un  faible 
hommage  de  ma  reconnaissance  et  comme  ma  part 
de  bonne  volonté  et  de  collaboration.  Le  seul  dessein 
que  je  me  propose  dans  cette  Histoire  de  la  Révolu- 
tion Française  dans  les  Alpes-Maritimes ,  c'est  de 
compléter  les  Monographies  de  Nice,  de  Vence  et 
dAntibes  qui  s'arrêtaient  à  1789,  et  de  mettre  en 
ordre  les  documents  puisés  dans  les  archives  com- 
munales et  dans  celles  de  la  préfecture,  sur  les  évé- 
nements si  émouvants  de  notre  grande  Révolution. 
Nos  contrées  en  ont  ressenti  d'autant  plus  les  effets 
qu'elles  étaient  plus  rapprochées  de  la  frontière.  Aussi 
presque  tous  nos  grands  généraux  sont-ils  venus 


VI 

s'illustrer  dans  les  Alpes-Maritimes.  C'est  chez  nous 
que  Bonaparte  et  Masséna  ont  débuté.  Dieu  lit  dans 
le  fond  des  cœurs.  Je  n  ai  point  d'autre  but  dans  cet 
ouvrage,  que  de  contribuer,  selon  la  mesure  de  mes 
forces,  au  bien  de  mon  pays,  en  tâchant,  par  la  con- 
naissance des  faits,  de  rendre  à  jamais  impossible  le 
retour  des  excès  de  cette  époque  exceptionnelle.  Je 
me  rends  aussi  à  l'appel  des  Sociétés  savantes  et  de 
la  nôtre  en  particulier,  que  réclament  le  concours  de 
tous,  dans  les  recherches  des  archives  locales  pour 
aider  à  l'histoire  générale  de  la  nation.  J'ai  emprunté 
au  Moniteur  universel,  aux  ouvrages  de  M.  Toselli, 
du  comte  Saint- André,  de  Jomini,  du  général  Koch. 
Mais  je  dois  surtout  remercier  M.  le  général  d'Au- 
vare  de  m'avoir  laissé  puiser  dans  le  précieux  ma- 
nuscrit de  son  vénérable  père.  Si  nous  n'avons  pas 
chargé  ce  volume  de  plus  de  notes  justificatives j  c'est 
que  les  sources  se  supposent  facilement  :  J'écris  les 
archives  à  la  main.  Voici  encore  les  sources  où  j'ai 
puisé  '  Registres  des  délibérations  des  Conseils 
communaux  d'Antibes,  de  Belvédère,  de  Nice,  de 
Vence,  etc.,  correspondances,  registres  des  Districts 
de  Nice,  de  Grasse  et  de  Saint-Paul,  qu'on  trouve  à 
la  préfecture  de  Nice;  PoUce  secrète,  armée,  etc.  J'at- 
teste une  fois  de  plus,  que  je  n'ai  écrit  que  sur  des 
documents  officiels.  Il  serait  trop  ambitieux  de  pré- 
tendre tout  dire,  mais  c'est  peut-être  un  titre  à  l'in- 
dulgence de  mes  collègues,  et  de  tous,  d'avoir  ouvert 
le  champ  à  ceux  qui  voudront  encore  découvrir  et 


VII 

écrire  après  moi  sur  la  Révolution  Française  dans 
les  Alpes-Maritimes. 

Agréez  de  nouveau,  Messieurs  et  honorables  Col- 
lègues, l'expression  de  ma  reconnaissance  et  de 
mon  sincère  et  respectueux  attachement. 

Votre  très-^évotcé  et  humble  Collègtie, 

E.  TISSERANDp 

Cktitiie  htieriirc,  iiaèiier  éi  Lyi^i, 

utuhn  it  la  Steiélé  Niçtiie. 


Lycée  de  Nice,  samedi  6  juillet  1878. 


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Cette  Histoire  formera  six  chapitres  : 

Chapitre  I"".  Assemblée  Constituante 

—  II.  Assemblée  Législative 

—  III.  Convention  nationale. 

—  IV.  Directoire. 

—  V.  Consulat  et  Empire. 

—  VI.  Les  Deux  Restaurations,  1814-1815. 
Fastes  chronologiques  de  1816  à  1878. 

Nous  mettons  à  la  fin  les  notes  additionnelles  et  justifi- 
catives, suivies  d'une  table  générale. 


t 


CHRONIQUE  DE  PROVENCE 


HISTOIRE  DE  LA  GRANDE  REVOLUTION 


OAlfB  L^ 


DÉPARTEMENT  DBS  ALPES-MARITIMB8 


CHAPITRE  PREMIER 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  (1789) 


I.  —  ÉTAT  DES  ALPES-MARITIMKS  AU  MOMENT  DE  LA  GRANDE 


REVOLUTION. 


"^ÉTvjîrous  avons  fait  observer  dans  nos  monographies 
1^  précédentes  que  la  féodalité  ne  fut  jamais  aussi 
rigoureuse  dans  la  Provence  que  dans  le  Nord.  Si  quel- 
(jnes  communes  payaient  des  redevances  seigneuriales, 
elles  se  trouvaient  soumises  au  propriétaire  en  vertu 
de  conventions  librement  acceptées.  Beaucoup  de  fa- 
milles pauvres  ,  appelées  de  la  rivière  de  Gênes  ou 
d'autres  pays ,  avaient  reçu  du  propriétaire  des  terres 
à  titre  de  rentiers  ou  de  colons,  et  ils  soldaient  en  na- 
ture ou  en  espèces,  suivant  le  contrat  fait  en  bonne 
forme.  L'impôt  était  plutôt  payé  en  corps  de  commu- 
nauté que  personnel.  Assurément  beaucoup  de  droits 
seigneuriaux  du  Midi  ressemblaient  à  ceux  du  Nord; 
il  y  avait  une  différence  marquée  entre  le  bourgeois 
et  le  marquis,  entre  le    manant  ou  le  roturier  et  le 


4  CHAPITRE   PREMIER 

ble.  Le  peuple,   entraîné  par  la  bourgeoisie  frondeuse, 
aspirait  à  l'égalité.  Elle   entendait  dire  à  chaque   in- 
stant que  nous  naissions  tous  égaux  et  libres.  Pas  un 
homme  un  peu  lettré  de  nos  communes  chez  qui  on 
ne  trouvât  au  XVIII™®  siècle  dans  sa  bibliothèque  les 
œuvres  de  Jean-Jacques  Rouséeau,  de  Voltaire  et  au- 
tres ouvrages  du  XVIII™®  siècle.  Disons-le,  l'idée  d'une 
réforme  sociale  ,  la  révolution ,   était  dans  toutes  les 
têtes  avant  1789.  Il  est  malheureux  que  le  souffle  de 
l'irréligion  et  de  l'indépendance  s'en  mêlât  pour  entraî- 
ner la  France  en  sens  inverse  de  l'autorité  légitime  : 
depuis  quelque  temps  déjà  les  conseils  communaux,  s'af- 
franchissant  de  l'idée  religieuse,  ne  commençaient  plus 
leurs  délibérations  par  la  formule  d'usage  :  Aie  nom 
de  Dieu.  Née  des  scandales  de  la  régence,  et  des  ou- 
vrages impies  et  lubriques  publiés  à  cette  époque  ,  la 
société  du  XVIII'"®  siècle  sentait  un  affaiblissement  gé- 
néral  des   mœurs.  La  jeunesse  qui  a  toujours   aimé 
l'indépendance  ne  rêvait  plus  que  la  jeune  Amérique  ; 
la  magistrature  aimait  la  constitution  anglaise;  un  cer- 
tain monde  haïssait  les  nobles  et  les  prêtres.  —  Le  chi- 
rurgien Gourmette ,  de  Vence ,  rencontre  un  jour,  en 
revenant  de  la  chasse,  le  vénérable  évêque  qui,  avec 
son  grand-vicaire  et  son  secrétaire,  goûtait  sur  l'herbe 
à  la  campagne  de  Saint-Martin.  «  Bientôt,  dit-il,  en 
montrant  son  fusil,  nous  ferons  une  autre  chasse.  »  Il 
ne  se  trompait  pas.  Ce  sera  un  des  plus  forcenés  révo- 
lutionnaires de  Vence. 

La  noblesse  et  le  haut  clergé  de  nos  pays  jouissaient 
pourtant  d'une  considération  méritée. 

A  Vence^  peuplée  de  3,000  habitants,  brillait  noble 
et  magnifique  marquis  ,  illustre  rejeton  de  Romée  de 
Villeneuve ,  Pierre-Paul-Ourse-IIélion  de  Villeneuve  , 
baron  de  Vence ,  marié  avec  Clémentine  de  Laage , 
fille  de  l'intendant  général  des  gabelles.  11  était  en  1785 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  (1789)  5 

capitaine  au  régiment  royal-Corse,  et  en  1789  maître 
de  camp  au  régiment  royal-Pologne  cavalerie. 

L'évêque  de  Vence  se  nommait  Charles  Pisani,  mar- 
quis de  la  Gaude,  conseiller  du  roi,  avocat  au  parle- 
ment d'Aix.  Né  à  Aix  en  1743  de  Joseph -César  de 
Pisani,  marquis  delà  Gaude,  avocat  en  la  cour,  et  de 
Catherine  de  Reboul  de  Lambert,  il  suivit  la  carrière 
paternelle.  Il  eut  le  malheur  de  perdre,  le  jour  même 
de  ses  fiançailles,  la  noble  et  riche  demoiselle  d'Entre- 
casteaux.  Ce  chagrin  le  détermina  à  prendre  les  ordres 
ecclésiastiques.  Il  devint  évêque  de  Vence  en  1783  ;  et 
digne  successeur  des  Véran,  des  Lambert,  des  Godeau, 
et  des  Surian,  il  se  montra  savant,  pieux,  doux,  cha- 
ritable. Il  choisit  pour  grand-vicaire  l'abbé  LatiK  futur 
cardinal  de  Reims ,  et  pour  secrétaire  l'abbé  Méro , 
prêtre  et  orateur  distingué.  Son  chapitre  se  composait 
de  sept  chanoines  :  Antoine  Suche ,  prévôt  ;  Jacques 
Mars,  sacristain  ;  Joseph  Savournin,  archidiacre  ;  Jo- 
seph Alziary,  François  Savournin,  Christophe  Rostan, 
François  Espitalier  et  l'abbé  Vernachan ,  supérieur  du 
séminaire.  Les  deux  curés  de  la  cathédrale  se  nom- 
maient Vial  et  Archier,  et  le  capiscol,  Tabbé  Abbon.  La 
bourgeoisie  de  Vence  possédait  des  hommes  intelligents 
et  instruits  ;  Honorât  Savournin ,  avocat ,  est  le  juge 
seigneurial  avec  Pierre  Blacas,  notaire,  sous-lieutenant. 
Nommons  Joseph  Blacas  et  Jean  Mars  notaires,  Théodore 
Rostan,  Charles-Antoine  Guérin  et  Théodore,  son  frère, 
avocats,  Jean-Baptiste  Bérenger,Charles  Vacquier,  Pierre- 
Paul  André,  Jean-Louis  Isnard,  Pierre  Auzias,  Alexandre 
Vacquier,  Antoine  Savournin,  Alexandre  Boyon,  Jean- 
Alexandre  Mallet,  Pierre  Baussy,  François  Calvy,  com- 
mandant des  gardes-cotes ,  Jean  Savournin  ,  capitaine 
des  cannoniers  gardes-côtes,  tous  bourgeois  ;  Jean-Phi- 
lippe Suche,  docteur  médecin ,  Jean  Suche,  chirurgien 
du  roi ,  Joseph  Aussel  et  Christophe  Gaitte ,  chirur- 


6  CHAPITRE   PREMIER 

giens,  Joan-Pierre  Savournin  et  Joseph  Maurel,  phar- 
maciens ;  Joseph  Fanton,  receveur  des  gabelles,  Pierre 
Hugues,   orfèvre. 

iSai>//-Paî^?,  H  trois  kilomètres  de  Vence,  chef-lieu  de 
baillage,  petite  place  de  guerre,  avait  1,800  habitants 
en  y  comprenant  Roquefort  et  La  Colle  qui  vont,  en 
1790,  obtenir  chacun  leur  titre  communal. — Honoré 
Alziary  de  Roquefort,  fils  d'Alexandre  Alziary,  et  de 
Marie-Christine  de  Grimaldi,  avait  cédé  sa  charge  de 
viguier  de  Saint-Paul  à  Jean  Raymond,  baron  des  Con- 
ségudes ,  pour  se  livrer  à  sa  passion  de  l'art  drama- 
tique. Ses  deux  filles,  Pauline  et  Marie  Blanche  avaient 
joué  au  pensionnat  des  Bernardines  d'Antibes  où  elles 
étaient  élevées,  des  petites  pièces  de  théâtre  qui  avaient 
excité  un  véritable  enthousiasme.  Le  viguier  de  Saint- 
Paul  partit  avec  elles  pour  Montpellier,  où  tous  les  trois 
débutèrent  dans  Zaïre.  Le  triomphe  de  Pauline  à  Paris 
fut  Mer  ope  ;  et  celui  de  Marie  Blanche  à  côté  de  Talma 
Iphigénie  en  Aulide.  Ces  deux  artistes  étaient  con- 
nues au  théâtre  sous  le  nom  des  demoiselles  Sainval. 

Le  père  de  Pauline  et  de  Marie  Blanche  eut  aussi 
deux  fils  :  le  juge  de  Saint-Paul,  Jean-Antoine  Alziary 
de  Roquefort,  marié  en  1787  avec  Claire  de  Beaumont,  et 
François  Alziary,  qui  sera  en  1790  commandant  de  la 
garde  nationale.  Le  sieur  Guevarc  était  lieutenant  du 
viguier.  Parmi  les  notabilités  de  Saint-Paul  nous  avions 
Esprit Bellissime  de  Roquefort,  Layet,  Achard,  Gar- 
denqui,  Euzière,  Raybaud,  Bonnet,  Mougins,  Payan, 
Issaurat,  etc. 

Au  chapitre  de  la  Collégiale,  l'abbé  Flory,  curé- 
doyen,  J.  Félix  Raybaud,  sacristain,  Sicard,  Baussy,  etc. 

A  Cagnes^  c'était  haut  et  puissant  marquis  et  baron 
Laurent-Sauveur-Gaspard  de  Grimaldi,  qui  convoitait 
toujours  l'héritage  de  Monaco.  11  avait  son  frère  Louis 
André  évêque  du  Mans  ;  et  il  était  allié  avec  le  mar- 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  (1789)  7 

quis  Panisse-Pacy,  son  voisin,  seigneur  de  Villeneuve- 
Loubet  et  Cipières. 

TotirretteS'Veiice  avait  pour  seigneur  le  marquis 
Joseph  Guichard  de  Villeneuve,  aussi  baron  de  Saint- 
Jeannet,  qui  avait  épousé  une  sœur  du  marquis  de 
Vence. 

A  CarroSj  c'était  le  marquis  Alexandre  Claude  Bona- 
venture  de  Blacas  qui  épousa  le  13  mai  1789  Marie  de 
Pélissier  de  Chanterieux. 

Grasse,  ville  riche,  peuplée  de  12,000  habitants,  chef- 
lieu  de  Viguerie  et  de  Sénéchaussée ,  est  vraiment  la 
petite  capitale  de  la  rive  droite  du  Var.  Son  évêque, 
homme  distingué  par  sa  science  et  par  sa  piété,  appartient 
à  une  famille  parlementaire.  François  d*Estienne  de  Pro- 
nière  siège  depuis  1753.  Ses  grands  vicaires  se  nom- 
ment Jaury  et  Geoffroy  du  Rouret  ;  son  secrétaire,  Conte. 
Voici  son  chapitre  :  Messires  Charles  Hubert  Chevretel, 
sacristain,  Pierre  Antoine  Barbaroux  de  Gévaudan,  ca- 
piscol,  parent  du  trop  célèbre  Barbaroux  de  Marseille, 
Joseph  Bernard, archidiacre,  Al.  Mallet,  archidiacre, Marc 
Chéry,  Antoine  Roustan,  théologal,  F.  Albanelly,  J.F. 
Pugnaire.  Auban  Augier  ;  les  deux  curés  MM.  de  Mougins 
et  de  Gasq.  11  y  avait  douze  bénéficiers. 

D'ordres  religieux,  on  comptait  à  Grasse  :  les  Augus- 
tins,  las  Observantins,  les  Dominicains,  les  Capucins,  les 
Oratoriens,  les  Visitandines  ;  les  sœurs  de  Nevers  des- 
servaient rhôpital. 

Dans  le  diocèse,  il  y  avait  des  Capucins,  à  Cannes  ;  des 
Observantins-Cordeliers  et  des  Bernardines,  à  Antibes.  — 
I^rins  était  fermé  depuis  1787. 

La  bourgeoisie  de  Grasse,  opulente  et  visant  à  la 
noblesse,  coudoyait  la  vieille  aristocratie.  On  voyait  en 
face  des  Villeneuve- Vence-Tourrette,  Bargemon,  Mons, 
Beauregard,  Saint-Césaire ,  les  de  Grasse  du  Bar,  les 
Grasse-Briançon,  TIsle-Taulanne,  les  Pontevès,  le  mar- 


8  CHAPITRE  PREMIER 

quis  de  Clapiers  marié  avec  la  sœur  de  Mirabeau,  Lom- 
bard de  Gourdon ,  Puget-Chasteuil ,  Durand-Sartoux , 
Castellane  ,  de  Flotte ,  d'Agout ,  Geoffroy  du  Rouret , 
Robert  d'Escragnolles,  C'était  la  jeune  noblesse  :  Théas 
d'Andon  et  de  Caille,  Ainesy  de  Briançonnet,  Calvy  de 
Vignolet,  Fanton  d*Andon,  Isnard  et  Luce  deSeillans, 
Bounin  de  Cabris,  coseigneur  de  Chàteauneuf,  Cresp  de 
Saint-Césaire,  Mougins  de  Roquefort,  Bain  de  Séranon, 
Barbaroux  de  Gévaudan.  Un  fils  de  Luce  de  Seillans  re- 
vendiquait à  cette  époque  l'héritage  des  comtes  Gaspari 
de  Corse.  Parmi  les  familles  actuelles  de  Grasse  nommons: 
Bruér3\  Bonafons,  Bérenger,  Bartel,  Amie,  Aubert, 
Albanelly,  Barbery,  Bernard  et  Bernardy,  Bompar,  Court, 
Chautard,  Cavalier,  Chéry,  Daumas,  Fanton,  Feraud, 
Gazan,  Gérard,  Girard,  Giraud,  Gasq,  Gaitte ,  Imbert, 
Isnard,  Lambert,  Jaumes ,  Jourdan ,  Martelly,  Marcy, 
Maure ,  Le  More ,  Maubert ,  Mercurin  ,  Niel ,  Ricord, 
Roubaud,  Roustan,  Payan,  Pngnaire,  Saissy,  Rancé,  etc. 
Quelques  personnages  marquaient  alors  ou  sMUustraient 
en  ce  temps-là  :  les  deux  Mougins  de  Roquefort,  fils 
de  Jean  Joseph  et  de  Marie  Anne  Abbo.  Le  général 
Gazan  (  Honoré  Théodore  )  ;  le  conventionnel  Maxi- 
min  Isnard  ;  le  général  comte  F.  L.  J.  Gabriel  Luce  de 
Gaspari,  comte  de  Belval  ;  Léopold  de  Bompar,  chef 
d'escadre,  Iiouis  Augustin  de  TIsle-Taulanne  aussi  chef 
d'escadre  ;  les  peintres  Fragonard ,  Cresp  et  Margue- 
rite Gérard  ;  le  botaniste  J.  H.  de  Jaume  Saint-Hilaire. 

En  1789 ,  voici  le  dénombrement  des  seigneurs  de 
l'arrondissement  de  Grasse  :  Messire  Pierre  François  de 
Grasse,  seigneur,  comte  du  Bar. 

Messire  François  Orengo,  comte  et  seigneur  de  Ro- 
questeron. 

Jean  Sauteron  et  Laurent  Saissy  ,coseigneui^  de  Séranon . 

F.  de  Durand,  sieur  de  Sartoux,  résidant  à  Grasse, 
et  Messire  de  la  Tour  RomoUes,  coseigneur  de  Sartoux. 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  (1789)  9 

Louis  de  Villeneuve,  seigneur  de  Mouans. 

Joseph  de  Villeneuve,  seigneur  de  Saint-Auban. 

M.  de  Caille,  résidant  à  Aix. 

Antoine  de  Flotte  d'Agout ,  seigneur  de  Gars,  rési- 
dant à  Seillans. 

Jean  de  Theas,  et  Jean-Paul  de  Clapiers,  marquis  de 
Cabris,  coseigneur  aussi  de  Gars,   résidant  à  Grasse. 

Jacques  de  Robert ,  d'EscragnoUes,  capitaine  de  ca- 
valerie de  l'ordre  royal,  ayant  son  fils  officier  de  marine. 

Jean-Paul  de  Lombard,  marquis  de  Gourdon,  et  son 
fils  aussi  Jean-Paul,  marquis  de  Montauroux,  lieute- 
nant de  la  Compagnie  des  Maréchaux  de  France. 

Jean-Paul  de  Puget-Chasteuil,  baron  de  Chàteauneuf, 
résidant  à  Grasse. 

Jean-François  de  Bounin,  coseigneur  de  Chàteauneuf. 

M.  de  Saint-Ferréol  de  Mastre,  seigneur  d'Amirat, 
résidant  à  Montauban. 

René  Alphonse-Paulin  de  Grasse,  lieutenant  des  vais- 
seaux du  roi,  domicilié  à  Toulon ,  seigneur  baron  de 
Brianconnet. 

Le  sieur  d'Ainesy,  résidant  à  Grasse,  coseigneur  de 
Brianconnet. 

Dame  Anne-Marie  de  Blanqui,  et  Jean-Paul  Alziary 
de  Malaussône,  coseigneurs  d'Aiglun. 

La  veuve  du  sieur  de  Clapiers  et  M.  de  Lombard  de 
Gourdon,  coseigneurs  de  Saint-Césaire. 

A  Biot^  le  dernier  commandeur  de  Malte  se  nomme 
Antoine-François  de  Groze  de  Lincel,  commandeur  de 
Nice. 

Résident  à  Cannes  MM.  de  Rioufie  de  ThorenC, 
commissaire  de  marine,  et  le  chevalier  de  Thorenc  son 
fils,  et  Jean-Baptiste  de  Riouffe. 

André  Souquet,  colonel  d'artillerie. 

M.  de  Montgrand  ,   gouverneur  des  îles  de  Lérins. 

Antibes,  avec  ses  5,600  habitants,  place   de  guerre, 


10  CHAPITRE   PREMIER 

port  de  mer,  sentinelle  sur  la  frontière  du  Var,  avait 
toutes  les  bonnes  grâces  du  roi,  qui  depuis  l'acquisition 
de  Henri  IV,  en  était  le  seigneur.  Elle  méritait  bien  du 
pays  par  sa  constante  fidélité  et  surtout  par  le  blocus 
glorieux  qu'elle  avait  soutenu  en  1746.  Son  gouverneur 
se  nommait  le  marquis  de  Cugnac,  successeur  de  M.  de 
Lesrat  depuis  le  15  février  1787.  M.  de  Mont-Choisy 
était  mnjor  du  fort  Carré  ;  il  sera  remplacé  en  1789 
par  M.  de  Sanglier.  M.  Lombard  de  Roquefort  était  di- 
recteur du  génie,  Pierre  Sartoux  entrepreneur  des  for- 
tifications ,  Michel-Josepli-Emond  d'Esclévins ,  direc- 
teur du  courrier  de  la  Corse,  noble  Joseph  de  Guide, 
viguier  royal  ;  Joseph  Bonneau,  lieutenant-général  au 
siège  de  l'amirauté  ;  les  sieurs  Curault  et  Tourre  juges, 
Tun  de  la  ville,  l'autre  de  la  marine;  Esprit-Joseph 
Reille,  lieutenant-général  au  siège  royal  ;  noble  Reibaud 
de  Clausonne,  procureur  du  roi  ;  le  sieur  Allègre,  maître 
du  port,  Sébastien  Vial  procureur  du  roi  à  l'amirauté. 

Le  régiment  des  chasseurs  royaux  tenait  garnison, 
avec  un  détachement  à  Monaco.  Beaucoup  d'officiers  re- 
traités avaient  établi  leur  domicile  dans  cette  petite  ville 
de  guerre,  tels  que  le  major  Saint-Ferréol,  le  capitaine 
Leroy  de  Beurry,  le  sieur  Joseph  de  Boyer  de  Choisy, 
le  capitaine  Eléonore-Joseph-Gabriel  de  Bouchard  d'An- 
betaire.  Beaucoup  d'Antibois  ser^'aient  dans  la  marine  ou 
dans  l'armée,  les  Guide,  les  Barquier,  les  Gazan,  les 
Vial.  Massénay  recherchait  déjà  la  main  de  la  fille  unique 
du  chirurgien  Lamarre  qu'il  épouse  en  1789. 

Lorsqu'après  avoir  parcouru  la  rive  droite  du  Var, 
nous  franchissons  la  frontière,  nous  nous  trouvons  dans 
le  comté  de  Nice,  tout  dévoué  à  la  maison  de  Savoie. 
A'/(v,' ,  peuplée  de  20,000  habitants,  pas  aussi  grande 
et  aussi  belle  qu'aujourd'hui,  ne  manque  pas  pourtant 
d'agréments.  Excepti  la  bourgade  Saint-Jean-Baptiste , 
sur  la  rive  droite  du  Paillon,  la  ville  n'occupe  encore 


ASSEMBLÉE   CONSTITUANTE  (1789)  H 

que  la  rive  gauche  entre  Tembouchure  du  Paillon  et 
la  mer,  et  autour  du  rocher  appelé  le  Château.  Depuis 
qu'elle  n'a  plus  de  citadelle ,  elle  tend  à  s'embellir  de 
jour  en  jour.  Un  nouveau  quartier,  appelé  Ville-Xeuve 
(Saint-François-de-Paule) ,  remplace  le  pré  aux  oies  ; 
le  cours,  la  place  Victor,  le  théâtre,  le  nouveau  port 
Limpia  datent  de  ce  temps-là. 

Les  étrangers  commencent  à  rechercher  son  climat 
pendant  l'Inver.  Le  duc  de  Glocester  y  passait  l'hiver  de 
1784  ;  l'archiduc  de  Milan  et  la  duchesse  de  Bourbon- 
Condé,  celui  de  1786.  Son  commerce,  grâce  au  port- 
franc,  est  assez  considérable.  De  riches  armateurs  frètent 
des  navires  pour  les  échelles  du  Levant,  pour  les  cotes 
d'Afrique.  Il  y  a  un  mouvement  inceî^sant  de  Nice  avec 
Gènes  et  Marseille. 

Ses  libertés  municipales,  un  peu  amoindries,  ne  dif- 
fèrent pourtant  guère  de  ce  qu'elles  étaient  au  Xll"' 
siècle  ;  M.  le  marquis  de  Planargia ,  qui  avait  rem- 
placé, en  1787,  le  comte  de  Saint-André,  devenu  vice-roi 
de  Sardaigne,  était  gouverneur  de  la  ville  et  du  Comté  ; 
le  comte  ïrinquieri  de  Venançon,  intendant  ;  Charles 
Valperga  de  Maglione,  évoque  depuis  1780;  en  1789, 
le  comte  Augustin  Léa  exerçait  la  charge  de  P'""  consul, 
avec  J.  Avouas  et  J.  B.  Fédel.  En  1790,  ce  seront  : 
MM.  F.  Peyre,  marquis  de  Chàteauneuf  ;  A.  Ricordi, 
L.  Vigon.  En  1791,  M.  de  Grimaldi,  baron  deSausse,  sera 
l^'  consul. 

Parmi  les  grandes  familles  de  Nice,  on  pourrait  nom- 
mer les  Lascaris,  les  Grimaldi,  les  de  Roubion  (Caissotti), 
les  d'Auvare  qui  suivront  des  partis  opposés,  comme  les 
deux  frères  Trinquieri,  les  de  Pierlas,  le  comte  de  Saint- 
Léger,  les  Caravadossy  de  Thoët,  les  comtes  de  l'Esca- 
rène,  de  Falicon.  de  Cessole,  les  de  Orestis,  les  Raynardi, 
comtes  de  Belvédère.  —  La  population  niçoise  nvait  un 
profond  attachement  à  ses  rois  et  à  la  religion.   Il  y 


12  CHAPITRE   PREMIER 

avait  de  nombreux  couvents  :  deux  maisons  d'Augus- 
tins  ;  PP.  Observantins  de  saint  François  ;  Récolets  de 
Cimiez ,  Capucins  de  saint  Barthélémy  ;  Minimes  de 
saint  François-de-Paule  ;  deux  maisons  de  Visitandines, 
Clarisses ,  Bernardines  ;  quatre  ou  cinq  confréries  de 
Pénitents  entretenaient  le  zèle  religieux. 

Le  monastère  bénédictin  de  Saint-Pons  était  sur  le  point 
d'être  sécularisé,  comme  l'avait  été  Lérins. 

AMenton,àSaorge,  à  Sospel,  à  Lantosque,  il  y  avait 
des  Franciscains  ;  des  Carmes  gardaient  le  sanctuaire  de 
Laghet. 

Voici  quels  étaient  les  vénérables  chanoines  du  cha- 
pitre de  Nice  en  1789;  D.  D.  Balduini,  prévôt  et  vicaire 
général  ;  Barralis,  prieur  ;  Trinquieri,  archidacre  ;  Barli- 
Fabri,  préchantre  ;  Fighiera,  chantre  inférieur  ;  Bottieri, 
théologal  ;  Casoni,Thaon,Navello,  Garin,  Garidelli,  curé, 
Belmondi,  Massilia,  Berengeri,  Provasso,  bibliothécaire, 
Biscarra,  Torini,OUvari,  pénitencier, Passeroni,  chanoine 
secrétaire. 

Quoique  le  Var  séparât  la  France  du  Comté  de  Nice, 
on  laissait  la  plus  grande  facilité  de  communication  entre 
les  habitants  des  deux  rives.  Le  Var  se  passait  à  gué. 
La  passerelle  de  Saint-Laurent-du-Var  ne  date  que  de 
1792  à  1793. 

Racontons  maintenant.  Nous  nous  abstiendrons  le 
plus  souvent  de  toute  réflexion .  Souvent  même,  on  ne 
pourra  apprécier  les  hommes  et  les  événements  d'après 
les  règles  ordinaires  ;  la  société,  dans  un  état  violent, 
et  jetée  en  dehors  de  la  légalité,  ressemble  à  un  fleuve 
qui,  rompant  ses  digues,  ne  respecte  ni  le  sacré,  ni  le 
profane.  Telle  sera  la  grande  Révolution. 

II.  — ASSEMBLÉES   PROVINCIALES. 

L'Assemblée  des  notables  à  Versailles  avait  amené  le 
roi  à  convoquer  les  ossenMèes  provmcialesj  afin  d'éta- 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  (1789)  13 

blir  l'égalité  des  impôts  :  ce  qui  avait  mis  en  joie  toute 
la  Provence,  heureuse  de  recouvrer  ses  États  supprimés 
depuis  cent  quarante  sept  ans.  Quiconque  sait  discourir 
va  faire  entendre  sa  voix  dans  les  moindres  communes. 
C'est  vraiment  le  règne  des  avocats.  Dans  nos  pays  la 
place  d'honneur  appartient  à  M.  Jean-Joseph  Mougins 
de  Roquefort,  maire  et  viguier  de  Grasse.  11  salue  avec 
tant  d'enthousiasme  l'ère  nouvelle  de  la  liberté  qui 
apparaît,  qu'on  le  couvrirad'applaudissements.  Le  conseil 
général  de  Grasse  lui  continuera  sa  charge  de  maire 
pour  1788,  à  cause  du  zèle  et  du  patriotisme  qu'il  mon- 
trera aux  États  d'Aixet  de  Lambesc. 

Le  premier  discours  qu'il  prononcera  date  de  l'As- 
semblée générale  de  la  Viguerie  de  Grasse,  18  décembre 
1787,  pour  l'élection  des  représentants  aux  États  d'Aix. 
M.  Mougins  fut  chargé  de  représenter  Grasse  aux  États. 
Les  autres  communes,  suivant  le  tour  de  rôle,  avaient  à 
choisir  entre  le  maire  de  Vence  et  celui  de  Vallauris  qui 
se  portaient  comme  candidats.  M,  Girard,  maire  de 
Vallauris,  fut  élu  par  onze  voix  contre  M.  Bérenger,  maire 
de  Vence,  qui  n'en  obtint  que  neuf.  De  là  un  vif  méconten- 
tement des  Vençois.Le  22  décembre,  dans  l'Assemblée  du 
Co7iseil municipal jM.  Bérenger  déclare  que  cette  pré- 
férence donnée  au  maire  de  Vallauris  offense  toutes  les 
communautés,  et  plus  particulièrement  celle  de  Vence  ;  le 
sieur  Girard  par  des  sollicitations  publiques  et  secrètes 
a  capté  des  suffrages  qui  malheureusement  font  poids 
par  le  nombre.  Ledit  Conseil  exprime  donc  le  vœu  que 
la  communauté  de  Vence,  la  plus  importante  de  la  Vi- 
guerie après  Grasse,  par  son  ancienneté,  son  affbuage- 
ment,  sa  population  de  4,000  habitants,  son  siège  épis- 
copal,  ait  le  droit  de  fournir  aux  États  un  député  au  nom 
de  la  Viguerie  ;  que  le  choix  du  sieur  Girard  est  peu 
honorable  pour  elle,  puisque  par  là  elle  a  été  convaincue 
d'insuffisance,  n'ayant  pas  trouvé  dans  sa  communauté 


14  CHAPITRE   PREMIER 

un  seul  sujet  digne  de  recueillir  l'honneur  d'une  pareille 
députation,  honneur  d'autant  plus  grand  que  le  rétablis- 
sement des  États  fait  époque. 

La  requête  de  Vence  n'aura  aucun  succès,  ce  qui  met- 
tra les  communautés  en  demeure  de  demander  à  cor  et 
à  cri  l'abohtion  du  tour  de  rôle. 

Les  Etats  s'assemblèrent  solennellement  à  Aix,  le  31 
décembre,  dans  l'église  du  Collège-Bourbon,  sous  la  pré- 
sidence de  l'archevêque.  Nos  évêques  de  Grasse,  de 
Vence,  de  Glandèves,  s'y  trouvaient  ;  toute  la  noblesse, 
les  députés  du  clergé  et  des  communes.  Grasse  y  avait 
MM.'Mougins  et  Girard  ;  Antibes,  M.  Bonneau,  François; 
Saint-Paul,  MM.  Bellissime  et  Euzière.  Tout  s'y  passa 
sans  incident  remarquable. 

Une  nouvelle  convocation  des  Etats  eut  lieu  à  Lam- 
besc  pour  le  4  mai  1788.  Les  communautés  nommè- 
rent le  25  avril  leurs  députés  à  l'assemblée  de  la  Viguerie 
de  Grasse,  pour  le  29  avril.  On  s'y  occupa  beaucoup 
de  l'abolition  du  tour  de  rôle  pour  en  revenir  au  règle- 
ment de  1440.  Le  sieur  Bonneau,  député  d' Antibes, 
avant  de  se  rendre  à  Lambesc  était  chargé  par  ses  com- 
mettants de  demander  la  réforme  des  assemblées  pro- 
vinciales. On  le  chargeait  de  dire  que  tout  pesait  sur 
le  peuple,  quoique  dix  fois  plus  nombreux  ;  pour  lui 
toutes  les  charges;  mais  les  privilèges,  les  immunités 
pour  la  noblesse  et  le  clergé.  Plus  de  privilèges,  mais  des 
droits  égaux  pour  tous  les  citoyens  d'une  même  patrie. 
«  Vous  vous  associerez  aux  félicitations  données  au  roi 
pour  avoir  rendu  à  la  Provence  ses  assemblées  provin- 
ciales, et  rempli  les  vœux  de  son  Parlement,  des  assem- 
blées générales  des  communautés  et  de  tout  bon  citoyen. > 

Mais  voici  venir  l'année  mémorable  1789.  Il  s'agit  main- 
tenant  de  la  tenue  des  Etats  généraux  à  Versailles,  pour 
le  4  mai.  Les  États  d'Aix  se  réuniront  le  25  avril.  Les 
communautés  de  nos  pays  nomment  leurs  députés  aux 
chefs-lieux  de  Viguerie,  le  11  janvier. 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  (1789)  15 

Le  15  janvier,  M.  le  maire  et  viguier  de  Grasse,  Jean- 
Joseph  Mougins  de  Roquefort,  prononce  le  discours  sui- 
vant qui  renferme  toute  la  Révolution  : 

<  Messieurs,  nous  touchons  au  moment  de  la  restau- 
ration publique  ;  nous  entendons  retentir  dans  toutes  les 
provinces  le  cri  de  la  Liberté  et  les  élans  du  Patriotisme. 
Le  Tiers- État j  dont  nous  sommes  membres,  qui  jusqu'à 
aujourd'hui  n'avait  pas  assez  connu  ses  forces,  ses  lumiè- 
res, ses  ressources,  vient  enfin  de  se  reconnaître,  de 
sentir  tout  le  prix  de  son  existence,  et  il  touche  au  mo- 
ment heureux  où,  dégagé  de  ses  fers,  il  n'aura  plus  qu'à 
obéir  à  son  roi  et  à  servir  sa  patrie. 

€  Cette  Révolution  est  l'ouvrage  du  temps,  qui  met 
enfin  un  terme  à  l'ambition  et  à  l'injustice  ;  il  est  encore 
celui  de  la  bienfaisance  du  monarque  adoré,  qui  en  mar- 
chant sur  les  traces  de  l'immortel  Henri  IV,  en  suivant 
ses  heureuses  intentions,  nous  appelle  à  lui  pour  rétablir 
dans  l'exercice  de  ses  droits  un  Ordre  que  son  illustre 
aïeul  appelait  le  nerf  et  l'appui  de  l'État. 

€  C'est  donc  à  nous  à  faire  usage  de  cette  liberté 
précieuse  ;  c'est  à  nous  qu'il  appartient  de  nous  régénérer 
et  de  rendre  cette  nouvelle  vie  à  TEmpire  français.  Et 
quelle  circonstance  plus  favorable  pour  adopter  ces 
salutaires  principes  que  celle  qui  nous  rassemble  ! 

«  Vous  allez  donner  un  représentant  à  la  Viguerie  ; 
vous  allez  nommer  celui  qui  doit  assister  à  la  prochaine 
convocation  des  Etats  pour  concourir  avec  nous  au 
soutien  de  vos  intérêts,  à  la  discussion  de  vos  droits,  à 
la  défe)ise  de  la  cause  publique.  Que  ce  choix  forme 
l'objet  de  vos  sollicitudes,  mais  qu'il  soit  volontaire  et 
libre  ;  qu'il  ne  soit  point  asservi,  qu'il  soit  dicté  par  la 
confiance  et  par  l'expression  de  ce  sentiment  intérieur 
qui  vise  au  maintien  de  l'ordre  et  du  bien  public.  La 
députation  à  tour  de  rôle  que  l'on  avait  voulu  propager 
présentait  un  sj'stème  destructeur  des  droits  les  plus 


16  CHAPITRE   PREMIER 

précieux  et  surtout  de  ceux  de  la  liberté.  Il  est  de  droit 
naturel,  de  droit  positif  que  les  Vigueries  aient  la  liberté 
de  choisir  leur  représentant, 

<  Le  libre  arbitre  et  la  volonté  sont  les  propriétés  les 
^\\x^  précieuses  de  l'humanité,  disait  dans  la  délibération 
prise  par  la  ville  d'Aix,  ce  18  décembre  dernier,  un  juris- 
consulte tout  à  la  fois  administrateur  zélé  et  citoye^i  au 
talent  et  au  patriotisme  duquel  nous  ne  devons  cesser 
d'applaudir.  Ces  deux  bases  doivent  être  le  signal  de 
l'abrogation  du  tour  de  rôle.  Les  anciens  règlements  qui 
avaient  reçu  la  sanction  du  souverain  laissent  ce  choix 
volontaire  et  libre  ;  ils  sont  plus  conformes  à  la  justice  et 
à  l'équité.  Le  tour  de  rôle  présente  des  inconvénients 
dangereux.  Si  on  ne  les  évitait,  ils  entraîneraient  les 
suffrages  et  produiraient  une  source  d'abus  également 
funestes  au  Tiers-État.  Le  Consul  d'une  petite  commu- 
nauté est  ordinairement  peu  instruit  ;  plus  susceptible  de 
préventions,  plus  asservi  ;  il  serait  nul  à  nos  assemblées 
provinciales,  parce  que  les  objets  qu'on  y  traite  seraient 
hors  de  sa  sphère  ;  ou  bien  il  apporterait  une  opinion 
dictée  par  la  crainte,  ou  subjuguée  par  l'empire  que  les 
personnes  qui  ont  un  intérêt  opposé  à  ceux  du  Tiers-État 
pourraient  avoir  sur  lui. 

€  Les  deux  premiers  ordres  nomment  leurs  représen- 
tants librement  et  sans  gêne  ;  le  Tiers-État  ne  connaît  ni 
la  forme,  ni  le  régime  de  cette  nomination  et  il  ne  s'en 
plaint  pas.  Pourquoi  n'aurions-nous  pas  la  liberté  d'user 
d'un  droit  égal,  lorsqu'il  s'agit  de  discuter  les  intérêts  de 
la  Province  ou  de  la  Nation  :  nous  sommes  réunis  dans  le 
sein  d'une  même  famille,  ne  sommes-7ious  pas  toits 
égaux  ?  La  loi  du  tour  de  y^ôle  ne  peut  être  née  que  par 
l'effet  de  l'erreur;  elle  se  ressent  de  Vancien  régime 
féodal.  Elle  n'aurait  pour  base  et  pour  principe  qu'un 
esprit  de  domination,  de  despotisme.  Empressons-nous 
de  l'abdiquer.  —  Pénétré  de  la  force  de  ces  raisons,  le 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  (1789)  17 

Conseil  de  notre  communauté  nous  chargea,  par  sa  délibé- 
ration du  14  décembre  dernier,  de  vous  faire  aujourd'hui 
la  motion  d'abroger  le  tour  de  rôle.  Cette  mission  nous 
est  d'autant  plus  flatteuse  qu'elle  est  conforme  à  nos  vues, 
au  cri  de  la  justice  et  de  la  vérité,  de  l'opinion  enfin,  que 
tx)utes  les  Communautés  de  la  Province  ont  déjà  portée. 
Nous  n'ignorons  pas  que  quelques  communautés  du 
district  ont  voté,  dans  leurs  délibérations  particulières, 
pour  le  tour  de  rôle. 

<  Mais  leur  opinion  a-t-elle  été  libre  ?  Des  impressions 
étrangères  n'ont-elles  pas  présidé  à  ce  vœu  ?  N'a-t-il  pas 
été  le  fruit  de  la  contrainte  et  de  l'empire  de  cette  an- 
cienne servitude  dont  nous  voyons  encore,  malheureuse- 
ment pour  nous,  éclore  quelque  étincelle?  Sans  approfondir 
davantage  les  motifs  d'une  si  étrange  défection,  aujour- 
d'hui que  nous  sommes  venus  dans  ce  temple  de  concorde 
et  de  paix,  aujourd'hui  que  vous  sentez  tous  le  prix  de 
votre  liberté,  vous  vous  empresserez  d'abjurer  ces 
funestes  principes  et  de  conserver  les  droits  de  votre 
patrie  dans  leur  intégrité. . .  Suivons  cette  loi  salutaire 
que  nous  donne  notre  auguste  souverain,  par  un  effet  de 
sa  bonté  et  de  sa  justice  paternelle,  et  en  rendant  hom- 
mage à  sa  justice  ne  cessons  jamais  de  publier  sa  gloire  et 
ses  bienfaits.  Nous  avons  donc  à  vous  demander  :  P  le 
vœu  de  la  Viguerie  sur  l'abrogation  du  tour  de  rôle  ; 
29  la  nomination  volontaire  et  libre  d'un  député  pour  la 
représenter  aux  prochains  États. 

<  Vous  venez  d'entendre  nos  vœux,  la  fermeté  de  nos 
résolutions.  Nous  les  devions  à  nos  sentiments,  au  devoir 
de  nos  charges,  à  la  confiance  de  nos  concitoyens  qui 
nous  ont  placé  pour  la  troisième  fois  parmi  vous.  Unis 
par  les  mêmes  liens,  n'ayant  qu'un  même  objet  et  un 
même  cœur,  recevez  aujourd'hui,  messieurs^  dans  ce 
temple  auguste,  le  serment  public  et  solennel  que  nous 
faisons  d'apprécier  les  droits  de  notre  patrie  avec  zèle,  d'en 


iS  CHAPITRE  PREMIER 

défendre  les  intérêts  avec  soin  et  de  concourir  mieux  à 
délivrer  le  Tiers-État  des  entraves  qu'on  avait  mises  à  sa 
liberté  et  de  le  faire  jouir  des  avantages  que  la  dignité  de 
son  existence  et  la  nature,  trop  longtemps  outragées, 
réclament  en  sa  faveur.  > 

Ce  discours  fut  couvert  d'applaudissements,  et  chaque 
membre  de  rassemblée  en  emporta  une  copie. 

Presque  tous  les  députés  des  communes  lurent  à 
leur  Conseil  ce  discours  remarquable,  et  l'universalité 
des  citoyens  non-seulement  l'approuva,  mais  vota  des 
éloges  à  l'orateur  si  bien  inspiré^  et  fit  transcrire  ces 
nobles  paroles  sur  le  registre  des  délibérations.  Cette 
fois  Jean  Savournin,capitainedescanonniers  gardes-côtes, 
représentait  aux  États  Vence  et  les  autres  communautés. 
Il  y  avait  les  deux  frères  Mougins  de  Grasse^  J. -François 
Lombard  de  Roquefort,  maire  d'Antibes,  et  M.  Bellissime 
de  Roquefort,  maire  de  Saint-Paul.  Les  États  d'Aix 
furent  très-orageux,  à  l'exemple  de  ceux  de  Grenoble,  de 
Bordeaux,  de  Rennes,  de  Toulouse  et  de  beaucoup 
d'autres  provinces.  Les  deux  premiers  ordres  ne  voulu- 
rent faire  aucune  concession  au  Tiers-État,  et  prétendi- 
rent même  concourir  à  la  légitimation  des  pouvoirs  des 
députés  du  tiers  ordre.  Ceux-ci  se  retirèrent  le  28  janvier, 
de  la  salle  et  dressèrent  un  acte  de  protestation  en  forme 
de  supplique  au  roi.  Mirabeau^  qui  devait  dans  quelques 
mois  entraîner  dans  la  même  voie  le  Tiers-État,  et  con- 
stituer l'Assemblée  nationale^  se  trouvait  parmi  les  députés 
des  États  d'Aix,  et  sans  doute  il  fut  l'instigateur  de  cette 
protestation.  Pourtant  le  tiers  ne  voulut  pas  se  séparer 
sans  promettre  à  Louis  XVI  de  lui  venir  efficacement  en 
aide  pour  les  impositions  demandées  :  «  Malgré  la 
détresse  du  pays  et  l'épuisement  où  l'a  jeté  le  fardeau  des 
impositions  qu'il  a  supporté  presque  seul  jusqu'à  présent, 
et  la  justice  qu'il  y  avait  de  le  faire  supporter  par  les  trois 
ordres,  la  voix  impérieuse  des  besoins  de  l'État,  le  danger 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  (1789)  19 

qu'il  y  aurait  à  ce  que  par  les  longueurs  et  les  difficul- 
tés émises  par  les  deux  premiers  ordres,  les  impositions  ne 
fussent  pas  versées  dans  le  trésor  royal,  ces  considé- 
rations ont  seules  porté  les  députés  du  dernier  ordre  à  les 
consentir  sans  protestation.  Cette  démarche  manifestera 
aux  yeux  du  roi  et  du  royaume  les  vraies  dispositions  et 
intentions  de  chacun  des  ordres  ;  et  tandis  que  les  deux 
premiers  ordres  refusent  de  payer  de  leur  superflu  cette 
part  d'imposition,  le  tiers,  malgré  son  accablement,  ne 
consultant  dans  les  dangers  de  l'État  que  le  moyen  de 
le  sauver  et  son  amour  pour  son  roi,  consent  à  prendre 
sur  son  nécessaire  pour  le  payement  de  ces  impositions 
et  à  faire  l'avance  des  portions  concernant  les  deux  pre- 
miers ordres.  »  Les  représentants  des  communes  rendent 
compte  à  leur  conseil  de  ce  qui  s'est  passé  aux  États 
d'Aix  (3  février). 

Le  maire  de  Vence  fait  observer  que  malgré  les  inten- 
tions du  roi,  les  deux  premiers  ordres  se  sont  présentés 
en  nombre  supérieur  à  celui  des  députés  du  tiers,  et  ont 
de  plus  prétendu  concourir  à  la  légitimation  des  pouvoirs 
des  députés  de  cet  ordre,  que  le  tiers-ordre  est  sorti  de  la 
salle  pour  dresser  une  protestation  le  28  janvier.  Le  Con- 
seil de  Vence  déclare  que  l'acte  du  28  janvier  renferme 
l'expression  de  ses  sentiments,  et  approuve  la  conduite 
tenue  à  Aix  par  le  sieur  Savournin,  maire  et  député  de  la 
Viguerie  de  Grasse  aux  dits  États.  Il  loue  aussi  le  talent 
et  le  zèle  patriotique  de  M.  Mouginsde  Roquefort  qui  a 
discuté  avec  autant  d'énergie  que  de  vérité  l'abrogation  du 
tour  de  rôle  dont  la  communauté  de  Vence  avait  demandé 
la  suppression.  Il  adhère  aux  délibérations  prises  par  la 
municipalité  d'Aix,  les  26  et  31  décembre  dernier,  pour 
la  réformation  de  nos  États  de  Provence  et  notre  repré- 
sentation aux  États  généraux  du  Royaume,  72e  pouvant 
qté'applatedir  a2i  patriotisme  qui  les  a  dictées.  Il  adhère 
enfin  aux  manifestations  faites  par  les  principales  villes 


20  CHAPITRE  PREMIER 

du  royaume  au  sujet  de  la  formation  des  prochains  États 
généraux,  de  l'égale  répartition  de  tous  les  impôts  sur 
les  trois  ordres.  Il  envoie  une  copie  de  la  présente  délibé- 
ration, notamment  aux  villes  de  Rouen,  Quimper,  Car- 
cassonne,  Vesoul  et  Marseille.  Il  dit  que  si  sa  commu- 
nauté s'est  condamnée  au  silence,  tant  en  raison  du  peu 
de  sensation  que  pourrait  faire  une  ville  à  l'extrémité  du 
royaume,  que  de  la  crainte  de  ne  point  exprimer  assez 
noblement  la  réclamation  des  droits  sacrés  et  impres- 
criptibles du  peuple j  elle  est  amplement  dédommagée  de 
ce  sacrifice  et  de  la  retenue  qu'elle  a  imposés  aux  élans 
de  son  patriotisme  par  la  sagesse  des  délibérations  prises 
par  les  principales  villes  du  royaume.  » 

Il  se  répand  en  remerciements  pour  le  noble  exemple 
donné  par  le  parlement  de  Grenoble.  Il  charge  le  maire 
député,  qu'il  envoie  aux  États,  de  demander  que  cette 
ville  ait  la  faculté  de  nommer  habituellement  un  député 
aux  États  provinciaux,  faisant  valoir  les  motifs  de  cette 
demande  sur  une  population  de  4,000  âmes,  sur  son  com- 
merce, son  importance,  son  ancienneté,  sa  qualité  de 
première  ville  frontière  à  la  sortie  de  l'Italie,  et  de  la  plus 
ancienne  ville  épiscopale  de  Provence  ;  le  sieur  maire- 
député  observera  que  Vence  est  la  seule  ville  épiscopale 
qui  n'ait  pas  séance  au;c  États  ;  Senès  par  son  exiguité 
n'ayant  pas  qualité  de  ville,  et  Entrevaux,  chef-lieu  du 
diocèse  de  Glandevès,  ne  faisant  pas  corps  de  la  Provence  ; 
que  Vence  vaut  mieux  par  son  importance  que  la  moitié 
des  trente-six  villes  qui  députent  aux  États,  qu'elle  est 
plus  affouagée  que  neuf  d'entre  elles ,  qu'elle  renferme 
une  foule  de  représentants  aptes  à  administrer  la  chose 
publique  ;  qu'elle  est  totalement  séparée  de  la  Viguerie 
de  Grasse  et  qu'elle  demande  à  en  être  distraite.  Enfin 
ledit  sieur  maire-député  priera  M*'  l'Évèque  qui  se  trouve 
aux  États  d'appuyer  la  demande  du  Conseil  de  tout  £on 
crédit. 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  (1789)  21 

MM.  Mougins^  frères,  font  part  aux  communautés  de 
Grasse  et  de  Vence  qu'ils  ont  été  nommés  aux  États- 
Généraux  pour  représenter  les  Sénéchaussées  de  Grasse, 
Digne  et  Castellane.  On  les  en  félicite  unanimement. 

Le  22  mars,  le  maire  d'Antibes  rendait  compte,  lui 
aussi,  de  ce  qui  s'était  passé  à  Aix  :  <  Messieurs,  disait-il, 
l'État  a  des  besoins.  Le  roi  les  expose  à  la  Nation,  mais 
à  la  diflférence  des  monarques  asiatiques  dont  la  volonté 
forme  la  mesure  du  pouvoir,  c'est  par  l'assentiment  de 
ses  sujets  que  notre  monarque  veut  obtenir  les  secours 
que  les  circonstances  rendent  nécessaires.  Le  roi  étant 
assuré  de  trouver  dans  l'amour  d'un  peuple  idolâtre  de 
son  souverain  les  ressources  au  rétablissement  de  la  ba- 
lance entre  les  recettes  et  les  dépenses,  sa  sollicitude  a 
rien  moins  eu  pour  objet  le  soin  de  se  faire  obéir  que 
d'aviser  au  moyen  d'arrêter  les  excès  d'un  zèle  im- 
modéré. Pour  déterminer  la  quotité  du  tribut ,  il  était 
indispensable  de  connaître  la  plaie  et  d'en  sonder  la  pro- 
fondeur. C'est  à  un  pareil  motif  que  doit  être  rapportée 
la  première  assemblée  des  notables  et  que  les  provinces 
ont  été  ensuite  redevables,  les  unes  du  retour  de  leur  an- 
tique constitution,  les  autres  de  leur  régénération  dans 
l'ordre  municipal.  Les  besoins  étant  constatés  et  les  té- 
moignages de  confiance  de  la  part  du  souverain  étant 
réitérés  et  non  équivoques,  il  faut  chercher  les  moyens 
de  prévenir  l'explosion  du  zèle  d'un  peuple  prêt  à  tout 
sacrifier  A  l'honneur  et  à  la  splendeur  de  la  couronne  de 
son  souverain.  D'après  les  sentiments  que  le  troisième 
ordre  a  fait  paraître  pour  dissiper  jusqu'à  l'ombre  des 
soucis  de  son  souverain,  il  ne  restait  plus  aux  deux  pre- 
miers ordres  que  de  lui  adoucir  le  poids  du  joug.  >  Ici  le 
maire  reproche  la  conduite  des  deux  premiers  ordres 
contre  le  troisième,  -et  attaquant  les  privilèges  de  la  no- 
blesse et  du  clergé  :  <  L'un  de  ces  ordres,  dit-il,  n'est  re- 
devable de  ses  privilèges  qu'aux  siècles  d'ignorance,  et 


22  CHAPITRE  PREMIER 

Tautreà  ceux  de  la  féodalité.  Or,  TÉtatne  formant  qu'une 
seule  famille,  chacun  doit,  suivant  ses  moyens,  contribuer 
à  son  avancement,  de  sa  bourse,  comme  de  ses  connais- 
sances et  de  son  industrie.  Il  est  de  l'essence  de  toute  société 
bien  ordonnée  que  les  associés  participent  également  aux 
profits  comme  aux  pertes  en  proportion  de  leur  intérêt. 
Quelle  idée  se  former  de  ceux  qui  voudraient  ne  figurer 
que  pour  les  profits,  et  qui  cependant  pousseraient  la  pré- 
tention immodérée  jusqu'à  aspirer  à  la  prépondérance 
dans  les  assemblées  du  Corps? > 

Dans  la  même  séance,  Antibes  dresse  f  on  cahier  de 
doléances  au  roi,  et  exprime  en  trente  considérants  ses 
vœux  et  ses  besoins,  savoir  :  abolition  des  privilèges,  vote 
par  tête  et  non  par  corps  d'état  :  impôts  proportionnels. 
n  faut  que  les  vœux  du  Tiers-États  montent  librement 
jusqu'au  trône,  comme  ceux  des  deux  premiers  ordres. 
On  remercie  Sa  Majesté  des  témoignages  de  confiance 
qu'elle  donne  aux  communautés  et  à  ses  sujets.  Elle  sup- 
plie Louis  XVI  et  Necker  d'accorder  à  la  Provence  la 
même  Constitution  qu'au  Dauphiné.  >  Le  maire  décline 
l'honneur  d'aller  porter  son  cahier  des  doléances  à  l'as- 
semblée de  Grasse. 

La  commune  de  Vence  étant  l'une  des  vingt-quatre 
villes  comprises  dans  le  règlement  donné  par  le  roi 
(2  mars  1789)  pour  la  Provence,  s'assemble  par  corporation. 
Toutes  les  corporations  de  ladite  ville,  même  celle  des 
paysans,  ménagers  et  fermiers,  ayant  observé  que  tout 
habitant  désirait  prendre  part  à  la  délibération,  le  Conseil 
général  décide  que  tout  individu  était  libre  de  participer 
à  l'assemblée  soit  pour  arrêter  le  cahier  des  doléances 
et  remontrances  au  seigneur  roi,  soit  pour  nommer  les 
six  députés  qui  porteront  le  ?5  avril  à  l'assemblée  de 
la  Sénéchaussée  les  vœux  de  la  ville  de  Vence.  Quant 
aux  vœux  généraux,  tous  les  cahiers  de  doléances  se 
ressemblent  au  fond. 


ASSEMBLEE  CONSTITUANTE  (1789)  23 

Grasse  fait  de  même  le  22  mars.  Parmi  ses  vœux,  elle 
émet  celui  d'être  érigée  en  chef-lieu  de  département , 
comme  ville  frontière,  la  plus  peuplée  de  la  Sénéchaussée, 
commerçante  et  cité  épiscopale.  On  vote  en  même  temps 
pour  la  salle  de  l'Hôtel-de-Ville  les  bustes  de  Henri  IV, 
de  Louis  XVI  et  de  Necker.  Necker  enverra  le  sien  et  le 
conseil  communal  lui  adressera  ses  remerciements.  Le 
2&  mars  se  tient  rassemblée  générale  de  la  Viguerie  à 
Grasse. 

Une  autre  question  agite  vivement  le  pays,  à  cette 
époque.  La  r^lte  avait  manqué,  l'hiver  avait  été  rude 
et  désastreux  pour  le  Midi.  Le  11  janvier,  la  neige  et  la 
gelée  avaient  perdu  beaucoup  d'oliviers.  Il  fallut  que  le 
roi  nous  envoyât  des  provisions  de  blé,  et  qu'il  permît 
aux  communes  des  districts  de  Grasse  et  de  Saint-Paul 
d'aller  puiser  aux  magasins  d'Antibes  (6  avril). 

Les  évêques  et  les  chapitres  de  Grasse  et  de  Vence  se 
montrèrent  généreux  envers  la  population.  Us  cédèrent  à 
la  commune  tout  ce  qu'ils  avaient  dans  leurs  greniers. 
Une  partie  de  la  noblesse  devançant  déjà  les  États- 
Généraux  s'empresse  d'envoyer  aux  municipalités  leur 
adhésion  à  l'égalité  des  charges  et  des  impositions.  L'un 
des  premiers  qui  donne  l'exemple  est  le  marquis  Louis 
Villeneuve  Saint-Césaire,  sénéchal  de  Grasse.  Le  marquis 
de  Vence  par  une  lettre  du  17  mars  au  maire  de  Vence, 
consent  à  une  renonciation  de  tout  privilège  pécuniaire, 
il  se  soumet  à  supporter  dans  la  plus  parfaite  égalité 
toutes  les  charges  publiques. 

Le  Conseil  enregistrera  la  lettre  et  les  paroles  que  M. 
Mougins  de  Roquefort  prononça  à  ce  sujet  dans  l'as- 
semblée de  la  Viguerie  :  «  Cette  lettre,  dit-il,  donne 
un  nouveau  lustre  à  sa  naissance  et  à  sa  vertu,  d'autant 
plus  que  le  Tiers-État  de  ces  pays  a  été  formé  sous  les 
yeux  et  sous  les  auspices  de  M.  Louis  de  Villeneuve,  séné- 
chal d'épée,  président  de  cette  assemblée.  Le  même  sang 


24  CHAPITRE  PREMIER 

qui  coule  dans  ses  veines  lui  a  fait  exprimer  le  même 
sentiment  et  lui  a  attiré  les  applaudissements  de  toute 
rassemblée,  >  Tout  s'anime  déjà  au  souffle  de  la  révo- 
lution et  au  cri  de  lil)erté.  On  sent  l'orage  qui  gronde  à 
rhorizon  et  la  lave  du  volcan  qui  bouillonne.  A  Toulon, 
le  23  mars,  1 ,800  forçats,  au  cri  de  vive  la  liberté,  bri- 
saient leurs  fers,  semant  partout  la  terreur  dans  le  Midi. 
Le  peuple  s'agite.  Au  Luc,  on  abat  la  maison  et  le  bureau 
du  droit  de  piquet.  A  Antibes,  le  peuple  crie  famine  et 
manque  d'ouvrage.  On  l'occupe  aux  réparations  des 
chemins  et  des  rues.  Les  enfants  de  dix  ans  sont  même 
reçus  dans  les  chantiers. 

Nice  se  préoccupait  de  cet  état  de  fermentation  en 
France  et  il  y  avait  dans  sa  population  des  propagateurs 
des  idées  nouvelles,  entre  autres,  Blanqui  et  Dabray.  La 
colonie  étrangère,  composée  de  la  plus  riche  aristocratie 
de  TAngleterre  et  d'autres  États,  ne  restajt  pas  indif- 
férente à  notre  politique.  On  s'en  inquiétait  dans  les 
salons.  C'est  à  Nice  que  le  ministre  banni  de  la  France, 
Léoménie  de  Brienne,  venait  de  se  réfugier.  Il  y  rece- 
vait même  le  chapeau  de  cardinal  des  mains  de  M*""  Picco- 
lomini  (2  février  1789). 

Pour  venir  en  aide  à  la  misère  publique,  disons  qu'a- 
lors comme  aujourd'hui,  cette  riche  aristocratie  donnait 
des  fêtes  pour  les  pauvres.  Elle  ouvrait  largement  sa 
bourse,  et  Brienne  ne  se  montrait  pas  des  moins  généreux. 
Le  roi  de  Sardaigne,  la  municipalité,  l'évêque  Valperga, 
les  couvents  et,  entre  autres,  les  moines  de  Saint-Pons 
distribuèrent  des  secours  multipliés.  Les  moines  de  Saint- 
Pons  allaient  pourtant  avoir,  eux  aussi,  le  même  sort  que 
ceux  de  Lérins.  Le  roi  avait  demandé  au  pape  leur  sécu- 
larisation. L'édit  du  roi  et  la  bulle  du  pape  ne  paraîtront 
pourtant  qu'en  juin  1792  ;  et  ce  sera  fini  de  l'abbaye 
royale  de  Saint -Pons  fondée  et  dotée  par  Charle- 
magne. 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  (1789)  25 

in.  —  LES  ÉTATS  GÉNÉRAUX 

Les  Étals  Généraux  s'ouvrent  à  Paris  le  5  mai  1789. 
Cette  séance  où  se  rend  le  roi  est  des  plus  solennelles  et 
des  plus  enthousiastes.  Pendant  ce  temps-là,  la  province 
délibérait  aussi  de  son  côté.  A  Antibes,  dans  l'assemblée 
du  2  mai,  on  émettait  de  nouveau  ses  vœux.  On  de- 
mandait des  syndics  ou  tribuns  aux  assemblées  provin- 
ciales pour  défendre  les  intérêts  du  peuple  (2  mai). 

Les  Vençois,  le  10  mai,  chargeaient  leur  député  à 
rassemblée  de  la  Viguerie  de  demander  qu'en  envoyant 
la  lettre  de  convocation  on  en  motivât  les  motifs  et  les 
objets  de  délibération  ;  qu'on  supprimât  le  secours  de 
1,200  francs  que  la  Viguerie  donnait  au  collège  de  Grasse, 
et  les  honoraires  de  l'ingénieur  de  la  Viguerie,  puisque 
les  ingénieurs  de  la  Provence  faisaient  leurs  travaux. 
Cette  assemblée  de  la  Viguerie,  se  tint,  le  14  mai.  Les 
députés  d'Antibes,  de  Vallauris  se  rallièrent  aux  vœux 
du  député  de  Vence.  Mais  les  consuls  de  Grasse,  non- 
seulement  s'opposèrent  à  ce  que  leurs  vœux  fussent 
l'objet  d'un  vote ,  mais  encore  à  ce  qu'ils  fussent  tran- 
scrits sur  les  registres  :  ce  qui  excita  une  vive  irritation. 
On  se  sépara  dans  de  mauvais  termes. 

Des  aflfaires  plus  importantes  firent  bien  vite  diversion. 
Que  se  passait-il  aux  États  de  Versailles  ?  On  attendait 
sur  les  deux  rives  le  courrier  pour  en  dévorer  les  nouvelles 
avec  avidité.  Luce  Gaspari  écrivait  de  Versailles  à  son 
père  :  «  Dès  le  premier  jour  de  l'assemblée,  les  nobles  et  le 
clergé  ont  formé  bande  à  part  pour  examiner  les  pouvoirs 
de  chaque  ordre.  Le  Tiers-État  aprétendu  inutilement  que 
les  pouvoirs  devaient  être  examinés  en  États-Généraux. 
La  noblesse  a  soutenu  le  contraire  à  la  majorité  de  158 
voix  contre  44.  Le  clergé  louvoie.  Le  Tiers-État  a  voulu 
se  rendre,  lundi  11,  au  service  anniversaire  de  Louis  XV; 


26  CHAPITRE  PREMIER 

M.  le  marquis  de  Brézé  leur  a  dit  qu'il  n'y  avait  de  place 
que  pour  douze  d'entre  eux.  Tous  se  sont  retirés.  On  reçoit 
aujourd'hui  la  nouvelle  d'une  émeute  à  Caen. 

<  Le  Tiers-État  veut  jouir  pour  la  première  fois  d'une 
représentation  double  qui  le  rende  égal  en  nombre  aux 
deux  autres  ordres  réunis.  La  noblesse  s'y  refiise,  le 
clergé  fait  cause  commune  avec  elle  ;  la  Cour  soutient  les 
deux  premiers  ordres.  Mais  une  partie  des  membres  du 
clergé  et  delà  noblesse  se  joint  aux  Tiers-États,  et  le  il 

juin  LE  TIERS  SE  CONSTITUE  EN  ASSEMBLÉE  NATIONALE.  > 

Luce  Gaspari  écrit  à  Grasse  le  même  jour  :  t  Jamais 
la  Provence  ne  s'est  trouvée  dans  un  pareil  moment  de 
crise.  Jamais  révolution  n*a  été  plus  frappante.  » 

«  Dès  le  15  juin,  écrit  toujours  notre  correspondant: 
M.  Mougins,  curé  de  Grasse,  s'était  rendu  à  l'assemblée 
du  Tiers-État.  11  y  a  dit,  en  substance,  qu'il  tardait  de- 
puis longtemps  à  son  cœur  et  à  sa  conscience  de  se  joindre 
à  l'ordre  du  tiers  pour  commencer  la  grand'œuvre  de 
la  régénération  de  la  France.  Il  fut  applaudi,  comme  de 
raison ,  par  toute  l'assemblée .  Son  frère ,  le  maire  de 
Grasse,  qui  avait  contribué  à  cette  détermination,  ne  se 
possédant  plus  de  joie,a  demandé  la  parole  et  dit:  <  Je  joins 
mes  acclamations  à  celles  que  l'on  donne  à  la  conduite 
de  ce  digne  pasteur  pétri  du  même  sang,  ayant  les  mêmes 
principes.  J'éprouve  dans  ce  moment  la  joie  la  plus  vivo 
Et  les  acclamations  ont  redoublé. > 

Les  événements  maintenant  se  précipitent. 

Luce  Gaspari,  témoin  oculaire,  continue  de  faire  part 
de  toutes  ses  impressions  â  son  père 

11  juillet,  avant  la  prise  de  la  Bastille  :  «  La  fermen- 
tation est  plus  forte  que  jamais.  11  vient  des  troupes  de 
tous  côtés.  Les  hussards  ont  balayé  les  rues,  le  sabre  à  la 
nlain,  entre  dix  et  onze  heures  du  soir,  samedi  dernier. 
M.  de  Broglio  fait  mettre  en  ce  moment  les  troupes  sous 
les  armes.  Le  9,  la  population  a  pris  un  agent  de  police. 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  (1789)  27 

lui  a  fait  faire  amende  honorable  dans  le  bassin  du  Palais 
Royal,  l'a  ensuite  mutilé,  pendu,  puis  décroché  et  porté  à 
THôtel-de-Ville  où  il  expira.  Hier,  à  Paris,  les  ouvriers 
de  Montmartre  ont  ouvert  les  prisons.  La  troupe  a  dîné 
avec  le  peuple,  dansé,  sauté  au  Palais-Royal,  et  ceux  qui 
étaient  trop  ivres  ont  dormi  sur  des  matelas  dans  les 
galeries.  » 

Le  18  juillet,  il  redira  les  scènes  du  14  :  <  Le  17,  le  roi 
est  allé  de  Versailles  à  Paris  au  milieu  d'une  population 
immense  qui  applaudissait  de  la  voix  et  des  mains.  La 
garde  bourgeoise  l'a  accompagné  de  Versailles  à  Sèvres. 
Là,  il  a  été  reçu  par  la  garde  bourgeoise  de  Paris,  et 
escorté  jusqu'à  l'Hôtel-de-Ville  au  milieu  d'une  haie  de 
la  garde  bourgeoise.  Il  a  tout  accordé.  La  milice  de  Paris 
se  compose  de  280,000  hommes.  Elle  a  tous  les  canons  de 
la  Bastille  et  des  Invalides.  Tout  ce  qui  passe  à  Paris  est 
fouillé,  et  on  ne  sort  plus  qu'avec  un  passe-port  de 
La  Fayette.  Le  roi  en  ce  moment  n'a  plus  ni  armée,  ni 
ministres,  ni  argent,  mais  il  a  l'amour  de  ses  peuples.  > 

SOjuillet  :  a  Les  provinces  sont  dans  les  horreurs  de 
l'insurrection.  La  Bretagne  est  en  feu.  On  signale  des 
scènes  terribles  à  Tours,  au  Mans,  à  la  Flèche,  à  Saumur.  > 

A  mesure  que  ces  nouvelles  parviennent  dans  notre 
bassin  du  Var,onsesent  le  frisson.  Aussi  écoutons  quelques 
uns  des  discours  de  nos  maires  après  les  journées  du  14 
et  du  17  juillet. 

€  Messieurs,  dira  le  maire  d'Antibes ,  M.  Lombard  de 
Roquefort,  vous  avez  été  instruits  par  des  nouvelles  pu- 
bliques de  l'appareil  éclatant  avec  lequel  le  roi  s'était 
montré  à  V Assemblée  de  la  Nation  à  la  séance  du  23  juin. 
Vous  n'ignorez  pas  que  cet  événement,  en  annonçant  un 
mécontentement  que  nos  représentants  croyaient  n'avoir 
pas  mérité  et  qui  était  incompatible  avec  les  témoignages 
réitérés  que  le  souverain  leur  avait  donnés  de  sa  satis- 
faction pour  l'activité  et  le  zèle  avec  lesquels  ils  se  por- 


28  CHAPITRE  PREMIER 

taient  à  ravancement  de  ce  grand  projet  qu'il  avait 
proposé  dans  sa  sagesse  pour  le  bonheur  de  son  peuple, 
leur  avait  navré  le  cœur  d'une  douleur  profonde  et  avait 
successivement  plongé  la  Nation  dans  la  plus  profonde 
consternation  ;  que  toute  leur  ressource  étant  dans  les 
bontés  de  l'Être  Suprême  qui  veille  à  la  conservation  de 
l'État  et  entre  les  mains  duquel  les  cœurs  des  rois  sont 
comme  le  morceau  d'argile  dans  les  mains  de  Touvrier, 
ces  députés  attendaient,  dans  la  plus  grande  résignation, 
qu'il  eût  plu  à  la  Providence  de  tirer  du  trésor  de  sa  mi- 
séricorde les  ressources  nécessaires  pour  le  retour  des 
bonnes  grâces  du  monarque  envers  son  peuple,  après  la 
barrière  insupportable  qu'on  avait  élevée  entre  lui  et  le 
souverain  sans  ressource  pour  lui  faire  parvenir  ses  peines. 
Et  nous,  tristes  spectateurs  des  troubles  et  des  horreurs 
qui  ont  couvert  la  France  d'un  deuil  universel^  nous 
gémissions  intérieurement.  Mais  tranquillisez-vous,  mes- 
sieurs^ les  sentiments  de  bonté  qui  jusqu'ici  ont  dirigé 
les  démarches  do  ce  père  tendre  et  affectueux  reprennent 
le  (I(3ssus;  ces  jours  de  sang  ont  disparu  comme  l'ombre 
do  la  nuit  et  ont  fait  place  aux  plus  douces  espérances. 
Votre  sécurité  en  ses  bontés  doit  être  d'autant  plus  par- 
faite (lue  ce  généreux  monarque,  dépouillé  cette  fois  de 
ra[)pareil  du  trône,  seul  et  sans  suite,  est  venu  de  lui- 
même  à  la  séance  du  15  de  ce  mois,  rassurer  nos  re- 
présentants contre  les  préventions  qu'on  pourrait  leur 
avoir  inspirées  sur  ses  véritables  sentiments  et  les  in- 
viter à  coopérer  avec  lui  à  la  restauration  de  l'État.  La 
franchise  de  cette  démarche  est  un  nouveau  témoignage 
de  la  confiance  du  souverain  envers  la  Nation.  Qu'avait- 
elle  à  redouter  de  ces  menées  sourdes,  à  la  faveur  des- 
quelles on  voudrait  rendre  ses  sentiments  suspects? 
Persuadés  qu'une  pareille  annonce  ne  saurait  manquer 
de  vous  être  agréable,  nous  avons  cru  indispensable  de 
vous  assembler  pour  vous  en  faire  part  et  vous  naettre  à 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  (1789)  29 

portée  de  donner  un  libre  cours  aux  sentiments  de  re- 
connaissance dont  vous  êtes  pénétrés  pour  ce  généreux 
souverain,  comme  à  ceux  de  gratitude  envers  vos  repré- 
sentants. >  Après  quoi  on  met  en  délibération  ce  qui  suit  : 
«  L'^lssemblée  considérant  que  si  elle  est  redevable  aux 
sentiments  paternels  du  roi  du  rétablissement  de  la  tran- 
quillité comme  du  bonheur  que  sa  sagesse  a  préparé  à  la 
Nation,  elle  ne  doit  pas  moins  de  reconnaissance  à  l'As- 
semblée nationale  pour  la  prudence,  la  constance  et  la 
fermeté  qu'elle  a  fait  paraître  dans  les  circonstances 
critiques  où  elle  s'est  trouvée^  et  donnant  cours  aux 
sentiments  dont  elle  est  pénétrée,  déclare  que  la  ville 
(TAntibes  tmie  par  des  liens  particuliers  au  roi  et 
d'après  rattachement  qu'elle  a  toujours  fait  paraître 
pour  ses  souverains  et  dont  elle  7ie  se  départira  jamais^ 
veut  vivre  et  mourir  fidèle  à  son  service^  et  est  prête 
à  tout  sacrifief*  pour  un  objet  si  précieux.  Cet  objet 
rempli,  elle  déclare  qu'édifiée  et  pénétrée  de  vénération 
pour  la  conduite  des  représentants  de  la  Nation  et  per- 
suadée que  c'est  à  leur  zèle,  à  leur  constance  et  à  leur 
fermeté  que  la  Nation  est  redevable  du  retour  des  bonnes 
grâces  du  roi,  elle  a  cru  indispensable  d'en  consacrer  les 
assurances  dans  la  présente  délibération.  Déclare  éga- 
lement protester  contre  ce  qui  s'est  passé  à  la  séance 
royale  du  23  juin  dernier,  ou  contre  ce  qui  pourrait 
être  fait  dans  la  suite  dans  de  pareilles  séances  contre  le 
droit  de  laNation,  comme  des  actes  surpris  à  la  religion  du 
monarque  contraireifient  à  sa  bienfaisance  et  à  sa  volonté, 
ainsi  qu'au  bien  et  à  l'avantage  de  son  peuple  ;  comme 
aussi  adhérer  à  l'arrêté  de  l'Assemblée  nationale  à  l'issue 
de  la  séance  du20juin,etàcelui  du  17  du  même  mois, 
ensemble  et  à  tout  ce  qu'elle  a  fait  et  pourra  faire  pour 
seconder  les  vues  du  souverain  en  faveur  de  la  Nation .  > 
La  parole  est  maintenant  à  M.  Jean  Savournin,  maire 
de  Vence  : 


30  CHAPITRE  PREMIER 

»  Messieurs,  faites  cesser  les  larmes  que  vous  donniez 
au  sort  des  députés.  Je  vous  annonce  que  les  tristes  nou- 
velles qui  les  produisaient  et  que  les  ennemis  de  notre 
auguste  monarque  ont  faussement  répandues,sont  tombées 
dans  le  néant,  comme  dans  leur  centre,  par  les  bontés 
de  notre  roi  bienfaisant,  par  la  fermeté  inébranlable  de 
messieurs  les  députés  et  de  la  plus  saine  partie  des  deux 
premiers  ordres.  Tous,  guidés  par  un  esprit  de  droiture 
et  de  justice,  se  sont  rendus  avec  grand  cœur  à  la  légiti- 
mité des  prétentions  de  messieurs  des  communes.  La 
réunion  est  faite  par  une  heureuse  concorde.  Us  ne  for- 
ment qu^un  tout  qui  \a  donner  une  nouvelle  vie  au 
royaume.  La  Nation,  non  moins  jalouse  du  nom  français 
que  de  son  trône,  va  faire  taire  les  bruits  séditieux  qu'on 
essayait  de  propager.  Les  vues  iniques  des  ennemis  du 
pays  sont  anéanties  par  les  soins  infatigables  des  repré- 
sentants de  la  Nation.  Tout  occupés  de  l'intérêt  de  Sa 
Majesté  et  du  bonheur  du  peuple,  ils  n'épargnent  ni  soins, 
ni  veilles  pour  atteindre  le  but  proposé,  la  restauration 
du  royaume.  La  légitimité  de  leurs  prétentions  les  rend 
inébranlables  contre  les  contradictions  que  chaque  mo- 
ment fait  éclore.  Ils  les  dissipent,  ils  les  anéantissent  et  ne 
laissent  aux  contradicteurs  que  le  honteux  regret  de  leur 
avoir  donné  le  jour.  Notre  monarque  s'est  rangé  en  partie 
de  leur  côté,  et  il  adoptera  toutes  leurs  résolutions,  n'en 
doutons  pas.  La  bonté  de  son  cœur  nous  en  est  un  sûr 
garant.  Ce  prince  chéri  de  son  peuple  veut  le  rendre 
heureux  et,  lui-même,  rendre  son  trône  inébranlable  et 
son  nom  redoutable  à  toutes  les  Nations.  > 

Puis  on  rédige  et  on  vote  l'adresse  dans  le  sens  de  celle 
des  Antibois. 

Le  30,  le  discours  du  sieur  Savournin  s'accentue  encore 
davantage  devant  l'assemblée  générale  des  Vençois  : 
«  Tandis  que  la  France  est  agitée  entre  le  souvenir  af- 
freux des  événements  sous  lesquels  elle  paraissait  devoir 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  (1789)  31 

succomber,  et  l'idée  constante  que  son  roi  ne  veut  plus 
s'occuper  que  du  bonheur  de  son  peuple,  il  nous  est  impos- 
sible de  contenir  l'explosion  de  nos  sentiments.  Au  milieu 
des  transports  de  joie  de  tous  les  Français  qui  espéraient 
la  régénération  de  la  patrie  par  une  bonne  constitution, 
des  ennemis  de  l'État,  couvrant  l'intérêt  le  plus  vil  des 
apparences  du  bien  public,  étaient  presque  parvenus  à 
renverser  l'édifice  du  bonheur  national  pour  s'asseoir 
audacieusement  sur  ses  ruines.  Dans  le  sein  de  la  paix,  le 
meilleur  des  rois  était  trompé,  et  entouré  de  l'appareil  des 
combats,  les  Français  étaient  traités  comme  une  nation 
rebelle,  les  ministres  vertueux  étaient  écartés  du  trône, 
l'ange  tutélaire  de  la  patrie  banni  de  son  sein  ;  et  des 
hommes  qui  bravaient  l'opinion  publique  avaient  osé 
prendre  la  place  occupée  auparavant  par  la  vertu.  L'As- 
semblée nationale  allait  être  dispersée;  et  des  forfaits 
inouïs  se  tramaient  dans  l'ombre.  Déjà  le  sang  français 
avait  rougi  la  terre  sur  laquelle,  peu  de  jours  après, 
Louis  XVI  fut  reçu  comme  un  père  au  milieu  de  ses  en- 
fants. Ah  !  puissions-nous  effacer  de  nos  fastes  ces  jours 
désastreux  !  C'en  était  fait  de  nos  libertés,  si  l'Assemblée 
nationale  ne  nous  eût  sauvés.  Aucun  péril  n'a  effrayé  ces 
généreux  Français  qui  la  composaient.  Ils  ont  écarté  les 
barrières  qu'on  avait  cherché  à  établir  entre  le  souverain 
et  ses  sujets  ;  la  vérité  a  pénétré  jusqu'au  trône,  l'im- 
posture a  frémi,  l'espoir  du  bonheur  nous  a  été  permis.  » 
Il  appelle  les  représentants,  Père  de  la  Patrie^  et  en- 
gage à  voter  une  nouvelle  adresse  au  roi  et  à  l'assemblée, 
et  à  redoubler  de  zèle  pour  la  Nation  et  d'amour  pour  le 
roi.  —  «  L'Assemblée  générale  des  citoyens  de  Vence 
considérant  qu'on  ne  peut  penser  sans  frémir  aux  dangers 
auxquels  ont  exposé  l'État  le  despotisme  militaire  et 
(Si* ambitieux  aristocrates  qui  n'ont  pas  rougi  d'imputer  à 
la  Nation  fidèle  à  sa  loi,  le  projet  de  vouloir  attenter  aux 
vrais  principes  de  la  monarchie  ;  considérant  que  des  per- 


32  CHAPITRE  PREMIER 

fides  conseillers    redoublant    d'audace  et   d'efforts  ont 
imaginé  de  mettre  des  barrières  de  fer  entre  le  meilleur 
des  rois  et  les  représentants  du  peuple  ;  qu'ils  ont  poussé 
le  délire  jusqu'à  penser  qu'à  leur  voix  les  militaires  fran- 
çais se  rendraient  de  sang  froid  parricides  et  assassins,  et 
tourneraient  contre  leurs  frères  et  amis  des  armes  qui  ne 
sont  destinées  qu'à  combattre  les  ennemis  de  l'État  ;  consi- 
dérant que  la  démarche  du  renvoi  des  ministres,  amis  de 
l'humanité,  fidèles  an  souverain  et  chers  à  la  Nation  ;  que 
l'appareil  militaire  qu'on  a  déployé,  que  l'idée  déshono- 
rante d'une  infâme  banqueroute  qu'on  a  osé  mettre  au 
jour,  annonçaient  le  projet  de  faire  naître  des  circon- 
stances la  nécessité  apparente  de  la  dissolution  de  l'As- 
semblée nationale  et  de  la  dispersion  de  ses  membres, 
contre  l'intention  maintenant  manifestée  du  meilleur  des 
souverains,  qui  n'a  vu  le  moyen  de  sauver  la  patrie  et  de 
régénérer  l'État  que  dans  la  conservation  de  cette  as- 
semblée ;  pénétrée  en  même  temps  du  plus  vif  amour  pour 
son  souverain,  a  unanimement  délibéré  qu'il  sera  fait, 
dimanche  prochain,  dans  l'église  cathédrale  de  cette  ville 
des  prières  publiques  pour  la  conservation  d'un  roi  au- 
quel il  n'a  fallu  que  jeter  un  regard  sur  l'abîme  creusé 
sous  un  voile  trompeur  du  bien  public  par  de  perfides 
conseillers,  pour  le  porter  à  se  réunir  avec  sa  famille  dans 
l'assemblée  auguste  des  députés  de  la  Nation,  à  paraître 
dans  sa  capitale  pour  en  dissiper  les  alarmes  et  à  ci- 
menter cette  union  d'une  manière  éternelle  par  l'assu- 
rance qu'il  a  donnée  ;  qu'il  n'existe  désormais  aucun  in- 
termédiaire entre  lui  et  les  représentants  de  son  peuple  ; 
qu'en  mémoire  de  cet  heureux  événement,  il  sera  chanté 
un  Te  Deum  le  même  jour  dans  la  même  église,  et  qu'il 
sera  fait  une  distribution  de  pain  aux  pauvres  qui  se  pré- 
senteront à  la  porte  de  l'hôpital  général  Saint-Jacques  ; 
qu'à  l'effet  des  dites  prières  et  Te  Deum  les  sieurs  maire 
et  consuls  feront  toutes  les  démarches  nécessaires  par 


ASSEMBLÉE   CONSTITUANTE  (1789)  33 

devant  qui  de  droit.  De  plus  l'Assemblée  déclare  adhérer 
expressément  à  toutes  les  délibérations  prises  et  à  prendre 
par  l'Assemblée  nationale  ;  notamment  à  celles  des  17  et 
23  juin  dernier,  et  13  du  courant.  Elle  envoie  des  vœux 
pour  que  la  Constitution  paraisse  le  plus  tôt  possible. 
Pareil  extrait  de  cette  délibération  sera  envoyé  à  MM.  les 
maires  et  échevins  de  Paris,  l'Assemblée  déclarant  qu'elle 
a  partagé  douloureusement  les  désastres  arrivés  dans  la 
capitale,  qu'elle  les  supplie  d'agréer  Fhommage  de  sa  re- 
connaissance et  de  son  admiration  pour  la  conduite 
qu'elle  a  tenue,  et  à  laquelle  on  doit  en  grande  partie 
l'heureuse  résolution  du  15  et  du  17  de  ce  mois,  ne  dou- 
tant pas  que  l'Assemblée  nationale  ne  s'occupe  du  sou- 
lagement à  accorder  aux  malheureuses  familles  des  vic- 
times du  despotisme  et  des  martyrs  de  la  Constitution  ; 
que  pareil  extrait  sera  adressé  à  MM.  Necker  et  de  Mont- 
morin,  l'Assemblée  ne  pouvant  peindre  l'accablement  et 
l'affliction  des  habitants  à  la  nouvelle  de  leur  retraite  ; 
que  pareil  extrait  sera  adressé  à  M.  le  prince  de  Beauveau, 
gouverneur  de  cette  province;  à  M.  le  comte  de  Caraman, 
commandant  en  chef  de  la  province,  dont  ils  font  le 
bonheur  par  leurs  vertus.  La  présente  délibération  sera 
imprimée  au  nombre  de  600  exemplaires  pour  être  en- 
voyée aux  villes  de  Provence  et  aux  principales  villes  du 
royaume. >  Suivent  les  signatures  du  juge,  du  maire,  des 
consuls,  des  chanoines  du  chapitre ,  du  clergé  et  de  tous 
les  citoyens. 

Il  n'est  pas  peut-être  de  ville  en  Provence  qui  ne  prenne 
une  part  plus  active  aux  événements  de  la  grande  révo- 
lution. Les  principaux  membres  de  la  bourgeoisie,  qui 
impriment  et  dirigent  le  mouvement,  MM.  Savournin, 
Bérenger,  André,  Blacas,  Boyon,  quoique  dévoués  au 
roi,  sont  pour  toutes  les  réformes  de  1789,  et  pour  les 
décisions  de  l'assemblée  nationale. 


34  CHAPITRE  PREMIER 

IV.  —    PREMIER  CRI  D' ALARME  DANS  LE  MIDI.  —    !•'  AOÛT. 

Vence  est  avisée  la  première  par  le  maire  de  Bouyon, 
M.  Bérenger.  On  lui  annonce  que  cinq  à  six  mille  bar- 
bets mettent  à  feu  et  à  sang  les  villages  voisins  et  qu*ils 
sont  en  marche  sur  Castellane,  où  ils  doivent  être  arrivés. 

Les  consuls  de  Puget-Théniers  et  de  Roquesteron  ont 
envoyé  demander  des  secours  à  Nice.  <  Veuillez  prévenir 
toutes  les  communes  > .  La  nouvelle  court  de  pays  en  pays, 
à  Saint-Paul,  à  Antibes,  à  Grasse  ;  on  dépêche  à  Aix. 
Vence  dirige  des  courriers  à  Roquesteron  et  à  Castellane 
pour  savoir  ce  qu'il  en  est.  Vence  et  Antibes  dépèchent 
auprès  de  notre  consul  Leseurre  à  Nice.  MM.  Vacquier 
et  Boyon  se  rendent  aussitôt  auprès  du  commandant  de 
place  à  Antibes,  M.  de  Cugnac,  pour  obtenir  des  secours 
et  des  armes.  En  un  instant  la  ville  de  Vence  s'organisait 
en  milice  bourgeoise,  de  huit  compagnies  de  vingt-cinq 
hommes  chacune,  et  nommaient  pour  chefs  François 
Calvy  et  Joseph  Maurel.  Le  marquis  de  Gagnes  offrait  aux 
Vençois  les  tusils  et  les  munitions  de  guerre  qu'il  avait  de 
son  château.  Milices  de  Gagnes,  de  Tourette,  de  Saint- 
Jeannet,  de  la  Gaude,  de  Goursegoules,  de  Garros,  de 
Gattières,  deVilleneuve-Loubet,  du  Bar  se  réunissaient 
à  Vence  pour  se  former  en  corps  d'armée. — Même  ardeur 
à  Saint-Paul,  à  Antibes,  à  Biot,  à  Grasse  et  dans  toutes 
les  communes.  Mais  le  3  août  le  consul  Leseurre  écrit 
qu'après  informations  prises,  il  s'agissait  de  quelques 
centaines  de  barbets  ou  meurt-de-faim,  qui,  manquant 
de  nourriture  et  de  travail,  s'étaient  organisés  en  bandes 
de  malfaiteurs  du  côté  de  Puget-Théniers,  et  que  quel- 
ques troupes  parties  de  Nice  les  avaient  promptement 
dispersés.  Le  maire  de  Gastellane  écrivit  dans  le  même 
sens.  M.  de  Gugnac  rassura  les  populations.  Gomme  Vence 
avait  donné  l'éveil,  la  municipalité  remercia  les  commu- 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  (1789)  35 

nés  de  leur  élan  patriotique,  de  leur  zèle  valeureux  et  de 
leur  concorde  (6  août). 

Par  la  même  délibération,  elle  demande  deux  brigades 
de  gendarmerie,  une  à  pied  et  l'autre  à  cheval  en  résidence 
à  Vence,  et  elle  adresse  pour  cet  objet  trois  lettres  au 
Ministère  de  la  guerre,  à  M.  de  Caraman  et  à  M.  de  Bour- 
nissac,  grand  prévôt  de  la  Maréchaussée. 

Des  émeutes  sérieuses  éclataient  déjà  à  Grasse  et  à 
Vence.  Nous  avons  la  teneur  des  troubles  de  Grasse  au 
commencement  du  mois  d'août  par  les  quelques  mots  du 
Luce-Gaspari  à  son  père.  <  M.  de  Mougins  m'a  fait  voir 
une  relation  de  V insurrection  de  Grasse.  Je  suis  étonné 
de  n'avoir  plus  reçu  de  nouvelles  depuis  lors.  > 

C'était  au  moment  de  la  fameuse  nuit  du  4  aoûtj  où 
s'effondrait,  par  la  volonté  nationale,  tout  l'ancien  régime 
de  la  féodalité. 

Nous  avons  extrait  des  délibérations  de  Vence  la  lettre 
que  M.  Mougins  de  Roquefort,  rentré  à  son  hôtel,  adressa 
le  5  pendant  la  nuit  même  à  la  commune  de  Vence  : 

€  Nous  sommes  restés  en  séance  jusqu'à  deux  heures 
après  minuit.  Je  dérobe  les  moments  de  mon  sommeil 
pour  instruire  une  ville  intéressante  comme  la  vôtre 
d'événements  aussi  précieux.  Il  a  été  délibéré  et  décrété  : 
1<>  L'abolition  de  tout  privilège  pécuniaire.  La  noblesse  et 
le  clergé  contribueront  à  toutes  les  charges  locales  et  rura- 
les sans  distinction  et  réserve  ;  2®  Les  impôts  seront  ré- 
partis dans  la  plus  parfaite  égalité  ;  3*"  Tous  les  droits  de 
serf  et  de  main-morte  sont  abolis;  4^  Tous  les  habitants  de 
la  France  peuvent  racheter  de  leurs  seigneurs  les  cens, 
tasques,  bannalités,  lods,  droits  de  chasse  et  autres  droits 
seigneuriaux,à  la  charge  d'indemniser  les  seigneurs  sui- 
vant la  fixation  faite  par  les  assemblées  provinciales. 
Toutes  les  dîmes  seront  rachetables  à  charge  d'indem- 
nité ;  6®  Toutes  les  justices  seigneuriales  sont  supprimées  ; 
7®  La  vénalité  des  offices  est  abrogée.  Les  charges  seront 


36  CHAPITRE  PREMIER 

données  au  mérite.  La  justice  sera  rendue  gratuitement; 
8°  Toutes  les  jurandes  et  maîtrises  sont  abrogées.  Tout 
citoyen  exerce  librement  un  art  quelconque  ;  9*^  Tout 
citoyen  sera  admis  indistinctement  à  tous  les  emplois  ci- 
vils et  militaires  ;  10°  Les  capitaineries  et  la  pluralité  des 
bénéfices  sont  supprimés;  11°  La  portion  congrue  des 
curés  et  des  vicaires  sera  augmentée  suivant  le  taux  que 
déterminera  ultérieurement  l'Assemblée  ;  12°  Déjà  toutes 
les  provinces  et  villes  du  royaume  ont  déclaré  qu'elles 
renonçaient  à  tout  privilège,  exemptions,  jouissances, 
immunités  et  qu'elles  s'inscrivaient  d'avance  à  tout  ce  qui 
sera  décidé  par  l'Assemblée  nationale,  pour  qu'il  n'existe 
dans  toute  la  France  qu'une  administration  générale  et 
uniforme.  Tout  les  membres  de  la  noblesse  et  du  clergé 
ont  renouvelé,  tant  en  leur  nom  qu'en  celui  de  leurs  com- 
mettants, la  renonciation  à  tous  leurs  privilèges,  et  il  a  été 
décidé  qu'on  chanterait  un  Te  Deum  dans  la  chapelle 
royale.,  qu'il  serait  frappé  une  médaille  patriotique  et  que 
Louis  XVI  serait  proclamé  le  restaurateur  delà  liberté  fran- 
çaise. Mon  frère,  qui  participe  à  ma  joie,  vous  offre  ses 
devoirs  et  vous  prie  de  faire  part  de  ma  lettre  à  messieurs 
vos  curés.  > 

On  comprend,  avec  ces  nouvelles,  l'effervescence  des 
pays  seigneuriaux.  Au  Bar,  à  Tourrette-Vence,  à  Saint- 
Jeannet  la  population  ne  se  tenait  plus  de  joie  et  tradui- 
sait par  des  excès  sa  haine  contre  ses  seigneurs  et  leurs 
domaines.  Certains  exaltés  de  Vence  disaient  hautement 
que  le  juge  seigneurial  n'avait  plus  rien  à  faire.  Le 
marquis  de  Vence  avait  envoyé  sa  famille  avec  M.  de 
Beauveau.  La  populace  poussa  des  huées  et  des  menaces. 
Ce  qu'ayant  appris  M.  de  Villeneuve  écrivit  au  maire 
cette  lettre  datée  de  Paris,  le  26  août  : 

€  11  est  douloureux  pour  moi  que  dans  les  circonstances 
malheureuses  où  nous  nous  trouvons,  je  n'aie  plus  même 
Tespoir  de  considérer  comme  un  asile  un  lieu  si  ancien  - 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  C1789)  37 

nement  et  si  constamment  habité  par  nos  pères.  Le  mur- 
mure qu'a  excité  à  Vence  la  présence  de  M.  de  Beauveau, 
tout  en  paraissant  une  injustice  m'est  cependant  une 
preuve  que  je  n'ai  pas  obtenu  des  habitants  de  Vence  les 
sentiments  que  j'attendais  d'eux,  et  les  succès  que  je  m'en 
promettais  en  travaillant  sans  cesse  à  les  mériter.  Je 
pense  pourtant  que  le  grand  nombre  me  veut  encore  du 
bien,  et  c'est  avec  cette  persuasion  que  je  vous  écris,  et  ce 
qui  m'encourage  à  mettre  sous  votre  sauvegarde  ma 
femme,  mes  enfants,  enfin  tout  ce  que  j'ai  dei  plus  pré- 
cieux. > 

Il  les  conjure  d'atténuer  chez  eux  l'effet  des  troubles 
qui  agitent  le  royaume  par  l'accord  le  plus  parfait.  Il 
rappelle  l'abandon  qu'il  a  fait  de  ses  privilèges,  et  il  est 
disposé  à  faire  tous  les  sacrifices,  mais  celui  auquel  il  se 
résoudrait  le  plus  difficilement  ce  serait  de  renoncer  à 
l'attachement  des  habitants  de  Vence. 

On  ne  pouvait  parler  avec  plus  de  cœur.  Le  conseil 
municipal  lui  fit  répondre  par  le  maire  qu'il  était  vive- 
ment surpris  de  sa  lettre  du  26  août,  par  laquelle  il  pré- 
sentait les  citoyens  de  ceiie  ville,  comme  des  gens  capables 
de  sédition  et  de  révolte  ;  que  le  maire  était  chargé  de 
dissuader  M.  le  marquis  de  la  mauvaise  idée  que  pou- 
vaient lui  avoir  donnée  certains  malintentionnés  sur  la 
conduite  tenue  par  la  municipalité  dans  ces  circonstances. 
La  modération  qu'elle  a  montrée  dans  son  cahier  des 
doléances,  devrait  être  une  preuve,  non  équivoque  pour 
lui,  qu'il  était  toujours  porté  dans  le  cœur  des  citoyens  de 
Vence  ;  que  M.  le  marquis  devait  rejeter  de  lui  des  infoi»- 
mations  données  par  des  gens  suspects  et  dangereux 
qui  ne  savaient  que  faire  la  cour  et  ternir  la  réputation 
d'autrui  ;  que  de  pareils  individus  devaient  être  regardés 
comme  des  monstres  et  des  fléaux  de  l'humanité  ;  qu'un 
extrait  de  cette  délibération  lui  serait  envoyé,  pour  qu'il 
sache  que  toute  la  ville  attachait  toujours  un  grand  prix 


38  CHAPITRE  PREMIER 

à  Tamitié  dont  il  veut  bien  l'honorer  ;  que  M.  le  marquis 
voudra  bien  leur  transmettre  les  noms  des  dénonciateurs. 

Le  conseil  municipal  d'Antibes  enregistrait  le  25  août 
le  serment  que  le  marquis  de  Cugnac  et  le  maire  avaient 
fait  prêter  sur  la  place  d'armes  au  régiment  des  chasseurs 
royaux  de  Provence  et  aux  autres  troupes.  On  s'occupe 
partout  d'organiser  la  milice  bourgeoise  ou  nationale. 
Antibes  n'en  sent  pas  la  nécessité,  ayant  la  garnison  ; 
mais  la  jeunesse  n'en  forme  pas  moins  une  garde  natio- 
nale sous  les  ordres  du  commandant  Saint-Féréol.  Us 
sont  trois  cents  volontaires. 

Le  6  septembre ,  les  municipalités  enregistrent  le 
décret  de  l'Assemblée  nationale  leur  ordonnant  de  dé- 
fendre le  pays  contre  les  ennemis  de  la  nation  qui,  ayant 
perdu  l'espoir  d'empêcher  par  la  violence  et  le  despo- 
tisme la  régénération  et  l'établissement  de  la  liberté,  ont 
le  projet  criminel  d'en  venir  au  même  but  par  la  voie  du 
désordre  et  de  l'anarchie. 

€  Les  municipalités  veilleront  au  maintien  de  la  tran- 
quillité publique,  dissiperont  les  rassemblements  et  at- 
troupements séditieux,  et  requerront  au  besoin  la  milice 
et  la  maréchaussée.  Elles  feront  prêter  le  serment  de 
défendre  l'ordre  à  la  milice  entre  les  mains  de  son  com- 
mandant, et  cela  avec  la  solennité  la  plus  auguste.  Les 
curés  notifieront  à  leurs  paroissiens  le  présent  arrêté.  > 

Quelques  jours  après,  les  ouvriers  italiens  de  l'atelier 
de  Montmartre  renvoyés  de  Paris  à  Nice  sont  refusés  à  la 
frontière  du  Var.  Ils  se  rabattent  sur  Antibes  qui  en  écrit 
au  gouverneur  de  Provence  et  leur  fournit  le  gîte  et 
les  vivres  jusqu'à  ce  qu'on  ait  statué  sur  leur  compte. 

Nous  ne  parlerons  pas  de  l'impression  produite  ici  et  à 
Nice  par  les  journées  du  5  et  du  6  octobre.  L'émigration 
commençait  déjà.  Le  comte  d'Artois  et  sa  famille  en- 
traînaient un  grand  nombre  de  fugitifs.  La  nou- 
velle constitution  ôtait  au  roi  presque  toute  l'autorité 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  (1789)  39 

quMl  avait  eue  jusqu^alors  et  le  soumettait  à  la  volonté  de 
TAsserablée  nationale  ;  elle  brisait  avec  l'Église  et  avec 
le  Saint-Siège,  mettait  les  biens  du  clergé  à  la  disposition 
de  rÉtat,  s'ingérait  dans  le  donlaine  de  la  conscience  en 
supprimant  les  vœux  et  les  couvents,  en  décrétant  la 
constitution  civile  du  clergé,  en  faisant  de  son  chef  une 
autre  circonscription  des  diocèses,  en  confisquant  les  biens 
des  monastères,  en  interdisant  tout  costume  religieux. 
La  raison  d'État,  la  loi  d'État  plie  tout  sous  elle.  Chaque 
citoyen  devra  jurer  d'observer  cette  loi,  s'il  veut  être 
accepté  comme  citoyen  français,  ou  considéré  comme 
suspect.  Des  comités  se  fonderont  déjà  sous  le  titre  de 
clubs  ou  de  sociétés  de  frères  et  amis  de  la  Constitution 
pour  surveiller  les  administrateurs  municipaux  eux- 
mêmes,  pour  faire  exécuter  la  Constitution,  et  tous  les 
décrets  de  l'Assemblée  nationale.  Un  de  ces  décrets  invite 
alors  les  communes  à  faire  des  dons  patriotiques  à  la 
patrie ,  et  les  riches  à  sacrifier  le  quart  de  leurs  revenus. 
Le  roi  donne  l'exemple  en  remettant  à  la  monnaie  sa 
vaisselle  d'argent.  L'évèque  de  Grasse  ofire  6,000  livres 
de  ses  revenus. 

L'année  1789  s'achève  dans  nos  parages  par  le  serment 
civique  que  font  prêter  à  Antibes  le  29  novembre,  MM. 
de  Saint-Ferréol  et  de  Cugnac  à  leurs  corps  respectife. 

De  sérieuses  préoccupations  agitaient  aussi  nos  prin- 
cipales villes.  La  nouvelle  organisation  civile  et  ecclé- 
siastique supprimait  des  évêchés,  des  tribunaux,  créait 
des  chefs-lieux  d'arrondissement,  des  districts,  des  can- 
tons. Grasse  et  Vence  écrivent  à  l'Assemblée  nationale 
pour  qu'on  leur  conserve  leur  évêché  et  leur  chapitre. 
Saint-Paul  s'alarme  pour  sa  collégiale.  Grasse  voudrait 
obtenir  d'être  chef-lieu  d'un  département  ;  Antibes , 
Saint-Paul  et  Vence  se  disputent  le  district.  Ils  envoient 
pétitions  sur  pétitions,  écrivent  à  M.  Mougins  de  Roque- 
fort, à  Mirabeau,  aux  ministres. 


40  CHAPITRE  RREMIER 


Année  17110 

V.   —  NOUVELLES  CIRCONSCRIPTIONS,  DONS  PATRIOTIQUES, 

ALARMES. 


Les  communes  les  plus  intéressées  continuent  de 
muer  ciel  et  terre  pour  ne  pas  perdre  les  administrations 
qu'elles  possèdent.  Grasse  voudrait  être  le  chef-lieu  d'un 
département  et  ne  pas  perdre  son  évêché.  Antibes  voudrait 
avoir  le  district  au  lieu  de  Saint-Paul.  «Saint-Paul,  disait- 
on,  petite  ville  de  1 ,200  habitants,  sans  route,  sans  com- 
merce et  retirée  dans  la  montagne  ne  peut  le  disputer  à 
Antibes  port  de  mer,  place  de  guerre,  chef-lieu  d'ami- 
rauté, peuplée  de  plus  de  5,000  habitants.  >  Vence  jalousait 
Saint-Paul,  et  avait  pour  elle  Gagnes  et  la  Colle,  qui 
apostillaient  ses  pétitions  afin  de  supplanter  cette  rivale. 
Elle  faisait  valoir  son  ancienneté,  son  titre  de  cité,  son 
évêché,  une  population  de  4,000  âmes.  Le  décret  fut 
rendu  le  16  février.  Antibes  ne  fut  que  chef-lieu  de 
canton  ;  Vence  ne  voulut  pas  de  Saint-Paul  et  ressortit 
de  Grasse.  Elle  fut  chef-lieu  d'un  petit  canton  avec  la 
Roque-Esteron,  les  Conségudes  et  les  Ferres  pour  com- 
munes. Saint-Paul  eut  le  district,  et  fut  aussi  canton  de 
Roquefort  et  de  la  Colle  érigés  en  communes.  Les  autres 
cantons  ressortissant  de  Saint-Paul  furent  Gagnes,  Tour- 
rettes-Vence,  le  Broc  et  Goursegoules. 

Malgré  ce  décret  Vence  ne  cessa  pas  de  réclamer.  Elle 
pria  même  le  marquis  de  Villeneuve,  qui  était  à  Vence, 
le  10  avril,  d'apostiller  sa  lettre  à  Mirabeau.  Ce  qu'elle 
gagna  seulement ,  ce  fut  l'incorporation  du  Malvans 
à  sa  commune,  malgré  les  te:tatives  des  Tourrétins. 
Antibes,  grâce  à  M.  Mougins  de  Roquefort,  envoyé  par 
l'Assemblée  nationale  pour  visiter  les  ports  de  Provence, 
obtint  un  professeur  d'hydrographie  pour  les  élèves  qui  se 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  (1790)  41 

destinaient  à  la  marine  (25  avril).  Elle  imita  Vence, 
demandant  à  cor  et  à  cri  de  former  un  district  à  part  et 
indépendant.  Les  deux  villes  de  Grasse  et  d'Antibes 
avaient  toujours  gardé  rancune  l'une  contre  l'autre.  Dans 
les  circonstances  actuelles  l'animosité  ne  fit  aller  qu'en 
croissant. 

Quels  temps  !  Il  semblait  que  les  éléments  eux-mêmes 
fussent  conjurés  contre  la  France.  La  rigueur  de  l'hiver 
s'ajoute  à  la  cessation  du  commerce,  à  la  rareté  du  nu- 
méraire, au  malheur  du  temps,  disait  le  nouveau  maire 
d'Antibes,  Esprit  Reille,  au  conseil  municipal.  Malgré 
cela  l'État  demande  des  secours  pécuniaires  pour  venir 
en  aide  aux  finances  épuisées.  Eh  bien  !  puisons  dans  le 
trésor  de  l'église  pour  montrer  notre  bonne  volonté, 
nous  offrons  à  la  Nation  les  bustes  en  argent  de  saint 
Sébastien,  de  saint  Roch,  de  Notre-Dame  de  la  Garde, 
deux  lampes,  un  encensoir,  etc.  Les  Cordeliers  et  les 
Bernardines  sont  invités  à  y  joindre  leurs  oflFrandes  afin 
de  coopérer  aussi  au  soulagement  de  l'État,  à  la  régé- 
nération de  la  liberté  et  au  grand  œuvre  de  la  Con- 
stitution. L'orfèvre  Joubert  évaluera  cette  offrande  à 
3,612  fr.  15".  .  .  (73  marcs,  4  onces  1*  d'argent).  Jean- 
Baptiste  Suply,  capitaine  d'une  des  felouques  des  cour- 
riers de  France,  porte  le  tout  à  la  monnaie  de  Marseille. 
Grasse  fera  aussi  son  don  patriotique  à  la  Nation . 

Vence  abandonnera  un  capital  de  1 ,026  fr.  qu'elle  a  en 
rentes  sur  l'État. 

VI.  —  SECOND  CRI  d'alarme 

Un  second  cri  d'alarme  parcourt  le  midi  au  mois 
d'avril.  On  dit  qu'à  Turin  où  est  le  comte  d'Artois,  et  à 
Nice,  le  prince  de  Condé,  on  prend  déjà  des  dispositions 
hostiles,  qu'il  s'y  imprime  des  libelles  incendiaires \}0\xt 
les  introduire  dans  le  pays.  Le  consul  Leseurre  rassure 


42  CHAPITRE  PREMIER 

pourtant  dos  populations.  Il  écrit  le  18  avril  au  maire 
d'Antibes  en  réponse  à  une  lettre  du  14  :  <  Ni  le  gou- 
verneur de  Nice,  ni  le  marquis  de  la  Planargia,  ni  le 
gouverneur  de  Turin  n'ont  aucune  part  aux  ma- 
nœuvres dont  on  suppose  que  ces  deux  villes  sont  le 
foyer,  d'où  sont  partis  de  nos  alentours  des  écrits  incen- 
diaires qu'on  cherche  à  introduire  dans  le  pays.  Faites 
surveiller  la  route.  Quant  aux  dispositions  militaires, 
personne  n'y  songe.  Restez  donc  sans  inquiétude.  » 

Bientôt  éclatent  les  troubles  de  Marseille,  de  Nîmes  et 
de  Montpellier.  Le  30  avril,  la  garde  nationale  de  Mar- 
seille occupe  violemment  les  forts  de  Notre-Dame ,  de 
Saint-Nicolas  et  de  Saint-Jean.  Le  1®'  mai,  le  peuple 
s'attroupe.  Le  chevalier  de  Bausset,  major  du  fort  Saint- 
Jean,  en  se  rendant  vers  3  heures  à  l'Hjtel -de- Ville,  est 
mis  en  pièces,  sa  tête  coupée  et  portée  dans  les  rues  au 
bout  d'une  pique.  Et  des  soldats  du  régiment  de  Vexin, 
mêlés  à  la  populace,  accompagnent  cet  horrible  trophée 
avec  des  danses  et  des  cris  frénétiques.  Quand  cette 
nouvelle  parvint  à  Paris,  on  écrivit  en  marne  temps  que 
la  garde  nationale  d'Antibes  avait  aussi  expulsé  la  gar- 
nison du  Fort-Carré.  Le  ministre,  comte  de  Saint  Priest, 
adressa  cette  lettre  de  reproche  au  maire  d'Antibes  : 
<  Paris,  17  mai.  Le  roi  a  été  fort  mécontent  de  Toccu- 
pation  que  vous  avez  faite  du  Fort-Carré.  Sa  Majesté 
jugeant  dans  sa  clémence  que  vous  avez  été  égarés  par 
l'exemple  des  Marseillais  se  borne  à  vous  prescrire  de  re- 
mettre immédiatement  cette  forteresse  à  la  garnison 
qui  l'occupait  auparavant.  Une  prompte  ob  iissance  répa- 
rera sans  doute  votre  faute  et  je  serai  fort  heureux  de 
pouvoir  la  mettre  sous  les  yeux  du  roi.  > 

Il  n'en  était  rien.  Tout  le  conseil  protesta  contre  cette 
calomnie  et  déclara  qu'il  était  et  resterait  inviolablement 
attaché  à  son  roi.  —  Le  ministre  se  confondit  en  excuses. 
€  Vous  avez  toute  raison,  Messieurs,  de  vous  plaindre  de 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  (1790)  43 

la  croyance  que  j*ai  donnée  trop  légèrement  à  Tarticle  du 
Bulletin  de  Provence^  où  j'avais  lu  l'entrée  de  la  garde 
nationale  de  votre  ville  dans  le  Fort-Carré.  En  m'accusant 
àSaMajestéde  vous  avoir  inculpés  sur  un  bruit  vague, 
j'ai  eu  la  satisfaction  de  lui  lire  votre  lettre  où  votre 
respect  pour  sa  personne  et  votre  fidélité  sont  si  bien 
peints.  Le  roi  m'a  chargé  de  vous  en  témoigner  sa  sa- 
tisfaction et  je  m'en  acquitte  avec  empressement.  > 

Ces  mouvements  insurrectionnels  hâtent  la  formation 
de  la  milice  nationale.  Le  maire  d'Antibes  trouve  une 
sorte  d'apathie  dans  la  population.  11  parle  en  ces  termes 
au  conseil  :  <  Vous  avez  vu  des  milices  citoyennes  se 
former  dans  toutes  les  parties  du  royaume.  C'est  par 
leur  bravoure  que  les  ennemis  de  la  révolution  ont  vu 
avorter  leurs  complots.  La  ville  d'Antibes  n'a  pas  été 
insensible  à  l'exemple  qui  lui  est  donné.  Trois  cents  de 
ses  citoyens  se  sont  généreusement  dévoués  à  la  défense 
de  la  chose  publique.  Il  n'est  pas  juste  que  les  fonctions 
de  soldat  citoyen  portent  continuellement  sur  eux.  Nous 
savons  que  la  municipalité  de  Toulon  fait  mettre  ses 
remparts  et  ses  batteries  en  état  de  défense  et  que  tous 
les  citoyens  sont  sous  les  armes.  Faisons  de  même.  Le 
procureur  de  la  commune  vous  dit  que  les  tentatives  se 
sont  renouvelées  par  les  ennemis  de  la  Révolution.  Les 
trames  odieuses  qu'ils  ne  se  lassent  pas  d'ourdir,  les 
conspirations  contre  la  liberté  qu'ils  forment  chaque  jour 
et  les  libelles,  les  écrits  incendiaires  qu'ils  affectent  de 
répandre  par  tous  les  moyens  possibles,  la  situation  de 
notre  ville  sur  la  frontière  et  dans  le  voisinage  d'une 
cité  qui  paraît  être  devenue  le  refuge  des  ennemis  de 
notre  liberté,-  et  l'antre  où  se  forgent  tous  les  instruments 
que  l'on  croit  propres  à  la  renverser ,  l'agitation  uni- 
verselle que  l'on  remarque  dans  les  esprits,  la  crise  où 
se  trouve  TÉtat ,  l'émigration  presque  continuelle  des 
citoyens  de  toute  classe,  l'exportation  vraiment  factieuse 


44  CHAPITRE  PREMIER 

du  numéraire,  toutes  ces  circonstances  imposent  plus 
strictement  que  jamais,  à  tous,  le  devoir  de  veiller  à  la 
conservaiion  d'une  liberté  que  nous  avons  acquise,  pour 
ne  plus  nous  la  laisser  ravir.  Aujourd'hui  plus  que  jamais 
chaque  ville,  chaque  citoyen  doit  tout  mettre  en  usage 
pour  déconcerter  et  intimider  les  suppôts  de  f  aristo- 
cratie. Parmi  ces  moyens  il  n'en  est  pas  de  plus  puissant 
que  rétablissement  d'une  milice  vraiment  nationale  qui 
soit  assez  nombreuse  pour  veiller  à  tout.  Tous  les  ha- 
bitants connaissent  les  difficultés  qu'on  a  eues  à  vaincre 
pour  former  la  garde  nationale  actuellement  existante. 
Les  obstacles  qui  l'avaient  gênée  dans  son  origine  n'exis- 
tent plus.  La  municipalité  assemblée,  bien  loin  d'envisager 
l'établissement  d'une  garde  nationale  comme  un  moyen 
d'amener  des  troubles  dans  la  ville ,  la  regarde  au 
contraire  comme  le  rempart  de  notre  liberté,  le  boule- 
vard de  notre  Constitution.  Tous  les  citoyens  actifs  doi- 
vent être  soldats  de  la  patrie.  Je  crois  qu'on  ne  doit 
écarter  ni  le  vieillard  qui  a  assez  vécu  pour  pouvoir 
mourir  libre,  ni  le  jeune  citoyen  qui  bientôt  deviendra 
l'un  de  ses  plus  fermes  soutiens.  La  milice  nationale 
n'est  autre  chose  que  la  commune  armée  ayant  pour  chef 
ses  officiers  municipaux.  > 

Malgré  ce  discours,  Topposition  continua. 

Le  9  mai,  M.  de  Saint-Ferréol,  commandant  de  la  mi- 
lice volontaire,  déclara  au  maire  qu'il  n'eût  pas  d'inquié- 
tude, que  la  milice  volontaire  s'entendait  fort  bien  avec 
la  troupe  pour  le  service  de  la  place. 

L^  autres  commîmes  n'avaient  pas  agi  ainsi.  A  Vence, 
parexempîe.  lagardenationaleétait  entièrement  constituée 
dès  la  fin  du  moi  d  août  1TS9.  Le  25  avril  1790,  elle  avait 
prèt'^Ies'^rment^et  fait  bénir  son  ilrapeauparM^^rÉvèque. 
L'ëtai-m:t  <jr  avec  le  o>rps  municip;il  all:\  prendre  Tévè- 
quedaas  son  ptiais,  et  le  prc^Iat  accompagné  de  son  cha- 
pitre   éiant   arrivé  au  sanctuaire,  après  le   chant  de 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  (1790)  45 

VExaiidiatj  prononça  un  dis(îours  fort  affectueux  et 
fort  touchant  analogue  à  la  cérémonie.  Les  drapeaux 
lui  ayant  été  présentés  par  le  maire  et  par  le  commandant, 
il  les  bénit,  puis  il  fut  reconduit  solennellement  à  l'évê- 
ché.  La  garde  nationale,  de  retour  à  THôtel-de- Ville, 
prêta  le  serment  à  la  Nation,  à  la  Loi  et  au  Roi,  au  mi- 
lieu des  cris  réitérés  de  :  Vive  la  Nation  !  Vive  le  Roi  ! 

Le  9  mai,  les  gardes  nationaux  du  Broc,  de  Garros  et 
de  Vence  commençaient  déjà  à  arrêter  les  émigrants,  et 
les  conduisaient  dans  la  prison  de  Grasse.  Pour  combattre 
ce  qu'on  appelait  la  Contre-Révolution,  toutes  les  milices 
nationales  formèrent  dans  la  France  entière  une  sorte  de 
pacte  d'union  appelé  pacte  fédératif.  En  attendant  la 
grande  réunion  de  Paris,  chaque  département  eut  la 
sienne.  Le  20  mai,  deux  cent  cinquante  communes  en- 
voyaient leurs  représentants  à  BrignoUes.  On  y  attendait 
depuis  quatre  ou  cinq  jours  les  députés  de  Marseille  qui 
n'arrivaient  pas,  à  cause  de  la  fermentation  qui  régnait 
dans  cette  ville.  On  se  réunit  dans  l'église  des  Cordeliers. 
Les  fédérés  s'engagent  à  se  secourir  mutuellement  contre 
les  efforts  incessants  de  l'ancienne  aristocratie.  Les  muni- 
cipalités organiseront  définitivement  leurs  milices  natio- 
nales ;  il  y  aura  trois  bureaux  de  correspondance  pour  se 
mettre  rapidement  en  rapport  :  Digne,  Lambesc  etFréjus. 
En  cas  d'attaque  imprévue  de  l'étranger,  ou  de  quelque 
mouvement  intérieur,  le  bureau ,  avisé  le  premier,  avertira 
les  autres  et  les  communes  environnantes,  en  indiquant 
le  lieu  de  réunion  des  milices.  Chaque  municipalité  fera 
marcher  aussitôt  le  plus  d'hommes  possible  avec  vivres 
et  munitions.  Il  est  dit  que  l'Assemblée  ne  peut  voir  sans 
indignation  les  détestables  manœuvres  de  ceux  qui,  sous 
le  prétexte  d'une  religion  sainte,  que  leur  conduite  outrage, 
veulent  renouveler  dans  le  siècle  de  la  raison  et  de  la  phi- 
losophie les  horribles  attentats  des  siècles  du  fanatisme.Elle 
voue  àl'exécration  la  délibération  des  catholiques  de  Nîmes 


46  CHAPITRE  PREMIER 

qui  veulent  mettre  entre  les  mains  des  citoyens  français  le 
poignard  du  fanatisme.  Elle  invite  les  municipalités  à 
empêcher  la  distribution  des  libelles  incendiaires  qui  ten- 
dent à  égarer  le  peuple  contre  la  Constitution.  Elle  invite 
à  employer  tous  les  moyens  possibles  pour  extirper  la 
mendicité  et  le  vagabondage,  et  pour  arrêter  ces  gens 
sans  aveu  dont  le  nombre  effrayant  inonde  les  villes  et 
les  campagnes.  Comme  la  vente  des  biens  domaniaux  et 
ecclésiastiques  et  la  confiance  aux  assignats  sont  les 
moyens  les  plus  propres  à  consolider  l'édifice  de  notre 
Constitution,  elle  invite  les  municipalités  à  acquérir  les 
biens  qui  sont  à  sa  convenance  et  à  seconder  de  tous  leurs 
efforts  les  intentions  de  l'Assemblée  nationale.  Les  agents 
du  pouvoir  exécutif,  et  notamment  les  commandants  et 
les  états-majors  des  places  fortes,  officiersdu  génie  et  de 
l'artillerie  doivent  prêter  le  serment  comme  les  autres  ; 
s'ils  s'y  refusent,  il  faut  les  dénoncer  à  l'Assemblée  natio- 
nale commet  antipatriotes.  L'Assemblée  prie  l'Assemblée 
nationale  de  réunir  Avignon  à  l'Empire  français. 
Voici  les  termes  du  pacte  fédératif  de  Brignolles  : 
<  Nous  sommes  libres  et  citoyens  français,  députés  en  ce 
lieu  par  les  municipalités  des  départements,  pour  y  jurer 
en  leur  nom  le  pacte  fédératif  d'union  fraternelle  et  civique. 
Reconnaissant  que  la  liberté  est  le  patrimoine  des  hom- 
mes, quo  le  pacte  social  ne  peut  avoir  de  base  immuable, 
s'il  ne  repose  sur  les  droits  éternels  et  sacrés  de  la  nature, 
que  la  Constitution  dont  la  France  goûte  déjà  les  premiers 
bienfaits  peut  seule  nous  rendre  ces  droits,  imperceptibles 
sans  doute,  mais  cruellement  altérés  par  treize  siècle 
d'erreurs  et  d'abus,  et  qu'enfin  c'est  à  la  force  qu'il  appar- 
tient d'assurer  l'exécution  des  lois  décrétées  par  la  justice, 
nous  arrêtons  de  réunir  le  concours  de  nos  lumières  et  de 
nos  forces  pour  défendre  d'aussi  grands  intérêts,  de  nous 
aider  mutuellement  de  nos  conseils  et  de  nous  secourir 
fraternellement  de  nos  armes.  Nous  regardons  comme 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  (1790)  47 

ennemis  tous  ceux  qui  le  sont  de  la  Constitution.  Nous 
appelons  la  vengeance  du  ciel  sur  ces  monstres,  qui  sous 
rabominal)le  prétexte  de  défendre  une  religion  qu'ils  ou- 
tragent, essayent  d'allumer  les  torches  et  d'aiguiser  le 
poignard  du  fanatisme.  Puisse  notre  anathème  attirer  sur 
leur  mémoire  l'exécration  des  siècles  à  venir.  Nés  pour 
vivre  libres  sous  l'empire  des  lois,  unis  désormais  par  les 
liens  d'une  égalité  patriotique,  fiers  et  uniquement  jaloux 
du  titre  de  citoyen  français,  nous  abjurons  tout  privilège, 
toute  qualité,  tout  titre  qui  tendrait  à  nous  distinguer  de 
la  grande  nation.  Enfin  pour  assurer  l'exécution  du  pacte 
dont  notre  intérêt  même  est  le  garant,c*est  au  nom  de  Dieu, 
qui  lit  dans  les  cœurs  des  parjures,  c'est  en  présence  de  nos 
frères,témoins  de  l'imposant  appareil  de  cet  acte  religieux, 
que  nous  jurons  d'être  fidèles  à  la  Nation,  à  la  Loi  et  au 
Roi  et  de  maintenir  la  Constitution  jusqu'à  notre  dernier 
soupir.  » 

Vingt-quatre  membres,  après  avoir  pris  connaissance  de 
ce  serment  ne  crurent  pas  devoir  le  prêter,  et  quittèrent 
Tassemblée.Tous  les  autres,  la  main  le vée  prononcèrent  la 
formule. 

Pendant  l'assemblée  de  Brignolles,  Vence  faisait  son 
émeute,  et  contre  qui?  Contre  celui-là  même  qui  avait  déjà 
renoncé  à  tous  ses  privilèges.  Le  seigneur  continuait  à  gar- 
der son  banc  dans  l'église.  La  municipalité  le  revendiqua 
pour  elle-même.  M.  le  marquis  de  Villeneuve  répondit  que 
ce  banc  lui  appartenait  comme  haut  justicier  du  lieu.  La 
populace  ameutée  voulait  aller  l'assiéger  dans  sa  maison. 
C'était  le  12  mai,  à  l'époque  des  fêtes  de  la  Pentecôte.  La 
municipalité  empêcha  le  désordre  et  écrivit  à  l'Assemblée 
nationale,  quelaisser  ces  privilèges  aux  seigneurs  ce  serait 
compromettre  le  succès  de  la  révolution  et  de  la  liberté 
française  :  <  Nous  avons  eu  peine  à  contenir  le  peuple  qui 
voulait  se  faire  justice  lui-même.  Et  ce  n'est  qu'au  nom 
de  l'auguste  Assemblée  Nationale  et  du  respect  qu'il  a  pour 
ses  décisions  que  nous  sommes  parvenus  à  le  calmer. 


48  CHAPITRE  PREMIER 

M.  de  Villeneuve  dut  enlever  ses  bancs.  Quelques  jours 
après  le  Conseil  municipal  défendait  à  Tévêque  de  présider 
le  bureau  de  l'hospice.  Et  puis  voici  que  les  évoques  de 
Noyon  et  de  Toulon,  obligés  de  fuir  de  leur  diocèse,  arri- 
vent à  Vence  sur  ces  entrefaites.  Le  parti  .du  peuple, 
hostile  aux  nobles  et  au  clergé,  s'agite  de  nouveau.  Les 
deux  prélats  ayant  besoin  de  donner  leur  procuration  chez 
un  notaire  avant  de  quitter  la  France,  s'adressent  à  maître 
Blacas.  On  s'assemble  sous  ses  fenêtres,  on  profère  des 
cris  de  mort  (2G  mai;.  Les  autorités  municipales  accourent 
à  temps  pour  arrêter  la  foule  ;  et  envoient  immédiatement 
demander  du  renfort  à  monsieur  de  Cugnac,  gouverneur 
d'Antibes. 

vu. —  TROISIÈME   ALERTE. 

Pour  la  troisième  fois,  la  rumeur  se  répandait  d'une 
invasion  prochaine  des  étrangers  unis  aux  émigrés.  E|  le 
maire  de  Vence  écrivait  le  27  mai  à  M.  de  Cugnac  : 
<  Ce  que  nous  avons  à  craindre  et  à  combattre  ce  n'est 
pas  tant  un  ennemi  étranger  que  l'ennemi  domestique. 
Nous  avons  besoin  d'armes  et  de  munitions.  Envoyez- 
nous  200  fusils,  ou  au  moins  des  baïonnettes,  pour  ne  faire 
servir  les  balles  et  la  poudre  qu'à  la  dernière  extrémité.  >  Il 
prie  en  môme  temps  le  maire  d'Antibes  de  lui  céder  les 
tambours  laissés  par  le  régiment  Corse.  <  Nous  montons 
la  garde  nuit  et  jour.  >  Le  consul  Leseurre,  au  sujet  de 
l'invasion  étrangère  essayait  pourtant  de  calmer  cette 
panique  :  «  J'ai  reçu  hier  la  lettre  que  vous  m'avez  écrite, 
disait- il  le  25  an  maire  d'Antibes.  Cette  prétendue  armée 
de  plusieurs  mille  hommes,  prête  à  entrer  en  Provence, 
n'existe  pas.  11  n'y  a  rien  ni  à  Sospel,  ni  à  Tende,  ni  à  Nice. 
11  n'y  a  ni  approvisionnements,  ni  armements,  ni  rassem- 
blements, ni  troupes,  ni  argent,  ni  moyens,  ni  intentions, 
ni  projets  semblables.  N'ajoutez  aucune  foi  pour  le  moment 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  (1790)  49 

à  tout  ce  qu'on  Ton  pourra  vous  dire.  Je  vous  avertirai 
au  moindre  mouvement.  » 

Ce  qu'il  y  a  de  plus  curieux,  ce  sont  les  dénonciations 
d'un  adjudant  des  chasseurs  des  Ardennes  en  garnison  à 
Monaco.  Il  écrit  au  maire  d'Antibes  en  juin  : 

€  Entre  9  et  10  heures  du  matin,  dit-il,  j'étais  chez  M. 
ColUnet,  quartier-maître,  trésorier  du  bataillon  et  je  lui 
faisais  part  des  nouvelles  du  courrier  d'Avignon  n"*  126. 
Entnî  M.  de  Castellane,  officier.  On  se  met  à  parler  des 
privilèges  et  de  la  dureté  des  grands;  on  parle  de  M.  Millo, 
commandant  de  place  qui  se  montrait  dur  envers  la 
troupe,  du  prince  deMonaco,qui  mettait  un  officier  en  pri- 
son et  l'y  oubliait.  Alors  me  tournant  vers  M.  de  Castellane, 
je  lui  dis  :  —  Le  prince  en  a  joliment  rabattu  cette  année, 
et  il  n'a  plus  passé  de  revue.  —  On  ne  lui  a  pas  oflfert  d'en 
passer ,  reprit  Castellane.  —  Ah  !  je  me  doute  bien 
pourquoi.  —  Et  pourquoi  ?  —  Parce  qu'en  endossant  son 
uniforme  de  maréchal,  il  eut  été  obligé  de  mettre  la  co- 
carde qu'il  a  en  horreur.  L'an  dernier,  à  l'arrivée  de  ses 
gens  à  Antibes,  dès  qu'ils  furent  en  mer  sur  la  felouque  du 
prince,  il  leur  signifia  de  mettre  la  cocarde  dans  leurs  po- 
ches, avec  défense  de  ne  plus  la  porter.  La  femme  de  M. 
Angelous,  son  secrétaire,  qui  avait  fait  provision  à  Paris 
de  rubans  tricolores,  ne  peut  en  faire  usage  à  Monaco.  Le 
fils  du  prince,  qui  a  passé  son  hiver  à  Nice,  étant  venu 
voir  son  père  à  Monaco,  a  porté,  comme  pour  nous  nar- 
guer, une  cocarde  noire  sur  son  uniforme  de  major  du  ré- 
giment des  chasseurs.  >  M.  de  Castellane  entrant  alors  en 
fureur  contre  moi,  me  demanda  de  quoi  pouvait  servir  ce 
chiffon-là  ;  que  dans  son  pays  de  Gascogne  personne  ne 
le  portait,  et  qu'à  son  avis  la  France  était  devenue  folle. 
Je  lui  répondis  qu'à  la  vérité  il  se  commettait  bien  des 
extravagances,  mais  que  l'Assemblée  y  mettrait  bon 
ordre. 

€  Là-dessus,  il  riposta  que  dans  un  mois  il  n'y  aurait  plus 


50  CHAPITRE  PREMIER 

d'Assemblée  nationale,  qu'elle  serait  égorgée  et  qu'il  ne 
voudrait  pas  être  dans  la  peau  du  comte  de  Mirabeau.  J'en 
frémis  d'indignation.  Il  a  fini  par  me  dire  que  cette  révo- 
lution lui  enlevait  les  trois  quarts  de  sa  fortune.  Quoi  !  cette 
heureuse  révolution  qui  doit  un  jour  faire  l'admiration  de 
l'Europe  entière,  qu'en  ce  moment  je  regarde  comme  le 
plus  beau  des  phénomènes  !  Ses  ennemis  sont  dans  les 
classes  privilégiées  sur  qui  l'ancien  régime  répandait  tou- 
tes ses  faveurs  au  détriment  des  honnêtes  citoyens.  Je 
dois  vous  annoncer  que  le  prince  Joseph,  fils  du  prince  de 
Monaco,  est  venu  ici  le  21  avec  le  prince  Camille  et  qu'il 
est  entré  à  l'imprimerie  par  la  porte  de  derrière.  Il  y  a 
aussi  un  abl)é  do  la  Vannière,  un  M.  Ferrault,  conseiller 
au  Parlement  de  Paris,  et  M.  de  la  Fargue,  chevalier  de 
Saini^Louis.  Ce  sont  autant  d'ennemis  de  la  Révolution 
qui  colportent  de  Monaco  des  écrits  incendiaires.  Indi- 
quez-moi ce  que  je  dois  faire.  > 

Quelques  jours  après,  il  dénonçait  le  lieutenant  Colon. 
€  Aujourd'hui  samedi,  étant  à  déjeuner  chez  moi  avec  le 
ca[)itaine  Gabres,  j'apprends  que  le  lieutenant  Colon  a 
tenu  les  propos  suivants  chez  le  maître-tailleur.  Un  chas- 
seur se  faisait  prendre  mesure  d'un  habit  pour  partir  à 
Paris,  assister  à  la  fête  de  la  Fédération.  —  Savez-vous 
faire  un  habit  ?  dit  Colon  au  maître-tailleur.  —  Assuré- 
ment, c'est  mon  métier.  —  Eh  bien,  prenez  mesure  à  mon 
chien  ;  je  veux  l'envoyer  siéger  à  l'Assemblée  de  Paris. 
Un  certain  Paris,  receveur  de  tailles,  en  s'indignant  contre 
l'abolition  des  armoi ries  :  <  Moi ,  criait-il ,  si  j 'étais  le  maître, 
je  ferais  brûler  vifs  tous  les  représentants  de  l'Assemblée.» 
Voilà  ce  qui  se  dit  à  Monaco.  —  En  attendant  mon  passage 
à  Antibes,  recevez  mon  serment  civique:  «  Je  jure, 
sur  mon  àme  et  toutes  mes  facultés,  d'être  fidèle  à  la 
Nation,  à  la  Loi  et  au  Roi,  et  de  servir  de  tout  mon  cœur 
la  nouvelle  Constitution.  >  Cette  façon  d'hommes  de 
Baudry  ne  me  plaît  pas.  » 


ASSEMBLEE  CONSTITUANTE  (1790)  51 

Le  marquis  de  la  Planargia  à  Nice  avait  un  rôle  diffi- 
cile à  remplir  vis-à-vis  des  émigrés  et  du  gouvernement 
français.  On  avait  dit  à  Vence  et  à  Antibes  que  les  Niçois 
et  les  émigrés  avaient  insulté  la  cocarde  française  et  Tu- 
niforme  de  garde  national.  M.  de  la  Planargia  rassu- 
rait en  ces  termes  le  maire  d'Antibes: 

€  Nice,  le  23  juin  1790.  Il  n'y  a  eu  aucune  violence 
contre  les  gardes  nationaux  et  contre  les  citoyens  fran- 
çais. On  leur  laisse  porter  la  cocarde  nationale,  quoi- 
qu'elle soit  défendue  chez  toutes  les  autres  puissances 
étrangères.  J'ai  même  fait  arrêter  trois  individus  de  Saint- 
Martin  du  Var  qui,  par  un  zèle  sauvage,  avaient  arraché 
la  cocarde  à  un  Broquois  venu  au  romérage .  La  munici- 
palité broquoise  m'en  a  remercié.  N'ajoutez  pas  foi  à  tou- 
tes les  odieuses  faussetés  qu'on  forge  en  France  contre  la 
ville  de  Nice.  Cependant,  Messieurs,  je  ne  pourrais  pous- 
ser la  tolérance  jusqu'à  laisser  porter,  dans  cette  ville  ou 
dans  la  province,  des  cocardes  ou  autres  devises  qui  au- 
raient des  emblèmes  opposés  aux  principes  de  notre  État  ; 
d'un  autre  côté,  je  n'oublierai  rien  pour  maintenir  la  paix 
et  la  bonne  harmonie  entre  les  deux  pays  limitrophes.  > 

De  grandes  solennités  s'accomplissaient  dans  les  dis- 
tricts de  Grasse  et  de  Saint-Paul,  pendant  le  mois  de 
juin.  Le  serment  fédératif,  après  s'être  prêté  à  BrignoUes, 
devait  aussi  avoir  lieu  dans  chaque  district  et  dans  chaque 
commune.  Or,  le  20  juin,  cette  fête  nationale  se  célébrait 
dans  la  plaine  de  Chàteauneuf  au  milieu  d'un  concours  con- 
sidérable de  peuple  et  de  dix  mille  gardes  nationaux.  On 
y  dressa  l'autel,  on  y  prononça  des  discours  et  l'on  jura. 
Malheureusement,  des  gardes  nationaux  de  Grasse  se  mi- 
rent à  insulter  ceux  d'Antibeset  de  Vallauris,  à  les  traiter 
de  réactionnaire-s,  d'antipatriotes.  La  députation  antiboise 
et  le  bataillon  de  la  garde  nationale,  qu'y  avait  conduits 
le  major,  Gabriel  Bouchard  d'Aubeterre,  se  retirèrent, 
ainsi  que  le  commandant  Girard,  de  Vallauris.  Cette  scène 


5*2  CHAPITRE  PREMIER 

regrettable  ne  fera  qu'augmenter  l'antipathie  de  ces  deux 
villes,si  bien  qu'Antibes  essaiera  de  se  détacher  de  la  juridic- 
tion de  Grasse.  C'est  l'objet  de  la  délibération  du  27  juin. 
Le  maire  expose  que  la  ville  d'Antibes  réclame,  depuis  des 
siècles,  sa  séparation  de  la  juridiction  de  Grasse,  et  qu'il 
n'est  aucun  des  habitants  qui  ne  regarde  le  jour,  où  cette 
demande  sera  accueillie,  comme  celui  qui  servira  d'é- 
poque à  son  bonheur  :  <  Jusqu'ici  notre  cité  a  été  courbée 
sous  son  joug.  Le  moment  est  venu  de  prendre  Tattitude 
qui  convient  à  une  ville  libre  et  française  ».  On  sollicitera 
cette  séparation  dans  l'assemblée  électorale  qui  doit  se 
tenir  à  Toulon,  et  on  la  motivera  sur  l'inimitié  croissante 
que  Grasse  a  toujours  eue  pour  Antibes  et  sur  ce  qui  s'est 
passé  au  camp  fédératif  de  Chàteauneuf,  où  elle  a  éclaté 
avec  plus  de  violence  que  jamais.  On  tâchera  d'obtenir  la 
réunion  d'Antibes  au  district  de  Saint-Paul,  d'autant  plus 
que  Grasse  compta  206  feux,  tandis  que  Saint-Paul  n'en  a 
que  58.  >  La  garde  nationale  d'Antibes  et  la  municipalité 
ont  envoyé  une  députation  à  la  Confédération  générale 
de  Paris,  et  non  à  Grasse,  à  cause  du  peu  de  sécurité 
qu'elles  auraient  trouvé  dans  l'assemblée  qui  a  été  tenue 
hier,  26  juin,  dit  l'acte  de  délibération  du  27. 

Toutes  les  communes  ensemble  firent  le  14  juillet,  en 
même  temps  que  Paris,  une  grande  solennité  qui  prit  le 
nom  de  fête  de  la  Fédération.  Le  clergé  lui-même  y  prit 
part  ;  un  autel  fut  élevé  sur  la  place  principale  de  chaque 
commune,  et  la  messe  y  fut  célébrée.  On  y  chanta  le  îh- 
mine  Salvum  et  le  Te  Deum. 

Grasse  dressa  son  autel  enguirlandé  sur  le  Cours  ;  Anti- 
bes, sur  la  place  Neuve.  Ici  assistaient  la  municipalité  et 
toute  l'administration  au  grand  complet,  l'Etat-Major, 
MM.  de  Cugnac,  Désiré  de  Sanglier,  major  du  Fort- 
Carré,  Balthazar  Maurice  de  Barquier,  le  futur  général. 
11  y  avait  outre  la  milice  volontaire,  les  chasseurs  des  Ar- 
dennes,  les  chasseurs  Corses,  une  compagnie  du  régiment 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  (1790)  53 

de  Salis-Grisons  (Suisse),  une  compagnie  du  régiment  de 
Clémensalle,  les  canonniers  des  Invalides.  Le  maire  pro- 
nonça le  discours  suivant  : 

€  Messieurs,  dit-il,  quel  spectacle  plus  imposant  que 
celui  que  les  Français  nous  présentent  en  ce  jour.  Jamais 
les  fastes  de  Thistoire  ne  peuvent  vous  en  offrir  un  pareil. 
Une  nation  entière,  après  avoir  langui  pendant  des  siècles 
sous  le  joug  de  l'oppression,  vient  de  recouvrer  les  droits 
imprescriptibles  de  Thomme,  la  liberté  et  l'égalité  ;  et  le 
premier  usage  qu'elle  en  fait  c'est  de  se  réunir  à  sa  capi- 
tale pour  ne  faire  de  tous  les  citoyens  de  ce  vaste  empire 
qu'une  famille  de  frères.  Joignez-vous,  Messieurs,  à  ces 
généreux  frères  ;  adhérez  au  pacte  fédératif  qu'ils  vont 
contracter  et  jurez  de  maintenir  la  Constitution  et  d'être 
fidèles  à  la  Nation,  à  la  Loi  et  au  Roi.  Oui,  nous  maintien- 
drons cette  Constitution  ;  c'est  par  elle  que  nos  fers  sont 
brisés,  que  notre  liberté  est  pour  toujours  assurée.  Oui, 
nous  serons  fidèles  à  la  Nation.  Maintenant  nous  avons 
une  Patrie,  et  la  défendre  sera  le  plus  saint  et  le  plus  cher 
de  nos  devoirs.  Nous  seront  fidèles  à  la  loi .  Par  elle  nos  pro- 
priétés et  nous  serons  protégés.  L'anarchie  ne  serait-elle 
pas  le  pire  des  maux  ?  Nous  serons  fidèles  à  notre  roi,  il 
est  le  père  et  l'ami  de  son  peuple,  le  restaurateur  de  la 
liberté  française.  Que  de  titres  pour  nous  le  rendre  cher  ! 
Généreux  soutiens  de  la  Patrie,  vous  dont  les  mains  sont 
armées  pour  la  défendre,  et  vous  enfants  de  la  gloire, 
braves  soldats,  je  lis  dans  le  fond  de  vos  cœurs,  et  je  vois 
couler  vos  larmes,  vous  êtes  impatients  de  prononcer  ce 
serment  sacré.  Oui,  qu'un  même  cri  se  fasse  entendre  et 
que  nos  lâches  ennemis  palissent  d'effroi.  Nous  sommes 
libres  et  nous  sommes  frères.  » 

Midi  sonnait  ;  une  décharge  de  toute  l'artillerie  de 
l'armée  et  des  forts  retentit  et  le  maire  prononce  le 
serment.  Tous  crient  :  Je  le  jure.  M.  de  Cugnac  parle  à 
son  tour  au  nom  de  tout  le  corps  administratif  de  la 


54  CHAPITRE  PREMIER 

place  ;  M.  d'AUons,  au  nom  des  chasseurs  royaux  des 
Ardennes.  Après  quoi,  la  joie  éclate,  on  crie  mille  fois  : 
Vive  la  Nation  !  Vive  la  Loi  !  Vive  le  Roi  Louis  XVI,  le 
restaurateur  de  la  liberté  !  Vive  la  Garde  nationale 
antiboise  !  Vivent  les  Chasseurs  de  Provence  ! 

L'après-midi,on  fraternisa  pêle-mêle  citoyens  et  soldats, 
on  fit  de  bruyantes  farandoles  et  des  danses,  avec  tambours 
et  musique.  Le  soir,  à  9  heures,  toute  la  ville  illumina, 
chaque  citoyen  alluma  des  feux  devant  sa  maison  :  et 
cette  fête  se  termina  avec  cette  satisfaction  que  ressent 
et  apprécie  seul  V homme  vraime^it  libre.  Tous  les  officiers 
municipaux  et  les  chefs  de  corps  ont  signé  le  registre  des 
délibérations.  On  lit  parmi  les  officiers  :  le  chevalier  de 
Radulfd,  Chiarelli,  Sainte  Croix,  le  sieur  des  Fossés,  le 
chevalier  Agaldy,  le  chevaher  de  Girabotti,  Gabrielli,  de 
Quincenet,  d'Agar  ;  les  sergents  Jolibois,  Graindavoine, 
la  Violette,  la  Victoire,  Beauséjour.  Il  y  a  même  le  clergé 
d'Antibes,  Barquier,  curé.  Merle,  Jaubert,  Ardisson, 
vicaires,  Raybaud,  prêtre. 

L'enthousiasme  n'est  pas  moindre  à  Vence.  Après  avoir 
entendu  la  messe  dite  à  la  cathédrale  par  le  chanoine 
Rostan,  aumônier  de  la  garde  nationale,  le  Conseil  muni- 
cipal et  la  garde  nationale  se  rendent  sur  le  Coui^.  On 
prête  le  serment.  Le  soir  il  y  eut  aussi  danse,  et  à  la  nuit, 
feu  de  joie,  illumination  et  feu  d'artifice.  Une  circonstance 
particulière  à  noter,  c'est  qu'après  le  serment  civique,  la 
municipalité  entra  en  délibération  pour  recevoir  avec 
honneur  le  portrait  de  M"  Surian,  ofiert  par  l'adminis- 
tration de  l'hospice  à  la  commune.  On  décida  que  le  por- 
trait de  ce  prélat,  illustre  par  ses  talents  et  ses  vertus,  qui 
avait  comblé  la  ville  de  ses  bienfaits  et  laissé  aux  pauvres 
une  succession  considérable,  resterait  placé  dans  la  salle 
du  Conseil,  où  on  le  voit  encore  aujourd'hui.  L'avocat 
Théodore  Guérin  avait  composé  pour  la  circonstance  une 
notice  du  savant  évêque  académicien  dont  il  distribua  des 
exemplaires  à  tous  les  municipaux. 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  (1790)  55 

M.  Théodore  Guérin  mérita  Thonneur  d'être  élu  com- 
me membre  du  Directoire  de  Tadministration  centrale  du 
département,  résidant  à  Toulon.  La  municipalité  de 
Vence  Ten  félicita  :  <  Notre  pays  s'applaudit,  dit-elle,  de 
vous  avoir  donné  le  jour,  et  il  ressentira  les  effets  de 
votre  élection  à  ce  poste  éminent.  »  Les  suffrages  se  por- 
tèrent aussi  sur  M.  Léonore  Bernardy  d*Antibes,  sur 
MM.  Gazan,  Roubaud  et  de  Bain  de  Grasse,  M.  Mauret 

de  Gagnes,  etc Les  compétitions  recommencent.  Bri- 

gnolles  voudrait  l'emporter  sur  Toulon,  Grasse  sur 
Draguignan,  Antibes  sur  Saint-Paul.  Il  n'y  a  pas  jusqu'à 
Cannes  qui  se  pose  en  antagoniste  de  Grasse  ;  Fréjus  et 
Saint-Raphaël  qui  veulent  l'emporter  sur  Draguignan. 
Antibes  voudrait  obtenir  le  tribunal  du  district,  puisqu'elle 
a  eu  jusqu'à  ce  jour  ses  trois  tribunaux...  Elle  se  plaint 
beaucoup  de  ce  qu'on  rappelle  à  Toulon  et  à  Marseille 
presque  toute  sa  garnison,  de  ce  que  le  commerce  est 
anéanti, que  les  terres  sont  en  friche.  <  Les  trois  cents  indi- 
vidus qui  viennent  de  la  rivière  de  Gênes  et  de  Nice 
exploiter  notre  territoire  emportent  chez  eux  au  bout  de 
trois  mois  une  grande  partie  du  numéraire.  Une  bonne 
garnison  rendrait  un  peu  de  vie  et  d'aisance  à  notre 
ville,  >  (c'était  le  !•' août). 

Le  29  août,  le  maire  annonçait  au  conseil  antibois  que 
les  démarches  de  la  municipalité  avaient  échoué.  <  Un 
décret  de  l'Assemblée  nationale  a  ordonné  que  la  Viguerie 
de  Grasse  resterait  dans  son  intégrité.  Ainsi  le  crédit  et 
l'intrigue  l'ont  emporté.  La  France  entière  est  instruite 
des  insultes  graves  que  nos  citoyens  ont  essuyées  de  la 
part  de  la  garde  nationale  de  Grasse  au  camp  fédératif  de 
Chàteauneuf.  Elles  ont  été  suivies  des  menaces  les  plus 
outrageantes  dont  nous  avons  la  preuve  écrite  dans  nos 
archives.  Depuis  que  la  ville  de  Grasse  est  parvenue  à 
s'emparer  du  siège  épiscopal  qui  avait  été  érigé  chez 
nous,  elle  n'a  cessé  de  nous  faire  sentir  le  poids  de  sa 


56  CHAPITRE  PREMIER 

supériorité  et  le  joug  de  sa  tyrannie,  au  point  qu'il  règne 
entre  les  habitants  respectifs  un  sentiment  de  haine  qu'il 
sera  impossible  de  déraciner,  tant  qu'ils  se  trouveront 
réunis  dans  le  même  district.  Cette  haine  s'est  singulière- 
ment accrue  par  les  insultes  que  nous  avons  reçues  au 
camp  fédératif.  Nos  électeurs  n'ont  pu  depuis  se  rendre  à 
l'assemblée  du  district  tenue  à  Grasse,  le  20  de  ce  mois,  et 
par  cette  abstention  la  ville  d'Antibes  s'est  trouvée  sans 
influence  dans  le  choix  des  administrateurs  du  district  ; 
l'Assemblée  primaire  et  celle  de  la  commune  ont  déclaré  à 
l'unanimité  qu'on  ne  se  rendrait  jamais  à  l'Assemblée  du 
district.  Toutes  ces  raisons  bien  examinées,  le  Conseil 
adresse  une  pétition  à  l'Assemblée  nationale  pour  être 
réuni  à  Saint-Paul  qui  n'est  qu'à  deux  lieues  et  demie 
d'Antibes,  et  pour  avoir  à  Antibes  le  tribunal  de  première 
instance. 

On  chargera  encore,  le  14  septembre,  M.  Léonore  Ber- 
nardy  de  recommander  cette  afiaire  aux  administrateurs 
de  Toulon.  Antibes  n'était  vraiment  pas  favorisée.  Elle 
apprendra  le  17  octobre  que  deux  de  ses  tribunaux  sont 
définitivement  supprimés,  et  que  celui  de  l'amirauté  est 
balancé.  Le  Conseil  écrit  à  l'Assemblée  nationale,  que 
l'abolition  du  tribunal  de  l'amirauté  porterait  un  coup 
funeste  au  commerce  d'Antibes.  Nouvelle  pétition  pour 
être  réuni  à  Fréjus  si  le  district  de  Saint-Paul  est  supprimé. 
Elle  fait  valoir  la  constante  bravoure  de  ses  habitants. 
Huit  cents  d'entre  eux  ont  péri  généreusement  à  la 
Hogue.  En  1746  la  population  a  déclaré  préférer  s'ense- 
velir sous  les  ruines  de  la  ville  que  de  se  rendre.  Elle 
renouvelle  la  demande  du  tribunal  de  commerce,  du 
tribunal  de  première  instance  et  la  conservation  du  tribu- 
nal de  l'amirauté,  sans  plus  de  succès.  Vence  n'obtient  rien 
contre  Saint-Paul.  Le  sieur  Pierre-Henri  Mougins,  mem- 
bre du  directoire  de  Grasse,  envoyé  à  Vence  pour  faire 
le  recensement  de  la  population,  constate  que  cette  com- 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  (1790)  57 

mune  a  énormément  exagéré  puisqu'il  n'y  a  que  2.615 
habitants,  au  lieu  de  4,000  qu'elle  prétendait  avoir. 

Grasse  et  Saint-Pavl  triomphaient. 

Le  conseil  administratif  ou  directoire  du  district  de 
Grasse  se  compose  de  la  manière  suivante  :  MM.  Giraud 
Honoré  président,  Roubaud,  Durbec,  Henri  Mougins, 
Cavalier,  Olivier,  Gourmes,  Bérenger,  Rancé,  Mallet, 
Sassy,  Carmin,  H.  PerroUe  et  Serraire.  M.  Antoine  Cresp 
maire.  Le  30  octobre  toute  l'administration  assistait  dans 
l'église  des  Cordeliers  au  service  funèbre  des  victimes  de 
la  garde  nationale  de  Nancy. 

A  Saint-Paul  :  MM.  Alziary ,  Hyacinthe  Mougins,Porcel, 
Isnard,  Barrière  de  Saint- Jeannet,  Bonnet,  Bérenger, 
J.  Isnard,  G.  Maurel,  A.  Constantin,  B.  Josserand.il 
commence  ses  délibérations  le  6  août.  François  Alziary 
est  le  commandant  de  la  garde  nationale.  «  11  s'agit  de 
déployer  une  activité  fébrile  et  continue  pour  consti- 
tuer à  nouveau  le  royaume  de  France,  contre  l'opposition 
intérieure  et  les  alarmes  continuelles  de  l'extérieur.  > 

VIII.    —   QUATRIÈME   ALERTE. 

Elle  nous  vient  des  régiments  en  garnison  à  Antibes  et 
à  Monaco.  On  répand  de  plus  la  nouvelle  le  3  août  que 
des  troupes  se  concentrent  à  Nice,  et  qu'une  escadre  an- 
glaise entrera  prochainement  dans  la  Méditerranée  ;  on 
a  rencontré  des  troupes  allemandes  qui  se  rendent  en 
Brabant.  Un  bateau  napolitain,  venant  de  Villefranche  à 
Antibes ,  annonce  qu'une  frégate  anglaise  débarque  à 
Villefranche  des  canons  et  des  munitions  de  guerre.  Aus- 
sitôt Grasse,  Saint- Paul  et  Vence  demandent  des  armes  à 
M.  de  Coincy,  lieutenant  général  de  Provence.  Le  maire 
d' Antibes  observe  qu'il  n'y  a  que  deux  cents  hommes  de 
troupes  à  Antibes  e^  que  trois  soldats  seulement  gardent  le 
fort  carré.  Le  Ministre  de  la  guerre  envoie  un  renfort  de 


58  CHAPITRE   PREMIER 

deux  bataillons.  On  reconnaît  encore  une  fois  que  ces 
bruits  sont  prématurés. 

Vallauris  faisait  une  émeute  le  12  novembre.  M.  Plau- 
cheur  y  accourut  d'Antibes  avec  un  détachement  de  garde 
nationale.  Pierre  Guirard  fit  des  excuses  au  nom  de  son 
fils,  fauteur  du  désordre.  Mais  le  véritable  périU  disait-on, 
se  trouvait  dans  la  garnison  d'Antibes  et  de  Monaco.  Il 
y  avait  un  complot  ourdi  entre  les  émigrés  de  Nice  et  les 
chasseurs  royaux  de  Monaco  et  d'Antibes.  Les  ordres  ve- 
naient de  Turin  où  l'on  achetait  dc^  chevaux  et  où  l'on 
forgeait  des  armes.  Les  conjurés  portaient  une  rosette 
bleue  et  une  croix  à  la  boutonnière.  Déjà,  le  17  août,  le 
conseil  de  guerre  d'Antibes  avait  condamné  à  la  peine  de 
mort  par  contumace  dix  chasseurs  royaux  qui  avaient 
déserté  leur  drapeau.  Le  24  novembre,  la  garnison  d'An- 
tibes devait  se  révolter.  Or,  le  20  novembre,  le  comman- 
dant de  place  qui  avait  l'éveil  ordonne  de  saisir,  dans  une 
maison  de  la  place  du  Ravelin,  un  grenadier  du  régiment 
de  Vexin  qu'on  soujiçonnait  du  complot.  Les  chasseurs 
royaux  prennent  parti  pour  lui  et  ameutent  une  partie 
du  peuple.  On  hue  le  peloton  chargé  de  l'arrêter.  Le  gre- 
nadier se  sentant  soutenu  rentre  dans  la  maison.  Il  était 
6  heures  1/2  du  soir.  Le  conseil  municipal  arrive,  convo- 
que la  garde  nationale,  disperse  le  peuple  et  fait  conduire 
le  grenadier  à  la  prison  militaire.  Un  compte-rendu  de 
cette  affaire  partit  pour  Toulon,  Marseille  et  Paris. 

Voici  ce  qu'écrivent  les  Antibois  le  12  novembre  au 
directoire  du  Var  :  «  Messieurs,  il  est  de  notre  devoir  de 
vous  instruire  que  la  chose  publique  est  en  danger,  et  que 
les  réfugiés  français  qui  sont  à  Nice  font  les  préparatifs 
nécessaires  pour  venir  s'emparer  de  notre  place.  Malgré 
l'état  de  détresse  dans  lequel  nous  nous  trouvons,  soyez 
persuades.  Messieurs,  que  nous  ferons  tout  ce  qu'il  nous 
sera  possible  de  faire  pour  les  repousser.  Notre  garnison 
est  des  plus  Ciibles;    nos  remparts  sont  presque  sans 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  (1790)  59 

canons,  et  la  place  a  très-peu  de  munitions.  Cependant 
nous  ne  nous  découragerons  pas.  Nous  mourrons,  s'il  le 
faut,  mais  nous  mourrons  libres  ;  nous  nous  ensevelirons 
sous  les  ruines  de  notre  patrie.  Ils  n'arriveront  à  nous 
qu'en  marchant  sur  nos  cadavres  expirants.  Nous  ne  vous 
demandons  qu'un  marbre  avec  cette  inscription  :  Ici  fut 
Antihes.  —  Signé  :  Reille,  maire,  Vautru,  Bonneau, 
Reibaud,  Tourre,  procureur  de  la  commune  (1).  > 

On  bâtit  sur  cet  incident  tout  un  vaste  système  de  con- 
spiration. Antibcs,  disait-on,  a  la  gloire  de  l'avoir  fait 
avorter.  Le  maire  de  Nîmes  écrivait  à  celui  d'Antibes  :  «  Il 
paraît  que  l'exécution  d'un  projet  de  contre-révolution 
devait  se  tenter  en  divers  lieux  à  la  fois.  A  Perpignan  les 
bons  citoyens  devaient  être  égorgés.  A  Lyon,  une  trame 
odieuse  a  été  éventée  et  ses  coupables  auteurs  ont  été  ar- 
rêtés. Un  fourbisseur  de  Turin  a  la  commission  de  fa- 
briquer une  certaine  quantité  de  grands  sabres  à  lame  de 
solingen  larges,  et  de  trois  pieds  et  demi  de  long,  tran- 
chants des  deux  côtés,  la  pointe  à  langue  de  serpent  bien 
aiguë  en  cuivre  doré,  à  plusieurs  branches  pour  garantir  la 
main.  A  mesure  qu'on  en  fabrique,  on  les  envoie  à  Nice, 
et  l'ouvrier  en  a  déjà  fabriqué  plus  de  400.  11  est  chargé 
aussi  de  faire  des  stylets  triangulaires  pour  porter  sur  le 
tèton  gauche.  Il  n*y  aura  plus  de  réfugiés  français  dans 
un  mois  en  Piémont.  Le  moment  du  départ  des  princes 
doit  être  signalé  par  une  rixe  nouvelle  dont  le  prétexte 
serait  la  religion.  Tandis  qu'ils  s'avanceront  vers  le  Var 
cent  mille  partisans  arriveront  de  France  à  leur  secours. 
Ceux-ci  ont  envoyé  à  Gênes  l'abbé  de  Galonné  pour  em- 
prunter six  millions  sur  des  diamants.  La  république  ne 
l'a  pas  souffert  sur  son  territoire.  Le  sieur  Biaise  de  Va- 
lence, fils  d'un  receveur  du  prince  de  Monaco,  compromis 
dans  l'affaire  de  M.  de  Bussy,  a  été  arrêté  à  Lyon  avec  un 

(i)  Moniteur.  toI  6.  p.  601. 


60  CHAPITRE  PREMIER 

sieur  Borie.  Il  a  pu  se  sauver  par  l'entremise  du  sieur  de 
la  Chapelle,  alors  commandant  de  la  garde  nationale,  et 
aujourd'hui  réfugié  à  Turin  auprès  du  prince  de  Condé. 
La  plus  grand  partie  de  la  jeunesse  de  Valence  est  en- 
rôlée dans  ce  complot.  Ce  qui  vient  de  se  passer  à  Lyon 
peut  faire  ouvrir  les  yeux.  Il  se  tient  à  Turin  quatre 
conseils  par  semaine.  > 

Cependant  des  lettres  de  félicitation  pleuvaîent  à  An- 
tibes.  Le  consul  Le  Seurre  écrivait  de  Nice  :  <  J'ai  lieu  de 
regarder  le  succès  de  la  révolution  à  peu  près  assuré  et  la 
fin  de  Topposition,  au  moins  de  nos  côtés.  >  Le  citoyen 
Barquier,  antibois,  domicilié  à  Paris,  électeur  de  la  ville 
de  Paris  depuis  le  14  juillet  1789,  membre  de  la  Société 
des  amis  dé  la  Constitution,  rue  du  Bazar-Richelieu,  4, 
écrit  à  ses  concitoyens  qu'il  les  complimente  d'avoir 
déjoué  les  complots  des  ennemis  de  la  Constitution.  L'ad- 
ministrateur du  département  du  Gard  s'exprime  en  ces 
termes  :  «  Nous  avons  lu  avec  attendrissement  le  récit  de 
votre  dévouement  généreux  dans  la  lettre  que  vous  avez 
adressée  aux  administrateurs  du  Var.  Vous  voulez  mourir 
pour  la  cause  de  la  patrie,  et  vous  êtes  glorieux  du  poste 
périlleux  que  le  sort  vous  a  confié.  Nous  frémissons  de 
vos  dangers  et  nous  brûlons  de  les  partager.  S'il  le 
faut,  nous  volerons  à  votre  secours,  fallut-il  mourir 
comme  les  Spartiates  aux  Thermopyles.  Qu'ils  sachent, 
ces  vils  assassins,  que  la  vengeance  les  attend,  que  l'en- 
thousiasme de  la  liberté  fermente  dans  l'àme  de  tor.s  les 
Français.  > 

En  vue  de  toutes  ces  rumeurs,  M.  de  Cugnac  obtient  de 
M.  de  Coincy  un  nouveau  secours  de  200  hommes  des 
régiments  Dauphin  et  Barois.  Ils  arrivent  à  Grasse  le  2 
décembre. 

Le  directoire  de  Grasse  écrit  à  Toulon  le  3  décembre  : 
€  Le  détachement  de  troupe  de  ligne  a  été  accueilli  hier  à 
Grasse  avec  toute  la  fraternité  qu'il  méritait.  Des  ordres 


ASSEBiBLÉE  CONSTITUANTE  (1790)  61 

étaient  donnés  qu'on  le  dirigeât  sur  Antibes  ;  mais  140 
citoyens  pétitionnent  pour  qu'on  le  leur  laisse.  > 

Le  directoire  de  Toulon  ordonne  en  outre  aux  districts 
de  Grasse  et  de  Saint-Paul  de  renforcer  la  garnison  d'An- 
tibes  par  300  hommes  de  leurs  gardes  nationaux. 

On  apprend  le  6  décembre  qu'il  y  a  un  projet  d'invasion 
par  Puget-Théniers  sur  Entrevaux,  Castellane  et  Digne. 
Les  officiers  municipaux  de  Grasse  proposent  aussitôt 
aux  Dignoisde  leur  envoyer  la  garde  nationale.  Le  maire 
d'Antibes  écrit  aux  communes  :  «  Comme  il  est  de  Tin- 
térêt  de  tous  d'être  unis  et  de  se  porter  secours,  s'il  arri- 
vait que  vous  fussiez  les  premiers  attaqués,  vous  pouvez 
compter  sur  nous.  Nous  recevons  une  circulaire  du  Di- 
rectoire au  sujet  d'un  projet  contre-révolutionnaire  et 
d'une  invasion  ennemie  sur  la  frontière.  >  Le  9  décembre 
le  détachement  d'artillerie  arrivé  à  Antibes  trouve  les 
canons  braqués  sur  la  place.  Ordre  est  donné  à  tous  les 
gardes  nationaux  d'accourir  au  premier  signal  sur  la 
place  Sainte-Claire.  Quarante  hommes  choisis  iront  im- 
médiatement au  magasin  de  poudre. 

Le  19  décembre,  les  officiers  municipaux  d'Antibes 
prêtaient,  après  la  grand'messe,  le  serment  à  la  Con- 
stitution. Tout  le  clergé  souscrivait:  MM.  Barquier,  curé, 
Merle,  Ardisson,  Gandolphe. 

IX.  —  TROUBLES  DE  GRASSE. 

Une  autre  cause  de  division  compliquait  encore  la  si- 
tuation. L'Assemblée  nationale  obligeait,  par  son  décret 
du  28  novembre,  tout  le  clergé  à  prêter  le  serment  à  la 
Constitution.  Les  évêques  de  Grasse,  de  Vence^  de  Glan- 
dèves  envoient  une  circulaire  à  leurs  prêtres  pour  les 
engagera  rester  fermes  dans  la  foi.  Hélas!  malgré  ces 
ordres  supérieurs,  il  y  eut  dans  notre  contrée  trop  de 
prêtres  réftwîtaires.  Le  haut  clergé,  évêques  et  chanoines. 


62  CHAPITRE  PREMIER 

resteront  fidèles  au  Saint-Siège  et  à  TÉglise  et  préfére- 
ront l'exil  et  la  prison  à  un  serment  que  réprouve  leur 
conscience.  De  plus,  l'État,  de  son  propre  droit,  avait  osé 
supprimer  des  évèchés.  Le  décret  de  l'Assemblée  na- 
tionale était  daté  du  1®*^  octobre.  Il  fut  signifié  auxévêques 
de  Grasse  et  de  Vence  le  28  octobre.  En  vain  protes- 
taient-ils. Les  fidèles  catholiques  prenaient  parti  pour 
eux  et  refusaient  de  pactiser  avec  les  prêtres  indignes  qui 
rompaient  avec  leur  évêque,  et,  par  une  lâche  désertion,  se 
faisaient  prêtres  constitutionnels.  Nous  nommerons  en- 
tre autres  MM.  Mougins  et  Gasq,  curés  de  Grasse  ;  MM. 
Vial  et  Archier,  de  Vence  ;  M.  Barquier,  d'Antibes,  qui 
mettront  la  loi  d'État  au-dessus  de  la  loi  d'Église?  De  là  le 
schisme,  et  une  guerre  de  religion,  la  pire  de  toutes,  se 
joignant  à  tous  les  fléaux  de  cette  époque  révolutionnaire. 

€  Le  culte  divin  se  continue  à  Grasse,  écrira  le  direc- 
toire de  Grasse  à  l'administration  centrale  de  Toulon, 
mais  une  coalition  s'est  formée  en  faveur  du  ci-devant 
évêque  Pninières.  >  Quel  manque  de  respect  pour  un 
pontife  vénéré,  qu'on  encensait  hier  ! ...  «  L'ex-chanoine 
Chéri,  procureur  fondé  du  curé  Gasq  infirme,  est  à  la  tète. 
La  plupart  des  chanoines  reprennent,  dimanche  prochain, 
le  service  du  culte  dans  la  cathédrale  (9  novembre).  Le  ci- 
devant  évêque  est  contraire  à  tous  les  décrets  de  l'Assem- 
blée nationale.  > 

Le  même  directoire  dénonce,  le  21  novembre,  le  sup- 
pléant de  M.  le  curé  Mougins  qui  a  lu  au  prône  un  mande- 
ment du  ci-devant  évêque  Prunières.  Une  partie  du  peuple 
est  pour  l'évêquo  et  le  chapitre,  il  doit  faire  une  grande 
démonstration  pour  leur  rétablissement. 

A  cette  nouvelle,  le  directoire  do  Toulon  envoie  à 
marche  forcée  sur  Grasse  deux  cents  hommes  des  régiments 
du  Dauphiné  et  de  Barois.  Le  2S  novembre,  en  apprenant 
que  la  troupe  arrive,  le  peuple  se  rassemble.  Le  comman- 
dant de  la  garde  nationale,  M.  Barbieri,  laisse  battre  la 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  (1790)  63 

générale.  Le  peuple  va  trouver  le  directoire  pour  lui  de- 
mander qu'on  fasse  rétrograder  les  soldats.  Le  président 
répond  qu'il  ne  peut  rien  contre  les  ordres  supérieurs.  On 
se  dirige  vers  la  municipalité,  et  Ton  déclare  qu'il  faut 
rétablir  Tévêque  et  le  chapitre. 

Le  2  décembre  les  deux  cents  hommes  entrèrent  en  ville 
et  fraternisèrent  avec  la  municipalité  et  le  directoire. 

La  force  armée  eut  raison  de  cette  démonstration. 

Le  directoire  signale  un  menuisier  comme  le  principal 
meneur. 

Le  22  décembre  1790,  les  soldats  de  la  compagnie 
France,  dite  de  Castellane,  en  garnison  au  fort  de  l'île 
Sainte-Marguerite,  voyant  que  les  prisonniers  au  nombre 
de  sept  n'obtenaient,  malgré  leurs  réclamations,  aucun 
adoucissement  à  leur  sort,  vont  trouver  le  commandant 
pour  demander  leur  élargissement.  Celui-ci,  soit  intimi- 
dation, soit  sentiment  d'humanité,  accorda.  Aussitôt  nos 
soldats  courant  ouvrir  les  portes,  prirent  avec  eux  les 
détenus  et  se  mirent  à  faire  la  farandole.  11  y  en  avait  qui 
étaientlà  depuis  1777,  et  entre  autres  le  fils  du  premier 
président  de  Metz  amené  en  1781.  Le  comte  de  Monteil, 
détenu  depuis  trente-deux  ans,  refusa  seul  de  sortir.  Il 
déclara  vouloir  que  la  prison  fût  son  tombeau.  On  alla  re- 
mercier le  commandant  et  on  s'embarqua  pour  Cannes, 
où  l'on  continua  les  réjouissances.  Vingt-cinq  soldats  es- 
cortaient les  libérés.  On  se  rendit  à  Grasse,  tambour  bat- 
tant et  drapeau  en  tète.  Chacun  avait  orné  son  chapeau  de 
branches  de  laurier.  Arrivés  à  Grasse,  le  conseil  d'admi- 
nistration les  logea  à  l'hôtel  duDauphiné.ll  envoya  savoir 
ce  qu'il  en  était  auprès  du  commandant  de  Sainte-Mar- 
guerite et  on  rédigea  un  rapport  à  l'Assemblée  nationale. 
On  ne  donna  aucune  suite  à  cette  affaire.  Les  prisonniers 
s'en  allèrent  en  liberté  (1). 

(1)  Moniteur  — 1790  —  22  décembre. 


64  CHAPITRE  PREMIER 

Le  conseil  municipal  de  Vence  envoie  au  directoire  de 
Toulon  une  dénonciation  du  curé  Vial  contre  son  évêque. 
Celui-ci  se  plaint  que  Tex-évêque  Pisani  commande  encore 
à  Vence.  On  répond  de  Toulon  au  curé  qu'il  est  le  seul 
maître  dans  la  paroisse,  qu'on  n'a  aucun  ordre  à  lui  donner, 
l'évêché  étant  supprimé;  que  c'est  à  lui  de  disposer  digne- 
ment toute  chose  pour  le  service  du  culte  divin, 

A  la  Roquette-Siagne,  le  peuple  hue  le  curé  constitu- 
tionnel. Les  femmes  le  menacent  jusqu'à  l'autel,  lorsqu'il 
est  revêtu  de  ses  habits  sacerdotaux.  Et  le  Directoire  de 
Grasse  écrit  à  la  municipalité  de  la  Roquette  :  <  Que  cette 
conduite  oflfense  la  Religion,  la  Patrie  et  la  Cionstitution  ; 
qu'elle  doit  faire  respecter  le  prêtre  constitutionnel.  » 

Voici  ce  qu'écrit  l'évèque  de  Vence  à  ses  ouailles  au 
sujet  de  la  Constitution  civile  du  clergé  ;  le  Directoire  de 
Saint-Paul  le  dénonce  au  Directoire  de  Toulon  (22  dé- 
cembre). 

€  Toujours  évêque  des  âmes  qui  composent  les  parois- 
ses du  territoire  ci-devant  appelé  diocèse  de  Vence,  et 
toujours  comptable  à  Dieu  du  salut  des  officiers  publics, 
comme  de  celui  des  simples  fidèles,  je  ne  puis  me  dispenser 
de  vous  instruire  dans  les  circonstances  alarmantes  où  se 
trouve  l'Église,  vous  et  Messieurs  vos  collègues,  de  vos 
obligations  relativement  à  la  prestation  du  serment  que 
vous  êtes  obligés  d'exiger  des  prêtres  destinés  aux  fonc- 
tions du  saint  ministère.  Le  prophète  annonçait  aux  rois 
les  commandements  du  Seigneur  sans  crainte  d'être  con- 
fondu. A  son  exemple,  je  dois  malgré  les  dangers  inévi- 
tables auxquels  je  m'expose,  je  dois  vous  dire  à  vous,  qui 
exercez  une  partie  du  devoir  social,  ce  que  la  loi  divine 
vous  prescrit  à  l'égard  de  la  demande  de  ce  serment.  Cette 
démarche  de  votre  premier  pasteur  sera  une  des  preuves 
de  son  zèle  pour  le  salut  de  ses  ouailles  ;  et  si  l'effusion  de 
son  sang  pour  le  sacrifice  de  la  foi  était  dans  les  décrets  de 
la  Providence,  nécessaire  pour  la  vérifier,  je  m'y  soumets 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  (1790)  65 

avec  joie  comme  Tapôtre.  Si  la  religion  chrétienne  fait  un 
devoir  à  tous  ses  disciples  de  se  soumettre  aux  constitu- 
tions politiques  et  aux  lois  des  divers  empires  où  ils  habi- 
tent, elle  veut  qu'en  matière  de  foi  ils  obéissent  à  l'Église. 
Veuillez  donc  dans  la  prestation  du  serment  n'y  pas  com- 
prendre les  articles  qui  conrîernent  les  personnes,  dépen- 
dant de  l'autorité  seule  de  l'Église.  <  Il  finit  ces  admirables 
pages  par  les  belles  paroles  de  Saint-Ignace  d'Antioche  à 
ses  fidAles  :  <  Comme  enfants  de  la  lumière  et  de  la  vé- 
rité, évitez  tout  ce  qui  peut  rompre  l'unité.  Là  où  est  le 
pasteur,  là,  comme  ses  ouailles,  vous  devez  le  suivre.  Je 
vous  écris  ceci,  non  parce  que  je  crois  que  le  schisme  soit 
déjà  au  milieu  de  vous,  mais  pour  vous  prémunir,  comme 
étant  les  enfants  de  Dieu.  Que  tous  ceux  qui  appartiennent 
à  Jésus-Christ  demeurent  attachés  à  leur  évêque  et  que 
tous  ceux  qui  s'en  séparent  pour  communiquer  avec 
les  méchants  en  soient  retranchés  avec  eux.  Je  vous 
souhaite  mille  bénédictions  en  Notre-Seigneur-Jésus- 
Christ.  » 

Cette  lettre  de  M*'  Pisani  est  digne  en  tout  des  Pères  de 
la  primitive  Église. 

179]. 

X.   —  CRAINTES  ET  ALARMES. 

Une  lettre  adressée  de  Turin  à  la  municipalité  d'Antibes 
contient  les  renseignements  qui  suivent  :  <  Tous  les  agi- 
tateurs de  Lyon  vont  quitter  la  ville  pour  se  réunir  à  l'ar- 
mée étrangère.  Ils  sont  plus  de  mille  cinq  cents.  Le  rendez- 
vous  est  à  Évian  d'où  ils  traverseront  le  lac  pour  gagner 
Iverdun.  Là  ils  trouveront  quatre  vingt  mille  hommes  des 
troupes  autrichiennes  et  allemandes.  L'empereur  leur  as- 
sure la  Lorraine  et  l'Alsace.  Dans  peu  de  temps  vous  allez 
voir  tout  à  feu  et  à  sang 

€  La  pauvre  France  sera  livrée  aux  lâches  assassina  de 

5 


66  CHAPITRE   PREMIER 

la  Germanie.  Je  ne  m'épouvanterais  pas  des  ennemis  du 
dehors,  s'il  n'y  en  avait  à  l'intérieur.  Quel  massacre  !  Le 
cri  de  nos  ennemis  est  :  As-tu  du  cœur  !  A  ce  cri,  tous  les 
antipatriotes  se  rallieront  ;  et  ceux  à  qui  on  demandera 
ces  quatre  mots  et  qui  n'y  répondront  pas  seront  aussitôt 
égorgés. 

a  On  fait  fabriquer  pour  les  aristocrates  un  nombre  pro- 
digieux de  stilets  et  des  armes  de  toute  espèce.  Il  y  a  quatre- 
vingts-six  selles  de  commandant  à  franges  d'or,  garnies 
de  velours  cramoisi.  Le  jour  de  l'an,  M.  de  Condé  étantallé 
faire  sa  visite  au  roi  de  Sardaigne,  Sa  Majesté  lui  dit  :— Eh 
bien  !  mon  cousin,  on  m'assure  que  vous  voulez  rentrer. 
—  Enfin,  oui,  sire,  mais  ce  ne  sera  que  les  armes  à  la  main. 
Nous  l'avons  tous  juré.  Nous  mourrons  ou  nous  remet- 
trons le  roi  sur  le  trône.  —  Mais  il  est  à  craindre,  reprit 
le  roi,  que  le  peuple  en  vous  voyant  rentrer,  ne  s'empare 
de  la  famille  royale  et  ne  l'égorgé.  —  Tant  pis,  pourvu 
que  nous  rentrions  et  que  nous  restaurions  la  royauté.  — 
L'Espagne,  dit-on,  paie  l'armée  que  fournit  l'empereur 
Léopold.  M.  d'Artois  et  les  princes  resteront  à  Turin.  Les 
princes  vont  à  l'Académie  (collège).  Je  viens  d'apprendre, 
en  terminant  ma  lettre,  que  l'Espagne  fournit  aussi  une 
armée,que  le  clergé  de  France  a  envoyé  aux  princes  quinze 
millions  en  espèce. —  Ah  !  que  fait  le  roi  Louis  XVI  ?  Pour- 
quoi donc  ne  sanctionne-t-il  pas  les  décrets  de  l'Assem- 
blée, pourquoi  ne  souscrit-il  pas  à  la  loi  qui  oblige  les  évo- 
ques à  la  résidence?  Pourquoi  envoie-t-il  secrètement  M. 
Duras  complimenter  l'empereur  Léopold  de  son  avène- 
ment au  trône  ?  Pourquoi  reproche-t-il  au  journal  de  Pa- 
ris de  parler  du  complot  de  Lyon  ?  Pourquoi  écrit-il  au  roi 
de  Sardaigne  d'engager  les  princes  à  suspendre  le  départ 
de  Turin  ?  Pourquoi  cette  motion  de  Mirabeau  qu'on  ex- 
cepte les  princes  du  décret  des  fonctions  publiques?  > 

Un  négociant  de  Nice  apportait  en  même  temps  cette 
lettre  au  maire  d'Antibes  :  «  Envoyez  un  exprès  à  Gap, 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  (1791)  67 

pour  qu'on  surveille  un  certain  Balthazar  Caire  de  Brian- 
çon.  On  a  parlé  chez  M.  le  marquis  d' Au ti champ  de  ce 
sieur  Caire,  comme  devant  livrer  à  l'ennemi  le  fort  de 
Briançon.  Assurez-vous  de  cet  homme.  » 

Les  moindres  incidents  qui  se  passaient  soit  en  France, 
soit  à  l'étranger,  étaient  exagérés.  — En  voici  un  trait  : 
Un  sieur  Remoniel,  de  Toulon,  vient  de  Menton  à  Nice, 
habillé  en  garde  national.  11  voulait  s'embarquer  pour 
rentrer  chez  lui.  Tandis  qu'il  se  promenait  sur  le  port,  en 
attendant  le  départ,  son  uniforme  lui  attira  les  insultes 
de  quelques  individus.  Il  demanda  aussitôt  à  l'officier  de 
port  une  ordonnance  pour  le  conduire  chez  le  marquis  de 
la  Planargia,  porter  sa  plainte.  Il  fut  reçu  avec  tous  les 
égards  possibles  et  reconduit  au  port  sous  sauvegarde. 
Mais  la  curiosité  avait  attiré  un  grand  rassemblement  de- 
vant la  porte  du  gouverneur.  Il  était  déjà  assez  tard. 
Quelques  individus  se  mirent  à  huer  le  garde  national,  et 
des  voix  crièrent  même  :  à  la  lanterne!  Arrivé  au  poste 
de  la  porte-marine,  il  se  hâta  de  s'y  réfugier.  Un  officier 
du  régiment  de  la  Reine,  passant  par  hasard  de  ce  côté, 
ap[)rend  ce  qu'il  en  était,  entre  dans  le  corps  de  garde,  et 
par  de  bonnes  paroles  essaie  de  rassurer  notre  homme  : 
«  Ne  craignez  rien,  dit-il,  vous  êtes  sous  la  protection  du 
roi.  Ceux  qui  portent  votre  uniforme  doivent  être  res- 
pectés: c'est  l'ordre  supérieur.»  Un  sieur  Cagnoli,  employé 
du  gouverneur,  l'emmène  même  chez  lui  et  le  présente  de 
nouveau  au  gouverneur,  qui  lui  donne  un  adjudant  et 
deux  ordonnances  pour  l'escorter  au  port,  où  enfin  il 
s'embarque.  M.  Leseurre  qui  rendit  compte  de  cette 
affaire  au  maire  d'Antibes,  lui  dit  qu'à  Nice,  tous  les  hon- 
nêtes gens  avaient  manifesté  leur  indignation  contre  les 
auteurs  de  cette  scène  indécente  ;  que  le  marquis  de  la 
Planargia  avait  ordonné  de  rechercher  les  coupables  et  de 
les  punir  rigoureusement  :  «  Malheur  à  ceux  qu'on  décou- 
vrira! » 


68  CHAPITRE   PREMIER 

Le  17  janvier,  Leseurre  écrivait  qu'on  avait  saisi  les 
coupables  ;  qu'un  d'eux  avait  été  enfermé  dans  le  fort  de 
Villefranche,  et  que  les  autres  avaient  été  dirigés  sur 
Turin. 

Le  gouverneur  de  Nice  reçoit  l'ordre  de  la  cour  d'agir 
avec  beaucoup  de  prudence,  afin  de  ne  pas  indisposer  la 
France. 

Des  troubles  éclatent  en  plusieurs  endroits  à  la  fois. 
A  Saint-Vallier,  on  ne  veut  pas  du  juge  de  paix  qui  a  été 
nommé  par  une  cabale.  Il  faut  la  force  armée  pour  ramener 
l'ordre.  —  Au  Bar,  une  grande  partie  des  habitants  s'in- 
surge contre  l'ex-seigneur.  11  s'agit  de  certains  droits  lé- 
gitimes de  banalité,  dont  Thabitation  est  redevable  à  la 
famille  de  Qrasse-du-Bar.  Le  sieur  Chareiron,  agent  du 
seigneur,  réclame.  Les  émeutiers  le  menacent.  Les  gardes 
nationaux  accourent  de  Grasse  pour  protéger  Chareiron 
et  sa  famille,  et  les  emmènent  avec  eux  (11  janvier).  On 
veut  faire  entendre  raison  aux  Barrois,  et  on  leur  re- 
montre qu'il  s'agit  d'un  arrêt  du  21  août  1785.  Ils  répon- 
dent que  les  droits  féodaux  ont  été  abolis,  et  que  si  ledit 
seigneur  persiste,  ils  en  viendront  à  des  voies  de  fait.  Ce 
qui  arriva  en  effet. 

Vallauris  n'était  pas  plus  tranquille.  L'ex-maire  Girard, 
à  la  faveur  de  certains  arrêts  qu'il  avait  obtenus  contre 
les  moines  de  Lérins,  était  en  lutte  avec  une  grande 
partie  des  habitants.  Il  s'agissait  des  droits  de  pâture,  des 
cours  d'eau,  de  beaucoup  d'autres  droits  de  banalité.  Il 
avait  un  parti,  non-seulement  à  Vallauris,  mais  encore 
dans  les  communes  environnantes  et  surtout  à  Antibes.  Il 
avait  pris  fait  et  cause  pour  les  Antibois  au  camp  fédé- 
ratif  de  Chàteauneuf.  «  Son  caractère  aussi  violent  qu'im- 
périeux, disaient  ses  adversaires,  le  rendait  redoutable  à 
toute  l'habitation.  11  y  avait  eu  prise  de  corps  contre  lui 
à  cause  de  l'affaire  du  camp  fédératif  ;  mais  comme  com- 
mandant de  la  garde  nationale,  il  avait  tout  bravé  jusqu'à 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  (1791)  69 

ce  jour.  >  Un  détachement  du  régiment  des  Barrois,  sous 
la  conduite  du  sieur  Pluvières,  arriva  le  29  janvier  pour 
contenir  Témeute.  On  arrêta  Girard,  Gimbert  et  Cevoules. 
L'émeute  continua  ;  les  prisonniers  s'échappèrent  de  la 
prison. Girard  prit  la  fuite;  Gimbert  fut,  le 22 février, 
suspendu  de  ses  fonctions  d'officier  de  la  garde  nationale 
par  arrêté  du  Directoire  du  Var  ;  mais  étant  revenu  au 
pays  le  19  mars,  il  se  mit  à  parcourir  les  rues,  le  sabre  à 
la  main,  en  proférant  des  menaces  et  des  injures  contre 
la  municipalité  et  contre  la  garde  nationale  nouvellement 
constituée.  Le  sieur  Bel,  maire,  parvint  à  le  faire  saisir. 
Girard  semblait  rentrer  dans  une  vie  plus  calme,  mais  il 
poussait  en  dessous  ses  partisans  ;  tellement  que  le  9  avril, 
la  sédition  reprit.  Enfin,  le  2  mai,  on  déclara  Girard  sus- 
pendu de  ses  fonctions  municipales,  privé  de  tous  ses 
droits  de  citoyen,  et  séquestré  de  tous  ses  biens. 

XI.  —  AFFAIRES  RELIGIEUSES. 

L'évêque  de  Vence  avait  signifié  qu'il  n'abandonnerait 
le  palais  épiscopal  que  contraint.  Les  officiers  municipaux 
pressés  de  mettre  les  décrets  de  l'Assemblée  nationale  à 
exécution,  écrivaient  au  directoire  de  Toulon  qu'ils  trou- 
vaient une  vive  opposition  de  la  part  du  sieur  Pisani  et 
de  l'ex-chapître  ;  que  le  sieur  Pisani  logeait  toujours  dans 
l'évêché,  et  qu'il  conservait  sa  porte  de  communication 
avec  l'église  paroissiale.  Une  partie  de  la  population  es- 
saya de  réagir  contre  la  faction  opposée  à  l'évêque,  en  le 
nommant  même  juge  de  paix  du  canton  (6  janvier).  Les 
patriotes  arrivèrent  en  masse  au  troisième  tour  de  scrutin, 
et  élurent  M  Bovon  aux  acclamations  de  l'assemblée.  Le 
28  janvier,  une  lettre  du  directoire  du  Var  lui  notifia 
l'ordre  de  sortir  dans  les  vingt-quatre  heures  :  ce  que  des 
officiers  municipaux  eurent  le  courage  de  lui  notifier.  Le 
prélat  leur  répondit  qu'il  viderait  toiU  de  suite  les  lieux. 


70  CHAPITRE   PREMIER 

Il  écrivit  dans  son  écusson  de  la  grande  salle  épiscopale 
jEqicus  Dominiis  dédit  1783 ^  Dominus  ahstulit  1790. 
Sit  nomen  domini  benedictum.  11  ferma  les  portes,  le  22 
janvier,  et  en  porta  les  clefs  au  maire:  puis  il  se  retira 
chez  M.  Boy  on.  Un  ouragan  terrible  avait  éclaté  sur  la 
ville  le  21  janvier.  On  vendait  déjà  les  biens  de  TÉglise  à 
Saint-Paul  et  à  Grasse.  Le  15  janvier,  on  avait  mis  aux 
enchères  Notre-Dame  des  Crottons  et  Saint-Raphaël,  puis 
Saint-Jean  de  la  Bastide. 

Une  véritable  lutte  va  s'engager  entre  la  municipalité 
etM^^'Pisani  qui  continue  ses  fonctions  épiscopales,  et 
publie  son  Mandement  pour  le  Carême.  <  Nous  craignons 
d'avoir  des  troubles  pour  le  Carême.  Notre  ci-devant 
évêque,  qui  avait  gardé  jusqu'à  présent  certaines  me- 
sures, reprend,  malgré  les  curés,  le  gouvernement  de 
l'église.  Dimanche  dernier,  en  disant  la  grand'messe,  il  a 
annoncé  que  rien  ne  l'empêcherait  de  faire  les  fonctions 
épiscopales.  11  a  donné  la  bénédiction  épiscopale  pendant  les 
derniers  trois  jours  de  carnaval,  et  hier  matin,  malgré  les 
protestations  du  curé  Vial,  il  a  béni  les  cendres,  assisté 
de  quatre  chanoines  et  de  quelques  ecclésiastiques  qui  lui 
sont  dévoués.  Il  a  déclaré  qu'il  prêcherait  lui-même  le 
carême.  11  dit  tout  haut  dans  son  instruction  que  lui  seul 
sera  toujours  l'évêque  de  Vence  ;  que  celui  qu'on  pourrait 
nommer  serait  un  intrus.  Quand  un  prédicateur  monte 
en  chaire,  il  ne  manque  pas  de  recevoir  la  bénédiction  du 
sieur  Pisani,  et  de  lui  donner  le  nom  de  Monseigneur,  de 
le  saluer  avant  le  discours  et  à  la  fin.  > 

Le  16  mars,  les  officiers  municipaux  écrivent  à  Toulon  : 
€  Le  curé  Archier  fuit  et  se  cache.  Le  curé  Vial  reste  dans 
les  bons  principes  ;  l'ex-évêque  distribue  de  l'argent  ;  son 
valet  régale  les  citoyens  dans  les  cabarets.  Le  sieur 
Pisani  fait  distribuer  une  circulaire  imprimée  aux  élec- 
teurs, afin  de  les  détourner  d'aller  à  l'Assemblée  qui  doit 
nommer  à  Toulon  l'évêque  du  département  :  <  Grand 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  (1791)  71 

Dieu,  disait  le  courageux  prélat,  quel  jugement  de  ri- 
gueur VOUS  exercez  sur  la  France  !  Punissez-vous  enfin 
de  leur  indifférence  pour  votre  loi  sainte  les  habitants  de 
ce  beau  royaume  qui  vous  fut  si  fidèle  autrefois!...  Ne 
désespérons  pas  pourtant,  mes  chers  confrères.  Dieu  vous 
donnera  la  force,  et  ramènera  la  joie  après  l'épreuve.  > 
Et  quelques  temps  après  :  <  Ces  épreuves  n'auront  qu'un 
temps  ;  du  sein  de  la  persécution,  l'Église,  telle  que  le  lis, 
s'élèvera  plus  pure,  sans  tache  et  toute  rayonnante  de 
gloire.  > 

Et  quand  il  écrivit  au  directoire  du  Var  sa  célèbre  pro- 
testation :  <  L'évèque  de  Vence  s'attend  à  tout,  même  à  la 
mort,  s'il  le  faut,  pour  défendre  les  droits  de  son  siège  et 
sa  juridiction  qu'aucune  puissance  temporelle  n*a  le  droit 
de  lui  enlever.  On  lui  a  signifié  de  quitter  la  maison 
épiscopale  pour  le  1®' janvier....  Lorsque  la  Nation  s'est 
emparée  de  toutes  nos  propriétés  ecclésiastiques,  fondées 
sur  les  titres  les  plus  solides,  maintenues  par  une  posses- 
sion de  plusieurs  siècles,  placées  sous  la  sauvegarde  des 
lois  anciennes  de  l'Église  et  de  l'État,  garanties  par  les 
plus  rigoureuses  censures,  personne  de  nous  ne  s'y  est 
opposé  :  si  notre  conscience  ne  nous  permettait  pas  de  les 
livrer,  nous  ne  les  avons  pas  du  moins  refusés,  et  peut- 
être  notre  silence  nous  sera  reproché  devant  Dieu.. .  Mais 
aujourd'hui  vous  m'enjoignez  de  renoncer  au  gouverne- 
ment spirituel  de  mon  diocèse  et  de  n'exercer  aucune  ju- 
ridiction spirituelle.  Si  je  tenais  cette  juridiction  des 
hommes,  je  la  céderais  en  preuve  de  ma  fidélité  à  la  Nation, 
à  la  LfOi  et  au  Roi  ;  mais  je  la  tiens  tonte  de  Jésus-Christ  et 
de  son  Vicaire  sur  la  terre.  Mes  pères  dans  Tépiscopat 
l'avaient  reçue  d'eux,  avant  que  l'empire  adoptât  la  reli- 
gion chrétienne.  Et  je  dois  l'exercer,  cette  juridiction,  dût 
la  religion  catholique  être  proscrite  de  l'empire.  >  11 
ajoute  qu'il  a  une  obligation  étroite  de  ne  pas  abandonner 
son  église,  et  qu'un  évèque  étranger  ne  pourrait  la  gou- 


72  CHAPITRE   PREMIER 

verner  légitimement.  <  Jugez  vous-mêmes  si  je  dois  obéir 
à  Dieu  plutôt  qu'aux  hommes.  L'autorité  temporelle  p(îut 
contraindre,  mais  un  évêque  doit  souffrir.  Ma  volonté  est 
de  ne  pas  abandonner  mon  troupeau  ;  mon  devoir  est  de 
ne  pas  résister  à  la  force.  Si  elle  m'éloigne  de  mes  ouailles, 
mon  corps  sera  absent,  mais  mon  esprit  et  mon  cœur  ha- 
biteront toujours  au  milieu  d'elles.  >  Cette  lettre  est  datée 
de  Vence,  28  octobre  1790. 

Il  fallait  avoir  des  yeux  pour  ne  pas  voir,  et  un  cœur 
pour  ne  pas  sentir  ,  pour  ne  pas  être  ému  d'un  langage  si 
plein  de  logique  et  de  magnanimité.  Ah  !  combien  les  per- 
sécuteurs du  clergé  sont  petits  devant  une  si  noble  atti- 
tude !  Et  dire  que  tous  ces  hommes  des  directoires  de 
Toulon,  de  Saint-Paul  et  de  Grasse,  que  tous  ces  agents 
municipaux,  qui  traquaient  leurs  prêtres  et  leurs  évêques, 
les  avaient  naguère  fréquentés  et  connus  dans  l'intimité. 

Grasse  ne  se  conduisit  pas  mieux  que  Vence  envers  son 
évêque.  M^*"  de  Prunières  fut  forcé  de  s'expatrier  le  21 
juin,  et  M^*"  de  Vence,  menacé  d'être  incarcéré,  le  de- 
vança ;  il  se  fit  signer  son  passeport  le  21  mai  et  se  retira 
à  Nice,  d'où  il  lança,  le  12  juin,  son  ordonnance  avec  le 
brefdu  Pape  qu'on  afficha  do  nuit  à  la  porte  de  l'église 
cathédrale.  C'était  le  jour  même  que  la  commune  de 
Vence  achetait  aux  enchères  de  Grasse  le  ci-devant  évê- 
ché  pour  14,000  livres  en  assignats. 

Le  brefdu  Pape  produisit  son  effet  sur  la  population, 
puisque  le  maire  de  Vence  écrira  au  directoire  de  Toulon  : 
€  On  nous  regarde  comme  des  pestiférés  depuis  le  bref  du 
Pape  ;  et  on  fuit  la  paroisse  pour  aller  à  l'église  des  Pé- 
nitents noirs.  L'église  est  désertée,  quand  paraît  le  curé 
constitutionnel,  M.  Vial.  > 

XII.    —    MORT   DE   MIRABEAU. 

La  mort  de  Mirabeau  comme  sa  vie,  selon  l'expression 
de  Malouet,  fut  un  malheur  public  (2  avril).  <  J'emporte 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  (1791)  73 

dans  mon  cœur,  avait-il  dit  en  mourant,  le  deuil  de  la 
monarchie.  >  Comme  la  plupart  de  ceux  qui  firent  la  Ré- 
volution, il  n'en  voulait  pas  les  excès  ;  et  entrevoyant 
déjà  que  Ton  dépasserait  les  bornes,  il  s'était  rappro- 
ché sincèrement  de  Louis  XVI  pour  le  sauver.  Mira- 
beau était  connu  intimement  de  beaucoup  de  familles 
de  Grasse.  Sa  sœur,  madame  la  marquise  de  Cabris, 
l'avait  eu  souvent  dans  son  château.  Aussi  s'associa-t-on 
d'une  manière  toute  particulière  aux  regrets  que  mani- 
festa la  majorité  de  l'Assemblée  constituante.  «  Pénétrés 
de  la  perte  de  ce  grand  homme  dont  les  talents  et  le  patrio- 
tisme étaient  si  bien  connus  de  toute  la  France,  les  mem- 
bres du  directoire  de  Grasse  enjoignent  à  toutes  les  muni- 
cipalités du  district  qu'elles  aient  à  célébrer  le  3  mai, 
samedi,  le  service  anniversaire  de  M.  Honoré-Gabriel 
Riquetis  Mirabeau.  Vence,  Tourrette  et  autres  pays  don- 
naient à  une  de  leurs  places  le  nom  de  Mirabeau. 

Le  cri  de  Marat  <  Peuple,  réjouis-toi,  >  contrastait  avec 
cette  ovation  funèbre  de  Mirabeau.  En  effet,  le  seul  hom- 
me qui,  par  son  énergie,  contenait  encore  le  flot  populaire, 
c'était  Mirabeau.  Louis  XVI  comprit  qu'il  n'avait  plus 
personne  capable  de  le  défendre  et  c'est  alors  qu'il  médita, 
lui  aussi,  d'émigrer  à  l'Étranger. 

La  fermentation  était  générale  en  France  aussi  bien 
qu'au  dehors.  Depuis  la  journée  dite  des  Chevaliers  du 
poignard  du  28  février,  on  s'acharnait  contre  les  nobles 
et  contre  les  prêtres  non  assermentés  sur  tous  les  points  de 
la  France.  A  Auribeau,  le  curé  Vidal,  quoique  assermenté, 
est  en  butte  aux  insultes  de  la  population.  Un  membre  du 
directoire  de  Grasse,  Pierre-Henri  Mougins,  accourt  avec 
des  gardes  nationaux  pour  mettre  la  paix  (11  juin).  Le 
marquis  de  Montgrand,  qui  a  gardé  jusqu'à  ce  jour  le 
gouvernement  des  îles  Sainte-Marguerite,  se  défend  le  16 
juin,  auprès  de  l'Assemblée  nationale  de  l'inculpation 
d'antipatriotisme . 


74  CHAPITRE  PREMIER 

XIII.   —  FUITE   DU  ROI.   —  20  JUIN. 

La  nouvelle  de  la  fuite  du  roi  et  de  la  famille  royale 
exaspère  encore  plus  les  patriotes.  Il  y  avait  assurément 
tout  un  projet  d'une  levée  de  boucliers,  combiné  avec 
Tarrivée  du  roi  au  delà  des  frontières..  Un  émigré  écrivait 
cette  lettre  qui  fut  interceptée  à  Saint-Laurent-du-Var 
(fin  juin)  :  <  Je  crois  que  nous  partirons  de  Turin  dans 
les  premiers  jours  de  juillet.  Nous  irons  sur  Nice  avec 
70,000  hommes,  y  comprit  les  Espagnols  qui  nous 
rejoindront  en  Provence.  >  Le  bruit  courut  d'abord  à  Nice 
et  sur  la  rive  droite  du  Var  que  le  roi  avait  passé  la 
frontière.  Les  administrateurs  du  district  de  Saint  Paul, 
Mougins,  Isnard  et  Barrière,  écrivaient  à  Grasse  et  à  An- 
tibes  :  <  Nous  vous  informons  que  l'on  dit  à  Nice  que  le  roi 
a  fui  de  France,  que  c'est  M.  de  Bouille  qu'il  l'a  mené  à 
l'étranger.  >  En  effet  les  émigrés  qui  se  trouvaient  à  Nice, 
avaient  à  cette  nouvelle  pris  la  cocarde  blanche,  et  foulé 
aux  pieds  la  cocarde  tricolore.  Les  bâtiments  français 
avaient  été  obligés  d'arborer  le  drapeau  blanc.  «  Dans 
trois  jours,  disaient-ils  tout  haut,  tous  les  Français  re- 
prendront la  cocarde  blanche.  > 

Le  directoire  de  Grasse,  mieux  informé  par  Toulon,  an- 
nonçait, le  28  juin,  à  son  district  et  à  celui  de  Saint-Paul 
que  dans  le  moment  où  il  leur  transmettait  la  malheu- 
reuse nouvelle  de  l'enlèvement  du  roi  et  de  la  famille 
royale,  il  apprenait  par  des  lettres  de  la  Haute-Marne  qu'on 
les  avaient  arrêtés  le  22  à  Varennes.  «  Envoyez  des 
exprès  à  toutes  les  communes  pour  calmer  les  inquié- 
tudes >  signé  Debain,  Gazaa,  fils... 

Mais  le  2  juillet,  un  exprès  de  Nice  à  Saint-Paul  racon- 
tait que  la  famille  royale  avait  été  enlevée  à  Varennes 
par  M.  de  Bouille  et  un  régiment  de  dragons,  qu'elle 
avait  passé  la  frontière,  et  qu'elle  était  dans  le  Luxem- 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  (1791)  75 

bourg.  De  Saint-Laurent  on  écrivait  aussi  le  même  jour 
au  district  de  Saint-Paul  :  <  Nous  ne  savons  que  penser  de 
la  nouvelle  de  l'arrestation  du  roi.  Les  Français  ont  été 
insultés  aujourd'hui  à  Nice  par  les  émigrés  ;  M.  de  Bouille 
aidé  de  deux  régiments  de  dragons  aurait  délivré  le  roi  à 
Varennes.  Cette  nouvelle  est  venue  de  Turin  la  nuit  der- 
nière. > 

Le  consul  Leseurre  écrit  au  maire  d'Antibes,  le  3 
juillet  :  €  Un  exprès,  arrivé  de  Turin  à  Nice,  annonce  que 
le  roi  a  été  repris  et  qu'il  se  trouve  dans  le  Luxembourg. 
Les  émigrés  ont  fait  éclater  leurs  transports  de  joie.  Je  ne 
vous  dirai  pas  les  saillies  incroyables  que  cette  nouvelle  a 
provoquées.  Les  domestiques  des  nobles  émigrants  se  sont 
montrés  d'une  insolence  extrême.  Le  commandant  de 
Nice  a  défendu  de  porter  quelque  cocarde  que  ce  soit  pour 
éviter  les  rixes.  Écrivez-nous  ce  que  vous  savez  de  votre 
côté.  Je  crois  la  nouvelle  mal  fondée.  > 

Et  le  4  juillet  :  <  Les  émigrés  de  Nice  ne  veulent  pas 
croire  que  le  roi  a  été  ramené  à  Paris.  Ils  continuent  de 
dire  qu'il  est  à  l'étranger.  »  Le  maire  d'Antibes  en  pré- 
sence de  son  conseil  réuni  :  «  Les  émigrés,  dit-il,  se  jac- 
tent  de  rentrer  bientôt  en  France,  les  armes  à  la  main,  et 
d'y  mettre  tout  à  feu  et  à  sang.  Prenons,  Messieurs,  cette 
attitude  noble  et  fière  qui  convient  à  des  hommes  libres. 
Attendons  d'un  front  calme  et  serein  l'orage  qui  gronde 
sur  nos  têtes.  Nos  ennemis  pourront  se  repentir  de  leur 
témérité.  >  Le  commandant  est  requis  de  mettre  la  place 
en  état  de  siège,  de  garnir  les  ramparts  de  canons,  de  dou- 
bler les  postes  et  surtout  celui  du  Fort-Carré.  On  fait 
afficher  cette  proclamation  :  <  Citoyens,  des  bruits  sourds 
paraissent  vouloir  compromettre  votre  tranquillité.Qu'au- 
cune  crainte  ne  soit  capable  d'interrompre  vos  travaux. 
Vous  nous  avez  mis  à  votre  tête.  Nous  vous  promettons 
de  veiller  scrupuleusement  pour  vous.  Nous  allons  faire 
préparer  tous  les  moyens  de  défense  contre  nos  ennemis . 


76  CHAPITRE   PREMIER 

C'est  le  seul  moyen  de  déjouer  leurs  intrigues.  Nous  joui- 
rons des  avantages  de  la  paix,  quand  ils  nous  sauront  en 
état  de  les  repousser.  » 

Le  bruit  court  à  Vence  que  l'ennemi  est  à  Nice  et  qu'il 
marche  sur  la  frontière.  Chaque  citoyen  se  fait  inscrire 
pour  défendre  le  pays.  Même  entrain  à  Saint-Paul  et  par- 
tout. La  panique  cesse  ensuite  pour  un  instant.  Nous  avons 
des  troubles  à  l'intérieur. 

Cependant  l'Église  schismatique  de  France  fonctionnait. 
Le  comité  central  du  Var  avait  pourvu  à  toutes  les  pa- 
roisses. L'évèque  constitutionnel  avait  sa  nomination  de 
par  le  peuple.  11  se  nommait  Rigotiard^  ancien  curé  de  la 
Salède.  Le  4  juillet,  il  arrive  à  Grasse,  et  toutes  les  admi- 
nistrations vont  au-devant  de  lui,  jusqu'en  dehors  delà 
ville,  pour  l'accompagner  à  l'église.  Le  lendemain,  elles 
assistaient  en  corps  à  la  messe  pontificale.  Le  6  juillet, 
elles  sont  informées  que  l'évêque,  ayant  su  que  le  curé 
était  appelé  pour  porter  le  Saint- Viatique  à  un  malade, 
voulait  s'y  rendre  en  personne  ;  elles  vont  encore  lui  faire 
cortège.  Enfin  le  7,  elles  l'escortent  sur  la  route  de  Ca- 
bris, et  le  directoire  de  Grasse  écrit  à  cette  municipalité 
de  lui  rendre  les  mêmes  égards  dont  il  avait  été  l'objet  à 
Grasse.  Les  prêtres  constitutionnels  se  chargeaient  de  dé- 
noncer leurs  con  frères  non  assermentés.  Le  curé  d'Auribeau 
se  plaignait  au  district  de  plusieurs  ecclésiastiques  qui  cé- 
lébraient le  culte  divin  à  Notre-Dame  de  Valcluse.  Le  curé 
Audoly ,  quoique  du  comté  de  Nice  et  du  diocèse  de  Glan- 
de ves,  desservant  de  Roquesteron,  déclarait  au  directoire 
de  Grasse  (28  juin)  ne  plus  recevoir  aucun  ordre  de 
M.Henri  Hachette  Desportes,  mais  être  tout  à  fait  soumis 
au  régime  constitutionnel.  11  signale  deux  prêtres  réfugiés 
à  Roquesteron-Nice,  comme  révolutionnant  les  femmes 
depuis  le  22  mai  :  c'est  l'abbé  Isnard  de  Tourrette-Vence, 
ex-vicaire  de  Gagnes  ;  et  l'abbé  Garel  de  Besse,  curé  de 
Gréolières-Basses.  <  Ces  deux  prêtres,  dit-il,  ont  reçu  la 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  (1791)  77 

visite  de  Tévêque  de  Vence  avant  les  fêtes  de  la  Pente- 
côte ;  ils  répandent  des  écrits  contre  les  nouvelles  lois 
françaises,  et  composent  des  cantiques  anti-constitution- 
nels. L'évêque  de  Vence,  au  nom  de  M.  Henri  Hachette 
Desportes,  leur  a  conféré  tous  les  pouvoirs.  Ces  prêtres  et 
leurs  adeptes  disent  que  les  prêtres  assermentés  ne  célè- 
brent plus  qu'au  nom  du  diable,  que  tout  ce  que  je  fais  est 
de  nul  effet  ;  que  pactiser  avec  nous  c'est  se  damner,  que 
nous  sommes  excommuniés.  Le  sieur  Charrier,  curé  d'An- 
don,  réfugié  à  Sigale,  prêche  dans  les  mêmes  termes.  La 
conduite  de  ces  trois  prêtres  met  le  trouble  dans  les  fa- 
milles, séduit  les  femmes  et  les  âmes  faibles.  Mes  confrè- 
res s'en  plaignent  aussi  bien  que  moi,  par  exemple  MM. 
Audoly,  curé  des  Ferres,  Dedoue  des  Mujouls,  Besler 
d'Aiglun,  Barnaud  de  Conségudes,  Niel  de  Collongues.  > 
Le  district  de  Grasse,  en  avisant  de  Toulon,  demande 
qu'on  pré  vienne  la  cour  de  Turin  d'éloigner  de  la  frontière 
ces  prêtres  émigrés. 

La  garde  nationale  déployait  la  plus  grande  activité 
pour  arrêter  à  la  frontière  les  brochures  anti-patriotes. 
Le  directoire  de  Toulon  complimentait,  le  16  mai,  la  com- 
mune du  Broc  d'avoir  saisi  deux  brochures  incendiaires. 
Le  3  juillet,  une  femme  de  Vence,  domestique  du  cha- 
noine Baussy ,  en  allant  de  Vence  à  Nice,  laisse  tomber  de 
sa  poche,  par  mégarde,  une  lettre  adressée  à  l'évêque  de 
Vence.  On  s'en  empare  ;  les  officiers  municipaux  de  Saint- 
Laurent  la  décachètent  et  déclarent  qu'elle  est  pleine 
d'insultes  et  de  menaces  contre  les  décrets  de  l'Assem- 
blée nationale.  On  envoie  cette  lettre  au  district  de 
Saint-Paul  et  de  là  au  directoire  de  Toulon.  L'Admi- 
nistration de  Saint-Laurent  est  félicitée.  Le  7  juillet,  est 
arrêté  à  Saint-Laurent  du  Var  le  sieur  de  Chavigny 
officier  du  28™®  régiment  pour  être  conduit  à  Saint-Paul. 

Les  patriotes  de  Grasse  rendaient  compte  à  l'Assemblée 
nationale,  au  mois  de  décembre  1790,  du  mandement  de 


78  CHAPITRE  PREMIER 

leur  évêque.  <  Dans  ce  discours  de  16  pages,  qu'on  colporte 
de  maison  en  maison,  il  établit  que  le  civil  n'a  aucune 
autorité  sur  le  spirituel,  que  \es  pratiques  des  évèques 
remontent  à  la  primitive  Église  et  sont  fondées  sur  les 
droits  des  anciens  empires  et  les  décrets  des  Conciles,  Il  finit 
par  ordonner  aux  curés  de  ne  reconnaître  que  lui  pour 
évêque.  Aussi  le  clergé  se  coalise,  et  cherche  à  intéresser 
les  dévotes  (1)....  » 

XIV,  —  TROUBLES  D'aNTIBES  ET   d' AUTRES  PAYS. 

Le  serment  fédératif  se  prêta  cette  année  avec  un  redou- 
blement de  zèle  patriotique.  A  Antibes  le  maire  M.  Reille, 
prononça  un  chaleureux  discours  :  «  Messieurs,  dit-il,  un 
an  s'est  écoulé  depuis  que  sur  cet  autel  sacré  de  la  Patrie 
et  en  présence  de  l'Être  suprême  nous  avons  tous  juré  de 
maintenir  la  Constitution.  Que  de  moyens  n'a-t-on  pas 
employés  cependant  pour  l'étouffer  dans  son  berceau?  Des 
ministres  d'un  Dieu  de  paix  ont  répandu  partout  le  souffle 
impur  du  fanatisme  et  de  la  révolte.  Des  Français  indignes 
de  la  Patrie  qui  leur  a  donné  le  jour  et  qu'ils  ont  abandon- 
née, n'ont  respiré  que  le  trouble  et    le  désordre.    Les 
puissances  étrangères  semblent  nous  menacer  de  tout 
l'appareil  de  leurs  forces.  Enfin  Louis  XVI,  ce  roi  qui 
s'enorgueillissait  d'être  le  premier  citoyen  de  son  empire 
et  le  restaurateur  de  la  Liberté  française,  Louis   XVI 
cédant  à  des  insinuations  perfides,  allait  abandonner  le 
royaume  ;  mais  une  main  puissante  a  veillé  sur  nous. 
Toutes  les  trames  ont  été  découvertes,  tous  les  complots 
ont  été  déjoués,et  Une  leur  reste  que  la  honte  et  le  remords 
de  les  avoirs  conçus.  Ainsi  les  flots  amoncelés  de  TOcéan 
viennent  se  briser  contre  le  rivage,  et  toute  leur  fureur 
se  réduit  dans  une  écume  impuissante  qui  n'atteste  que 

(1)  MoniUur,  6«  toI.  page  695, 23  décembre. 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  (1791)  79 

leur  faiblesse.  Notre  liberté  repose  aujourd'hui  sur  des 
bases  inébranlables.  Nos  têtes  ne  seront  plus  courbées 
sous  le  joug  odieux  du  despotisme;  nos  mains  cesseront 
d'être  enlacées  dans  les  fers  honteux  dont  une  autorité 
arbitraire  se  plaisait  à  les  charger.  Les  citoyens  ne  seront 
plus  dégradés  par  des  distinctions  humiliantes  toujours 
injustes,  et  peu  méritées.  Enfin  nous  ne  connaîtrons  plus 
ces  noms  barbares  inventés  par  la  féodalité  pour  enlever 
nos  propriétés  et  flétrir  même  jusqu'à  notre  existence. 
Soldatscitoyens,  citoyens  soldats,  renouvelons  aujourd'hui 
sur  cet  autel  le  pacte  auguste  que  nous  avons  contracté.... 
Aucune  puissance  n'osera  nous  attaquer  si  nous  sommes 
unis.  Dût  cet  empire  finir,  nous  mourrons  avec  lui,  mais 
nous  mourrons  libres.  > 

Cette  journée  du  14  juillet,  dans  laquelle  on  prêchait 
l'union,  fut  pourtant  troublée  vers  le  soir.  On  avait  mis 
aux  arrêts  le  capitaine  La  Prune.  Le  club  des  Amis  de  la 
Constitution  se  rendit  en  masse  chez  le  colonel ,  M.  de  Lowe, 
qui  passait  la  soirée  dans  la  maison  de  M°^®  Daniel,  et  lui 
enjoignit  de  mettre  ledit  La  Prune  en  liberté ,  comme 
l)on  patriote.  Le  colonel  s'y  refusa.  Les  clubistes  firent 
entendre  des  cris  de  mort  au  colonel.  Le  maire  et  les  of- 
ficiers municipaux  accourent  en  toute  hâte  et  somment  les 
membres  du  club  de  se  retirer.  <  Si  l'on  veut  que  nous  nous 
retirions,  crie  le  tailleur  Nicolas  Grailler,  apportez  ici  le 
drapeau  rouge.  >  Sur  une  seconde  sommation  sans  eff'et, 
le  maire  requiert  aussitôt  M.  deSaint-Ferréol,  comman- 
dant de  la  garde  nationale.  Un  détachement  de  cinquante 
hommes  eut  raison  de  ces  séditieux,  qui  en  gardèrent 
rancune.  Ils  essayèrent  d'ameuter  le  peuple,  en  répan- 
dant le  bruit  que  le  maire  voulait  rétablir  le  droit  de  pi- 
quet et  les  droits  féodaux.  «  Soyez  sans  crainte,  fait  dire 
le  maire  le  26  juillet,  de  pareils  bruits  n'ont  pour  objet  que 
de  vous  égarer.  Nous  nous  occupons  d'en  connaître  les 
auteurs  pour  les  livrer  à  toute  la  sévérité  de  la  loi.  Nous 


80  CHAPITRE  PREMIER 

avons  fait  détruire  la  roue  qui  servait  au  poids  de  la 
farine,  et  nous  destinons  le  local  à  un  corps  de  garde.  > 

Le  même  jour,  à  Grasse,  après  la  solenniié  du  matin, 
tandis  que  dans  la  soirée  le  peuple  fêtait,  dit  le  procèâ- 
verbal,  l'anniversaire  de  la  prise  de  la  Bastille,  et  que  le 
conseil  municipal  assemblé  s'occupait  de  faire  rentrer  au 
domaine  communal  les  biens  usurpés,  une  bande  plus 
exaltée  qu'à  l'ordinaire  se  dirige  vers  la  maison  du  sieur 
Théas,  maréchal  de  camp,  et  profère  des  cris  menaçants  ; 
puis  elle  va  vers  le  jardin  du  sieur  de  Ponte  vès  qu'elle  dé- 
vaste. Le  maire,  M.  Girard,  cadet,  averti  et  les  officiers 
municipaux  ceignent  leur  écharpe,  et  arrivés  au  lieu  de  la 
sédition,  ils  sont  accueillis  par  des  huées.  La  garde  na- 
tionale et  la  troupe  sont  requises,  le  maire  fait  déployer 
le  drapeau  rouge,  des  membres  du  directoire  se  joignent 
aux  officiers  municipaux  et  les  émeutiers  finissent  par 
rentrer  en  ville.  On  pensait  avoir  obtenu  le  calme,  quand 
vers  9  heures  du  soir,  les  plus  audacieux,  en  grand  nom- 
bre, retournent  vers  le  même  jardin,  forcent  le  corps  de 
garde  occupé  par  vingt-cinq  hommes,  et  achèvent  d'abattre 
les  murs  et  le  pavillon.  Les  troupes,  lancées  au  pas  de  char- 
ge, dispersèrent  le  rassemblement,  quand  il  n'y  avait  plus 
rien  à  démolir.  M.  de  la  Chapelle,  qui  commandait  le  dé- 
tachement du  28'°*'  en  garnison  à  Grasse  envoya  son  rap- 
port au  ministre  de  la  guerre.  Toutes  les  administrations 
en  écrivirent  à  leurs  chefs  respectifs.  Mais  que  faire  ? 

Le  25  juillet  c'est  Tourrette,  la  Gaude  et  Saint-Jeannet 
qui  en  veulent  aux  propriétés  de  leur  ancien  seigneur,  le 
manjuis  de  Villeneuve.  Les  Tourretins,  les  plus  osés, 
courent  pille;^  la  propriété  du  Caire,  et  ils  arrivaient  en- 
suite sur  le  château  du  pays  même,  où  ils  commettiûent 
mille  excès.  Le  30,  cinquante  hommes  des  chasseurs  des 
Ardennes  étaient  envoyés  d'Antibes  pour  tenir  garnison 
dans  ce  village. 

Cagnes  alla  encore  plus  loin.  Un  certain  François 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  (1791)  81 

Isnard,  ancien  valet  du  marquis  de  Grimaldi,  menait  les 
insurgés.  Us  ne  voulaient  pas  du  sieur  Gairaud,  comme 
juge  de  paix  (25 juillet).  Mais  le  31,  ils  pénétrèrent  dans 
l'église  paroissiale,  en  vociférant,  arrachèrent  les  bancs 
et  les  chaises  du  sieur  de  Grimaldi,  les  entassèrent  sur  la 
place  et  y  mirent  le  feu,  en  faisant  la  farandole.  Ils  vin- 
rent ensuite,  tambour  en  tête,  à  la  mairie,  et  forcèrent  le 
maire,  M.  Latty,  de  les  suivre,  ainsi  que  les  conseillers 
municipaux.  Ils  continuèrent  la  farandole  dans  tout  le 
pays,  obligeant  en  passant  citoyens  et  citoyennes  démar- 
cher avec  eux.  Quand  on  fut  sur  la  place  du  château,  ils 
dirent  qu'il  fallait  abattre  les  merlettes  et  les  créneaux 
du  château.  M.  Latty  leur  représente  qu'il  vaut  mieux 
envoyer  un  exploit  au  sieur  Grimaldi  pour  qu'il  ait  à  les 
démolir  lui-même. 

La  foule  semble  accueillir  cette  motion,  on  se  disperse 
mais  une  heure  après,  les  émeutiers  se  ravisent,  vont  de 
nouveau  chercher  le  maire,  et  l'amenant  vers  la  porte 
basse  du  château,  ils  le  forcent  de  donner  un  coup  de  pied 
à  la  porte,  puis  ils  lui  disent  de  s'en  aller.  Ils  se  mettent 
alors  à  l'œuvre  à  coup  de  hache,  enfoncent  la  porte,  bri- 
sent ce  qu'ils  rencontrent  dans  les  appartements,  tandis 
que  d'autres  gagnent  le  toit  et  abattent  créneaux  et 
merlettes. 

A  quelques  jours  de  là  ,ils  s'assemblent  devant  la  maison 
commune,  en  demandant  qu'on  fasse  comparaître  devant 
le  conseil  tous  les  débiteurs  de  la  commune.  Le  maire 
promet  de  s'en  occuper  activement  ;  cinquante  hommes  de 
gardes  nationaux  se  tiennent  sous  les  armes,  nuit  et  jour. 
Le  7  août,  les  émeutiers,  toujours  conduits  par  François 
Isnard,  se  mettent  à  hurler  :  A  la  lanterne,  à  la  lanterne 
les  débiteurs  de  la  commune  !  Le  maire  sort  de  la  mairie, 
et  les  assure  qu'on  doit  agir  incessamment  contre  eux  par 
les  voies  de  la  justice.  Le  15  août,  fête  du  pays,  après  la 
procession  généi*ale,  le  sieur  Isnard,  au  milieu  de  ses 

6 


82  CHAPITRE  PREMIER 

affidés,  insulte  la  municipalité  publiquement  :  <  Voyez 
donc  cette  bande  de  Cartouches,  crie-t-il  ;  ils  sont  de 
connivence  avec  les  débiteurs  de  la  commune.  Faites 
donc  justice,  M.  le  maire.  Et  puis  nous  voulons  le  vin 
à  six  sous  le  pot,  entendez-vous,  ou  nous  verrons.  » 
M.  Latty  s'avance  vers  le  peuple  et  gardant  son  sang- 
froid  :  <  Que  voulez-vous?  —  Isnard  répondit  :  Nous 
saurons  vous  le  dire.  Maintenant  le  peuple  délibère.  > 
Les  officiers  municipaux  rentrèrent  dans  la  salle  du  conseil 

m 

et  au  bout  d'une  heure,  une  députation  se  présenta  et 
remit  au  maire  une  pétition  écrite  dans  laquelle  on  de- 
mandait une  prompte  justice  des  débiteurs  et  )e  vin  à  six 
sous  le  pot. 

Un  exprès  accourut  de  Gréolières  à  Saint-Paul,  dire  que 
la  vie  du  sieur  Mallet  et  des  officiers  municipaux  était  en 
danger.  Le  31  juillet,  Pierre  Claude  Mallet,  procureur  de 
la  commune  de  Gréolières  s*étant  rendu  à  Téglise  parois- 
siale pour  obliger  le  curé  de  lire  au  prône  les  décrets  de 
l'Assemblée  nationale ,  celui-ci  s'y  étant  refusé,  maître 
Mallet  se  plaça  au  banc  municipal.  Bientôt  un  certain 
nombre  d'individus  marchent  sur  lui,  l'arrachent  dubanc^ 
et  léchassent  à  coups  de  pied  et  de  poing  de  l'église.  Ils  le 
poursuivent  jusque  sur  le  chemin  de  Saint-Paul  par  où  il 
fuyait,  le  ramènent  en  le  frappant,  en  l'outrageant,  et 
l'emprisonnent.  Le  lendemain  ils  continuent  l'émeute.  Ils 
maltraitent  le  fils  Ravel  partisan  de  Mallet,  et  le  mena- 
cent de  la  potence.  Le  maire  n'ose  se  montrer,  la  garde 
nationale  n'est  pas  même  convoquée.  Le  district  de  Saint- 
Paul,  après  avoir  fait  dresser  un  rapport,  révoque  les  offi- 
ciers municipaux  de  GréoUères. 

Et  Vence,  le  15  août  !  Plusieurs  Vençois,  comme  de 
coutume,  étaient  allés  au  romérage  de  Sainte-Claire  à 
Saint-Paul,  le  12  août.  Étant  entrés  dans  l'auberge  du 
sieur  Bernard,  arrivèrent  quelques  Saint-Paulois,  qui 
s'attablèrent  à  côté  d'eux,  quand  l'un  des  Saint-Paulois, 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  (1791)  83 

poussé  par  quelque  mauvais  esprit,  lança  du  côté  des  Ven- 
çois  un  gobelet  qui  heureusement  frappa  la  muraille.  Les 
Vençois  demandèrent  raison  d'un  pareil  procédé  ;  les 
autres, n'écoutant  rien,  forcèrent  les  Vençois  de  déguerpir 
de  la  salle,  et  fortifiés  d'un  grand   rassemblement,  et 
même  de  la  parole  du  sieur  Achard,  officier  municipal, 
poursuivirent  les  fugitifs  à  coups  de  pierre,  bien  loin  sur 
la  route  de  Vence.  Ni  maire,  ni  garde  nationale  ne  bou- 
gèrent. Le  lendemain,  le  13  août,  le  sieur  Hyacinthe 
Mougins,  président  du  directoire  de  Saint-Paul,  étant  allé, 
dit-il,  pour  affaire  à  Vence  chez  1(3  notaire  Blacas,  devint 
un  objet  de  curiosité  pour  le  pays,  où  l'on  s'entretenait  de 
l'affaire  de  la  veille.  Chabert  l'aîné,  dit  le  Gai,  se  mit  à 
dire  à  Pierre  Broc,  à  Jean  Savournin,  fils  du  maire,  et  à 
l'autre  Savournin,  fils  cadet  du  commandant  de  la  garde 
nationale  :  <  Il  ne  faut  pas  qu'il  sorte  vivant  d'ici....  Nous 
allons  le  pendre,  nous  allons  l'assommer.  >  Le  peuple  s'était 
attroupé.  Quand  il  sortit,  ces  individus  continuèrent  de  le 
suivre  en  le  provoquant  ;  et  Mougins  se  retournant  vers 
eux  leur  dit  :  <  Je  m'aperçois  que  vous  êtes  à  mes  trous- 
ses. Avez-vous  quelque  chose  à  médire?  Expliquez- vous, 
je  vous  donnerai  satisfaction,  si  c'est  possible.  >  Là-dessus 
Chabert  s'approche  et  lui  donne  un  soufflet,  si  fort  que  la 
joue  enfle  immédiatement.  Le  sieur  Guérin,  receveur  de 
l'enregistrement,  s'interpose  alors  et  recueille  chez  lui 
Mougins,  tandis  que  les  sieurs  Isnard  et  Reynard  essayent 
de  calmer  l'effervescence.  Guérin  laissa  échapper  le  Saint- 
Paulois  par  une  porte  donnant  sur  la  campagne.  Le  14,  une 
bande  de  Vençois  s'en  alla  saccager  la  campagne  de  Saint- 
Paul.  La  garde  nationale  de  Saint-Paul  prit  les  armes 
pour  les  repousser,  et  cinq  parlementaires  se  rendirent  à 
Vence  ;  c'était  Esprit  Mougins,  Etienne  Borrelly,  Jean 
Raybaud,  Élie  Baudoin  et  Pierre  Bompart.  La  populace 
courut  à  la  mairie  et,  s'emparant  des  armes,  cerna  les  cinq 
parlementaires,  en  blessa  un  à  coups  de  baïonnettes. 


84  CHAPITRE  PREMIER 

frappa  les  autres  à  coups  de  sabre,  et  proféra  des  cris  de 
mort.  Le  maire  et  les  officiers  municipaux,  revêtus  de 
leurs  écharpes  sommèrent  le  peuple  de  cesser  toute  agres- 
sion au  nom  de  la  loi,  et  ordonnèrent  à  la  garde  nationale 
de  mettre  l'ordre.  Ils  firent  demander  la  force  armée  à 
Antibes,  à  Grasse,  à  Tourrette-Vence  où  était  toujours  la 
compagnie  des  chasseurs  des  Ardennes.Cependant  on  avait 
constitué  les  Saint-Paulois  prisonniers  à  la  mairie,  sous 
la  sauvegarde  de  la  loi.  Vingt-cinq  hommes  du  régiment 
des  Ardennes  ne  tardèrent  pas  à  venir.  Le  lendemain  16, 
M.  Rancé,  membre  du  directoire  de  Grasse,  arrivait  avec 
soixante  hommes  du  28®  régiment,  informait  sur  cette 
triste  affaire,  et  emmenait  à  Grasse  nos  cinq  Paulois  qui 
furent,  comme  de  juste,  élargis.  Depuis  ce  moment,  le 
Conseil  municipal  de  Vence  ne  cesse  de  demander  de  la 
garnison  ;  Saint-Paul  veut  deux  brigades  de  gendarmerie, 
une  à  pied  et  l'autre  à  cheval. 

Dans  la  nuit  du  13  au  14  août,  neuf  officiers  du  régiment 
de  Vexin  (72®)  désertent  avec  armes  et  bagages  de  Monaco 
à  Nice.  Le  lendemain,  vingt  hommes  suivent  encore.  Les 
membres  du  district  de  Saint-Paul  avisent  en  ces  termes 
Antibes,  Grasse  et  Vence  :  *  Nous  venons  d'être  informés 
qu'il  est  arrivé  à  Nice  des  soldats  du  régiment  de  Vexin  en 
garnison  à  Monaco  ;  que  les  détachements  de  ces  divers 
régiments  en  garnison  à  Grasse  et  à  Vence,  ont  formé  le 
projet  de  les  rejoindre  à  Nice,  ainsi  que  les  chasseurs  des 
Ardennes  qui  tiennent  garnison  à  Antibes.  Veillez.  Le 
consul  Leseurre  engage  Antibes  à  veiller  sur  sa  garnison. 

Le  20  août,  on  informe  le  directoire  de  Saint-Paul  que 
les  gens  de  Canaux  viennent  d'assommer  Jean-Baptiste 
Guitîhard,  qui  était  allé  à  ce  pays  pour  faire  sa  récolte. 

Le  24  août,  à  dix  heures  du  soir,  Mougins  était  en  pleine 
insurrection  à  propos  des  élections. 

On  réclamait  partout  de  la  troupe  :  <  La  licence  est 
montée  à  son  comble,  écrivait  le  maire  de  Vence  au 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  (1791)  85 

directoire  de  Toulon,  à  tel  point  qu'on  est  à  la  veille  des 
massacres  et  du  brigandage.  Des  gens  qui  n'ont  rien  à 
perdre  s'attroupent  à  la  moindre  occasion.  La  garde 
nationale  est  impuissante  :  les  villages  voisins  sont  en 
effervescence,  les  perturbateurs  s'enhardissent  par  l'im- 
punité. Entre  Vence  et  Saint-Paul  il  y  a  une  inimitié  im- 
placable. Les  malveillants  sont  en  grand  nombre.  Ajoutez 
à  cela  le  germe  de  divison  qui  existe  entre  les  honnêtes 
gens  au  sujet  des  opinions  religieuses.  Les  esprits  sont 
aigris  de  part  et  d'autre,  et  la  prudence  exige  de  ne  pas 
se  servir  même  de  la  garde  nationale.  Une  partie  des 
administrateurs  veut  donner  sa  démission,  si  l'on  n'en- 
voie pas  de  la  force  armée.  Nous  craignons  des  troubles 
pour  la  Saint-Véran  (10  septembre).  > 

Le  directoire  de  Toulon  répondra  le  14  septembre,  que 
le  2"«  bataillon  du  Var  esten  marche  sur  Vence,  avec  la 
moitié  du  6*  bataillon  de  chasseurs.  Le  3"°®  bataillon  sera 
cantonné  à  Cannes.  Le  sieur  Sanglier  renoncera  à  son 
grade  de  major  du  Fort-Carré  pour  prendre  le  comman- 
dement du  2®  bataillon,  ayant  le  sieur  Gazan  de  Grasse 
pour  adjudant-colonel.  Ce  bataillon  arrivait  à  Vence  le  21 
septembre  au  nombre  de  576  hommes  et  était  logé  dans 
l'ancien  séminaire. 

La  garde  nationale  de  Saint-Laurent  veillait  au  pas- 
sage du  pont  du  Var.  Le  17  août,  elle  avait  arrêté  un 
prêtre  portugais  qui  venait  de  Nice  en  France,  porteur 
d'un  mandement  de  l'évêque  de  Toulon  pour  la  publica- 
tion des  brefs  du  Pape ,  le  tout  adresé  aux  fidèles  du 
diocèse  de  Toulon. 

Le  26  août,  on  saisit  une  lettre  du  sieur  des  Granges, 
officier  au  7«  régiment,  qui  écrivait  aux  troupes  de  Monaco 
de  déserter . 

Le  27  août,  Leseurre  avertit  les  directoires  de  Grasse 
et  de  Saint-Paul  qu'il  a  paru  un  nouveau  bref  du  Pape, 
condamnant  les  décrets  de  l'Assemblée  nationale  relatifis 


86  CHAPITRE  PREMIER 

au  clergé.  <  Les  réfugiés  l'ont  traduit,  et  comme  l'autorité 
a  défendu  de  l'imprimer  à  Nice,  ils  l'ont  porté  à  Monaco, 
où  la  presse  est  à  leur  dévotion.  Ils  en  font  déjà  circuler 
des  milliers  d'exemplaires.  Veillez  à  ce  qu'il  ne  s'en  in- 
troduise pas  en  France.  > 

L'Assemblée  constituante  avant  de  se  séparer  donne 
la  Constitution.  Une  grande  fête  se  fait  à  Grasse  le  21 
septembre  pour  la  proclamation  de  la  Constitution  accep- 
tée par  le  roi  le  12.  On  sonne  toutes  les  cloches,  on  tire 
les  boîtes  ;  la  municipalité  précédée  de  tous  les  tambours 
et  au  son  des  trompettes  lit  cette  constitution  dans  toutes 
les  places  et  à  tous  les  carrefours.  Le  25  septembre  tous 
les  corps  administratifs  se  rendent  à  la  messe  et  au  Te 
Detcm  d'action  de  Grâces.  Vence  célèbre  aussi  par  un 
feu  de  joie  et  par  un  Te  Deum^  à  l'issue  des  vêpres,  le  23 
septembre,  la  sanction  donnée  par  le  roi  à  la  Constitution. 
La  revue  se  fait  sur  la  place  Saint-Michel. 

Quel  chemin  a  déjà  parcouru  la  Révolution  !  Quel  en- 
fantement laborieux  que  cette  Constitution  !  Seulement 
on  peut  reprocher  à  l'Assemblée  nationale,  d'avoir  outre- 
passé ses  droits  en  violentant  la  conscience  du  clergé  par 
un  serment  anticatholique.  Une  seconde  faute,  c'est 
d'avoir  trop  abaissé  l'autorité  royale.  Quand  la  royauté 
reparaît  au  peuple,  le  2  octobre^  elle  ressemble,  ayant 
encore  la  majesté  de  moins,  à  ces  derniers  rois  de  la  race 
mérovingienne  qu'un  maire  du  Palais  montrait  ou  retirait 
à  son  gré.  Enfin  une  troisième  faute.  Les  membres  de  la 
première  Assemblée  nationale  décrétèrent  qu'aucun 
d'eux  ne  pouvait  être  réélu  à  la  seconde.  Nous  aurons 
donc  tous  hommes  nouveaux,  la  plupart  très-jeunes,  et 
ne  s'inspirant  pas  assez  de  l'esprit  de  leurs  devanciers, 
mais  pourtant  décidés  à  ne  pas  reculer  d'un  pas.  Les  théo- 
ries de  Condorcet  remplacent  celles  de  l'abbé  Sieyès  de 
Fréjus.  Danton  siège  à  la  plfice  de  Mirabeau.  Obligés  de 
lutter  contre  la  guerre  intérieure  et  extérieure,  contre  la 


ASSEMBLÉE  CONSTITUANTE  (1791)  87 

dévastation  des  colonies,  le  système  des  confiscations,  on 
léguera  mille  embarras  à  la  Convention  avec  les  premiers 
fruits  d'un  régime  de  terreur  qui  couvrira  la  France  d'é- 
chafauds  et  de  proscriptions. 

L'attitude  des  nations  étrangères  devient  menaçante. 
On  savait  déjà  que  l'empereur  Léopold,  dans  sa  déclara- 
tion datée  de  Pavie,  s'entendait  avec  d'autres  États  pour 
intervenir  contre  la  France  (18  mai)  ;  que  dans  une  lettre 
datée  de  Padoue,  il  invitait  les  puissances  à  s'unir  à  lui 
pour  déclarer  qu'ils  considéraient  la  cause  de  Louis  XVI 
comme  la  leur,  que  le  25  juillet  les  cours  de  Vienne  et  de 
Berlin  avaient  fait  une  alliance  défensive ,  et  ({u'elles 
l'avaient  signée  à  Pilnitz  le  27  août.  La  formation  des 
bataillons  de  volontaires  coïncide  précisément  avec  l'épo- 
que de  la  convention  de  Pilnitz.  Toute  notre  contrée  se 
met  en  armes,  et  pour  longtemps. 


CHAPITRE  IL 


ASSEMBLÉE    LÉGISLATIVE    (1791-1792.) 


I.   —  LE   REPRESENTANT  ISNARD. 


)EUX  hommes  représentent  la  fougue  juvénile  de  la 
(5^  majorité  de  la  seconde  Assemblée  nationale  ou  législa- 
tive, Danton,  le  chef  des  Jacobins,  et  Isnard  Maximin  de 
Grasse,  appelé  le  Danton  des  Girondins.  Il  était  dans  toute 
la  force  de  l'âge,  36  ans.  Dans  un  discours  qu'il  prononça 
à  l'Assemblée  de  Toulon,  en  janvier  1789,  il  annonçait 
déjà  la  Révolution  dans  toutes  ses  phases,  ce  qui  avait 
attiré  les  yeux  sur  lui.  La  résistance  du  clergé,  l'émigra- 
tion de  la  noblesse  le  mettaient  hors  de  lui.  Il  plaçait  la  loi 
d'État  au-dessus  de  tout,  de  la  religion,  de  l'Église  elle- 
même,  et  quiconque  ne  lui  obéissait  pas  était  selon  lui 
traître  à  la  patrie,  hors  la  loi,  et  par  conséquent  devait 
être  mis  à  mort  ou  exilé.  Aussi,  dit  son  biographe,  la 
Révolution  n'a  pas  eu,  à  la  chambre,  d'homme  plus  violent 
que  lui. 


ASSEMBLÉE    LÉGISLATIVE  (1791-1792)  89 

Le  31  octobre,  en  répondant  à  Condorcet,  il  dira  qu'il 
faut  appeler  au  plus  tôt  sur  la  tête  des  coupables  le  glaive 
des  lois.  <  Je  demande  à  cette  Assemblée  s'il  est  quelqu'un 
qui  de  bonne  foi,  et  en  conscience,  pense  que  nous  pre- 
nions en  compassion  un  conspirateur  contre  la  patrie,  s'il 
est  quelqu'un  qui  veuille  soutenir  que  tout  conspirateur 
ne  doive  pas  être  accusé,  poursuivi  et  puni.  S'il  en  est, 
qu'il  se  lève  et  qu'il  réponde.  Si  l'on  ne  punit  pas  les  rebel- 
les, c'est  parce  qu'ils  sont  princes  (on  applaudit),  et  quoi- 
que nous  ayons  détruit  la  noblesse  et  les  dignités,  ces 
vains  fantômes  épouvantent  encore  les  âmes  pusillani- 
mes.... Il  est  temps  que  ce  grand  niveau  que  l'on  a  placé 
sur  la  France  libre  prenne  enfin  son  aplomb....  > 

Il  dira  :  La  colère  du  peuple,  comme  celle  de  Dieu ,  n'est 
souvent  que  le  supplément  terrible  du  silence  des  lois.... 
Il  rappelle  Rome  sauvée  par  Manlius,  <  mais  plus  tard 
Rome  précipite  Manlius  de  ce  même  Capitole,  parce  qu'il 
est  soupçonné  de  tyrannie.  Voilà  un  peuple  digne  d'être 
libre.  Nous,  le  sommes-nous  ?  >  Et  il  ÎGait  rendre  le  décret 
contre  les  émigrés,  princes  jou  non. 

Le  6  novembre,  il  parle  contre  les  prêtres  refractaires 
et  perturbateurs  :  <  Est-il  prudent  d'avoir  de  l'indulgence 
pour  ceux  qui,  avec  les  torches  du  fanatisme,  incendient 
tout  le  royaume.  Il  est  temps  que  tiare,  diadèmes,  encen- 
soirs le  cèdent  enfin  au  sceptre  des  lois.  > 

Et  le  1 1  novembre  :  <  Lorsque  les  premiers  coupables 
auront  porté  la  tête  sur  l'échafaud,  vous  verrez  tous  les 
autres  mordre  en  frémissant  les  freins  de  la  loi  et  s'y 
assujettir.  >  (On  applaudit.) 

Le  14  novembre,  il  demande  l'exil  pour  tout  prêtre 
réfractaire  :  <  Le  prêtre,  dit  Montesquieu,  prend  l'homme 
au  berceau  et  l'accompagne  jusqu'au  tombeau,  donc  il 
n'est  pas  étonnant  qu'il  ait  tant  de  puissance.  D'après  ce 
principe,  nous-  devons  faire  une  loi  contre  le  prêtre  qui 
sous  prétexte  de  religion  trouble  l'ordre  public...  Ne 


90  CHAPITRE  U 

voyez -VOUS  pas  qu'il  faut  le  séparer  du  peuple  qu'il  égare. 
Il  faut  renvoyer  ces  pestiférés  aux  lazarets  de  Rome  et  de 
ritalie.{Oii  applaudit.)  La  tranquillité  publique  est  partout 
troublée  par  rintluenee  des  prêtres....  Le  prêtre,  en  géné- 
ral, est  aussi  lâche  que  vindicatif.  (Applaudissements.) 
Les  foudres  de  Rome  s'éteindront  sur  le  bouclier  de  la 
République,  f  Applaudissements.)  Il  faut  que  vous  les  vain- 
quiez ou  que  vous  soyez  vaincus  par  eux. ...  > 

On  vote  à  Tunanimité  Timpression-de  son  discours.. 

Le  14  novembre  :  <  La  Religion  est  un  instrument  avec 
lequel  on  peut  faire  beaucoup  plus  de  mal  qu'avec  les 
armes.  Aussi  doit-on  traiter  plus  sévèrement  ceux  qui 
s'en  servent  contre  la  loi.  La  loi,  voilà  mon  Dieu,  je  n'en 
connais  point  d'autre.  > 

Enfin,  le  18  novembre,  après  le  discours  d'Isnard,  le 
prêtrophobe  Duhen  s'écria  à  la  tribune  :  <  Il  est  d'un  bon 
procédé  d'ôter  du  milieu  du  peuple  ces  loups  destructeurs.  > 

Tel  est  notre  député  Isnard  à  la  tribune,  en  1791  :  <  11 
faut  continuer  la  Révolution,  dit-il,  point  de  trêve...  > 

Quelques  têtes  exaltées  de  notre  contrée  essayèrent  de 
monter  à  ce  diapason.  Dans  la  fête  qui  se  célébrera  encore 
le  23  octobre,  à  Grasse,  et  le  30  à  Vence,  par  décret  de 
l'Assemblée  pour  le  serment  à  la  Constitution, on  prononça 
partout,  à  Grasse,  des  discours  patriotiques.  Le  20  novem- 
bre, à  Toccasion  de  l'installation  de  la  nouvelle  administra- 
tion de  Vence,  le  chirurgien  Gourmette,  oflScier  municipal 
de  Vence,  louera  les  bonnes  intentions  des  administrateurs, 
mais  il  les  trouvera  trop  modérés.  Le  citoyen  Gliabert,  un 
des  ardents  présidents  du  club  patriotique,  dit  aux  nou- 
veaux officiers  municipaux,  qu'il  est  persuadé  que  la  jus- 
tice et  l'humanité  seront  les  guides  de  leurs  travaux,  la 
justice  pour  faire  rentrer  les  méchants  dans  le  devoir,  et 
l'humanité  pour  adoucir  le  sort  de  la  classe  indigente. 
€  La  crainte  de  vous  faire  des  ennemis,  la  mort  même  ne 
doivent  pas  vous  intimider.  Marchez,  la  loi  d'une  main,  et 


ASSEMBLÉE   LÉGISLATIVE  (1791-1792)  91 

le  glaive  de  la  justice  de  l'autre.  Nous  sommes  prêts  à 
VOUS  défendre  jusqu'à  la  mort.  Il  faut  faire  respecter  la 
loi,  même  aux  tyrans  de  notre  liberté.  > 

Il  fait  une  digression  sur  les  infortunés  de  l'ancien 
régime  qui  gémissaient  sous  le  joug  du  despotisme  des 
nobles.  Le  maire  sortant  déclare  que  le  poste  est  difficile 
dans  les  circonstances  actuelles  :  <  Prévenons  les  désor- 
dres que  le  manque  de  blé  pourrait  occasionner,  gardons- 
nous  d'inquiéter  personne  pour  ses  opinions  politiques.  > 
Le  nouveau  maire,  Jean  Savournin,  craint  les  malveil- 
lants :  <  Des  ennemis,  qui  n'en  a  pas  ?  s'écrie-t-il  en  sou- 
pirant. Au  moins  ne  méjugez  pas  sans  m'avoir  entendu. 
Vous  me  trouverez  toujours  animé  des  sentiments  les  plus 
purs  et  fidèle  à  cette  Constitution  sainte,  bonheur  de  la 
France,  fidèle  serviteur  d'un  roi  qui  mérite  par  sa  rare 
bonté  d'être  appelé  le  père  des  Français.  >  Il  termine  en 
se  mettant  au  service  du  peuple  qui  a  été  assez  opprimé 
pour  ne  l'être  plus  ;  il  sent  tout  le  prix  de  la  liberté,  et  il 
souhaite  que  pour  notre  bonheur  nous  sachions  en  res- 
pecter les  bornes. 

Cette  petite  ville  avait  maille  à  partir  avec  les  volon- 
taires du  Var,  troupe  indisciplinée  que  le  colonel  Sanglier 
ne  pouvait  pas  contenir.  Les  assignats  qui  avaient  perdu 
de  leur  valeur  et  que  les  habitants  refusaient  de  recevoir 
en  paiement,  amenaient  des  collisions  entre  les  soldats  et 
les  habitants.  Ordre  était  donné  aux  Vençois  de  les  ac- 
cepter en  paiement  sous  peine  de  30  francs  d'amende. 

Une  partie  du  peuple,  qui  fréquentait  le  club  patrio- 
tique était  affolé.  Après  le  feu  de  joie  et  la  farandole  du 
30  octobre,  il  se  mit  à  proférer  des  cris  de  mort  contre 
les  aristocrates.  La  vie  du  notaire  Blacas  fut  même  me- 
nacée. Onétabhtun  poste  à  sa  maison  pour  le  protéger. 
La  division  ne  cessa  pas  sous  le  nouveau  maire  qui  donna 
sa  démission  le  17  décembre  pour  être  remplacé  provi- 
soirement par  CoumiettCj  nuance  Isnard. 


92  CHAPITRE  II 

II.   —  DÉFECTIONS  DANS  l' ARMÉE. 

La  garnison  de  Monaco  écrivait  à  celle  d'Antibes  : 
€  Notre  attachement  pour  la  ville  d'Antibes  nous  a  suivis 
jusqu'ici.  Nous  apprenons  avec  plaisir  de  M.  Masséna  que 
nous  vous  devons  encore  plus  pour  la  manière  honnête 
avec  laquelle  vous  avez  repoussé  les  bruits  répandus  con- 
tre nous.  >  Pourtant  M.  Leseurre  s'exprimait  ainsi  dans 
sa  correspondance  avec  le  maire  d'Antibes  :  «  Il  est  certain 
que  les  officiers  du  royal  Vexin  et  du  régiment  des  Ar- 
dennes,  réfugiés  à  Nice,  cherchent  à  former  un  régiment. 
La  déclaration  de  Pilnitz  accroît  leur  audace.  Ils  comp- 
tent sur  le  72*  d'Antibes.  Soyez  vigilants.  Les  gouver- 
neurs sardes  sont  mécontents  à  Nice  et  à  Turin  de  toutes 
ces  manœuvres.  M.  de  la  Planargia  a  même  signifié  aux 
réfugiés  de  ne  pas  embaucher  de  soldats.  Les  officiers 
émigrés  ont  l'ordre  de  quitter  Nice  sous  deux  jours  (  7  oc- 
tobre). Une  partie  s'en  est  allée  déjà  à  Coni  sous  la  con- 
duite d'un  détachement  de  la  garnison  de  Nice  pour  les 
mener  à  la  frontière  suisse.  Le  17  octobre  M.  de  la  Planar- 
gia tient  bon.  Le  reste  des  officiers  émigrés  a  quitté  Nice. 
Le  gouverneur  de  Milan  n'en  veut  passur  ses  terres.  Le  10 
novembre  :  Trois  émigrés  sont  allés  à  Monaco  le  5  pour 
corrompre  la  garnison  afin  qu'ils  leur  livrent  la  place.  Le 
10  décembre,  les  officiers  du  72*°®  écrivent  au  maire 
d'Antibes  :  «  Les  émigrés  continuent  de  faire  des  rassem- 
blements de  troupes  pour  renverser  la  Constitution. 
Veillez  sur  votre  ville.  Une  armée  se  forme  à  Sospel  pour 
envahir  le  Var,  en  même  temps  qu'une  autre  armée 
opérera  sur  le  Rhin  et  dans  les  Pays-Bas.  —  Signé  : 
Pouilly,  Dumerlion,  Désaugiers.  —  Leseurre  dément  ces 
bruiis  exagérés  le  19  décembre.  «  Tout  se  borne  à  en- 
voyer de  Nice  une  compagnie  de  soldats  sardes  à  Puget- 
Théniers  pour  rassurer  ce  canton,  où  trois  cents  de  nos 


ASSEMBLÉE  LÉGISLATIVE  (1791-1792)  93 

gardes  nationaux  ont  jeté  l'alarme.  Il  n'y  a  ni  enrôle- 
ment de  soldats  à  Nice,  ni  de  rassemblement  de  troupes  à 
Sospel.  > 

Le  gouverneur  français  n'en  prenait  pas  moins  ses 
mesures  :  cent  quarante  mille  hommes  divisés  en  trois 
corps  d'armée  sous  les  ordres  de  Rochambeau,  Lokner  et 
La  Fayette  garnissaient  la  frontière  de  Dunkerque  à  Baie  ; 
et  un  4""®  corps  d'armée,  commandé  par  Montesquieu,  eut 
les  Alpes  à  observer.  Il  fallait  de  l'argent  et  de  l'artillerie. 
Un  décret  de  l'Assemblée  ordonna  de  diriger  vers  la  mon- 
naie l'argenterie  des  églises  supprimées  et  de  ne  garder 
que  le  strict  nécessaire  pour  le  culte  paroissial.  On  ne  con- 
servera qu'une  cloche,  et  les  autres  seront  envoyées  aux 
fonderies.  Chaque  commun  fera  exécuter  les  décrets  de 
l'Assemblée  législative,  sous  peine  d'être  dénoncé  comme 
ennemi  de  la  patrie  (22  décembre  1791).  Chez  nous,  cali- 
ces, ostensoirs,  reliquaires,  ciboires,  encensoirs,  bustes 
des  saints,  objets  d'art,  tout  s'accumule  à  Grasse  pour  un 
premier  envoi. 

Le  15  décembre  Chàteauneuf  avait  sa  petite  sédition.  La 
vie  de  plusieurs  personnes  était  en  danger.  La  troupe  y 
accourait  de  Grasse.  Quelques  jours  après,  le  procureur  de 
la  commune  de  Gattières  conjura  le  directoire  de  Saint- 
Paul  de  rendre  le  calme  au  pays.  <  Certains  ecclésiasti- 
ques antipatriotiques  font  de  nuit  et  de  jour  des  rassemble- 
ments pour  faire  naître  des  désolations  (sic)  et  révolutions 
les  plus  aflFreuses.  Ils  répandent  parmi  les  ignorants  et 
parmi  les  femmes  que  les  lois  que  nous  professons  n'ont 
qu'un  modèle  schismatique  {sic) .  Us  donnent  les  eaux  baptis- 
males dans  les  maisons,  en  profanation  de  notre  légitime 
curé.  Si  le  district  ne  prend  pas  notre  parti,  nous  nous  ver- 
rons [sic)  expulsés  de  notre  paroisse,  il  y  aura  la  guerre  de 
riiomme  contre  sa  femme,  du  père  contre  ses  enfants  et 
filles,  du  frère  contre  sa  sœur;  et  de  cette  façon  iia  de 
celui  qui  aura  le  plus  de  force.  > 


94  CHAPITRE   II 


1792 

III.  —  TERRIBLE  ANNÉE  ! 

Elle  s'ouvre  chez  nous  avec  la  plus  grande  difficulté 
pour  se  procurer  du  blé.  L'argent  manque  ;  on  a  recours 
aux  emprunts  presque  forcés.  L'État  lui-même,  pour 
armer  contre  l'ennemi,  a  besoin  d'artillerie  :  envoyez  les 
cloches  au  fondeur.  C'est  alors  que  Barras, de  Draguignan, 
nommé  commandant  de  placeà  Antibes,  presse  le  maire  de 
faire  exécuter  les  décrets  de  l'Assemblée.  M.  Reille,  pour 
se  mettre  à  la  hauteur  de  son  mandat,  dit  au  Conseil  mu- 
nicipal :  «  11  y  a  quatre  cloches,  la  Nation  a  des  besoins  ; 
votre  patriotisme  viendra  à  son  secours  et  se  débarrassera 
d'une  partie  de  ce  faste  religieux,  fruit  de  la  superstition 
et  de  la  pieuse  crédulité  de  nos  pères,  et  qui  sans  honorer 
la  divinité  ne  sert  presque  qu'à  assourdir  les  voisins  des 
églises  paroissiales.  >  Le  Conseil  ne  trouva  pas  ce  discours 
de  son  goût,  et  prétendit  garder  les  cloches,  comme  in- 
dispensables au  culte  divin.  Ce  refus  ne  mérita  pas  une 
bonne  note  à  cette  cité  qui  passait  déjà  pour  trop  royaliste 
et  catholique.  Pourtant  le  22  janvier  ce  qu'elle  avait  donné 
d'argenterie  partait   pour  les   fonderies    de  Marseille. 

Courmette  deVence,  dit-on,  avec  un  mépris  sacrilège, 
en  mettant  dans  les  caisses  les  vases  sacrés  et  les  reli- 
quaires, comme  les  bustes  vénérés  de  saint  Véran  et  de 
saint  Lambert,  objets  d'art  qui  n'entraient  pas,  c'est  à  coups 

9 

de  pied  qu'il  les  entassa.  Il  p'est  que  trop  juste  que  l'Eglise 
dans  le  danger  de  la  patrie,  offre  ses  vases  d'or  et  d'argent. 
Elle  l'a  fait  dans  tous  les  siècles.  Mais  en  ces  jours  de  bou- 
leversement ces  offrandes  des  municipalités  prenaient  un 
caractère  de  violence  et  de  sacrilège.  On  ne  consultait 
pas  le  vrai  clergé,  puisqu'il  était  sous  le  coup  de  la  pro- 
scription ;  on  le  spoliait.  Partirent  aussi  pour  la  monnaie 


ASSEMBLÉE   LÉGISLATIVE  (1792)  95 

de  Marseille,  les  beaux  bustes  de  saint  Honorât,  de  saint 
Ayoul,  de  sainte  Ursule  et  de  saint  Pierre  que  possédait 
réglise  de  Grasse.  L'État  avait  aussi,  au  milieu  de  tous 
ces  troublés,  à  lutter  contre  la  misère  publique.  Les  pau- 
vres manquaient  de  pain  et  d'ouvrage.  On  avait  ouvert 
des  ateliers  de  charité  dans  les  principaux  centres  de  po- 
pulation, à  Saint-Paul,  à  Grasse  et  Antibes. 

IV.    . —  TROUBLES. 

L'agitation  ne  discontinuait  pas  :  Troichles  à  Saint- 
Vallier,  aux  Mujouls,  au  Gars.  Aux  Mujouls  le  sieur 
Jean-Honoré  Don,  garde-champêtre,  avait  signalé  quel- 
ques  délits  ;  de  plus  il  réclamait  du  Conseil  municipal 
le  paiement  de  sa  charge.  Las  de  demander,  il  fit  lancer 
un  exploit  contre  le  maire,  le  1®"^  février.  Le  sieur  Féraud 
André,  maire,  après  la  messe  du  2  février,  convoque  au 
son  du  tambour  la  garde  nationale  sur  la  place,  et  lui  dit  : 
(lu'il  s'agit  de  l'aider  à  saisir  et  à  enfermer  ce  mauvais 
sujetde  Don.  On  se  rend  en  marche  à  sa  maison. Don,  après 
avoir  essayé  de  fuir  par  la  fenêtre,  rentre  dans  la  cham- 
bre et  apparaît  à  la  fenêtre  son  fusil  à  la  main.  On  enfonce 
la  porte,  on  casse  le  bras  à  sa  femme  qui  veut  le  défendre. 
Un  certain  François  Bonhomme,  aidé  de  cinq  autres  gar- 
des nationaux,  l'étreignent  et  le  conduisent  dans  l'écurie 
du  voisin  François  Lions,  ils  rattachent  à  la  crèche.  Une 
corde  lui  serre  fortement  les  pieds,  les  mains  et  le  milieu 
du  corps.  Le  pauvre  homme  se  plaint.  <  Allons,  tu  es  fait 
pour  souffrir  >,  lui  crie-t-on.  Il  demande  à  parler  au  curé. 
Le  curé  répond  qu'il  ne  peut  rien  pour  lui,  que  c'est  un 
mauvais  drôle  qui  n'entend  ni  messe,  ni  vêpres.  Il  se 
trouve  mal,  on  lui  donne  de  l'eau-de-vie  pour  le  ranimer, 
puis  on  le  mène  à  la  maison  du  maire,  qui  sert  d'Hotel- 
de-Vilîe,  et  là  on  l'enferme  dans  une  cave.  Ses  parents 
intercèdent  inutilement.  Des  citoyens  plus  sages  veulent 


96  CHAPITELE  U 

qu'on  le  relâche.  Le  citoven  maire«  le  jour  de  la  fête  de 
sainte  Agathe,  conduit  Don  à  l'église  entre  un  peloton  de 
gardes  nationaux,  et  après  la  messe,  il  l'oblige  à  deman- 
der pardon  à  Dieu  et  aux  hommes,  agenouillé  sur  le  seuil 
de  la  porte  et  à  payer  six  livres  à  Téglise.  Le  directoire  de 
Grasse,  informé  de  cette  inqualifiable  conduite,  ordonna  de 
mettre  la  main  sur  les  principaux  coupables,  les  sieurs 
Féraud,  Bonhomme,  Lions  et  Chais,  mais  tous  avaient 
pris  la  fuite. 

Au  Bar,  une  bande  considérable  d'émeutiers  se  jette 
dans  la  nuit  du  25  février,  sur  le  château  seigneurial.  Us 
pénètrent  par  la  porte  du  coté  de  Téglise,  pillent  les  effeis^ 
saccagent  les  meubles.  Ils  continuent  le  26  et  le  27,  et  le  28 
ils  mettent  le  feu.  Ils  s'y  représentent  encore  le  4  mai  et 
le  9.  Le  12  mai, ils  se  révoltent  contre  le  sieur  Gaitte,  nou- 
veau juge  de  paix.  Un  certain  Honoré-Joseph  Jourdain 
était  le  principal  meneur.  La  garde  nationale  de  Grasse 
accourt  et  s'empare  de  quelques  meneurs.  Mais  la  fuf eur 
du  peuple  ne  connaissant  plus  de  bornes,  délivre  les 
prisonniers,  se  déchaîne  une  fois  de  plus  sur  le  château. 
Rien  ne  fut  épargné,  pas  môme  la  lontaiiie  que  le  dernier 
seigneur  avait  construite  à  grands  frais  et  qui  donnait  de 
Texcellente  eau  au  pays.  Tout  fut  détruit,  réservoirs  et 
co)iduits. 

Le  petit  pays  du  Gars  eut  aussi  ses  mouvements  séditieux. 
Un  sieur  Jean  Salamitte  fils,  passait  pour  Thomme  d'af- 
faires des  seigneurs  émigrés  du  Gars,  Antoine  de  Flotte 
d'Agout,  Jean  de  Théas,  Jean-Paul  de  Clapiers,  marquis 
de  Cabris.  On  Taccusait  de  receler  teaucoup  d'effets  d'émi- 
grés. De  plus,  il  n'avait  pas  voulu  payer  sa  cotisation 
pour  les  gardes  nationaux  venus  de  Grasse,  à  l'époque  de 
l'invasion  qu'on  craignait.  Il  avait  dernièrement,disait-on, 
porté  de  l'argent  aux  émigrés  de  Nice.  Le  25  février,  on 
s'était  déjà  rassemblé  pour  le  saisir.  Le  2  mars,  il  y  eut 
une  nouvelle  émeute.  Enfin,  le  20  avril,  le  maire  Jacques 


ASSEMBLÉE  LÉGISLATIVE  0792)  97 

Bertrand  et  le  curé  OUivier  eurent  beaucoup  de  peine  à  le 
protéger  contrôla  fureur  du  peuple .  Il  s'enfuit  avec  ses 
partisans.  Le  30,  le  juge  de  Séranon  trouva  chez  lui  des 
effets  de  messieurs  de  Briançon  et  de  Cabris,  et  l'on  mit 
en  état  d'arrestation  le  père,  âgé  de  75  ans,  et  sa  femme. 
Le  l*'  mai,  Salamite,  arrivé  à  Grasse,  avait  fait  son  rap- 
port au  directoire  de  Grasse.  L'affaire  suivit  son  cours. 
On  envoya  à  Gars  un  détachement  de  gardes  nationaux 
avec  le  sieur  Sassy ,  membre  du  directoire  de  Grasse,  pour 
informer.  Les  agresseurs  de  la  famille  Salamite,  le  maire  et 
les  officiers  municipaux  eux-mêmes  décampèrent  et  l'on 
nomma  un  nouveau  Conseil  municipal. 

Le  10  avril  enregistre  une  nouvelle  sédition  de  Grasse. 
Les  officiers  municipaux  furent  avertis  par  le  club  patrio- 
tique qu'une  société  dite  des  artistes  s'était  formée  dans  la 
ville,  et  qu'une  collision  venait  d'éclater.  La  garde  natio- 
nale saisit  les  plus  exaltés  et  les  mit  en  état  d'arrestation. 
Le  bruit  se  répandit  en  même  temps  parmi  les  patriotes 
que  certains  citoyens  avaient  chez  eux  des  dépôts  d'armes 
et  des  munitions  ;  que  les  Visitandines  cachaient  des  prêtres 
non  assermentés.  Les  chefs  de  la  bande  étaient  quatre 
perruquiers,  Pons  Bertrand,  J.  Benoît,  Argentery  et 
Charier  ;  les  sieurs  Chauve,  Cresp  fils,  Cresp  ecclésiasti- 
que, dit  le  Garry,  Courrin,  Selvi,  Mouton,  Sauvaire, 
l'avocat  Alziary,  l'ex-maire  Jacques  Girard.  11  fallut  toute 
l'énergie  du  2'  bataillon  du  28®,  et  de  la  garde  nationale 
pour  protéger  les  maisons  Théas,  et  des  Visitandines,  les 
plus  soupçonnées.  Les  officiers  municipaux  firent  des  per- 
quisitions et  déclarèrent  n'avoir  rien  trouvé.  Le  perru- 
quier Charier  prit  au  collet  la  sentinelle  de  l'hôpital, 
rinsulta,  et  dégaina  le  sabre.  M.  Ricord  occupait  la  mai- 
rie. Le  ministre  Roland  lui  écrivit  de  Paris,  le  19  avril  : 
€  J'apprends  par  votre  lettre  du  10,  qu'un  mouvement 
qui  pouvait  troubler  la  tranquillité  de  votre  ville  y  a  été 
presque  aussitôt  calmé  qu'excité.  On  le  doit  au  zèle  et  à 


98  CHAPITRE  n 

l'active  surveillance  que  la  municipalité  a  su  apporter 
dans  l'exercice  de  ses  fonctions.  Le  roi  partage  vos  sen- 
timents de  satisfaction.  C'est  vous  dire  que  Sa  Majesté 
approuve  ce  que  vous  avez  fait,  et  qu'elle  compte  tou- 
jours sur  votre  exactitude  à  m'informer  de  ce  qui  pourra 
survenir  de  nouveau,  tant  à  Grasse  que  dans  les  autres 
lieux  de  votre  district.  > 

Les  prêtres,  dits  réfractaires,  étaient  de  plus  en  plus 
surveillés  ;  on  avait  l'œil  sur  ce  que  l'on  appelait  les 
menées  du  Vatican.  Par  exemple,  au  mois  d'avril,  le  pro- 
cureur de  la  commune  de  Vence  dénonçait  au  directoire 
de  Grasse,  un  nouveau  mandement  de  l'évêque  de  Vence, 
pour  la  publication  des  lettres  commonitoires  du  Pape,  du 
13  avril  1791  et  du  19  mars  1792,  et  les  deux  autres  lettres 
du  10  juin  et  du  25  août  1791,  par  lesquelles  il  déclarait 
excommuniés  les  prêtres  assermentés,  Bellissime,  de 
Gagnes,  Chabert,  de  Gattières,  Audibert,  de  Gréolières, 
Baussy,  Trastour,de  Saint-Paul,  Girard,  de  la  Colle,  Abou 
et  Augier,  de  Vence,  Florès,  de  Saint-Paul,  Lautier,  de 
Gourmes,  Ollivier  et  Roustan,  de  Saint-Jeannet.  Il  y  avait 
encore  deux  mandements  de  Monseigneur  Pisani,  en  date 
de  Rome,  15  avril  1792. 

On  comprendra  sans  peine  que  le  clergé,  dit  constitu- 
tionnel, n'avait  aucune  influence  sur  les  populations,  car 
les  plus  patriotes  n'ignoraient  pas  qu'il  avait  manqué 
à  ses  devoirs  les  plus  sacrés.  L'évêque  Jean -Joseph 
Rigouard  avait  beau  jouer  le  rôle  d'un  apôtre  et  d'un 
ministre  dévoué  à  l'Église.  Pour  se  rendre  populaire,  U 
défendait  le  26  janvier,  d'exiger  le  casuel  ;  chacun  offrait 
librement  ce  qu'il  voulait. 

Le  11  février,  il  ordonnait  des  prières  par  la  santé 
de  N.  S.  Père  le  Pape.  U  nommait  à  Vence  l'abbé  Pons  pour 
son  grand  vicaire,  et  il  voulait  lui-même,  à  la  demande 
des  Vençois,  hénïv  le  drapeau  du  2«  bataillon  du  Var.  La 
municipalité  de  Vence  se  fait  autoriser  par  le  directoire 


ASSEMBLÉE  LÉGISLATIVE  (1792)  99 

du  district  à  donner  un  repas  à  cet  évêque  vertueux  et 
patriote.  Elle  le  reçoit,  le  13  mars,  en  grande  solennité  ; 
et  le  14  avril,  on  procède  à  la  bénédiction  du  drapeau. 
€  Braves  camarades,  officiers,  sous-officiers  et  volontai- 
res, dit  le  commandant  Sanglier,  voici  votre  drapeau 
conforme  à  la  loi,  le  présent  de  l'Autorité  exécutoire 
suprême  ;  il  vous  assimile  aux  vieilles  bandes  qui  sous  des 
chefs  intrépides  agrandissaient  jadis  la  monarchie.  Les 
temps  sont  bien  changés.  Ce  n'est  plus  un  empire  qu'il 
s'agit  d'étendre,  c'est  la  France,  c'est  votre  pays  qu'il  faut 
préserver  d'une  seconde  oppression  des  tyrans.  A  peine 
était-elle  menacée,  que  chacun  de  vous  sentit  ranimer 
son  courage,  tous  vous  jurâtes  d'être  libres,  et  ce  noble 
enthousiasme  a  produit  le  corps  que  vous  formez.  Cœurs 
généreux,  combien  j'aime  à  présager  vos  gloires!  (Mas- 
séna  était  là  !  !  !)  Il  vous  manquait  le  signal  auquel  se 
rallient  les  guerriers,  vous  l'obtenez  intact,  pur,  comm^ 
le  Pontife  sacré  qui  vient  d'en  faire  la  bénédiction 
orthodoxe.  Sous  cette  enseigne  agréable  à  l'Éternel,  vous 
serez  toujours  invincibles.  Nul  ennemi  ne  pourra  vous  la 
ravir.  0  le  beau  jour  que  celui-ci,  qui  voit  la  piété  faire 
cause  commune  avec  les  armes  pour  le  soutien  du  plus  bel 
édifice  du  monde.  L'époque  en  sera  marquée  dans  les 
fastes  municipaux  de  cette  cité.  »  Il  fait  encore  des  vœux 
pour  que  cet  étendard  flotte  au  rang  qui  l'attend  dans 
les  phalanges.  <  Mon  désir  est  de  l'arborer  à  votre  tête  sur 
lerempart  delà  Constitution,  quand  les  perfides  qui  la 
minent,  abattus  et  découragés ,  auront  confessé  leur 
néant.  »  La  fête  se  termine  par  un  banquet  auquel  assiste 
Rigouard.  L'évêque  baptisa  lui-même  les  enfants  nou- 
veaux-nés, et  il  alla,  le  16,  recevoir  une  ovation  à  Saint- 
Paul. 

Le  12  mars  on  dénonçait  au  district  de  Grasse  le  régi- 
ment d'Ernest,  en  garnison  à  Lorgnes,  d'être  en  corres^ 
pondance  avec  les  émigrés  de  Nice. 


100  CHAPITRE   II 

Le  20  avril,  quelques  troubles  éclatent  à  Antibes.  On 
met  en  ordre  de  bataille  le  72®  régiment. 

A  Vence,  on  se  plaignait  beaucoup  de  Tinsubordina- 
tion  des  volontaires  du  Var,  et  Ton  demandait  à  M.  Théo- 
dore Guérin,  du  directoire  de  Toulon,  de  vouloir  bien  en 
débarrasser  la  ville.  On  dénonça  aussi  le  commissaire  des 
vivres,  Eyssautier,  comme  concussionnaire.  Les  faran- 
doles du  carnaval  avaient  amené  quelques  troubles.Main- 
tenant  la  guerre  extérieure  fera  diversion  aux  discordes 
civiles. 

V.   —   PRÉPARATIFS  DE  LA  GUERRE   SUR  LA  RIVE   DROFTH 

DU  VAR. 

Le  27  avril,  le  consul  Leseurre  écrivit  au  directoire  de 
Grasse  :  «  Vous  avez  probablement  appris  Tétrange  ac- 
cueil fait  le  18  avril  par  le  gouverneur  d'Alexandrie  à 
M.  de  Senon ville,  nommé  par  le  roi  aux  légations  réunies 
de  Turin,  Gênes et  qui  se  rendait  à  Turin  pour  y  pré- 
senter ses  lettres  de  créance.  Sous  prétexte  qu'il  était  sans 
passe-port,  il  reçut  l'ordre  de  rebrousser  chemin.  Je  n'ai 
pas  besoin  de  m'étendre  sur  la  gravité  de  cette  circon- 
stance. Tout  prend  ici,  depuis,  une  apparence  vraiment 
guerrière.  Les  rassemblements  de  troupes  sont  portés  à 
quinze  mille  hommes.  On  nous  annonce  déjà  les  corps 
supplémentaires,  régiment  des  gardes,  deux  bataillons  du 
régiment  provincial  de  Mondovi.  11  est  question  de  l'arri- 
vée prochaine  de  trois  à  quatre  cents  hommes  de  cavale- 
rie. On  parle  pour  général  en  chef  de  M.  le  comte  Saint- 
André,  ci-devant  commandant  de  Nice,  et  vice-roi  de 
Sardaigne,  et  du  marquis  de  Condon,  l'ex-ambassadeur  de 
Paris.  On  va  envoyer  de  Turin  à  Nice  des  pièces  de  cam- 
pagne et  renforcer  l'artillerie  de  Coni.  On  travaille  avec 
î^aucoup  d'ardeur  dans  la  capitale.  » 

11  n'y  avait  rien  d'étonnant  que  le  roi  de  Sardaigne 


ASSEMBLÉE  LÉGISLATIVE  (1792)  101 

se  mît  sur  la  défensive.  Est-ce  que  la  guerre  ne  venait  pas 
d'être  déclarée  le  20  avril  par  la  France  à  l'empereur 
d'Autriche  ?  N'avions-nous  pas  déjà  des  troupes  sur  la 
rive  du  Var  ;  le  5  avril,  le  72®  régiment  faisait  étape  à 
Séranon,  et  arrivait  à  Antibes  renfoncer  la  garnison. 
Nous  nous  gardions  depuis  longtemps  contre  l'armée 
des  vingt  mille  émigrés  qui  depuis  le  mois  de  février  était 
toute  prête  à  nous  envahir  du  côté  de  Nice.  Le  jour  même 
où  le  consul  Leseurre  écrivait  cette  lettre,  nos  troupes 
entraient  en  campagne. 

Le  27  avril,  trois  corps  d'armée  étendaient  leurs  lignes 
de  Dunkerque  à  Bâle  sous  les  ordres  des  généraux 
Rochambeau  et  Lafajette.  Un  4®  corps,  dit  armée  des 
Alpes  et  du  Midi,  était  commandé  par  le  général  Montes- 
quieu; le  général  de  brigade  Charton  fut  chargé,  sous 
ses  ordres,  du  département  du  Var,  et  des  premières  opé- 
rations militaires  sur  la  frontière  du  Var.  <  Des  armes, 
des  armes,  écrit  la  municipalitéde  Vence,  le29avril.  Si 
l'ennemi  s'avise  de  mettre  le  pied  sur  la  terre  sacrée  de  la 
liberté,  nous  lui  apprendrons  ce  que  peut  le  patriotisme 
armé  des  huit  cents  gardes  nationaux  de  Vence.  » 

Masséna  était  capitaine  instructeur  dans  le  2*  bataillon 
du  Var,  cantonné  à  Vence.  Depuis  son  mariage  à  Antibes, 
il  vivait  chez  son  beau-père,  sans  occupation.  Il  avait  ac- 
cepté dans  la  garde  nationale  d' Antibes  l'emploi  de  capitaine 
instructeur,  et  lorsque  fut  organisé  le  2*  bataillon  du 
Var  à  Vence,  comme  les  charges  étaient  à  l'élection,  on 
jeta  les  yeux  sur  lui  et  on  envoya  lui  demander  s'il  vou- 
drait bien  faire  l'honneur  aux  volontaires  du  Var  d'être 
leur  capitaine  instructeur. 

On  le  trouva  revenant  de  cultiver  son  jardin .  Il  consentit, 
et  monta  à  Vence.  Les  anciens  nous  disent  l'avoir  vu 
sur  la  place  Saint-Michel  exercer  ses  hommes  avec  le 
talent  qu'on  lui  connaissait.  Il  était  chéri  et  craint  du 
soldat.  Aussi  lorsque  le  lieutenant-colonel  Gazan  quitta 


102  CHAPITRE   II 

le  bataillon  (1®'  février)  pour  le  27®  régiment  d'infan- 
terie ,  Masséna  fut  promu  à  sa  place  ;  quelques  mois 
après  ,  il  succédera  au  commandant  Sanglier ,  démis- 
sionnaire. 

Le  général  Charton ,  maréchal  de  camp ,  tient  son 
quartier  général  tantôt  à  Antibes,  tantôt  à  Grasse.  Mal- 
heureusement il  n'a  ni  approvisionnements,  ni  vivres,  ni 
argent,  ni  artillerie  de  campagne,  et  il  dispose  de  bien 
peu  d'hommes.  Il  attend  des  ordres  du  ministre  de  la 
guerre,  du  général  Montesquieu.  A  Nice,  l'agitation  est 
au  comble.  La  ville  regorge  d'émigrés.  Celui  que  la  cour 
de  Turin  eut  dû  envoyer  était  désigné  par  l'opinion  gé- 
nérale, le  comte  de  Saint-André.  Malheureusement  on 
choisit  le  vieux  comte  de  Pinto,  homme  peureux  et  peu 
entreprenant.  Le  crédit  dont  il  jouissait  à  la  cour  le  faisait 
regarder  comme  le  palladium  du  pays.  M.  de  Courten, 
major-général,  remplaçait  le  marquis  de  la  Planargia, 
mais  plus  jeune  que  Pinto,  il  lui  devait  le  respect  et 
l'obéissance  comme  chef  d'état-major.  Le  comte  Ober- 
nann  était  commandant  de  place  et  le  comte  Trinquieri  de 
Venanson,  intendant.  De  Pinto  poussa  avec  ardeur  lés 
travaux  de  Montalban,  de  Villefranche  et  de  Saint-Hos- 
pice ;  il  garnit  de  redoutes  la  rive  gauche  du  Var  sur  une 
longueur  de  trois  lieues.  Les  milices  du  comté  s'organi- 
sèrent partout.  Celles  de  Nice  furent  commandées  par 
Grimaldi,  de  Orestis,  Spinelli  et  Girard.  Peu  à  peu  l'eflFectif 
des  troupes  réglées  fut  porté  à  dix  mille  hommes,  mais  il 
n'y  avait  ni  agression,  ni  déclaration  de  guerre  de  la  part 
du  Piémont.  C'est  nous  qui  avions  à  reprocher  à  la  cour 
de  Turin  de  donner  asile  aux  réfugiés  français  et  qui 
voyions  dans  Turin,  dans  Chambéry  et  dans  Nice  des 
foyers  d'antipatriotes  et  de  conspirateurs  contre  la  Révo- 
lution française.  On  signalait  en  France  le  mandement  de 
M*'  Valperga  à  ses  fidèles  de  Nice,  dans  lequel  il  déplorait 
le  schisme  et  la  Révolution  en  France  et  ordonnait  des 


ASSEMBLÉE  LÉGISLATIVE  (1792)  103 

prières  pour  écarter  les  maux  dont  le  pays  était  me- 
nacé. D'ailleurs,  le  roi  de  Piémont  n'était-il  pas  le  beau- 
frère  de  Louis  XVI  ? 

VI.  —  LE  GÉNÉRAL  D* ANSELME. 

Le  26  mai,  d'Anselme  était  nommé  pour  commander 
l'armée  du  Var.  Noble  Jacques-Melchior  d'Anselme  avait 
reçu  le  jour  à  Apt  le  22  juillet.  Après  de  bonnes  études 
littéraires,  il  embrassa  la  carrière  militaire  et  devint  lieu- 
tenant en  1761,  major  dans  le  régiment  de  Périgord  en 
1774,  lieutenant-colonel  en  second  dans  le  régiment  de  Sois- 
sons  en  1777,  maréchal  de  camp  en  1791 .  Sa  belle  conduite 
à  Périgueux  venait  de  fixer  sur  lui  les  yeux  du  ministre 
de  la  guerre.  Cinq  compagnies  du  régiment  de  Vermandois 
avaient  fêté  trop  copieusement  la  fête  de  Pâques,  et  avinés 
ils  avaient  parcouru  les  rues  en  chantant  et  en  criant  : 
Vive  la  liberté  !  Mort  aux  prêtres  !  Mort  aux  aristocrates  ! 
Plus  que  jamais,  avec  la  guerre  déclarée ,  on  ne  voyait 
plus  dans  les  prêtres  et  dans  les  nobles,  surtout  émigrés, 
que  des  ennemis  de  la  Patrie.  Les  discours  d'Isnard  et 
autres  portaient  leurs  fruits.  Pendant  la  nuit,  ces  soldats 
se  mirent  à  briser  les  images  saintes  et  les  croix.  Un  groupe 
pénétra  dans  le  couvent  des  religieuses  enseignantes, 
lorsque  d'Anselme  courant  au  casernement  :  <  Cet  acte, 
dit-il,  déshonore  notre  armée  et  la  sainte  cause  de  la 
liberté.  Que  ceux  qui  ont  de  l'honneur  me  suivent.  Allons 
imposer  à  ces  misérables.  »  11  entraîna  avec  lui  la  troupe 
et  tout  rentra  dans  Tordre.  — 11  n'arriva  à  Grasse  que  le 
27  juin.  C'est  là  qu'il  fera  enregistrer  ses  lettres  minis- 
térielles. 

Le  général  Charton  commençait  à  former  un  camp  entre 
Saint-Laurent  et  Cagnes  ;  il  avait  échelonné  ses  troupes 
sur  la  ligne  du  Var,  et  établi  un  hôpital  militaire  à 
Vence.  Le  26  mai  le  2^^  bataillon  de  Rhône  et  Loire,  aux 


104  CHAPITRE  II 

ordres  du  commandant  Philippe-Christophe  de  Villemont 
était  en  garnison  à  Tourrettes-Vence.  Le  2"**  bataillon 
du  Var  n'avait  pas  quitté  Vence  ;  à  Cannes  c'était  le  3"® 
bataillon.  Antibes  avait  le  régiment  de  la  Vieille-marine. 
Des  détachements  de  troupes  gardaient  La  Gaude  et 
Saint-Laurent-du-Var.  Le  26  mai,  des  soldats  du  Rhin  et 
Loire  ayant  commis  des  désordres  à  Vence  pour  la  fête 
de  saint  Lambert  furent  consignés  dans  leur  cantonne- 
ment. H  en  fut  de  même,  quelques  jours  après,  du  détache- 
ment de  la  Gaude.  Le  3  juin,  trois  cent  sept  volontaires 
d'Entrevaux  avaient  poussé  une  reconnaissance  jusqu'à 
Puget-Théniers  et  pillé  le  territoire.  M.  de  Courten  s'en 
plaignit  au  consul  français  à  Nice,  avec  d'autant  plus 
d'amertume  que  les  troupes  de  Savoie  n'avaient  nulle- 
ment rintention  d'attaquer.  Le  12  juin,  ce  qui  indisposa 
encore  les  troupes  françaises,  ce  fut  la  procession  so- 
lennelle qui  se  fit  à  Nice.  On  y  comptait  sept  évêques 
émigrés  :  Éléonore  de  Castellane,  évêque  de  Toulon  ; 
Louis- André  de  Grimaldi,  évêque  de  Noyon;  Etienne- 
François  de  Bausset,  évêque  de  Fréjus  ;  Laurent-Michel 
deCely,  évêque  d'Apt;  les  évêques  de  Saint-Claude,  de 
Senez  et  de  Nevers.  Ces  sept  évêques  étaient  escortés 
de  plus  de  six  cents  prêtres  émigrés,  d'un  nombre  infini  de 
religieux  et  de  religieuses.  Le  comte  de  Colbert  suivait 
aussi  le  dais  avec  la  foule  des  nobles  émigrés. 

Le  18  juin,  Charton  et  Masséna  partaient  de  Vence  à  la 
tête  de  leur  bataillon  pour  Entrevaux.  Us  furent  remplacés 
par  le  11™*  régiment  aux  ordres  du  lieutenant-colonel 
Péloux.  Le  même  jour,  les  volontaires  de  laDrôme  quit- 
taient aussi  le  Cannet. 

Du  Nord  au  Midi  la  guerre  accroissait  encore  l'exas- 
pération fiévreuse  qui  dévorait  les  patriotes,  t  Mort  aux 
prêtres  !  aux  aristocrates  !  criait-on  partout.  L'Assemblée 
législative  avait  interdit  tout  costume  religieux.  Les  clubs 
populaires  trouvaient  que  Ton  ne  prenait  pas  des  me- 


ASSEMBLÉE  LÉGISLATIVE  (1792)  105 

sures  assez  répressives.  A  Toulon,  on  trouvait  le  direc- 
toire trop  modéré.  Or ,  le  20  juin,  dix  membres  du  conseil 
administratif  étant  sortis  de  leur  salle  des  délibérations 
pour  apaiser  le  peuple  et  fraterniser  avec  lui,  la  populace 
se  saisit  d'eux,  et  après  les  avoir  abreuvés  de  coups  et 
d'insultes,  les  pendit  aux  réverbères.  Parmi  les  victimes 
nous  avions  MM.  Gazan,  Roubaud'et  Debain,  de  Grasse  ; 
Manuel,  de  Gagnes,  et  Guérin,  de  Vence. 

Jugez  de  la  terreur  qui  se  répandit  chez  nous  :  l'en- 
nemi à  la  frontière  et  des  assassins  à  l'intérieur  ;  et  la  re- 
pression était  un  vain  mot.  Que  pouvait  l'autorité  contre 
le  flot  populaire  qui  avait  franchi  ses  digues  ? 

A  Mougins,  le  3  juin  on  avait  voulu  pendre  le  sieur 
Court,  bourgeois. 

L'arrivée  do  d'Anselme,  le  21  juin,  imprima  une  nou- 
velle activité  aux  opérations  militaires.  On  fit  fête  au 
général  à  Antibes  et  à  Grasse.  Nos  troupes  étaient  impa- 
tientes de  se  mesurer  avec  Tennemi.  Le  4  juillet,  les  vo- 
lontaires du  Var  à  Saint-Laurent,  ayant  vu  paraître  sur 
l'autre  rive  des  dragons  piémontais,  leur  crièrent  de  toutes 
leurs  forces  de  grossières  insultes,  appelant  le  roi  du 
Piémont  :  Roi  du  Pouaillon!  Ils  déchargèrent  même 
leurs  fusils  chargés  à  balle.  Lçs  dragons  durent  s'éloigner. 
Le  sieur  Bellon,  maire  de  Saint-Laurent,  dressa  un  rap- 
port au  directoire  de  Saint-Paul  :  <  Ce  n'est  pas  en  ce 
moment,  disait-il,  qu'il  faut  attiser  le  feu.  Il  pourrait  en 
résulter  pour  Saint- Laurent  de  véritables  malheurs.  > 

Les  commissaires  désignés  par  l'Assemblée  législative 
auprès  de  l'armée  du  Var  furent  MM.  Barras  et  Mougins. 
Le  12  juillet,  l'Assemblée  déclarait  la  patrie  en  danger. 
Montesquieu  demande  qu'on  établisse  une  correspondance 
suivie  et  journalière  de  Saint-Laurent  à  Grenoble  par 
Castellane.  Le  14  juillet,  les  régiments  prêtent  le  serment 
fédératif  en  grande  solennité.  Le  maire  d'Antibes  dira: 
€  Messieurs,  lorsque  les  despotes  étrangers  se  coalisent 


106  CHAPITRE  n 

ensemble  pour  nous  asservir,  lorsque  les  divisions  in- 
testines fermentent  dans  le  sein  du  royaume  pour  nous 
entre-détruire,  il  est  nécessaire  de  resserrer  les  liens  de  la 
fraternité. 

«  Ne  nous  laissons  plus  enchaîner.  Plutôt,  qu'une  mort 
glorieuse  termine  notre  carrière  et  que  nos  tyrans  ne 
régnent  que  sur  des  cadavres  et  des  ruines.»  Le  procureur 
de  la  commune  parle  à  son  tour,  et  frappe  sur  les  ennemis 
de  la  Constitution  qu'il  appelle  traîtres,  parjures,  lâches, 
indignes  de  la  patrie  qui  leur  a  tendu  les  bras.  <  Des  mil- 
lions de  citoyens  demandent  justice  de  ces  misérables  ; 
des  millions  de  piques  et  de  baïonnettes  hérissées  sur  la 
surface  de  l'empire  sont  prêtes  à  les  percer.  La  liberté  ou 
la  mort  yVoWk  notre  cri  de  ralliement.  C'est  en  vain  qu'ils 
nous  menacent  avec  leurs  débris  de  chaînes.  Quand 
autrefois,  les  Français  versaient  généreusement  leur  sang 
pour  satisfaire  l'ambition  d'un  despote,  la  victoire  servait 
leurs  drapeaux,  comment  ne  vainquerions-nous  pas 
aujourd'hui  que  nous  sommes  libres?»  Là  étaient  Charton, 
le  28®  régiment,  le  4®  bataillon  de  la  Drôme,  un  détache- 
ment du  4®  d'artillerie,  la  garde  nationale. 

Le  lieutenant-colonel  d'Argot  lut  une  harangue  dans 
le  même  style,  au  11®  régiment  en  garnison  à  Vence.  Le 
curé  Vial  célébra  la  messe  sur  un  autel  dressé  dans  le 
grand  jardin.  A  Cannes  on  planta  un  arbre  de  la  liberté. 
€  Que  tout  citoyen  se  trouve  prêt  à  voler  au  secours 
de  la  patrie  menacée.  Que  les  hommes  de  bonne  volonté 
se  présentent  pour  porter  à  huit  cents  chaque  bataillon  du 
Var.»  Quatre  compagnies  du  1 1®  marchent  sur  Entrevaux 
et  le  1®'  bataillon  du  91®  est  dirigé  sur  Barcelonnette.  Il 
est  dit,  le  20  juillet,  que  le  cri  de  La  Patrie  est  en  dcmger 
ne  devait  pas  être  pris  pour  un  cri  d'alarme,  mais  comme 
un  stimulant  de  confiance  et  de  courage,  d'abnégation 
absolue  sans  relâche,  de  surveillance  continuelle,  d'éner- 
gie à  toute  épreuve,  d'exécution  de  la  loi,  ou  la  mort. 


ASSEMBLÉE  LÉGISLATIVE  (1792)  107 

Cependant  d'Anselme,  changeant  les  plans  de  Charton, 
établit  son  quartier  général  à  Grasse,  lieu  plus  favorable 
aux  magasins  d'approvisionnements.  Il  dégarnit  les  rives 
du  Var,  ordonna  d'évacuer  les  ambulances  de  Vence  et 
de  Tourrette-Vence,  et  choisit  pour  son  camp  la  plaine  de 
la  Brague,  afin  de  s'appuyer  sur  Antibes.  Les  officiers 
municipaux  de  Vence,  s'alarmant  outre  mesure,  écrivent 
au  général  Charton,  qu'ils  vont  se  plaindre  à  Montes- 
quiou,  et  à  l'Assemblée  législative  contre  le  système  de 
défense  du  général  d'Anselme.  «  On  nous  assure  que  l'in- 
tention du  général  d'Anselme  est  de  laisser  l'ennemi 
s'avancer  dans  la  contrée  pour  lui  couper  ensuite  le  che- 
min lors  de  la  retraite.  Le  bruit  court  même  qu'il  y  a 
trahison^  et  peut-être  ne  serait-il  pas  difficile  d'en  décou- 
vrir le  motif.  > — Et  au  maire  d'Antibes  :  <  Nous  avons  ap- 
pris avec  peine  que  le  général  d'Anselme  n'était  pas  dans 
rintention  de  former  son  camp  à  l'endroit  désigné  parle 
général  Charton.  Son  projet  qu'on  ne  saurait  attribuer 
qu'à  l'ambition  démesurée  des  habitants  de  Grasse  est  mis 
à  exécution.  La  commune  de  Vence  va  se  trouver  sans 
défense.  Le  général  d'Anselme  prétend  qu'il  faut  protéger 
Grasse,  parce  que  son  territoire  est  plus  précieux.  Nous 
pensons  que  Vence  et  les  pays  voisins  doivent  être  tout 
aussi  bien  à  l'abri  des  ravages  ennemis  ;  et  la  loi  doit  assu- 
rer les  propriétés  et  tous  ceux  qui  l'ont  œnsentie.  Le 
système  de  défense  du  général  Charton  nous  paraît  mieux 
combiné  pour  la  patrie.  On  nous  assure  que  vous  pensez 
comme  nous  et  que  vous  allez  vous  plaindre.  Si  vous  le 
faites,  nous  couvrirons  vos  représentations  de  toutes  nos 
signatures.  >  Le  directoire  du  Var  tança  Vence  d'impor- 
tance, lui  ordonnant  de  s'occuper  de  ses  afiaires  et  de 
ne  pas  divulguer  les  secrets  de  l'armée.  Cette  ville  envoya, 
pour  amortir  l'efiet  de  cette  démarche  inconsidérée,  sa  plus 
grosse  cloche  en  présent  à  la  Nation.  La  nouvelle  de  la  dé- 
cbéancedu  roi  arrivait  en  même  temps  dans  nos  pays.  Le  18 


108  CHAPITRE  II 

août,  le  corps  municipal  d'Antibes  le  publie  dans  les  rues 
et  carrefours.  Le  maire  invite  le  peuple  au  respect  des 
droits  sacrés  de  l'homme  et  de  la  propriété.  Et  le  25  :  <  La 
patrie  est  en  danger.  Tout  bon  citoyen  doit  se  tenir  prêt  à 
voler  à  son  secours.  En  cas  d'alarme,  soit  de  nuit,  soit  de 
jour,  tous  les  habitants  seront  tenus  d'accourir  en  armes 
sur  la  place  Sainte-Claire.  Tout  habitant  sera  tenu,  la 
nuit,  de  mettre  une  lumière  sur  une  fenêtre  de  sa  maison  ; 
tout  cabaretier  sera  tenu,  soit  de  jour,  soit  de  nuit,  au 
premier  cri  d'alarme  de  faire  sortir  le  monde  de  chez  lui, 
et  de  fermer  sa  porte.  »  Le  27  août,  l'ordre  était  venu 
de  Montesquieu  d'aller  en  avant.  Les  compagnies  de 
la  garde  nationale  d'Antibes  convoquées,  à  8  heures  du 
soir,  demandaient  à  marcher  sur  la  frontière. 

D'Anselme  pressait  les  districts  de  l'aider  dans  les  tra- 
vaux des  chemins.  <  L'ennemi,  disait-il,  est  à  nos  portes, 
et  nous  n'avons  pas  de  routes  viables  sur  les  hauteurs  pour 
déboucher  nos  forces  sur  le  Var.  >  On  appelle  des  hommes 
pour  réparer  les  chemins  de  Grasse  à  Vence  par  le  Bar,  et 
de  Grasse  à  Nice  par  Villeneuve-Loubet. 

Le  général  en  chef  désire  que  les  forces  locales  secon- 
dent la  troupe  de  ligne  :  Il  importe  que  les  citoyens  qui 
connaissent  les  embuscades,  et  les  défilés  soient  utilement 
employés.  Le  chiffre  des  gardes  nationaux  du  district  de 
Grasse,  est  de  6,494  hommes.  Ceux  qui  ne  peuvent  com- 
battre aideront  l'armée  de  leurs  biens  et  de  leurs  bras. 
Les  communes  forment  des  atehers  patriotiques,où  enfants, 
femmes,  vieillards,  font  de  la  charpie. <  Trente  personnes, 
à  Grasse,  de  16  ans  â  60,  doivent  y  aller  travailler,  à  25 
sous  la  journée.  »  Grasse,  avec  le  quartier  général,  avait 
peut-être  plus  d'animation  qu'Antibes.  D'ailleurs,  c'était 
un  centre  plus  considérable.  Le  directoire  du  district, 
poussé  par  le  club  patrioticiuo,  ])renait  des  mesures  contre 
les  prêtres  perturbateurs,  et  ordonnait  à  tout  citoyen  de 
les  découvrir,  de  les  dénoncer,  et  de  les  arrêter  (!•'  août.) 


ASSEMBLÉE  LEGISLATIVE  (1792)  109 

Quiconque  ne  portera  pas  la  cocarde  sera  déclaré  suspect. 
Le  2  août,  on  faisait  le  dénombrement  des  armes  et  des 
munitions. 

Le  10,  les  sieurs  Férus  de  Toulon  et  Chabert,  nommés 
administrateurs  des  guerres  de  l'armée  d'Italie,  font  en- 
registrer leurs  pouvoirs  à  Grasse.  Le  12  août,  la  popu- 
lation est  en  effervescence  en  apprenant  les  événements 
du  10  août. 

Une  véritable  insurrection  éclate  à  Grasse. 

Le  17,  on  donne  cinq  jours  aux  Visitandines  pour 
qu'elles  aient  à  céder  leur  couvent  à  la  troupe. 

Date  mémorable,  c'est  ce  même  jour  que  les  officiers 
municipaux  proclament  au  son  des  trompettes  et  au  bruit 
des  tambours  de  toutes  les  troupes  de  la  ligne  et  de  la 
garde  nationale  le  décret  de  suspension  du  roi.  On  y  voit 
réunis  à  toutes  les  administrations  du  district,  l'état- 
major  :  général  d'Anselme,  Dubois-Cransé,  Brunet. .... 
Le  décret  est  lu  au  centre  des  troupes  et  aux  deux  extré- 
mités. Puis  la  musique  fait  entendre  ses  accords.  Le  24 
août,  on  célébrera  une  cérémonie  funèbre  pour  tous  les 
patriotes  morts  à  Paris  dans  la  journée  du  17  août.  L'état- 
major  assistera  encore  le  2  septembre  au  convoi  du  sieur 
François  Reibaud,  membre  du  directoire  de  Grasse. 

Grasse  formait  deux  sections,  ayant  chacune  son  juge 
de  paix  :  section  de  l'Oratoire,  rue  des  Fédérés  dans 
l'église  des  ci-devant  Cordeliers,  et  section  des  Jacobins 
dans  l'église  des  Dominicains.  Le  26  août,  les  sections 
étaient  réunies  dans  toutes  les  communes  pour  l'élection 
des  députés  de  la  Convention  nationale,  M.  Mougins  de 
Rociuefort  (Jean-Joseph),  ancien  représentant  de  la  pre- 
mière Assemblée  nationale,  président  du  tribunal  du  dis- 
trict de  Grasse,  prononça  dans  cette  réunion  un  dis- 
cours analogue  à  la  circonstance.  11  dit  que  les  ennemis 
de  la  chose  publique  tentaient  d'étouffer  la  liberté  dans  sa 
naissance  ;  mais  qu'elle  triompherait  de  leurs  criminels 


110  CHAPITRE  n 

efforts,  qu'avec  le  zèle  des  bons  citoyens  le  despotisme 
serait  abattu  et  la  patrie  sauvée.  A  la  section  des  Domini- 
cains, Dominique  Luce  félicita  TAssemblée  législative 
d'avoir  suspendu  le  pouvoir  exécutif  et  réprimé  les  pari;i- 
sans  du  despotisme. 

\n.   —  LES  MARSEILLAIS  A  ANTffiES. 

Paris  n'eut  pas  seulement  à  souffrir  de  ces  terribles 
Marseillais  que  Barbarous  leur  amena  le  10  août,  Antibes 
et  Nice  recevront  aussi  la  visite  de  ces  hommes  de  sang. 
Les  décrets  de  l'Assemblée  législative  avaient  ordonné 
d'exiler  les  prêtres  réfractaires  ;  les  phalanges  marseillai- 
ses tueront  ceux  qui  leur  tomberont  sous  la  main.  Les 
massacres  du  2  septembre  sont  leur  ouvrage  en  grande 
partie. 

Le  5  septembre  quatre  prêtres,  partis  d'Hyères,  sont 
poussés  par  le  mauvais  temps  sur  la  plage  de  Cannes.  Les 
soldats  cantonnés  dans  cette  ville  profèrent  contre  eux  des 
cris  de  mort  ;  mais  la  population  et  l'administration  mu- 
nicipale les  protègent.  M.  Hibert,  officier  municipal^  les 
fait  entrer  dans  l'Hôtel-de-Ville,  range  les  habitants  de- 
vant la  porte  et  crie  de  là  aux  soldats  :  <  Voyez  tous  ceux 
qu'il  faudra  tuer  pour  arriver  jusqu'aux  prêtres.  Tous 
nous  mourrons  pour  les  défendre.  »  Les  prêtres  furent 
sauvés.  On  les  conduisit  de  nuit,  sous  bonne  escorte, 
jusqu'à  Saint-Laurent-du-Var.  C'était  Joseph  Bonnefoy, 
F.  Gastaud,  H.  Donat,  F.  Ficher. 

Il  n'en  fut  pas  de  même  à  Antibes. 

Le  26  août.  Lombard,  de  Marseille,  capitaine  de  la  tar- 
tane Saint-Jean-Baptiste  faisait  voile  vers  Nice,  ayant 
à  bord  deux  prêtres  émigrants,  Balthazar  Cartier,  d'Aix, 
et  Lazare-François  Imbert,  de  Marseille,  tous  deux  re- 
nommés par  leur  piété  et  par  leur  science  ecclésiastique. 
Le  mauvais  temps  força  de  relâcher  à  Antibes.  Saint- 


ASSEMBLÉE   LÉGISLATIVE  (1792)  111 

Julien,  capitaine  de  la  chaloupe  nationale,  le  Commerce-- 
de-Bordeatix^  fit  main  basse  sur  la  tartane,  et  comme  il 
y  avait  deux  prêtres,  il  en  avisa  les  officiers  municipaux. 
La  populace  accourut,  et  la  force  publique  eut  beaucoup 
de  peine  à  défendre  les  deux  prêtres  et  le  capitaine,  contre 
ces  gens-là.  Au  lieu  d'agir  conformément  à  la  loi,  on  les 
garda  en  prison,  sans  même  donner  avis  au  directoire  de 
Grasse.  Les  Marseillais  arrivaient  le  30  à  Antibes  pour  y 
être  casernes.  Le  brave  Miollis  prit  le  commandement  de 
la  place  d'Antibes. 

Or,  le  6  septembre,  les  Marseillais  apprenant  les  mas- 
sacres de  Paris,  s'assemblèrent  aussi  devant  les  prisons 
de  la  ville,  attirant  avec  eux  la  lie  du  peuple.  Ils  deman- 
daient qu'on  exécutât  les  prêtres  détenus,  ou  qu'on  les 
leur  livrât.  Le  maire  et  Miollis  convoquant  la  troupe  et 
la  garde  nationale,  imposèrent  à  l'émeute,  si  bien  que  les 
Marseillais  déclarèrent  qu'ils  n'avaient  nullement  l'in- 
tention de  causer  du  désordre  ;  et  ils  fraternisèrent  avec 
la  garde  nationale.  Le  lendemain  Miollis  alla  inspecter  les 
travaux  du  Var  ;  les  volontaires  marseillais,  profitant  de 
son  absence,  vinrent  de  nouveau  aux  prisons ,  et  profé- 
rèrent des  cris  de  mort.  Un  détachement  du  poste  voisin 
voulut  défendre  l'entrée  de  la  prison  ;  il  fut  repoussé.  Un 
officier  municipal,  qui  était  à  la  commune  en  surveillance 
permanente,  alla  requérir  des  hommes.  Les  assassins 
avaient  enfoncé  les  portes,  pris  les  clefs  à  la  femme  du 
geôlier  et  saisi  leurs  victimes.  Tous  les  magasins  se  fer- 
mèrent aussitôt.  Cependant  on  battait  la  générale,  la  garde 
nationale  accourait  se  ranger  sur  la  place,  les  officiers 
municipaux  avaient  revêtu  leurs  écharpes.  11  n'était  plus 
temps.  Les  deux  victimes  traînées  dans  la  rue  par  cette 
bande  de  forcenés,  hachées  à  coups  de  sabre  et  tombées 
à  terre,  étaient  menées  à  la  porte  de  France  et  leurs  corps 
pendus  à  un  arbre  du  jardin  de  M.  Guide.  Plusieurs 
personnes  perdirent  connaissance  en  voyant  passer  ces 


112  CHAPITRE   n 

infortunés  tirés  à  terre  et  criant  miséricorde  ;  une  femme 
même  mourut  de  frayeur.  Il  n'était  plus  temps,  quand  les 
neuf  cents  gardes  nationaux  marchèrent  la  baïonnette 
en  avant  sur  ces  forcenés  et  les  dispersèrent.  Toute  la 
la  nuit,  on  monta  la  garde,  on  fit  des  patrouilles.  MioUis, 
qu'on  avait  envoyé  chercher  à  Saint-Laurent,  fut  pro- 
fondément irrité  de  cet  exécrable  forfait .  Le  lendemain, 
8,  croyez -vous  que  les  Marseillais  se  réunirent  encore 
en  tumulte  devant  la  prison,  exigeant  qu'on  leur  livrât  le 
capitaine  et  les  autres  détenus.  Cette  fois  Miollis  braqua 
les  canons  sur  le  Cours,  ordonna  de  mitrailler  les  sédi- 
tieux s'ils  ne  se  retiraient  immédiatement. 

Un  dragon  était  parti  pour  Grasse  le  7  septembre,  por- 
teur d'une  lettre  de  la  municipalité  au  directoire,  par 
laquelle  il  lui  annonçait  que  deux  prêtres  allant  à  Nice 
avaient  été  arrêtés  le  26  août  et  détenus  depuis  à  Antibes, 
qu'ils  avaient  été  arrachés  de  la  prison,  aujourd'hui  7 
septembre,  par  un  attroupement,  frappés  de  plusieurs 
coups  de  sabre  et  pendus.  Le  directoire,  séance  tenante, 
déclara  que  la  municipalité  était  en  faute,  qu'elle  devait 
aviser  le  directoire,  que  son  silence  était  coupable,  et 
qu'elle  eût  pu  agir,  comme  on  l'avait  fait  dernièrement 
à  Cannes  ;  que  l'ordre  de  l'Assemblée  nationale  était,  non 
pas  qu'on  emprisonnât  les  prêtres  suspects,  mais  qu'onles 
menât  au-delà  de  la  frontière.  Le  commissaire  Ferrus,  le 
président  Moiigins  et  le  lieutenant-colonel  d'état-major 
Rivas,  descendirent  à  Antibes  et  informèrent.  Ferrus  af- 
ficha la  proclamation  suivante  :  <  Citoyens,  la  patrie  est 
en  danger.  Un  des  décrets  de  l'Assemblée  nationale  vous 
Ta  déjà  annoncé.  La  suspension  du  roi  et  les  événements 
du  10  août  vous  prouvent  assez  que  les  ennemis  de  la 
chose  publique  cherchent  à  tromper  le  peuple.  Enfants  de 
la  patrie,  citoyens-soldats,  soldats-citoyens,  obéissez  à 
vos  chefs,  déposez  vos  haines,  et  que  notre  arrivée  soit 
un  jour  de  triomphe  pour  la  ville  et  pour  les  citoyens 


ASSEMBLÉE  LÉGISLATIVE  (1792)  113 

d*Antibes.  >  C'est  à  la  clarté  des  flambeaux  qu'on  lut  cette 
proclamation,  la  ville  illumina.  -  Après  avoir  pris  con- 
naissance sur  la  pendaison  des  deux  prêtres j  il  fut  dé- 
cidé que  le  citoyen  Sébastien  Lombard  serait  conduit  dans 
les  prisons  de  Grasse  pour  son  procès  lui  être  fait^  et 
qu'en  attendant  il  était  sous  la  sauvegarde  des  lois.  — 
Férus  dit  encore  :  <  Un  citoyen  de  cette  ville  m'a  rapporté 
que,  cette  nuit,  huit  à  dix  individus,  déguisés,  ont  parcouru 
la  ville  en  jouant  du  violon.  Ils  avaient  des  cordes  à  la 
main.  J'invite  le  citoyen  dénonciateur  à  déposer  au  conseil 
ce  qu'il  a  vu.  ■  Un  sieur  Mouriez,  prenant  la  parole,  dit  : 
«  Frères  et  amis,  invitons  messieurs  les  commissaires  à  ne 
pas  persister  davantage.  Le  dénonciateur  se  répent.  »  Et 
tous  d'une  commune  voix  d'intercéder  pour  lui.  Les  com- 
missaires ne  demandaient  pas  mieux  que  d'en  finir  là. 

Le  maire,  après  cette  triste  affaire,  donna  sa  démission  le 
13  septembre,  et  il  n'y  aura  plus  personne  qui  veuille  de 
la  mai  rie  jusqu'au  23  décembre,  qu'on  élèvera  à  ce  poste 
Michel-Joseph-Emond  d'Esclévins. 

Enregistrons  ici  une  des  victimes  de  nos  Alpes-Mari* 
times  en  1792  :  Le  poète  et  littérateur  Bonnefoy,  de 
Bausson ,  précepteur  des  enfants  du  prince  de  Mont- 
morency, fut  exécuté  à  Paris. 


VIII.  —  l'armée  du  var. 


Lorsque  d'Anselme  arriva  à  son  poste,  il  n'avait  ni 
état-major,  ni  officier  supérieur  d'artillerie,  ni  canons  de 
siège.  11  ne  trouva  qu'un  commissaire  des  guerres,  le  sieur 
Eyssautier.  11  suppléa  à  tout  avec  une  activité  incroyable. 
Comprenant  qu'il  n'y  avait  pas  dans  les  circonstances  ac- 
tuelles à  fatiguer  le  ministère  de  ses  plaintes,  mais  à  agir 
promptement,  il  appela  à  lui  tous  les  hommes  de  bonne 
volonté  des  communes  pour  commencer  les  retranche- 
ments du  Var;  il  créa,  avec  les  pièces  de  fer  des  batteries 

8 


114  CHAPITRE  II 

côtières,  une  artillerie  de  siège.  Les  troupes  se  massèrent 
bientôt  dans  le  bassin  du  Var  :  1 1^®  chasseurs,  7"*,  28»*, 
51"% 61™®,  TS""®  et 93"™' régiments;  18°^* d'artillerie  dont 
le  jeune  Bonaparte  faisait  partie  ;  bataillon  des  volontaires 
de  TAude,  de  l'Hérault,  de  la  Haute-Garonne,  de  laDrôme, 
de  Rhône  et  Loire  ;  régiment  suisse  d'Ernest,  compa- 
gnies franches,  18®  régiment  de  dragons. 

Parmi  les  officiers  supérieurs  nous  nommons  Brunet, 
général  de  division,  chargé  de  l'aile  gauche,  et  Dumer- 
bion,  do  l'aile  droite.  Là  étaient  Masséna,  Serrurrier,  chef 
du  G™®  bataillon  des  Bouches-du-Rhône ,  Despinoy  et 
Dallemagne,  capitaines  des  grenadiers,  Jouberl,  encore 
simple  grenadier,  Dagol)ert,  Garnier,  Gardane,  VignoUe, 
Duranteau,  MioUis,  Gautier  de  Kerveguen,  Lombard  de 
Rofjuefort,  général  Barquier. 

Dus  le  27  août,  Brunet  avait  son  quartier-général  à 
Vence,  et  il  le  transportait  au  Broc  le  3  septembre. 
Dumerbion  se  tenait  du  côté  d'Entre  vaux  et  de  Barcelon- 
nette.  Le  contre-amiral  Truguet  appareillait  à  Toulon 
avec  neuf  vaisseaux  de  guerre,  et  montait  le  Tonnant. 

On  n'attend  plus  que  le  mot  d'ordre.  Tout  est  prêt  à 
franchir  le  Var. 

Cependant  le  général  d'Anselme  se  multipliait  et  Grasse 
surtout  le  secondait  de  tout  son  pouvoir.  Elle  lui  avait 
déjà  avancé  pour  l'armée,  le  17  septembre,  plus  de  cent 
cinquante  mille  livres.  Mais  certains  jaloux,  dans  le  genre 
dos  officiers  municipaux  de  Vence,  continuaient  de  calom- 
nier le  général.  Le  consul  du  district  de  Grasse  s'in- 
digna, dans  sa  séance  du  18  septembre,  des  calomnies 
atroces  que  quelques  individus  insinuaient  méchamment 
dans  les  petites  sociétés  populaires  contre  le  général.  Bien 
plus,  on  forma  même  le  complot  de  l'assassiner. 

€  Quand  la  Patrie  est  en  danger,  dit  le  directoire  de 
Grasse,  c'est  bien  mal  d'ébranler  la  confiance  que  Ton 
doit  avoir  pour  son  chef;  nous  protestons  contre  les  son- 


ASSEMBLÉE  LÉGISLATIVE  (1792)  U5 

timents  malveillants  de  ceux  qui  cherchent  à  discréditer 
le  général  d'Anselme.  Sa  conduite  a  toujours  manifesté, 
et  manifeste  le  patriotisme  le  plus  pur,  la  fermeté  la  plus 
décidée.  Tous  les  citoyens  qui  le  jugent  sans  prévention 
ont  pleine  confiance  en  lui .  » 

Le  Conseil  municipal  d'Antibes  délibéra  dans  le  même 
sens  et  envoya  trois  de  ses  membres  pour  lui  exprimer 
leur  condoléance  et  l'horreur  qu'ils  éprouvaient  du  noir 
attentat  essayé  contre  sa  personne.  Ils  étaient  chargés  de 
lui  témoigner,  de  la  part  de  toute  la  ville  d'Antibes,  l'ex- 
pression de  leur  confiance  et  de  leur  inaltérable  dévoue- 
ment. >  Des  monstres  indignes  de  la  Patrie  qui  leur  a  donné 
le  jour,  et  sous  un  habit  déguisé,  ont  attenté  à  la  vie  du 
général  d'Anselme,  général  si  digne  de  l'estime  et  de  l'a- 
mitié de  tous,  ami  de  l'égalité  et  de  la  liberté.  » 

Le  21  septembre,  Anselme  tenait  son  quartier-général 
à  Antibes. 


CHAPITRE  m. 


OOXVEXnON  XATIOXALE  (1792  —  17^.) 


Pendant  que  n  3tre  armée  triomphait  à  Valmy  (20  sep- 
tembre) TAssembl:^  législative  expirait  et  remettait  le 
lendemain  ses  pouvoirs  à  la  Convention  nationale,  com- 
posée de  sept  cent  quaranie-neuf  membres,  elle  avait  con- 
servé Isnard  de  Grasse  pour  représenter  notœ  départe- 
ment du  Var.  Elle  commença  par  déclarer  à  l'unanimité 
la  royauté  abolie,  la  république  constituée  et  Tannée 
commençant  désormais  avec  Téquinoxe  d'automne,  pour 
être  la  1"  de  YEre  répffbïicaine. 

Montesquiou  stimulé  par  la  victoire  de  Valmy  et  par  les 
ordres  exprès  de  la  Convention  nationale  occupe  la  Savoie, 
en  même  temps  qu'il  commande  à  d'Anselme  de  marcher 
sur  Nice. 

L   —   OCCUPATION  DC  COMTÉ  Iffi  NICB. 

Un  ardent  dominicain  de  Nice  avait  ouvert,  avec 
Tautorisation  épiscopale,  une  neuvaine  de  prières  dans 


CONVENTION  NATIONALE  (1792-1795)  117 

réglise  Saint-Dominique,  pour  éloigner  Torage  qui  gron- 
dait sur  Nice  et  sur  TEurope,  Il  prêchait  avec  une  violence 
extraordinaire  contre  la  Révolution  française.  Il  com- 
mença le  dimanche,  17  septembre.  Bientôt  la  foule  fut 
telle,  qu'il  dût  parler  sur  la  place  publique.  Le  consul  de 
France,  Leseurre,  s'en  plaignit  au  gouverneur. 

Les  sermons  du  24  et  du  25  septembre  furent  suivis  de 
collision  entre  royalistes  et  libéraux.  Certains  émigrés 
prirent  des  allures  menaçantes  et  provocatrices.  L'admi- 
nistration de  Nice  pria  le  dominicain  de  se  modérer  ou  de 
se  taire.  Le  25  septembre,  mardi,  le  parti  libéral  fait  une 
ovation  à  Obernann,  aux  cris  de  :  A  bas  les  royalistes  !  Les 
royalistes  à  la  lanterne  !  Le  ^^  les  royalistes,  le  drapeau 
à  la  main,  parcourent  la  ville  en  criant:  Vive  le  Roi  !  Vive 
Savoie  !  Une  nouvelle  émeute  se  préparait  pour  le  27, 
quand  tout-à-coup  des  gens  affolés,  accourant  dans  la 
ville,  vociférèrent  :  <  Les  Français  !  les  Français  !  >  L'es- 
cadre de  Truguet  apparaissait  en  vue  de  Nice,  et  l'armée 
de  d'Anselme  passait  le  Var.  La  garde  nationale  de  Nice 
courut  aux  armes,  la  troupe  arriva,  la  foule  borda  le 
rivage,  lorsque  une  forte  brise  força  l'escadre  de  retour- 
ner vers  Antibes. 

Pinto  et  Courten  se  rendirent  au  camp  du  Var.  Trois 
cents  hommes,  gentilshommes  et  bourgeois  de  Nice  mon- 
tèrent à  la  Turbie  pour  empêcher  la  garnison  de  Monaco 
de  venir  sur  Nice.  Chacun  se  tenait  à  son  poste.  Cacciardi 
et  les  Suisses  gardaient  Mont-Alban  et  le  chevalier  de 
Foncenez,  Villefranche  avec  deux  cents  hommes  et  cent 
pièces  d'artillerie.  MM.  Ermengault  Audiberti,  comte  de 
Saint-Etienne,  Honoré  Saissy  et  Jacques  Arsiary  occu- 
paient alors  les  charges  consulaires. 

Le  28,  le  Tonnant  se  montre  de  nouveau  devant  Nice. 
Un  canot  débarque  sur  la  plage  un  officier  français  avec 
son  tambour.  Celui-ci  fit  un  roulement.  Le  poste  niçois  y 
répondit.  Comme  de  Pinto  et  Courten  étaient  absents, 


118  CHAPITRE  m 

Obernann,  chargé  de  la  place,  envoya  deux  officiers  pour 
savoir  de  quoi  il  s'agissait.  On  leur  remit  un  pli  adressé 
à  Courten.  Obernann  ayant  refusé  de  le  décacheter,  Tof- 
flcier  français  demanda  l'extradition  du  consul  Leseurre, 
ce  qui  eut  lieu  sur  le  champ.  Leseurre  fit  voile  vers 
Cannes,  d'où  il  revint  rejoindre  d'Anselme  à  Saint-Lau- 
rent-du-Var, 

Pendant  que  l'armée  du  Var,  à  Vence,  à  Antibes,  à 
Grasse  prêtait  le  serment  de  haine  à  la  royauté  et  de 
fidélité  à  la  République  et  à  la  Convention  (28  septembre 
1793).  (le  Pinto  et  Courten,  revenus  en  toute  hâte  à  Nice, 
avaient  réuni  le  conseil  de  guerre  ;  le  Conseil  municipal 
délibérait  de  son  côté  ;  M.  de  Benevel  courait  de  maison 
en  maison  pour  exciter  les  Niçois  à  se  défendre,  et  il  réu- 
nissait déjà  plus  de  trois  mille  hommes  bien  armés.  De 
Pinto  ne  savait  que  résoudre.  Courten  et  le  chevalier 
Caissotti  de  Roubion  lui  représentaient  que  l'armée  fran- 
çaise n'était  pas  en  nombre,  que  l'on  pouvait  facilement 
la  repousser,  que  la  population  de  Nice  et  les  émigrés 
étaient  déterminés  à  seconder  la  troupe  et  à  ne  pas  se 
laisser  envahir.  <  Que  dites-vous?  s'écria  Pinto,  mais  les 
Français  nous  cachent  leur  nombre.  Us  sont  plus  de  qua- 
rante mille.  »  Il  était  deux  heures  qu'on  n'avait  encore 
rien  décidé.  Mais  bientôt,  sans  qu'on  eût  avisé  la  muni- 
cipalité, ni  donné  aucun  ordre,  la  population  s'aperçut 
que  les  équipages  des  généraux  et  de  l'administration  dé- 
filaient à  petit  bruit  sur  la  route  de  Turin.  Aussitôt  la 
panique  se  répandit  dans  toute  la  ville.  Rien  ne  peut  dé- 
crire l'affreux  tumulte  de  cette  soirée  et  de  cette  nuit. 
Émigrés,  nobles,  royalistes  niçois,  prêtres,  religieux, 
hommes,  femmes  et  enfants,  mêlés  aux  troupes  et  aux 
bagages  encombrèrent  aussitôt  les  routes  de  Gênes  et  de 
Turin.  Il  y  avait  cinq  siècles,  jour  pour  jour,  que  les  Gri- 
maldi  de  Beuil  avaient  cédé  Nice  à  la  maison  de  Savoie. 
Toute  cette  longue  file  s'avançait  morne  et  silencieuse, 


CONVENTION  NATIONALE  (1792-1795  119 

quand  la  queue  ayant  dépassé  le  pont  de  Peille,  entendit 
le  galop  des  chevaux,  La  réverbération  des  casques,  à  la 
clarté  pâle  de  la  lune,  fît  croire  que  c'étaient  les  dragons 
français  qui  avançaient.  L'alarme  gagna  de  proche  en 
proche.  Les  soldats  piémontais  de  l'arrière-garde  se  tour- 
nèrent vers  la  cavalerie  et  tirèrent  presque  à  bout  por- 
tant. On  ne  s'aperçut  de  la  méprise  qu'au  col  de  Braous. 
De  Pinto  avait  oublié,  dans  la  précipitation  de  sa  fuite, 
d'avertir  un  piquet  de  dragons  piémontais  de  Saint-Gilles, 
qui  avait  été  mis  en  observation  sur  le  Var. 

Le  29  septembre,  trois  cents  forçats  du  bagne,  les  ma- 
rins des  divers  pays  qui  stationnaient  au  port,  et  la  lie  du 
peuple  commencèrent  à  se  répandre  dans  la  ville  et  à 
piller,  au  cri  de  :  Vive  la  liberté!  Le  Conseil  municipal 
et  les  principaux  habitants,  l'évêque  lui-même,  se  voyant 
abandonnés  et  sans  défense,  décidèrent  qu'on  se  rendrait 
auprès  du  général  d'Anselme. 

Déjà  une  partie  des  troupes  se  dirigeait  par  les  collines 
de  la  plaine  du  Var  du  côtés  de  Cimiez  sous  les  ordres  de 
MiolHs.  L'avant-garde  de  d'Anselme  marchait  sur  la 
route  du  Var.  Le  sieur  Michaud  osa  encore  une  démon- 
stration. A  la  tête  de  quelque  cent  hommes  déterminés, 
il  essaya  d'imposer  à  l'invasion.  Il  comprit,  en  arrivant  à 
Sainte-Hélène,  qu'il  n'y  avait  qu'à  battre  en  retraite. 

Les  députés  du  Conseil  municipal,  l'évêque  et  Honoré 
Saissy  en  tète,  se  rendirent  à  la  villa  Feraudi,  quartier 
de  Sainte-Hélène,  où  était  le  général  d'Anselme,  et  lui 
offrirent  les  clefs  de  la  ville.  Le  général  d'un  ton  sec  à 
l'évêque  :  c  Monsieur  l'abbé,  lui  dit-il,  vous  n'êtes  pas  ici 
à  votre  place.  Je  vous  déclare  qu'il  n'y  fait  pas  bon  pour 
vous.  >  Puis  il  adressa  de  bonnes  paroles  aux  autres  dé- 
putés. L'état-major  français  et  la  troupe  crièrent  :  Vive 
la  cité  de  Nice  ! 

M*"^  Valperga,  rentré  à  Nice,  émigra  le  soir  même. 
Le  général  d'Anselme,  entre  sa  soeur,  dit-on,  déguisée  en 


»ie— àe-Ttiiz:  •?;  >  âsïzr  fHi.Tnc#5«dne^€t  escorté  d'un  ré- 
grâ^îii  f-r  fr-iTic:?^  r^zirzriâse  ^raUtTÎe  qui  fit  trembler 
le  P>n-^">fC3:.  -?:  Se  Tr:«s  izL>  bosaiDes  de  troapes  pé- 
Décra  dîTâ  Is  Tîljr  ^  3>  sfçc^d'rce-  Une  partie  de  rarmée 
l!ii">:iâ~i  sur  Li  iCi-re  Vkwr.  ime  aatre  sur  la  place 
Sainî-E*:  z:izi:;:;e  rî  sur  ie  Okits- 

Le  dîre*n:à?r  i::  fÎ5::r>?;  ôe  SaiuT-Panl  en  donnait  la 
nouTelie  i  Grasse  e;  î  A::iTi'!>2s  à  neaf  heures  du  soir,  le  29 
sejitembre  :  «  Les  hs^^ian^  6e  Nke.  ayant  à  leur  tète  le 
Conseil  inuii>::îrai.  se  sr-nî  r»K:-dus  sor  les  bords  du  Var  pour 
remenre  ks  cieè  -ie  la  vilie  au  geîiêral  d'Anselme  ;  le  gé- 
néral a  passe  le  Var  ax^c  son  armée^  il  s'esî  rendu  maître 
de  la  Tille,  du  fort  M-3ni-AIban«  cocurê  actuellement  par  les 
chaleurs  corses,  et  du  fort  de  ViUefinanche.  >  Le  30,  on 
fit  des  feies  à  Aniibes.  à  Cannes,  à  Grasse*  à  Vence  et 
dans  toutes  les  commun€S«  à  mesure  que  la  nouvelle  y 
parvenait.  On  envoya  ai  même  lemps  complimenter  le 
général  île  cet  heureux  événement, 

Lejoumal  officiel,  le  Moniteur,  en  rendit  compte  en 
ces  termes:  €  Les  Français  ont  fait  à  Nice,  le  29  septembre, 
une  entrée  triomphale.  L'arbre  de  la  liberté  y  a  été  planté 
et  le  curé  constitutionnel  de  Saint-Laurent-du-Var  a  cé- 
leTïré  la  messe  à  laquelle  toute  la  population  a  assisté.  Le 
pavillon  national  a  été  aiboré  au  port  sur  tous  les  l>àti- 
ments.  Tous  les  chapeaux  sont  ornés  de  la  cocarde  na- 
tionale ;  la  joie  est  peinte  sur  tous  les  visages.  L'armée 
est  campée  sous  les  murs  de  Nice  et  sur  la  place  de  la 
Liberté.  Le  général  a  fait  les  proclamations  les  plus  fortes 
pour  mettre  sous  la  sauvegarde  de  la  nation  les  personnes 
et  les  propriétés.  La  Société  patriotique  de  Grasse  a  envoyé 
à  Nice  une  députation  de  vinirt  de  ses  membres  avec  la 
charge  d'y  former  un  club  républicam.  Le  citoyen  Vidal 
de  Grasse  en  est  le  président.  Ou  s'y  presse,  on  s'y  porte 
en  foule.  On  chérit  d'Anselme,  on  admire  sa  sœur  qui, 
non  moins  courageuse  que  la  Pucelle  d'Orléans,  sert  une 


CONVENTION  NATIONALE  (1792-1795  121 

meilleure  cause.  Cette  nouvelle  amazone  marchait,  le  jour 
de  notre  entrée  à  Nice,  à  la  tête  d'une  colonne  de  quinze 
cents  guerriers,  D'Anselme  se  montre  de  plus  en  plus 
digne  des  preuves  d'attachement  qu'on  lui  prodigue. 
Paris  a  fait  une  fête  civique  pour  cette  conquête  :  véritable 
triomphe  ;  et  point  de  sang  répandu.  Voici  la  strophe 
qu'un  Savoisien  a  composée  pour  cette  circonstance, 
ajoutée  à  l'hymne  national  : 

De  Nice  aux  remparts  de  Genève 
Que  Tarbre  de  la  liberté 
Planté  par  vous  croisse  et  s'élève  ; 
Qu'il  soit  a  jamais  respecté  ; 
Que  les  tjrans  courbent  la  tète 
Devant  ce  signe  protecteur. 
Mais  si  leur  aveugle  fureur 
Osait  disputer  sa  conquête, 
Aux  armes,  citoyens  I 

La  Convention  nomma  trois  commissaires  pour  aller 
gouverner  le  Comté  :  Goupillon ,  CoUot  d'Herbois  et 
Lasource. 

Cacciardi  avait  rendu  le  fort  Mont-Alban,  sans  coups 
férir  ;  Foncenez ,  à  Villefranche ,  s'était  constitué  pri- 
sonnier avec  ses  deux  cents  hommes.  On  trouva  cent 
pièces  d'artillerie,  des  approvisionnements  considérables, 
une  frégate  et  une  corvette.  Turguet  captura  le  même 
jour  un  navire  anglais  chargé  de  fusils  pour  les  troupes 
de  Nice. 

Après  la  fête  de  la  place  Victor  et  la  plantation  de 
l'arbre  de  la  Liberté  que  d'Anselme  présida,  le  dimanche 
30  septembre,  il  envoya  à  la  Convention  nationale  son  aide 
de  camp  d'Hautefeuille  porter  les  drapeaux  de  Nice,  de 
Mont-Alban  et  de  Villefranche.  Celui-ci  était  accompagné 
des  députés  de  Nice,  Dominique  Blanqui  et  Veillon.  Antibes 
et  Grasse  fêtèrent  le  sieur  d'Hautefeuille. 

Il  fallut  songer  à  la  nouvelle  organisation  municipale. 
L'ex-consul  Leseurre  fut  élu  maire  et  le  citoyen  Pourcel, 


i22  CHAPITRE  m 

du  directoire  de  Saint-Paul,  procureur  de  la  commune, 
On  voyait  parmi  les  conseillers  municipaux  :  Jacques 
Défly,  A.  Caisson,  H.  Sayssy,  le  Ijaron  Giacobi,  Héraud, 
Veillon ,  Blanqui,  David  Moyse ,  J,-B.  Cotto,  L.  Salvi, 
Chabaud,  Gallo,  D.  Grosso,  Martin,  A.  Spinelli,  Levy, 
Feraudy  secrétaire  et  Girand}^  commissaire  du  Greffe.  La 
société  patriotique  nomma  pour  son  président  D.  Vidal, 
de  Grasse  :  pour  vice-président,  le  sieur  H.  Mougins,  de 
Saint-Paul,  et  pour  procureur,  le  sieur  Barrière,  de  Saint- 
Jeannet. 

Mais  voici  qu'à  partir  du  1®'  octobre  les  pluies  de  saint 
Michel  tombent  par  torrents  pour  ne  plus  discontinuer 
pendant  douze  jours.  On  ne  peut  plus  passer  le  Var,  ce 
qui  intercepte  les  communications  entre  le  camp  de  la 
Brague  et  les  troupes  de  Nice.  Les  approvisionnements  de 
Tarmée  se  font  à  grande  peine  d' Antibes  à  Nice  par  mer.  Les 
troupes  ne  voulant  plus  camper  dehors  sont  logées  chez  les 
particuliers.  L'escadre  de  Toulon  a  gagné  les  îles  d'Hyères. 

D'Anselme  ne  peut  plus  contenir  les  soldats  désœuvrés, 
indisciplinés  et  avides  de  butin.  Ils  vont  et  viennent, 
chantant  le  ça  ira^  criant  mort  aux  aristocrates,  entrant 
dans  les  magasins,  dans  les  églises  ;  ils  envahissent  les  mai- 
sons fermées  des  émigrés,  forcent  l'Hôtel-de-Ville  et  la 
maison  de  l'Intendant,  jettent  les  effets  par  les  fenêtres,  les 
pa[)iers,  incendient  les  uns,foulent  aux  pieds  les  autres  dans 
la  boue  de  la  rue.  Ils  sont  aidés  dans  ce  beau  travail  par 
quelques  gens  de  la  lie  du  peuple.  —  Le  I®""  octobre,  on 
chassait  les  Dominicains  et  le  soir  le  club  patriotique 
s'y  installait,  a  II  est  temps,  disait  un  orateur,  que 
rhomme  ce  bel  ouvrage  du  Créateur  sente  sa  dignité,qu'il 
ne  soit  plus  défiguré  dans  sa  nature  par  les  grossières 
superstitions  ciu'avaient  imaginées  des  prêtres  intéressés.» 
Les  libéraux  de  Nice  se  mettaient  aussitôt  au  diapason  des 
plus  hardis  [)atriotesde  la  rive  droite.  Le  club  patriotique 
de  Grasse  se  chargeait  de  faire  son  éducation. 


CONVENTION  NATIONALE  (1792-1795)  123 

II.  —  ARMÉE   PIÉMONTAISE. 

L'armée  piémontaise  eut  son  quartier  général  à  Fon- 
tan,  et  étendit  ses  lignes  de  Saint-Dalmas-de-Tende  au 
Braous  de  Lucéram,  Au  Braous  furent  postés  les  dragons 
de  Sain t-Giles.  Dans  le  conseil  de  guerre  du  2  octobre, 
Courten  et  les  frères  Sainte-Marguerite  donnèrent  l'avis  à 
Pinto  qu'on  descendît  à  l'improviste  sur  Nice.  Le  cheva- 
lier d'Auvare  dit  dans  ses  mémoires  que  si  Ton  eût  suivi 
ce  conseil,  dans  la  journée  du  2  au  3,  on  eût  repris  la  ville 
et  tout  le  Comté,  Le  vieux  Pinto  s'entêta  ;  bien,  plus  il 
oublia  la  vallée  de  Lantosque.  D'Anselme  et  Truguet 
dans  leurs  rapports  déclarent  qu'ils  n'auraient  pas  abordé 
sans  crainte  Mont-Alban  et  Villefranche.  «  Les  batteries 
que  l'on  voyait,  n'étaient  pas  les  seules  à  redouter,  il  y  en 
avait  de  masquées  dont  plusieurs  à  boulet  rouge.  Le 
fort  Mont-Alban  pouvait  nous  accabler  d'une  grêle  de 
bombes.  Je  n'ai  pu  comprendre  les  raisons  qui  ont  déter- 
miné les  troupes  du  roi  de  Sardaigne  à  abandonner  d'aussi 
grands  moyens  de  défense  et  des  postes  aussi  importants. 
C'est  une  terreur  panique  dont  je  profite.  »  Pinto,  en 
personnifiant  la  peur ,  avait  été  pour  la  France  cette  bonne 
fortune.  Le  10  octobre,  d'Anselme  envoyait  son  rapport 
daté  de  Nice  ville  libre  ;  puis  il  s'occupait  d'organiser 
des  casernes  et  des  ambulances  dans  les  couvents  et  les 
églises  supprimés.  Il  y  eut  jusqu'à  quatorze  casernes  et 
autant  d'hôpitaux  ou  ambulances. 

Les  émigrants  de  Nice  encombraient  encore  Tende, 
le  3  octobre.  Plusieurs  familles  se  trouvaient  dans  la  plus 
profonde  misère.  Madame  la  marquise  de  Villeneuve  fai- 
sait, entre  autres,  compassion  à  voir.  Le  chevalier  d'Au- 
vare  trouva  sa  femme  et  ses  enfants  sans  nourriture,  sans 
aliments  et  dans  la  rue.  Il  pria  son  lieutenant-colonel  de 
lui  donner  quelques  instants  pour  lui  venir  en  aide  :  <  Il 


124  CHAPITRE  IH 

s'agit  bien  de  cela,  répondit-il  ;  on  ne  s'arrête  pas,  on 
marche  en  avant.  >  D'Auvare  obéit.  Un  quart  d'heure 
après,  il  revit  le  lieutenant-colonel  qui  lui  dit  :  Eh  bien  ! 
quel  arrangement  avez-vous  pris?— Aucun, mon  colonel. 
—  Prenez  ce  cheval,  je  le  veux.  —  Permettez-moi,  mon 
colonel  de  ne  pas  vous  obéir.  Ici  je  suis  libre  de  ne  pas 
accepter.  D'Auvare  rencontra  plus  tard  sa  famille,  et 
quel  fut  son  étonnement  de  les  voir  montés  sur  le  cheval 
que  leur  avait  fourni  le  lieutenant-colonel. 

A  la  nouvelle  de  l'abandon  de  Nice,  Victor-Amédée  en 
conçut  un  profond  chagrin .  A  mesure  que  les  émigrants 
arrivaient,  il  reçut  les  uns  dans  son  palais,  donna  des  se- 
cours pécuniaires  aux  autres,  plaça  les  enfants  dans  les 
maisons  de  l'État.  Puis  il  lança  son  manifeste.  Son  exem- 
ple, son  appel,  furent  écoutés.  Les  riches  donnaient  leur 
vaisselle  d'argent  et  les  bijoux,  le  clergé,  ses  vasessacrés  ; 
sous  les  yeux  même  de  l'armée  française,  Saint-Martin- 
du-Var  se  cotisa  et  ne  craignit  pas  d'envoyer  ses  vases 
sacrés.  Tous  les  hommes  valides  de  dix-huit  à  soixante 
ans  furent  appelés  sous  les  drapeaux. 

On  craignait  bien  quelque  tentative  de  l'armée  sarde, 
puisque,  le  9  octobre,  le  bruit  courut  à  Grasse  et  à  Antibes 
que  l'ennemi  marchait  en  force  par  la  vallée  de  Barce- 
lonnette  sur  Castellane  et  sur  Digne.  A  cette  nouvelle 
Grasse  envoya  aussitôt  un  exprès  à  Castellane  pour  l'as- 
surer que  leurs  frères  et  amis  de  Grasse  étaient  prêts  à 
voler  à  leur  secours,  qu'ils  leur  offraient  tout  ce  dont  ils 
pourraient  avoir  besoin.  Le  10,  octobre,  la  crue  du  Var 
empêchant  de  communiquer  avec  Nice,  on  s'adressa  au 
général  de  Barrai  à  Antibes  pour  savoir  ce  qu'il  y  avait  à 
faire.  Le  10,  on  apprit  que  toute  cette  rumeur  venait 
d'un  détachement  de  soixante  soldats  piémontais  qu'on 
avait  vu  du  côté  de  Puget-Théniers. 


CONVENTION  NATIONALE  (1792-1795)  125 

m. — LES  PREMIÈRES  VICTIMES  DE   NICE, 

Il  fallait  que  la  populace  et  la  troupe  fissent  aussi  à 
Nice  des  orgies  de  sang.  Le  6  octobre,  une  bande  de  ces 
scélérats  forcèrent  les  prisons ,  et  en  arrachèrent  quatre 
miliciens;  le  geôlier  avait  résisté.  Pour  ne  pas  avoir  ou  vert 
les  portes,  il  fut,  lui  même,  saisi  et  égorgé,  avec  les  quatre 
miliciens.  D'Anselme,  au  lieu  de  sévir,  fit  le  lendemain 
une  nouvelle  fête  sur  la  place  de  la  République.  On  y 
chanta  un  Te  Deum^  on  y  planta  l'arbre  de  la  liberté.  Le 
8,  on  connaissait  à  Nice  le  manifeste  de  Victor-Amédée. 
Malgré  la  pluie,  d'Anselme  ordonna  la  construction  de  la 
passerelle  du  Var  pour  mettre  promptement  les  deux 
rives  en  communication  ;  il  arma  de  batteries  le  Château 
de  Nice,  et  le  12  octobre,  il  envoya  à  Dumerbion  et  à 
Brunet  le  plan  de  campagne.  Brunet  marchait  sur  Sos- 
pel  ;  le  commandant  d'Antibes,  Paul  de  Barrai,  maréchal 
de  camp,  avec  quatre  bataillons  détachés  delà  division 
Brunet,  faisait  sa  jonction  par  Levons  avec  l'armée  de 
Brunet  pour  occuper  la  vallée  de  la  Vésubie.  Dumerbion 
devait  étendre  ses  lignes  d'Entrevaux  à  la  Vésubie. 

Brunet  à  Sospel,  i3  octobre.  —  Le  12  octobre,  comme 
le  ciel  était  rasséréné,  Brunet,  à  la  tête  de  2,000  hommes, 
se  mit  en  marche,  occupa  l'Escarène,  Sospel  et  Breil. 
Après  avoir  fait  fourrager  ses  troupes,  il  envoya  de  Breil 
une  estafette  à  Saorge  avec  deux  lettres,  une  pour  les 
syndics,  et  une  autre  pour  le  commandant  de  place,  le 
lieutenant-colonel  Saint-Amour.  Il  écrivait  à  Saint- Amour 
qu'il  eût  à  recevoir  le  bienfait  de  la  liberté  que  lui  oflFrait 
la  République  française,  et  à  se  réunir  à  la  grande  fa- 
mille. <  Comme  ainsi  soit  que  messieurs  les  comman- 
dants de  Nice,  Mont-Alban  et  Villefranche  ayant  rendu 
volontairement  les  armes  à  la  République  française,  nous 
les  avons  traités  en  bons  amis  et  patriotes,  je  vous  con- 


126  CHAPITRE   III 

seille,  Monsieur,  d'en  faire  autant.  Sans  quoi  si  Ton 
venait  à  verser  du  sang  français,  je  ne  réponds  ni  de  vous, 
ni  de  vos  soldats.  >  Dans  le  conseil  de  guerre,  tenu  aussi- 
tôt à  Saorge,  Saint-Amour  déclara  que  si  les  français  se 
présentaient,  il  fallait  s'ensevelirsous  les  ruines  de  la  cita- 
delle plutôt  que  de  se  rendre.  Courten  applaudit.  Le  vieux 
Pinto  seul  opina  dans  un  sens  contraire.  C'est  alors  que 
Roccati  s'écria  :  En  Prusse, vous  passeriez  devant  le  conseil 
de  guerre.  »  La  majorité  ayant  conclu  à  la  résistance, 
Saint-Amour,  sans  même  écrire,  dit  à  l'estafette.  <  Que 
Brunet  vienne  lui-même  prendre  la  réponse.  »  Cette  belle 
conduite  valut  à  Saint-Amour  le  brevet  de  colonel.  Brunet 
n'osa  rien  tenter,  pour  le  moment.  Pinto  ayant  été  rap- 
pelé à  Turin,  le  18  octobre,  Courten  eut  l'intérim.  Mais  à 
cause  de  son  âge  et  de  ses  infirmités  il  préféra  accepter  la 
place  de  gouverneur  de  Coni,  où  avait  été  transférée  Tin- 
tendance  du  Comté  de  Nice.  L'Autriche  envoya  à  l'armée 
piémontaise  un  secours  de  6,000  hommes,  sous  les  ordres 
du  feld-maréchal  Castelberg. 

Truguet  appareillait  de  Villefranche  le  18  octobre,  pour 
bombarder  Oneille  (23  octobre.) 

Massèna  da^is  la  vallée  de  Lantosque.  —  Masséna 
avait  remplacé  Sanglier  qui  était  retourné  à  Antibes  pour 
être  d  abord  juge  de  paix,  puis  de  nouveau  commandant 
du  Fort-Carré.  11  forma  d'abord  l'avant-garde  de  la  divi- 
sion chargée  d'occuper  la  vallée  de  Lantosque  ;  et  accom- 
pagné du  commissaire  des  guerres  Férus  et  du  sous -com- 
missaire Baudoin  de  la  Roquette  du  Var,  il  n'épargna 
à  ses  concitoyens  ni  les  réquisitions  de  vivres  ,  ni  les 
sommations  républicaines.  Levens,  le  berceau  de  sa  fa- 
mille, fut  l'un  des  premiers  pays  saccagés  par  les  volon- 
taires. 11  fit  prêter  serment  à  Lantosque,  à  la  Bollène  et 
à  Roquebillère  le  20  octobre,  et  envoya  Tordre  à  Belvédère 
d'apporter  à  Lantosque  la  contribution  de  guerre  sans 
quoi  il  irait  les  visiter.  Comme  on  ne  s'exécuta  pas  assez 


CONVENTION  NATIONALE  (1792-1795)  127 

vite,  il  monta  avec  307  volontaires  le  lundi,  22  octobre, 
emprisonna  le  maire  Laurenti  (Paul)  son  frère  Barthélémy 
et  les  autres  conseillers  qui  tombèrent  sous  sa  main,  et 
pendant  qu'on  les  gardait  à  vue  il  livra  le  village  à  dis- 
crétion. Vous  eussiez  vu  ces  terribles  pillards  jeter  au 
vent  les  archives  de  la  mairie,  entrer  dans  les  maisons 
des  principaux  habitants  et  y  prendre  tout  ce  qu'ils  trou- 
vaient à  leur  convenance.  Le  château  Raînaldi  fut  sur- 
tout saccagé.  Meubles  et  effets  roulèrent  par  les  fenêtres 
sur  la  place.  Une  femme  indigne  pour  se  bien  faire  venir  des 
envahisseurs,  dénonça  une  cachette  où  beaucoup  de  parti- 
culiers avaient  déposé  leur  argenterie  et  leurs  objets  pré- 
cieux. Tout  cela  devint  leur  proie.  Ils  parcourent  ensuite 
la  campagne,  emportant  les  troupeaux,  la  principale 
richesse  du  pays.  Masséna  allait  pousser  jusqu'à  Saint- 
Martin-Lantosque,  quand  il  apprit  que  Castelberg  et  ses 
6,000  Autrichiens  descendaient  le  col  des  Fenêtres.  11 
battit  en  retraite,  laissant  un  nom  à  jamais  exécré  de 
toute  la  vallée  de  Lantosque  et  surtout  de  Belvédère. 

Ces  premiers  excès,  en  inspirant  la  crainte  aux  monta- 
gnards, nous  rendirent  haïssables,  oderunt  quem  metuunt. 
Ils  contribuèrent  à  cette  résistance  opiniâtre  qui  demanda 
plus  de  detix  ans  de  combats  à  outrance  et  qui  ne  fut  pas 
une  des  moindres  causes  des  horreurs  commises  contre 
nous  par  les  Barbets  ou  brigands.  Brunet  continua  de  te- 
nir son  quartier  général  à  Sospel,  avec  des  garnisons  à 
Breil,  Castillon,  Sainte-Agnès,  Menton,  l'Escarène,  Coa- 
raze,  Berre  et  Lucéram.  Dumerbion  resta  à  Saint-Mar- 
tin-du-Var. 

Saint- André  et  le  camp  de  la  Giandola  (27  octobre). 
—  Saint-André,  ayant  reçu  le  commandement  en  chef  de 
l'armée  des  Alpes-Maritimes,  arriva  à  Fontan,  au  milieu 
de  l'enthousiasme  général,  le  27  octobre.  <  Mon  général, 
lui  dit  Vassali  de  Sainte-Marguerite,  tandis  que  tous  vous 
louent,  je  n'ai  qu'un  reproche  à  vous  faire,  c'est  que  vous 


128  CHAPITRE  IH 

ne  soyez  pas  venu  un  mois  plus  tôt.  >  Il  transporta  son 
camp  à  la  Giandola,  hameau  de  Breil,  entre  les  cols  de 
Ventabrun  et  du  Brouîs  et  il  étendit  de  là  ses  lignes  jusque 
vers  les  hauteurs  qui  dominent  Sospel  et  les  vallons  qui 
aboutissent  à  la  vallée  de  Lantosque.  Castelberg  dut  s'é- 
tablir immédiatement  dans  la  vallée  de  Lantosque.  Dès  le 
28  octobre,  il  en  prenait  possession  ;  Belvédère,  son  quar- 
tier général,  devint  une  véritable  place  forte.  La  terrasse 
du  cliàteau  Rainaldi  fut  garnie  de  canons.  On  fit  de  la 
chapelle  Saint-Jean  une  redoute  importante  et  on  se  pré- 
para à  l'attaque.  Rien  de  plus  admirable  que  cette  guerre 
des  Alpes-Maritimes,  autant  d'un  côté  que  de  l'autre.  Les 
Alpins,  comme  les  anciens  Ligures,  habitués  à  une  vie  so- 
bre, aux  courses  des  montagnes,  exercés,  à  la  chasse  des 
chamois,  visant  juste,  vont  exercer  nos  soldats  et  nous 
former  de  ces  généraux  si  célèbres  dans  les  fastes  de  Na- 
poléon. Disons  aussi  que  dans  le  génie  militaire  et  dans 
l'artillerie,  le  Piémont  pouvait  rivaliser  avec  les  premières 
nations  du  monde.  Ajoutons  les  travaux  du  génie  aux  re- 
tranchements naturels  de  cette  région  accidentée,  chaque 
pierre,  chaque  village,  chaque  rocher  avec  ses  précipices, 
ses  ravins,  sera  autant  de  citadelles  contre  lesquelles  il 
faudra  se  reprendre  maintes  et  maintes  fois,  jusqu'à  ce 
que  la  victoire  en  décide. 

D'Anselme,  en  apprenant  que  Castelberg  avait  oblige 
Barrai  de  battre  en  retraite  de  la  vallée  de  Lantosque,  en- 
voya aussitôt  de  Nice  le  bataillon  de  l'Aude,  qui  par  Coa- 
raze  et  Loude  devait  arriver  à  Lantosque.  Les  autrichiens 
de  Castell)erg  débouchant  sur  le  chemin  de  Iioude,  le  for- 
cèrent de  rebrousser  chemin  sur  Berre  en  lui  tuant  quel- 
ques hommes  et  en  faisant  même  des  prisonniers  ;  ce  dont 
le  régiment  de  l'Aude  gardera  rancune  à  d'Anselme. 

Attaque  de  Sospel  par  S amt-A7idré  {19  novembre). 
—  Saint-André,  dit  le  général  d'Auvare,  n'ignorait  pas 
que  Turenne  dans  la  Haute -Alsace,  en  plein  hiver,  avait 


CONVENTION  NATIONALE  (1792-1795)  129 

enlevé  tous  ses  quartiers  au  général  Caprara.  Il  résolut 
d'en  faire  autant  et  organisa  son  plan  de  manière  à  ce  que 
rien  ne  transpirât  au  dehors  de  son  conseil  de  guerre.  Il 
savait  par  ses  émissaires  que  d'Anselme  à  Nice,  tout  à  sa 
nouvelle  organisation  et  à  la  répression  des  bandes  indis- 
ciplinées de  ses  hommes,  luttait  contre  les  dénonciations 
de  ses  envieux  ;  il  savait  qu'à  Sospel,  Brunet,  et  à  Nice, 
toute  l'administration  devaient  fêter  la  déchéance  de  la 
royauté,  le  19  novembre,  et  qu'on  s'occupait  des  prépara- 
tifs. Il  résolut  de  profiter  de  ce  jour  pour  tomber  à  l'im- 
proviste  sur  Sospel  et  la  reprendre  à  Brunet. 

Sospel^  au  confluent  de  la  Bevéraet  du  vallon  de  TAp- 
panan,  confine  au  nord  avec  Moulinet  et  Breil,  à  Test  à  la 
Roya,  au  sud  avec  Castillon,  Peille  et  Cafetellar,  et  à 
l'ouest  encore  avec  Moulinet.  La  ville,  au  fond  d'un  val- 
lon, est  partagée  en  deux  parties  par  la  Bevéra.  Le  Mauri- 
gon,  l'Alparée  la  dominent  à  l'est  et  au  sud  ;  à  l'ouest 
le  Braous  la  sépare  de  la  vallée  •  de  Paillon  ;  au  nord 
après  avoir  traversé  le  pont  de  la  Niéja,  on  double  le 
col  de  l'Agheisen  et  l'on  a  le  Brouïs  avec  ses  cimes  de 
Pérus,  de  Montegrosso,  de  Linières,  du  Mangiabo  et  du 
Béolet. 

Dans  la  nuit  du  18  au  19  novembre  tandis  que  Brunet 
et  ses  troupes  ne  songeaient  qu'à  la  solennité  du  lende- 
main, Saint-André,  comme  il  avait  été  convenu  dans  son 
conseil  de  guerre,  se  mit  en  mouvement.  Le  comte  de  Re- 
vel,  fils  de  Saint-André  et  le  colonel  d'Osasque,  formant 
l'avant-garde,  devait  débusquer  les  français  de  l'Aghei- 
sen ;  le  général  en  chef  suivait  le  grand  chemin.  Le  sieur 
Vital,  colonel  du  régiment  d'Oneille  et  le  major  Brentano 
étaient  chargés  de  couper  la  retraite  du  pont  de  la  Niéja, 
au  [)oste  du  Pérus.  Castelberg  arrivait  de  Belvédère  par 
Pietra-Cava  en  vue  de  Moulinet  pour  barrer  le  chemin  de 
Lucéram.  Un  détachement  de  300  miliciens  sous  les  or- 
dres de  la  Roque,  de  Trabaud  et  de  Domergue,  mar- 


130  CHAPITRE  III 

chaient  sur  Castillon.  La  garnison  française  de  Sospel, 
éveillée  en  sursaut,  fut  frappée  d'une  véritable  panique. 
En  vain  Brunet,  Tépéeà  la  main,  courut  au  cimetière 
Saint-François  par  où  fuyaient  ses  soldats,  il  ne  put  en 
rallier  qu'un  petit  nombre,  avec  lesquels  il  tint  tète  à  Re- 
vel.  Le  poste  de  Pérus,  au  lieu  de  tomber  dans  les  mains 
de  Brentano,  avait  été  réveillé  par  le  canon  piémontais 
qui  avait  tiré  trop  tôt  et  nous  prévîmes  à  temps  l'attaque 
de  l'Agheisen  et  de  Castillon.  Ce  que  voyant,  Saint- André 
plaça  un  obusier  sur  la  hauteur  pour  forcer  Brunet  de  ga- 
gner le  Braous.  Là  était  le  frère  de  Pinto  qui  brûlait  de 
venger  l'honneur  de  son  nom.  Le  courrier  envoyé  à  Cas- 
telberg  arriva  trop  tard.  Sans  cela  Brunet  tombait  entre 
les  mains  des  Autrichiens.  Le  feld-maréchal,  en  descen- 
dant de  Pietra-Cava,  n'en  attaqua  pas  moins  Lucéram,  et 
grâce  à  sa  supériorité  numérique,  il  nous  força  de  battre 
en  retraite,  nous  fit  une  vingtaine  de  prisonniers,  laissa 
une  garnison  dans  ce  village  et  s'en  retourna  en  toute 
hâte  à  Belvédère. 

Saint-André,  maître  de  Sospel ,  y  trouva  quatre  pièces 
de  campagne,  une  batterie  et  des  approvisionnements 
considérables.  Un  Te  Deicm  fut  célébré  dans  l'Église,  et 
delà  répété  d'écho  en  écho  jusqu'à  Turin. 

Brunet  campait  à  l'Escarène. 

Cependant  Saint-André,  comprenant  que  l'on  ne  pou- 
vait garder  une  place  aussi  découverte  que  Sospel,  se 
contenta  de  se  fortifier  au  Brouïs.  Cette  chaîne  de  monta- 
gnes au-dessus  de  Sospel  a  deux  points  principaux  :  le 
MangiabOj  qui  est  comme  la  clef  des  défilés,  conduisant 
au  Béolet,  à  Linières  et  à  Moulinet  ;  et  le  Coticoide^  roc 
inaccessible  qui  aboutissant  à  la  Roya  défend  Breil  natu- 
rellement. En  face  du  Brouïs,  est  la  Baisse  de  la  Levenza 
qui  aboutit  au  Béolet  ;  et  au  centre  du  Brouïs,  s'élance 
TAlparée.  col  inexpugnable,  le  géant  de  ces  cîmes.  Tels 
sont  les  points  avantageux  qu'avaient  rendus  à  Saint- 


CONVENTION  NATIONALE  (1792-1795)  131 

André  l'attaque  du  19  novembre.  Trabaud  resta  au  Pérus 
avec  trois  cents  miliciens. 

IV.   —  FÊTE  DU    19  NOVEMBJIE  A  NICE. 

D'Anselme  avait  fait  dresser  sur  la  place  Saint-Domi- 
nique un  catafalque  recouvert  d'un  crêpe,  surmonté 
d'un  sceptre  et  d'un  diadème  renversés.  Là,  étaient  en 
grand  appareil  toute  la  troupe,  et  son  état-major,  musi- 
que, tambours,  autorités  administratives,  le  nouveau 
maire  de  Nice,  le  baron  Giacobi,  les  membres  de  la  Société 
populaire,  l'amiral  Truguet  et  son  état-major.  On  remar- 
quait, entre  les  plus  exaltés,  la  phalange  marseillaise, 
affublée  du  bonnet  rouge,  tout  récemment  arrivée,  et  les 
marins  de  Truguet,  qui  s'étaient  signalés  par  leurs  hor- 
reurs à  Oneille.  On  prononça  des  discours  patriotiques,  on 
brûla  le  catafalque  aux  cris  du  ça  ira^  à  bas  les  tyrans, 
mort  aux  aristocrates  !  et  sur  les  cendres  on  planta  un 
arbre  de  la  liberté. 

Lorsqu'on  se  jette  en  dehors  de  Dieu  et  de  la  religion, 
on  devient  des  hommes  de  sang,  on  n'exhale  plus  que 
la  haine  et  la  mort.  Et  penser  qu'à  Nice,  à  Grasse  les  hom- 
mes de  la  terreur  trouvèrent  des  séides  !  Les  représen- 
tants de  la  Convention,  envoyés  dans  notre  contrée, 
n'avaient-ils  pas  voté  la  mort  de  Louis  XVI  ?  Qu'avait-on 
à  attendre  d'eux  ? 

Un  banquet  auquel  assistèrent  d'Anselme  et  Truguet, 
suivit  la  cérémonie  de  l'abolition  de  la  royauté.  Cepen- 
dant la  phalange  marseillaise  et  les  marins,  se  répandant 
dans  la  ville  et  dans  la  campagne  de  Nice,  entraient  dans 
les  maisons  et  pillaient  ;  ils  dévastèrent,  ce  jour-là,  la 
maison  de  l'intendant,  ils  pendirent  aux  arbres  du  Cours 
trois  détenus,  paysans  suspects,  qu'ils  avaient  arrachés 
de  la  prison.  Un  habitant  de  Tourrettes,  arrivant  à  Nice  à 
dos  de  mulet  pour  ses  affaires,  fut  rencontré  par  une 


132  CHAPITRE   m 

bande  de  ces  scélérats.  On  lai  ordonna  de  crier  :  \lve  la 
Ilé[iublique.  Comme  il  ne  s'exécutait  pas  assez  vite,  on  le 
renversa  de  son  mulet,  on  le  frapp-i  à  coups  de  sabre,  on 
le  traîna  dans  la  rue,  et  quand  il  eut  rendu  le  der- 
nier soufiir,  on  lui  coupa  la  tète  que  Ton  plaça  au  bout 
d^une  pique,  et  on  l'offrait  à  baiser  aux  passants.  O  hor- 
reur !  Une  dame  de  Nice,  nommée  Cognet,  à  qui  on  la 
préHrmta  s'écria  :  «  Mais  j'aimerais  mieux  vous  embras- 
fUiv  mille  fois  (jue  de  baiser  cette  tète  de  mort.  >  Aussitôt 
ces  misf-rables  de  se  faire  embrasser  par  cette  dame  et  de 
crier  :  «  Vive  la  bonne  citovenne  !  > 

lyAnselmc,  cependant,  festoyait.  Soudain  une  estafette, 
puis  doux,  venant  de  Sospel,  changent  la  fête  en  deuil. 
On  af)[)rond  la  retraite  de  Brunet  sur  l'Escarène.  Le 
f(én(5nil  on  chef  ordonne  de  suite  à  Traguet  de  consi- 
((fier  wîH  marins  à  bord,  d'embarquer  la  phalange  mar- 
i»<îillaiM(5  et  d'appareiller  pour  la  Sardaigne.  La  générale 
battait  dans  la  ville.  Il  appela  aux  armes  les  hommes  de 
bonne  volonti  pour  aller  reprendre  Sospel.  Mille  hommes 
H'(itiVi)UiVin\i  en  moins  d'une  heure.  Il  fit  dire  à  Dumerbion 
dV'nvoynr  dos  troupes  vers  la  vallée  de  Lantosque,  afin 
(Vnm\u\(t\uiv  (Jastelberg  de  joindre  Saint-André,  et  lui- 
rrirtnuî  ru  ixsrsonne,  dans  la  soirée  du  19,  se  rendait  à  l'Es- 
carnn(î,  suivi  do  mille  à  douze  cents  hommes.  Le  22 
novntnbrcî,  il  s'avançait  vers  Sospel,  et  laissait  toutefois 
Hrnnct  prendre  sa  revanche.  Mais  le  comte  Saint-André, 
H'(înilïUS(jUo  (Ml  face  do  la  Baisse  de  la  Levenza,  s'élance 
Hur  Urunet  (ît  lo  force  de  se  replier  sur  le  pont  de  Niéjà. 
I/air;iir(î  fut  chaude.  C'est  dans  cette  occasion  que  le  mili- 
ci<în  Honnecorni  visa  si  bien  la  canne  de  Brunet  que  d'un 
coup  d(3  l'iisil  il  la  lui  fit  sauter  des  mains.  On  lui  donna 
pour  (îott(î  acîlion  lo  surnom  de  romain.  Après  sept 
heures  d'une  lutte  acharnée,  Brunet  poursuivi  par  Saint- 
Andnî  mi  retrancha  dans  Berre,  Masséna  lui  vint  en  aide. 
11  contint,  huit  heures  durant,  Saint-André  à  la  Maggiola, 


CONVENTION  NATIONALE  (1792-1795)  133 

jusqu'à  ce  que  Brunet,  ayant  rallié  ses  hommes,  fût  en 
état  de  tenir  tète  au  général  piémontais.  Trabaud  avait 
dû  abandonner  Sospel,  mais  en  sortant  il  enleva  les  pou- 
tres qui  soutenaient  le  pont,  de  sorte  que  notre  premier 
détachement  roula  avec  le  pont  au  fond  du  ravin.  D'An- 
selme furieux  laissa  massacrer  jusqu'aux  femmes  et  aux 
enfants.  Il  livra  le  pays  à  sa  troupe  qui  y  commit  toutes 
sortes  de  pillage  durant  quatre  jours.  Après  quoi,  il  fit 
prêter  le  serment  de  fidélité  aux  habitants  et,  comme 
cette  ville  ne  pouvait  être  défendue,  il  transporta  son 
camp  à  l'Escarène,  et  en  confia  la  garde  au  vaillant  géné- 
ral Dagobert,  maréchal  de  camp  depuis  le  20  septembre. 
Pas  une  habitation  de  Sospel  ne  resta  intacte  ;  les  bastides 
avaient  été  incendiées,  les  champs  dévastés.  Sur  d'autres 
points  on  se  montra  aussi  violent.  A  Bendéjun,  le  régi- 
ment corse  se  livra  à  des  atrocités  ;  il  y  massacra  entre 
autres  les  trois  frères  Mari,  tout  trois  prêtres.  L'église  de 
Nice  devait  avoir  aussi  ses  martyrs. 

Berre  resta  au  pouvoir  des  Austro-Sardes  jusqu'au  3 
décembre,fut  reprise  par  le  général  Dagobert,  à  la  tète  de 
1,500  hommes  ;  exploit  qui  lui  mérita  les  éloges  du  minis- 
tre de  la  guerre  et  de  la  Convention.  Le  24  novembre, 
le  général  en  chef  avait  envoyé  un  premier  rapport  à 
Paris  et  le  28  il  avait  chargé  son  aide  de  camp  de  porter 
quatre  drapeaux  pris  à  l'ennemi  pour  les  off^rir  à  la 
Convention.  Dans  un  autre  rapport  du  4  décembre,  il 
donne  ses  raisons  de  ce  qu'il  a  choisi  l'Escarène  de  préfé- 
rence à  Sospel  comme  camp  d'avant-garde.  <  Le  service 
journalier  de  Sospel,  couvert  déneige,  le  manque  d'habil- 
lements et  d'équipement  des  troupes,  les  dépenses  de 
ravitaillement  pour  un  corps  de  3,000  hommes  m'ont  fait 
renoncer  à  Sospel.  Après  y  être  resté  huit  jours,  pour 
apprendre  à  l'ennemi  que  nous  tenons  ce  poste  à  volonté, 
je  me  suis  déterminé  à  établir  l'avant-garde  à  l'Esca- 
rène. Sospel  placée  au  fond  d'un  vallon  très- profond 


134  CHAPITRE  III 

appartiendra  toujours  à  celui  qui  voudra  y  marcher  de 
force.  > 

Cependant  il  n'était  bruit  dans  tout  le  comté  de  Nice 
que  des  excès  commis  par  nos  troupes.  On  s'était  plaint 
surtout  de  Masséna  et  de  Férus  dans  la  vallée  de  la  Vé- 
subie.  Or,  les  habitants  de  Levens  et  de  Sâint-Blaise, 
furieux  de  se  voir  enlever  leurs  troupeaux  et  charger  de 
réquisitions,  tandis  que  le  détachement  français  campait 
dans  la  plaine,  se  levèrent  en  masse  pendant  la  nuit,  en 
armes  et  chassèrent  la  troupe.   Plusieurs  périrent  en 
fuyant  du  coté  du  Var.  Masséna  se  chargea  au  nom  de 
Dumerbion  d'aller  pacifier  ses  compatriotes.  Et  il  sut  si 
bien  allier  la   persuasion  à  la  force  qu'il  ramena  les 
esprits  aigris  par  nos  contributions  forcées.  D'Anselme, 
malgré  cette  belle  conduite,  malgré  les  observations  de 
Dumerbion,  crut  devoir  arrêter  Masséna,  le  4  décembre, 
et  le  faire  amener  à  Nice,  où  il  fut  incarcéré.  Le  futur 
maréchal  de  France  écrira  de  sa  prison  à  la  Convention  : 
4c  Le  4  décembre,  j'ai  été  arrêté  par  la  gendarmerie  natio- 
nale, jeté  dans  un  cachot,  gardé  à  vue  par  une  sentinelle 
qui  se  tient  continuellement  à  ma  porte  sans  avoir  pu 
savoir  ni  comment,  ni  pourquoi  j'ai  été  arrêté  et  détenu. 
Je  gémis  dans  ma  prison  depuis  vingt-trois  jours,  et  je  ne 
connais  ni  mon  dénonciateur,  ni  mon  accusateur.  Je  suis 
détenu  par  ordre  du  général  d'Anselme.  Citoyen  législa- 
teur, ma  conscience  ne  me  reproche  rien.  >  Nice,  27 
décembre  1792.  —  Il  écrivait  aussi  à  Dumerbion,  le  18 
décembre  :  «  Si  j'avais  suivi  votre  conseil  je  ne  serais  pas 
ici.  Vous  m'avez  dit  que  d'Anselme  me  perdrait.  Général, 
j'ai  fait  mon  devoir,  je  vous  ai  aimé,  estimé,  voilà  mon 
vrai  crime.  Les  bestiaux  de  Lantosque  sont  mon  seul  crime  : 
hélas  !  Vous  le  savez.  »  Ces  quelques  mots  nous  révèlent 
que  Dumerbion  n'était  pas  en  de  bon  termes  avec  d'An- 
selme, et  que  Masséna  était  poursuivi  par  d'Anselme 
pour  être  dévoué  à  Dumerbion. 


CONVENTION  NATIONALE  (1792-1795)  135 

Masséna  s'évadera  de  prison  le  jour  sinistre  où  la 
tête  de  Louis  XVI  tombera  sur  Tëchafaud. 

V.  — CABALE  CONTRE  LE  GÉNÉRAL  D' ANSELME. 

D'Anselme  depuis  longtemps  avait  contre  lui,  dans  sa 
propre  armée,  ses  ennemis  les  plus  acharnés.  Les  uns  le 
dénonçaient  comme  royaliste  et  aristocrate  ;  d'autres  , 
comme  général  inhabile  et  peut-être  pactisant  avec  les 
Sardes.  On  faisait  flèche  de  tout  pour  le  perdre.  Si  les 
Austro-Sardes  n'étaient  pas  encore  rejetés  au-delà  des 
monts,  il  s'était  endormi  à  Nice;  s'il  avait  reconquis  Sospel, 
et  envoyé  à  Paris  les  drapeaux,  on  disait  que  c'étaient 
les  bannières  des  confréries  et  des  Pénitents  de  Sospel.  On 
le  rendait  responsable  de  tous  les  excès  commis.  Certains 
orateurs  se  déchaînaient  contre  lui  dans  le  club  de  Saint- 
Dominique,  et  entre  tous  le  sergent  Dufour,  du  2"®  ba- 
taillon de  l'Aude.  Le  16  novembre,  le  citoyen  Arèna  et  le 
président  rappelèrent  à  l'ordre  le  calomniateur.  Les  trois 
commissaires  de  la  Convention ,  Collot-d'Herbois,  Gou- 
pilleau  et  Lasource  assistaient  à  cette  séance.  Le  23  no- 
vembre d'Anselme  envoya  à  Paris  son  premier  mémoire; 
Aréna  écrivit  en  particulier  à  Salicetti,  son  compatriote, 
en  faveur  du  général. 

Le  9  décembre,  une  émeute  éclatait  à  Nice  à  l'occasion 
des  assemblées  primaires.  Le  sieur  Giraudi,  ayant  pro- 
noncé quelques  paroles  malsonnantes  dans  la  section  de 
Sainte-Réparate,  fut  sur  le  point  d'être  saisi  par  les  sol- 
dats; il  s'esquiva,  fut  enfin  arrêté  et  incarcéré.  Le 
peuple  prit  fait  et  cause  pour  lui,  alla  aux  prisons  dont  il 
enfonça  les  portes  à  coups  de  hache  pour  le  délivrer.  Il 
fallut  des  détachements  des  régiments  de  la  Sarre,  de  la 
Vieille-Marine,  des  piquets  de  dragons  et  de  gendarmes 
pour  dissiper  la  foule. 

Après  l'émeute  de  Nice,  un  rapport  partit  contre  le 


130  CHAPITRE  m 

g/méral  i)Our  Paris.  Les  clubs  redoublèrent  leurs  récrimi- 
nations :  €  C'est  parce  que  d'Anselme  ne  sait  fias  main- 
t^îîiir  l'ordre,  disaient  les  commerçants,  que  les  étrangers 
fuient  Nice,  cet  hiver,  et  que  la  ville  est  pleine  de  misère 
et  de  virlo.  >  Comme  si  mille  autres  causes  évidentes  ne 
détournaiorit  pas  la  société  cosmopolite  delà  cité.  Est-ce 
que  nous  n'étions  pas  en  guerre  avec  l'Europe  entière. 
Qui  donc  songeait  à  venir  goûtera  Nice  les  douceurs  de 
riiiver? 

Sur  les  autres  points  des  Alpes-Maritimes,  on  s'achar- 
nait (îontre  Uîs  émigrés,  contre  les  prêtres  réfractaires, 
cÂmiw.  les  suspects.  Déjà  les  prisons  de  Grasse  étaient 
conihhîH.  On  venait  entre  autres  d'arrêter,  à  Garros,  deux 
^Mî(;léHiaHti(iues,  Joseph  Olivier,  de  Saint- Vallier,  et  Jacques 
Mai'H,  eliunoino  do  Vence  ;  tous  deux  seront  guillotinés 
pluH  tnrd.  Ils  avaient  repassé  le  Var  à  l'entrée  des  Fran- 
klin dans  Nice.  Le  chanoine  Mars  devint  l'objet  d'un 
rapport  H|)(''eial.  <  Il  essayait,  dit-on,  de  rentrer  à  Vence, 
lorMiu'il  lut  saisi  dans  la  campagne  par  deux  dragons  et 
(îonduit  (îIh^/  son  neveu  qui  le  réclama  sous  sa  responsa- 
hilit*'*  pi^rsonncîllo.  La  majeure  partie  des  habitants  vou- 
laient (pTon  le  laissât  on  liberté.  Les  officiers  municii>aîix, 
pour  ne  pas  ho  compromettre,  écrivirent  au  district  de 
Saint-Paul,  1(k2  novembre  :  <  Citoyens,  en  suite  des  or- 
dreH  (|ue  vous  nous  avez  donnés,  nous  avons  fait  partir 
(îe  matin  a  d(Mix  heures  le  prêtre  Mars  pour  Grasse  avec 
l'eHeorUî  n(i(îess:iiro.  Nous  devons  vous  faire  observer  que 
les  prêtres  assermentés  étaient  venus  à  bout  de  mettre  le 
désordre  dans  la  ville,  relativement  aux  opinions  reli- 
gieuses. Nous  leur  avions  délivré  des  passeports  pour 
Nice.  L(mr  (l<^part  nous  avait  rendu  le  calme,  quand  le 
prêtre  Mars,  après  la  prise  deMce,  revint  clandestinement 
à  (Jarros,  ou  après  avoir  prêté  le  serment,  il  était  rentré 
à  Vencuî.  Nous  fîmes  toutes  les  recherches  possibles  |X)ur 
le  saisir  :  c'est  à  tort  qu'on  nous  a  inculpés,  ainsi  que  la 


CONVENTION  NATIONALE  (1792-1795)  137 

Société  des  amis  de  la  liberté.  Maintenant  le  voilà  entre 
les  mains  de  la  justice.  Nous  avons  écrit  au  général  d'An- 
selme et  au  commandant  Liautaud.  >  L'abbé  Olivier  fut 
aussi  incarcéré  à  Grasse.  Deux  prêtres,  Auzias  et  Abbon, 
infidèles  à  leurs  serments,  le  croirait-on,  occupaient  alors 
à  Vence  les  charges  municipales  et  trempaient  dans  tous 
les  crimes  de  ce  temps-là.  Partout  les  citoyens,  pour  ne 
pas  être  dénoncés  comme  suspects,  s'empressèrent  d'aller 
aux  mairies  se  faire  délivrer  des  certificats  de  civisme. 
Les  registres  d'Antibes  en  sont  remplis.  A  Grasse  parmi 
les  personnes  qui  prêtent  le  serment  civiqtie,  nous  trou- 
vons le  sieur  de  Cugnac  et  sa  famille  revenus  de  Monaco 
à  Grasse  ;  le  sieur  de  Saint-Ferréol  et  sa  sœur  Aimare. 

La  situation  n'était  pas  brillante  dans  le  district  de 
Grasse.  Le  12  décembre,  le  citoyen  Paul  Girard  cadet, 
premier  syndic,  déclarait  devant  l'administration  qu'au 
milieu  des  révolutions  successives,  désolée  par  les  prêtres 
fanatiques j  menacée  par  les  méchantes  coalitions,  trahie 
par  le  pouvoir  exécutif  qui  devait  nous  protéger,  l'autorité 
de  la  loi  avait  été  impuissante  à  tout  faire.  En  attendant 
l'œuvre  d'iniquité  s'achevait.  Les  capucins  respectés  jus- 
qu'à ce  jour  à  Grasse,  à  cause  de  leur  popularité,  se 
voyaient  expulsés  le  15  décembre,  et  leurs  quelques  mau- 
vais meubles  séquestrés.  Vallauris  ne  cessait  pas  d'être 
agité.  Le  28  décembre,  on  se  battait  pour  les  opinions  po- 
litiques ;  il  y  eut  même  des  blessés.  La  garde  nationale 
accourut  de  Grasse  avec  le  citoyen  Flory  du  directoire, 
pour  mettre  le  holà.Qu'eut-on  respecté,  lorsque  la  Conven- 
tion nationale  s'érigeait  en  accusateur  et  en  juge  de  son 
propre  roi  ?  La  France  entière  attendait  avec  une  anxiété 
fiévreuse  la  sentence  définitive.  Mais  l'administration  ré- 
volutionnaire n'avait  ni  trêve  ni  repos.  Les  gens  suspects 
de  rovalisme  étaient  mis  en  état  d'arrestation.  11  v  en  eut 
Inentôt  tant  qu'on  ne  savait  plus  qu'en  faire.  A  Grasse,  ils 
étaient  entassés  dans  un  lieu  infect,  tellement  qu'on  dût 


138  CHAPITRE  m 

se  préoccuper  de  préparer  Tex-grand  séminaire  pour  les 
recevoir.  Ceux  du  fort  Sainte-Marguerite  furent  libérés.  11 
s'y  trouvait,  des  gens  de  la  suite  de  Mo)isieur^  frère  du  roi, 
de  Madame  royale^  un  domestique  de  révêqued'Evreux, 
Tabbé  Panescorse,  prêtre  du  diocèse  de  Fréjus,  le  lieute- 
nant-général criminel  au  siège  de  Marseille ,  Antoine- 
Benoît  Catelin,  sa  femme,  Madeleine-Henriette  Rémusat 
et  leur  fille  Henriette;  un  aspirant  de  marine,  Désiré 
Ravel  ;  un  conseiller  d'Aix,  Jean-Francois  Allard.  Le  18 
décembre,  on  les  conduisit  sur  une  barque  à  la  frontière 
de  Gênes. 

Pour  prendre  ses  quartiers  d'hiver  et  pour  contenir  les 
populations,  une  partie  de  l'armée  du  Var  stationnait  dans 
les  pays  de  la  rive  droite  :  à  Mougins,  le  bataillon  des 
Martigues  ;  au  Broc  et  dans  les  environs,  le  6™®  bataillon 
du  Var  qui  était  remplacé  par  les  compagnies  du  bataillon 
des  Bouches-du-Rhône  venues  de  Vence.  Vence  avait  le 
bataillon  de  Lubéron. 

Les  hôpitaux  et  les  ambulances  comptaient  des  soldats 
malades  en  grand  nombre.  Les  administrations  des  dis- 
tricts leur  procuraient  les  matelas  et  tout  le  linge  des 
émigrés.  On  réquisitionnait  aussi  pour  l'armée  du  linge, 
et  toute  sorte  d'effets,  bonnets,  chemises,  bas. 

La  cabale  montée  contre  d'Anselme  à  Nice  n'avait  pas 
désemparé.  Un  lait  insignifiant  en  lui-même  et  dont  d'An- 
selme n'était  pas  l'auteur,  servira  pourtant  à  l'accabler 
une  fois  de  plus . 

Les  deux  frères  de  Sainte-Marguerite  et  Barralis,  bons 
officiers  du  régiment  de  Nice,  demandèrent  au  comte  de 
Saint-André  la  permission  de  tenter  quelque  chose  sur  la 
Haute- Vallée  du  Var.  C'était  vers  le  milieu  du  mois  de 
décembre.  Ils  partirent  du  quartier  général,  et  laissant  à 
gauche  le  Raous,  alors  couvert  de  neige,  ils  gravirent  par 
leBrouïs,  Linière,  Moulinet,  Pietra-Cava,  Lantosque,  où 
ils  virent  Castelberg,  traversèrent  la  Tînée,  occupèrent 


CONVENTION  NATIONALE  (1792-1795  139 

successivement  Massouins,  Villars,  Touët-du-Var,  où  ils 
abattirent  les  arbres  de  la  liberté  ;  et  renforcés  des  gens  du 
pays,  ils  se  dirigèrent ,  dans  le  plus  grand  secret,  vers 
Puget-Théniers,  gardé  par  200  des  nôtres. 

La  petite  armée,  formée  en  trois  colonnes,  devait  débou- 
cher sur  Puget-Théniers  par  trois  côtés,  l'une  par  le  pont 
du  Var,  l'autre  par  le  quartier  de  la  Trinité,  et  la  troisième 
par  la  route  directe.  Elle  se  composait  d'un  millier  d'hom- 
mes. On  marcha  toute  la  nuit,  et  vers  six  heures  du  matin 
on  donna  l'assaut.  Nos  deux  cents  hommes  surpris 
n'eurent  que  le  temps  de  sauter  du  lit ,  et  de  s'enfuir 
demi-nus.  La  colonne  qui  devait  arriver  par  le  pont  du 
Var  ayant  mis  du  retard,  laissa  à  nos  soldats  la  route 
ouverte  du  côté  d'Entraunes.  Un  petit  nombre  seulement 
fut  fait  prisonnier.  En  apprenant  l'attaque  du  Puget,  notre 
garnison  de  Roquestéron  se  mit  en  marche  pour  porter 
secours  ;  elle  eut  le  chemin  barré  au  passage  de  la  Clue. 
Sainte-Marguerite  l'aîné  alla  sur  Guillaumes,  dont  les 
habitants  se  joignirent  à  nos  troupes  pour  le  repousser. 
Le  frère  de  Sainte-Marguerite  ne  réussit  pas  mieux  à 
Cuébris;mais  à  Saint-Pierre,  il  somma  les  habitants  de 
livrer  leurs  armes  et  de  payer  deux  cents  livres  de  contri- 
bution. 

Un  ordre  du  quartier  général  les  rappela  en  toute  hâte. 
Mandés  à  Turin,  ils  durent  rendre  compte  de  cette  expé- 
dition au  roi,  qui,  après  les  avoir  entendus,  leur  dit: 
«  Mes  amis,  vous  avez  des  envieux  ;  mais  soyez  tran- 
quilles ;  je  sais  ce  dont  vous  êtes  capables.  «  Et  il  les  ren- 
voya à  leur  poste.  > 

L'affaire  de  Puget-Théniers  s'ajouta  aux  griefs  que  l'on 
accumulait  sur  d'Anselme  ;  on  rejeta  sur  lui  tout  l'odieux 
des  fautes  de  ses  subalternes.  Collot  d'Herbois  se  chargea 
surtout  de  l'accabler  dans  ses  rapports  à  la  Convention, 
comme  on  le  faisait  alors  au  nom  de  la  fraternité  et 
de  la  liberté.  C'est  curieux  de  lire  ces  rapports  publics  et 


iiO  CHAPITRE   III 

secrets  de  ces  soi-disants  républicains  :  la  calomnie  ne 
leur  coûtait  rien.  Ils  dénaturaient  les  faits,  interpré- 
taient tout  en  mal.  Enfin  ils  n'aimaient  pas  !  0  charité 
chrétienne,  où  étais-tu  ? 

€  Si  le  despote  et  ses  satellites,  disait-on,  ne  sont  pas  au- 
delà  des  monts,  ils  ont  des  partisans  dans  Nice.  D'Anselme 
s'endort. 

€  La  désertion  des  volontaires  affaiblit  extraordinaire- 
ment  son  armée.  Des  mouvements  d'indiscipline  s'y  ma- 
nifestent tous  les  jours  ;  nous  avons  fait  arrêter  un 
capitaine  taxé  d'exaction  et  deux  volontaires  convaincus 
de  vol.  Nous  sommes  forcés  de  vous  offrir  le  tableau  peu 
satisfaisant  de  l'état  de  l'armée,  relativement  aux  four- 
nisseurs. Elle  paraît  avoir  été  singulièrement  négligée, 
pour  ne  pas  dire  abandonnée...  Il  nous  est  impossible  de 
ne  pas  dire,  qu'à  notre  armée,  les  troupes  manquent 
généralement  de  souliers,  d'habits  et  de  culottes...  » 

L'abbé  Grégoire  dira  plus  tard  :  <  L'indiscipline  d'une 
grande  partie  de  l'armée  sous  les  ordres  du  général 
d'Anselme  a  causé  pendant  quelque  temps  des  horreurs. 
Ce  général  a  publié  deux  mémoires  apologétiques.  Le 
général  Briinet  dément  plusieurs  faits  consignés  dans 
le  premier.  Le  second  ne  nous  paraît  pas  répondre  victo- 
rieusement à  toutes  les  inculpations  dirigées  contre  lui 
par  les  commissaires  qui  nous  ont  précédés.  Nous  devons 
à  la  vérité  de  dire  que  dans  cette  malheureuse  contrée  un 
cri  général  s'élève  contre  d'Anselme,  qu'on  le  regarde 
comme  le  Verres  des  Aljies-Maritimes ;  contre  Férus 
dont  le  nom  seul  inspire  l'horreur.  On  évalue  à  plus  de 
quinze  millions  les  délapidations  de  tout  genre  commises 
dans  ce  département.  > 

Le  22  décembre,  d'Anselme  est  appelé  à  Paris  pour 
rendre  com[)te  de  sa  conduite  à  la  barre  de  la  Convention. 
Brunet  fit  l'intérim. 

Qu'ont  donc  de  si  appétissant  les  hautes  dignités  pour 


CONVENTION  NATIONALE  (1792-1795)  141 

que  certains  hommes  les  ambitionnent  si  passionnément, 
et  qu'ils  sacrifient  pour  les  obtenir  et  les  conserver  jusqu'à 
leurs  convictions?  L'histoire  devrait  bien  les  rendre  un  peu 
plus  philosophes.  Qu'un  homme  se  dévoue  pour  sa  patrie, 
celase  conçoit;  mais  qu'il  n'aspire  aux  charges  que  pour 
s'élever  au-dessus  de  ses  semblables,  il- y  a  là  une  étrange 
aberration  d'esprit.  Monter  au  faîte  c'est  se  mettre  plus  en 
vue  aux  critiques  des  uns,  aux  jalousies  des  autres  ;  c'est 
s'exposer  davantage  aux  coups  du  vent  et  de  la  foudre.  Et 
l^ms  ornes  cuihonos.  Celui  qui  gagne  un  poste  éminent  doit 
renoncer  à  ses  propres  satisfactions,  à  son  repos  et  à  son 
bien-être  personnel  ;  il  ne  s'appartient  plus  à  lui-même;  ses 
jours  et  ses  nuits  seront  consacrés  au  bien  de  tous,  sans  que 
pour  cela  il  attende  même  de  la  reconnaissance.  11  pourra 
bien  au  contraire  ne  recueillir  qu'ingratitudes  et  vexations 
en  récompense  de  son  dévouement  et  de  ses  bonnes  inten- 
tions, car  on  ne  juge  d'ordinaire  que  d'après  le  succès.  Des 
exemples  n'en  manquent  pas  dans  le  passé.  Et  dans  les 
Alpes-Maritimes,  à  cette  époque  de  la  grande  Révolution, 
n'avons-nous  pas  d'Anselme,  Biron  et  Brunet,  dont  les 
noms  s'ajoutent  à  la  liste  de  tant  d'illustres  victimes.  En 
92,  en  93,  il  fallait  vaincre  ou  mourir.  On  ne  recevait  pas 
à  la  Convention  un  général  défait,  de  la  manière  que  les 
Romains  accueillaient  le  Téméraire  de  Cannes. 

La  Convention,  avec  son  bonnet  phrygien,  faisait  de 
la  République  athénienne,  disons  de  la  tyrannie.  Elle  fut 
injuste  pour  d'Anselme.  Ce  général  pouvait-il  vaincre 
quand  l'État  ne  lui  envoyait  ni  argent,  ni  provisions  ;  que 
les  soldats  manquaient  de  tout  ;  que  l'hiver  sévissait  ;  que 
la  guerre  civile  se  joignait  à  la  guerre  étrangère  ;  que  les 
nouvelles  recrues  ne  savaient  pas  le  premier  mot  de  la  dis- 
cipline militaire,  que  nos  soldats  n'exhalaient  que  la  haine 
de  Dieu,  du  prêtre,  des  nobles,  dans  une  ville  de  sa  nature 
paisible,  morale,  religieuse  ;  quand  Nice,  à  cause  de  nos 
idées  révolutionnaires,  manquait  tout  à  fait  d'étrangers. 


142  CHAPITRE  III 

Beaucoup  de  Niçois  avaient  fui.  La  majorité  de  ce  qui  res- 
tait, regrettait  la  Maison  de  Savoie.  Ajoutez  à  ces  obstacles 
que  trouvaient  d'Anselme,  les  difficultés  d'agir,  dans  la 
saison  où  Ton  se  trouvait,  au  milieu  des  torrents  et  des 
montagnes,  et  contre  une  armée  aguerrie,  qui  avait  pour 
elle  les  secours  de  l'étranger,  l'avantage  des  positions, 
l'enthousiasme,  la  défense  du  sol  natal. 

D'Anselme,  jeté  en  prison  sur  la  proposition  de  Collot 
d'IIerbois,  rédigea  un  nouveau  mémoire  justificatif;  et 
quoiqu'il  n'eût  ni  ses  registres,  ni  sa  correspondance  mise 
sous  les  scellés  à  Paris  ou  à  Apt,  il  fit  une  œuvre  remar- 
quable de  style,  d'ordre  et  de  clarté.  Il  y  prouva  qu'il 
n'était  nullement  responsable  des  vexations  commises, 
qu'il  les  avait  réprimées  autant  qu'il  avait  pu  ;  qu'il  avait 
puni  un  commandant  ;  qu'il  avait  fait  rendre  ou  payer  les 
troupeaux  enlevés  aux  habitants.  Le  procès  qu'il  avait 
fait  instruire  devant  les  tribunaux  voisins  de  Nice  contre 
quinze  soldats  accusés  de  vol  et  de  pillage  offrit  une  nou- 
velle preuve  du  peu  de  fondement  des  griefs  portés  contre 
lui.  Ce  mémoire  publié  dans  un  moment  où  il  suflTisait 
d'être  suspect  pour  porter  sa  tête  sur  l'échafaud,  parut, 
malgré  les  insinuations  perfides  de  Collot  d'Herbois,  de 
l'abbé  Grégoire,  vivement  impressionner  la  Convention. 
On  ne  voulait  pas,  d'ailleurs,  flétrir  par  un  jugement 
précipité  un  chef  d'armée  dont  le  nom  se  liait  à  nos  pre- 
miers triomphes.  On  le  laissa  en  prison.  Et  pourtant  l'abbé 
Grégoire  écrira  :  <  Nous  demandons  que  votre  comité  de 
la  guerre  accélère  son  travail  et  qu'enfin  la  punition 
frappe  les  coupables...  Tâchons  que  le  jour  terrible  de  la 
vérité  pénètre  dans  la  tannière  du  crime  et  que  la  hache 
de  la  loi  atteigne  les  coupables.  >  Tous  ces  gens-là  ne  pro- 
féraient que  des  cris  de  mort.  Le  citoyen  Victor  Tiranty, 
déjmté  de  Levens  à  la  Convention  nationale,  se  chargea, 
lui  aussi,  d'entraîner  la  Convention.  C'est  en  vain,  d'An- 
selme échappera  à  la  mort.  La  chute  de  Robespierre  lui 


CONVENTION  NATIONALE  (1792-1795)  143 

ouvrira  tardivement  les  portes  de  la  prison.  Mais  enfin 
rendu  à  sa  famille  qui  n'espérait  plus  le  revoir,  il  prendra 
le  parti  de  vivre  à  Apt,  éloigné  des  affaires  publiques.  Il 
recevra  même  une  pension  et  consacrera  ses  loisirs  à  la 
culture  des  lettres  et  des  arts.  Il  mourra  en  1812. 

Brunet  vient  après  d'Anselme.  Ce  général  né  à  Va- 
lensoles ,  dans  les  Basses  -  Alpes ,  était  connu  avant 
1789,  puisqu'il  avait  son  brevet  de  maréchal  de  camp 
depuis  le  1®' mai  1781.  Les  historiographes  louent  son 
grand  fonds  de  probité  et  de  bravoure,  ce  qui  lui  conci- 
liait Tamour  et  l'estime  des  soldats.  Dès  qu'il  eut  pris  le 
commandement  de  d'Anselme,  il  exposa  au  ministre  de  la 
guerre  la  situation  de  son  armée.  Elle  montait  à  douze 
mille  hommes  disséminés,  quatre  mille  au  camp  de  l'Es- 
carène,  mille  cinq  cents  entre  Peille  et  Menton,  huit  cents 
à  Levens,  quatre  cent  cinquante  répartis  entre  Cuébris, 
Cigale,  Roquesteron  et  Gilette,  deux  mille  à  Nice ,  quel- 
ques détachements  du  côté  de  Puget-Théniers.  Il  dé- 
chargea Nice  de  la  garde  de  Saint-Laurent-du-Var  qui  fut 
confiée  à  la  garnison  d'Antibes;  il  établit  une  batterie  à 
Montgros  en  vue  de  Saint-Pons,  releva  les  fortifications 
de  Saint-Hospice,  de  Mont-Alban  et  de  Villefranche,  et 
mit  au  château  de  Nice  trois  cent  cinquante  hommes  et 
quarante-quatre  pièces  d'artillerie. 


1798. 


i7P5,  année  sinistre  !  La  Patrie  se  voile  d'un  deuil 
funèbre,  lorsqu'on  prononce  93,  le  21  janvier,  la  Terreur, 
les  assignats,  les  journées  du  31  mai,  du  P'et  du  2  juin, 
les  massacres  de  Lyon,  les  noyades  de  la  Loire,  enfin  les 
troubles  de  la  Montagne. 

Nous  avons  pour  députés  à  la  Convention  du  district  de 
Grasse,  Isnard  (Maximin)  et  François  Yve  Roubaud.  Nice 
y  nommera  plus  tard  Blanqui  et  Dabray  • 


1A4  CHAPITRE   III 

VI.  —  l'alarme  du  4  JAN^^ER. 

Le  bruit  vient  de  Castellane  à  Grasse  et  à  Saint-Paul 
que  l'on  a  vu  des  bandes  de  brigands  du  côté  de  Brian- 
çonnet.  La  rumeur,  qui  grossit  tout,  les  faisait  des  milliers. 
Aussitôt  les  autorités  de  Grasse  et  de  Saint-Paul  dépê- 
chèrent un  courrier  à  Castellane  pour  assurer  leurs 
frères  et  amis  de  leur  bonne  volonté  de  les  servir  de 
tous  les  moyens  dont  ils  pouvaient  disposer.  Le  10 
janvier  les  nouvelles  sont  encore  plus  alarmantes.  Les 
communes  des  rives  de  l'Esteron,  Salagriffon,  Le  Mas, 
Gars,  se  lèvent  en  masse  et  demandent  des  armes  au 
district  de  Grasse.  Le  directoire  de  Grasse  écrit  au  général 
Brunet.  Le  15  on  envoie  des  armes  et  des  munitions.  Des 
détachements  de  gardes  nationaux  se  mettent  en  route 
pour  repousser  l'ennemi.  Le  18  janvier,  on  annonçait  que 
les  brigands  étaient  en  fuite.  On  peut  rapporter  à  cette 
époque  le  mouvement  de  troupes  qui  se  fait  sur  la  rive 
droite  du  1®*"  janvier  au  4. 

Le  quartier-général  de  Dumerbion  est  toujours  à  Saint- 
Martin-du-Var. 

La  Convention  nationale  demandait  en  même  temps  au 
département  des  hommes  pour  la  d'^fendre.  Le  départe- 
ment du  Var  fournira  pour  son  c<)ntingent  un  bataillon 
d'élite  de  500  hommes  qui  seront  rendus  à  Paris  le  27  (1). 

21  janvier.  —  On  dirait  qu'un  voile  funèbre  s'étend  sur 
toute  la  France  en  ce  jour  lamentable.  Hélas  !  Isnard  vota 
sans  appel  au  peuple,  sans  sursis  !  L'infortuné.  Il  rappela 
dans  son  vote  ce  qu'il  avait  déjà  dit  à  l'Assemblée  na- 
tionale :  c(  Si  le  feu  du  ciel  était  entre  mes  mains,  j'en 
frapperais  tous  ceux  qui  attentent  à  la  souveraineté  du 
peuple  ;  toujours  fidèle  à  ces  principes,  je  vote  la  peine 

(I)  Archives  de  la  Préfecture  de  Nice.  Directoire  de  Grasse. 


CONVENTION  NATIONALE  (1793)  145 

de  mort  sans  appel,  sans  sarsis,et  je  demande  que  les  deux 
frères  émigrés  de  Louis  Capet  soient  jugés  par  un  tribunal 
criminel.  > 

Nous  interrogeons  tous  les  registres  des  délibérations 
municipales,  on  n'y  découvre  aucune  allusion  à  ce  drame 
inouï.  M^isséna  profita  sans  doute  de  la  stupéfaction  géné- 
rale pour  s'échapper  de  prison  et  retourner  auprès  de 
Dumerbion. 

Un  grand  nombre  de  citoyens  passent  la  frontière.  Ceux 
qui  restent  se  font  délivrer  des  certificats  de  civisme 
dont  les  registres  municipaux  sont  remplis.  L'ancien  gou- 
verneur d'Antibes,  le  marquis  de  Cugnac,  se  fait  donner 
son  passeport  à  Grasse  pour  lui  et  pour  sa  famille,  et 
s'embarque  à  Cannes  pour  la  rivière  de  Gênes.  A  Antibes, 
personne  ne  veut  plus  de  la  mairie  ;  pour  le  moment 
Guillaume  Lamare  se  charge  de  l'intérim.  Jean-Jacques 
Gazan  et  Barthélémy  Barquier  donnent  leur  démission 
d'officiers  municipaux  ;  et  l'on  nomme  procureur  de  la 
commune  Jean-Jacques  Désiré  Sanglier,  l'ancien  major 
du  Fort-Carré  (6  février).  Suspecté  de  royalisme,  comme 
noble,  il  se  croit  sans  doute  menacé  dans  sa  vie  ;  il 
se  fait  délivrer  le  18  février  un  certificat  de  civisme 
dans  les  règles.  11  est  âgé  de  cinquante  ans.  Ci-devant 
major  de  la  place  d'Antibes,  il  est  revenu  résider  dans 
cette  ville  depuis  le  8  août  1792.  Il  n'a  d'autre  traite- 
ment que  son  brevet  de  pension  de  1.940  fr.  Enfin, 
on  choisira  définitivement  pour  maire  Michel  Joseph- 
Emond  d'Esclévins  ;  Nicolas  Grailler  garde  la  justice 
de  paix. 

Grasse  a  une  plaie  de  plus.  Les  soldats  malades  ont  la 
gale,  l'ambulance  est  comble.  Bon  gré,  mal  gré,  il  faut 
qu'elle  les  garde  et  qu'elle  les  soigne  (2  février).  La  vente 
des  biens  des  émigrés  se  poursuit.  En  février  ce  sont  les 
terres  et  les  meubles  du  marquis  de  Cabris,  du  baron 
d'EscragnolleSy  des  familles  Pontevès,  Théas,Luce. — Gas- 

10 


i46  CHAPITRE  m 

pari  réclame  en  vain,  et  dit  qu'il  n'a  jamais  émigré.  On 
séquestre,  on  vend  aussi  ce  qu'il  possède  à  Grasse  de 
rhéritage  paternel. 

Le  13  février,  arrive  de  nuit  à  Antibes  (1  heure  1/2)  une 
dépêche.  C'est  la  déclaration  de  guerre  par  la  France  à 
l'Angleterre.  Le  Conseil  municipal,  assemblé  de  grand 
matin,  s'associe  aux  sentiments  d'indignation  et  au  juste 
ressentiment  de  TAssemblée  nationale.  Elle  fait  enregis- 
trer le  décret  du  !•'  février  et  afficher  dans  la  ville  la 
déclaration  de  guerre  à  l'Angleterre.  Biron  se  trouvait 
quelques  jours  après  à  Antibes  se  rendant  à  son  quartier- 
général  de  Nice  (17  février). 

VII.  —  LE  GÉNÉRAL  BIRON. 

Armand  Louis  de  Biron,  duc  de  Lauzun,  fils  de  Louis- 
Antoine  deGontaud-Biron,  maréchal  de  France,  était  né 
le  13  avril  1747.  Il  s'était  acquis  la  célébrité  d'un  joueur 
dans  sa  jeunesse  sous  le  nom  de  Lauzun,  et  s'était  distin- 
gué ensuite  en  Amérique  sous  Rochambeau  ;  revenu  en 
Franco,  il  Ait  colonel  des  hussards  de  Lauzun,  s'attacha 
aux  d'Orléans  contre  Louis  XVI,  et  de  commandement  en 
commandement  depuis  1791,  il  fut  nommé  général  en 
chef  de  l'armée  des  Alpes-Maritimes,  le  9  février  1793. 
Il  avait  une  grande  réputation  de  bravoure. 

Nice  apprenait  à  la  même  époque,  que  par  décret  de  la 
Convention  nationale,  du  30  janvier,  elle  était  annexée  à 
la  France,  et  en  devenait  le  86«  département,  sous  le  nom 
des  Alpes-Maritimes. 

L'administration  officielle  fête,  comme  de  juste,  cette 
annexion.  M.  Garidelli,  vicaire-général,  officie  à  la  cathé- 
drale le  10  février.  L'avocat  Dabray  <îhante  l'annexion  en 
vers  et  en  prose.  Ce  cerveau  exalté  dépensait  sa  verve  en 
discours  plus  excentriques  les  irns  que  les  autres.  Au  club 
patriotique,  il  n'y  avait  que  pour  lui  à  parler  ;  sans  cesse 


CONVENTION  NATIONALE  (,^93)  147 

il  écrivait  à  la  Convention,  qui  avait  bien  autre  chose  à 
faire  que  de  le  lire  :  <  Il  faut  terrasser  les  tyrans  qui  font 
le  malheur  du  genre  humain,  courir  sus  à  cet  imbécile  de 
despote  sarde  et  à  ses  satellites,  à  ces  malveillants  hypo- 
crites qui  méconnaissent  le  Tout-Puissant  et  qui  ne  ces- 
sent de  déclamer  contre  le  nouveau  régime  pour  rétablir 
les  énormes  abus  de  Tancien  ;  à  ces  impuissants  sacrilèges 
qui,  se  couvrant  avec  impiété  du  manteau  du  culte,  com- 
mettent sans  crainte  et  sans  remords  toutes  les  perfidies  ; 
à  ces  ignorants  ou  escrocs  partisans  de  la  cour  de  Turin 
où  tout  est  vénal,  corruption,  astuce,  tromperie,  injus- 
tice ;  où  pour  avoir  un  emploi  il  faut  se  déshonorer  et 
s'en  rendre  indigne;  où  la  vertu  et  le  mérite  sont  en 
disgrâce... •>  Il  voue  à  toutes  les  fureurs  cet  ambitiettx 
Thaon  André j  cet  opprobre  de  la  Sardaigne,  ce  parfait 
vaurien,  ce  protecteur  de  la  canaille.  <  Devenus  français, 
pourrions-nous  souffrir  de  retomber  dans  Tesclavage  ?  En 
dépit  de  tous  les  aristocrates,  du  fanatisme,  du  préjugé  et 
de  leurs  fauteurs,  nous  bravons  Tunivers.  Toujours  nous 
serons  invincibles.  >  Il  n'oublie  pas  le  Pape  qui  trame  en 
dessous. 

Le  club,  dit  des  Colons  Marseillais,  déclarait  les  Niçois 
émigrés  traîtres  à  la  Patrie,  dignes  de  mort  et  leurs  biens 
séquestrés  (20  janvier  1793).  Le  Conseil  municipal  s'en 
émut.  Le  maire  Paulian,  qui  venait  de  remplacer  le 
baron  Giacobi,  en  donna  connaissance  au  conseil.  On  y 
voyait  encore  quelques  nobles,  le  baron  Joseph  de  Gri- 
maldi,  le  baron  André  Giacobi,  le  baron  Garin,  le  comte 
de  Orestis,  procureur  de  la  commune.  Malgré  Topposition 
des  sieurs  Chabaud,  Raynaud  et  Barrière  de  Saint- 
Jeannet,  on  rédigea  une  adresse  à  la  Convention  pour 
disculper  les  émigrés.  <  L'indiscipline  de  l'armée,  sous  les 
ordres  de  d'Anselme,  a  excité  la  terreur.  La  ville  menacée 
de  la  famine  ne  savait  plus  où  trouver  des  vivres.  De  là 
résulta  l'émigration.  Ce  n'est  que  depuis  l'arrivée  des 


48  CHAFITRB  m 

dtcveos  Collet  d*Herbois,  Lasoarce  et  Goupilleau  que  la 
confiance  renaît*  et  qae  raînoar  de  la  patrie  se  fait  sentir.» 

En  effet  on  comptait  de  Nice  seulement,  plus  de  trois 
mille  émignês. 

Kron  arrivait  dans  ces  circonstances.  Il  s'arrêta  à 
Antibes  où  les  officiers  municipaux  lui  votèrent  des 
remercii^nents,  de  ce  qu'ailant  à  Nice,  il  lettr  avait 
fait  r honneur  de  les  visiter j  et  de  se  rendre  à  la  com- 
mune pour  les  assurer  de  la  bienveillante  protection 
que  cette  ville  avait,  à  cause  de  son  patriotisme  et 
de  sa  bravoure,  obtenue  des  généraux.  Quelques  jours 
après  une  députation  du  Conseil  ira  à  Nice  auprès  de 
Biron,  général  recommandable  autant  par  son  civisme 
et  par  ses  vertus  magnanimes,  que  par  sa  justice  et  sa 
bienfaisance.  Elle  lui  présentera  les  hommages  du  respect 
et  de  la  reconnaissance  de  la  commune,  et  l'assurera  du 
dévouement  de  tous  les  citoyens  pour  la  République  fran- 
çaise, de  leur  zèle  et  de  leur  bravoure  pour  la  défendre. 

On  lui  exposera  en  même  temps  que  la  guerre  menaçait 
les  cotes,  et  qu' Antibes  étant  exposée  peut-être  à  un 
blocus,  il  seroit  bon  de  venir  en  aide  à  la  municipalité,  et 
de  lui  permettre  de  rétablir  le  moulin  à  vent  qui  existait 
en  1746  et  d'en  établir  un  second. 

La  question  des  vivres  préoccupait  toute  la  contrée.  Le 
blé  coûtait  55  francs  la  charge  pris  à  Toulon  et  81  francs 
en  assignats.  On  exposait  encore  que  de  tous  les  environs 
on  venait  s'approvisionner  à  Antibes,  qu'on  ne  pouvait 
suffire  aux  subsistances^  avec  les  passages  continuels  de 
troupes,  trois  cents  malades  dans  les  hôpitaux,  un  nombre 
considérable  d'employés  pour  les  convois  militaires.  Les 
commerçants  refusaient  les  assignats  en  paiement.  Biron 
promit  de  faire  tout  ce  qu'il  pourrait,  mais  il  y  avait  tant 
d'embarras  en  ce  moment,  que  les  municipalités  devaient 
s'aider  elles-mêmes.  Sur  les  instances  de  la  Société  po- 
pulaire, le  Conseil  municipal  établit  un  comité  de  douze 


CONVENTION  NATIONALE  (1793)  149 

de  ses  membres  pour  fixer  le  prix  des  denrées,  pour  forcer 
les  marchands  de  recevoir  les  assignats  en  paiement,  et 
pour  approvisionner  la  ville.  On  ouvrit  une  souscription 
afin  d'avoir  de  l'argent  et  d'acheter  du  blé.  Partout  la 
même  disette  sévit.  On  craint  des  révoltes  à  Vence  ;  des 
troubles  sérieux  ont  éclaté  au  Cannet.  Antibes  est  aux 
abois.  Ni  vivres,  ni  numéraire.  L'argent  se  cacho  à  me- 
sure que  la  confiance  se  perd. 

VIII.   —  ATTAQUE  DE  CASTILLON.   —  23  JANVIER. 

Biron  reçut  à  Nice  toutes  les  divisions  administratives, 
et  s'occupa  aussitôt  des  affaires  de  la  guerre.  11  félicita 
nos  braves  qui  venaient  de  repousser  heureusement  les 
attaques  de  Castillon  etdeSospel.  Pendant  la  nuit  du  23 
janvier  six  cents  Piémontais  se  mettaient  en  campagne. 
Où  allaint-ils  ?  Castillon,  village  qui  fait  face  à  Sospel,  sur 
l'autre  rive  de  la  Bévéra,  est  posé  sur  un  rocher  à  pic, 
comme  une  citadelle.  Les  maisons  font  corps  avec  les 
murailles,  de  sorte  que  les  fenêtres  servent  de  meurtriè- 
res. Deux  cents  des  nôtres  gardent  ce  poste.  Les  Piémon- 
tais. nu-pieds,  le  fusil  sur  le  dos,  grimpent  à  pas  de  loup, 
jusqu'au  pied  des  murs.  La  sentinelle  veille,  entend,  aver- 
tit doucement,  et  nous  nous  groupons  sans  bruit  du  côté 
où  l'on  monte.  Tout-à-coup  nous  leur  lâchons  une 
décharge  qui  débusque  le  tout  en  un  moment.  Il  resta  des 
morts  et  des  blessa.  Les  mémoires  sardes  prétendent 
qu'une  nommée  Sophie  Cairasque  de  Sospel,  qui  avait 
son  père  officier  parmi  les  nôtres,  nous  avait  avisés  : 
moyen  facile  d'atténuer  la  défaite  d'une  part  et  la  victoire 
de  l'autre.  Quoi  qu'on  en  dise,  Brunet  voulait  se  signaler 
avant  de  remettre  son  commandement  provisoire  à  Biron. 
Il  avait  décidé  en  outre  une  attaque  générale  pour  le 
14  février.  Il  savait  la  confiance  qu'avait  dans  ses  forces, 
l'armée  piémontaise,  depuis  la  récente  nouvelle  des  désas- 


150  CHAPITRE  III 

très  de  la  flotte  de  Tiirguet  en  Sardaigne.  Saint-André 
avait  dressé  un  autel  sur  des  tambours,  fait  célébrer 
la  messe  et  chanté  le  Te  Deum. 

Cette  solennité,  sur  la  montagne,  au  roulement  des 
tambours,  au  bruit  des  fanfares  et  de  Tartillerie,  oflfrait 
une  scène  digne  de  l'Horeb  et  du  Sinaï,  dit  le  chevalier 
d'Auvare.  Quelques  jours  après,  le  major  Strasoldo,  s'é- 
tant  mis  en  campagne,  voulut,  contre  Tavis  de  Saint- 
André,  reprendre  position  à  SospeK  Le  commandant 
Trabaud  qui  était  de  Sospel  Vy  poussa.  On  se  mit  en 
marche.  Strasoldo  se  tint  toutefois  à  Saint-François, 
à  mi-côté  de  TAgheisen ,  et  défendit  de  traverser  le 
torrent.  Il  avait  avec  lui  le  régiment  de  Caprara  et  les 
milices  de  Trabaud.  Le  colonel  Chivalieri  occupait  le 
Pérus  et  le  vallon  de  la  Niéja. 

XI.  —  ATTAQUE  DE  SOSPEL. 

Brunet  n'ignorait  rien.  Il  avait  appelé  dans  le  plus 
grand  secret,  le  12  février  à  TEscarène,  les  troupes  dont 
il  pouvait  disposer  à  Nice,  à  Menton,  à  Contes,  à  Peille 
et  à  la  Turbie  ;  et  dès  la  nuit  du  13  au  14,  quatre  colonnes 
s'élancèrent  de  TEscarène  et  arrivèrent  à  six  heures  du 
matin  sur  les  hauteurs  du  Braous,  pour  mitrailler  Sospel. 

Une  colonne  se  dirigea  sur  TAgheisen,  deux  autres  sur 
Sospel,  et  la  quatrième  déboucha  de  Castillon  sur  le  ci- 
metière Saint-François.  Strasoldo,  surpris,  était  descendu 
au  premier  bruit  du  canon  dans  Sospel  pour  nous  y 
recevoir  :  ce  que  voyant  Vigan,  Trabaud  et  Radicati,  tra- 
versant les  feux  croisés  de  Saint-François  et  deTAvène, 
accoururent  au  secours  de  Strasoldo:  «Général,  lui  dirent- 
ils,  sortons  d'ici,  pendant  qu'il  eu  est  temps  encore.  Nous 
ne  nous  y  maintiendrons  pas.  Venez  vers  TAgheisen* 
Sans  cela  nous  sommes  perdus.  >  <  Un  général,  répondit- 
il ,  n'abandonne  son  poste  qu'avec  la  vie.  >  Trabaud,  en 


CONVENTION  NATIONALE  (1793)  151 

regagnant  TAgheisen,  reçut  le  coup  qui  le  conduisit  à  la 
mort  quinze  jours  après.  On  se  battit  dansSospel  à  Tarme 
blanche.  Le  comte  de  Revel  put  parvenir  jusqu'à  Strasoldo, 
au  péril  de  sa  vie.  11  le  conjura  au  nom  de  Saint-André,  de 
battre  en  retraite  ;  celui-ci  ne  consentit  qu'à  laisser  partir 
Tartillerie.  Pour  lui,  il  finit  par  tomber  blessé  entre  nos 
mains.  La  nuit  seule  sépara  les  combattants.  Nous  restions 
les  maîtres,  la  joie  des  nôtres  tint  presque  du  délire.  Avant 
d'envoyer  les  prisonniers  à  Nice,  nos  soldats  s'amusèrent 
d'eux,  les  coiffèrent  du  chapeau  français,  les  poudrèrent 
de  neige,  et  les  forcèrent  de  danser.  L'escorte  qui  les  con- 
duisit de  Sospel  à  l'Escarène,  et  de  PEscarène  à  Nice, 
chantait,  sautait,  gambadait. 

Ce  combat  de  Sospel  jeta  le  découragement  dans  une 
partie  de  l'armée  Austro-Piémontaise.  Nous  en  avons  la 
preuve  dans  les  désertions  qui  se  produisent  depuis  lors. 
Le  18  et  le  20  février,  des  soldats  autrichiens  arrivent 
à  Grasse  et  déclarent  devant  le  directoire,  qu'ils  veulent 
servir  dans  le  pays  de  la  liberté,  et  qu'ils  demandent  à  être 
acceptés  dans  les  rangs  des  soldats  républicains,  pour 
vivre  et  mourir  libres.  On  leur  donne  la  cocarde  trico- 
lore, 50  francs  de  gratification  à  chacun  et  aux  dix  pre- 
miers déserteurs  on  ajoute  en  plus  80  francs.  Biron  se 
rendit  à  Sospel,  et  mettant  à  profit  cette  défaite  des  Pié- 
montais,  il  proposa  à  Saint-André  une  entrevue  :  ce  que 
le  roi  de  Piémont  n'accepta  pas,  de  peur  de  porter  om- 
brage aux  Autrichiens.  Alors  Biron,  s'inspirant  des  plans 
de  Brunet,  décida  l'attaque  sur  toute  la  ligne,  depuis 
Sospel  jusqu'à  Entrevaux.  Le  général  de  brigade  Rossy 
reçut  l'ordre  d'entrer  en  campagne  le  28  février  du  côté 
de  Puget-Théniers,  et  Dumerbion,  d'avancer  sur  Utelle. 
Biron  partagea  son  corps  d'armée  en  deux  ailes,  qu'il 
confia  à  Dagobert  et  à  Brunet.  Pour  donner  le  change  à 
l'ennemi,  il  fit  mine  de  diriger  l'effort  sur  le  Brouïs  : 
€  Nous  viendrons  à  bout  d'emporter  le  Brouïs  >,  disait-il 


152  CHAPITRE  HI 

dans  sa  proclamation  à  Tarmée.  On  partit  de  CîoUe- 
Basse,  le  28  février  ;  mais  au  lieu  d'envoyer  Tartillerie 
sur  la  route  de  TEscarène,  Biron  la  dirigea  par  Levens 
au  Gros  d'Utelle  ;  et  contenant  le  gros  de  Tarmée  ennemie 
au  Braous,  il  commanda  à  Brunet  d'opérer  sa  jonction 
avec  Taile  gauche  de  Dumerbion  dans  la  vallée  de  Lan- 
tosque,  ce  qui  était  très-habillement  manœuvrer.  Du- 
merbion enleva  la  Madone  d'Utelle,  d'un  coup  de  main; 
Masséna,  Tourrette-Revest  et  Toudon  ;  le  lieutenant- 
colonel  de  Layssac,  avec  le  2*  bataillon  du  Var,  Luoé- 
ram;  Rossy  s'était  rendu  maître  de  Puget-Théniers. 
Partout  les  Piémontais  fuyaient.  Dagobert  trouva  l'en- 
nemi au  Col  Négro,  où  Brunet  le  joignit.  Chasseurs- 
Corsés,  grenadiers  du  28*,  chasseurs  du  91*,  poussaient  de 
cime  en  cime  les  Austro-Piémontais  jusqu'à  la  Vésubie,  et 
les  deux  armées  pressées  l'une  par  l'autre  franchissaient 
dans  cette  marche  des  obstacles  réputés  insurmontables. 
Après  dix  heures,  nous  bivouaquions  en  vue  de  la  Vésubie. 
L'ennemi  terrifié  abandonna  Lantosque  précipitamment. 
Quoique  Dagobert  eût  reçu  une  blessure  très-grave,  il  ne 
s'y  installa  pas  moins  en  vainqueur,  le  2  mars.  La  BoUène 
fut  occupée  le  même  jour, 

Castelberg  couvrait  Belvédère  de  ses  cinq  mille  hommes. 
On  voyait  dans  son  état-major  le  feld-maréchal  comte  de 
Baleigne,  le  chevalier  de  Viterbe,  les  trois  frères  Ger- 
mano,  vaillants  capitaines.  Rien  ne  put  arrêter  l'élan 
français  devant  Belvédère  ;  malgré  la  mitraille  qui  pleu- 
vait du  château  Rainaldi,  Brunet  emporta  ce  poste  au 
chant  de  la  Marseillaise.  L'ennemi  se  fortifia  au  Capelet 
et  au  Raous  (12  mars).  De  Layssac,  qui  s'était  un  des  plus 
distingués  à  Belvédère,  eut  le  commandement  de  cette  ville 
et  Biron  dans  son  rapport  s'exprima  en  ces  termes  :  <  On 
ne  peut  donner  trop  d'éloges  aux  officiers  et  aux  soldats. 
Chacun  dans  son  poste  a  déployé  l'énergie  et  le  courage 
dont  sont  animés  les  conquérants  de  la  liberté.  U  ne  nous 


CONVENTION  NATIONALE  (1793)  153 

reste  plus  à  prendre  que  Saorge.  >  Il  cite  à  Tordre  du 
jour  radjudant-général  Micas,  Closalde,  capitaine  de 
génie  ;  Chartogue,  colonel  du  68"®  ;  Vicasse,  lieutenant- 
colonel  du  91™®;  Escalle,  lieutenant-colonel  du  second 
bataillon  de  THérault  ;  les  capitaines  Despinoy  et  Raim- 
baud  ;  Serrurier,  colonel  du  73"*,  le  capitaine  Mauzé,  etc. 
La  Convention  félicita  Biron.  Le  général  fit  offrir  un 
sabre  d'honneur  à  Layssac  par  la  ville  de  Nice.  Il  n'eut  pas 
fallu  s'arrêter.  Montesquieu  désirait  ardemment  opérer 
sa  jonction  avec  Biron  ;  mais  cent  soixante  mille  ennemis 
couvraient  la  frontière  Nord-Est,  et  Montesquieu  ne  pou- 
vait envoyer  du  renfort  à  Biron,  D'ailleurs,  les  montagnes 
étaient  hérissées  de  neige  et  de  glace.  On  se  contenta  de 
garder  les  positions  conquises  et  de  se  donner  la  main  de 
poste  en  poste  jusqu'au  col  de  l'Argentière.  On  était  en 
face  des  Austro-Sardes  qui  allaient  du  col  de  Tende  au 
col  des  Fenêtres  et  de  la  vallée  de  la  Stura  jusqu'au  Saint- 
Bernard.  Saint-André  tenait  encore  Breil,  Saorge ,  le 
Braous  et  le  Brouis.  Vers  la  fin  de  mars,  Castelberg  reprit 
même  Belvédère  sur  de  Layssac,  et  nous  força  d'aban- 
donner Saint-Jean  et  la  Condamine.  A  cette  nouvelle  Biron, 
accourant  de  Lantosque,  fit  établir  des  camps  retranchés 
au  Flaout,  à  Saint-JuUien  de  Roquebillère,  au  Véséou,  à 
Saint-Sauveur  de  la  BoUène  et  attendit  le  moment  favo- 
rable pour  reprendre  Belvédère  et  renouveler  une  attaque 
générale. 

X.  —  SITUATION  INTÉRIEURE  DES  ALPES-MARITIMES. 

Biron  avait  aussi  beaucoup  d'affaires  sur  les  bras,  en 
outre  de  l'ennemi  qu'on  le  pressait  de  débusquer.  Nice, 
toujours  agitée  par  le  club  patriotique  et  par  le  club  mar- 
seillais, entendait  les  discours  les  plus  extravagants  des 
patriotes  exaltés  qui  voulaient  imiter  et  Marat  et  Dan- 
ton. Mais  la  commission  municipale  reçut  l'assurance  de 


154  CHAPITRE  III 

Biron  qu'il  n'était  venu  à  Nice  que  pour  ramener  la  con- 
fiance et  rassurer  les  esprits.  Or,  dans  ces  circonstances, 
arrivaient  trois  miliciens  de  Lantosque  faits  prisonniers, 
€  Voilà  trois  barbets,  s'écria  Dabray  ;  on  les  pendra 
demain.  »  —  Taisez-vous,  répartit  un  officier.  —  Dabray 
le  regarda  fixement.  «  Taisez-vous,  vous  dis-je,  continua 
l'officier,  mauvais  sujet,  c'est  vous  que  l'on  devrait  pen- 
dre, vous  qui  avez  trahi  votre  ancien  prince.  >  Et  les  gens 
qui  étaient  là  d'applaudir.  Biron  manda  Dabray  et  quand 
il  l'eut  devant  lui  :  <  Allez  plutôt  sur  les  montagnes,  le 
sabre  à  la  main,  lui  dit  le  général.  Chassez  ces  ennemis- là. 
Si  vous  continuez  de  parler  et  d'écrire,  je  vous  y  enverrai 
forcément.  >  Et  il  le  congédia.  Dabray  envoyé  quelques 
jours  après  à  la  Convention, s'en  vengera  sur  Biron  un  peu 
plus  tard.  Tel  se  montrait  Biron  à  Nice.  Il  avait  accepté 
la  révolution,  mais  sans  en  vouloir  les  excès  ;  il  s'était 
mis  du  parti  d'Orléans  avec  Montesquieu,  Dumouriez, 
Danton...  Le  duc  de  Chartres  servait  sous  Dumouriez,  et 
le  duc  de  Montpensier  était  aide-de-camp  de  Biron. 

Depuis  la  séance  orageuse  du  10  mars,  dans  laquelle 
les  Jacobins  irrités  contre  la  Vendée  soulevée,  et  contre 
Dumouriez  vaincu  en  Belgique,  la  Convention  ne  voyait 
plus  dans  la  France  que  des  traîtres,  et  elle  établissait 
partout  des  comités  de  salut  public,  et  des  tribunaux 
révoluiionnaires  :  <  Plutôt  mourir,  s'écriait  Verguiaud 
contre  la  loi  des  suspects,  que  de  consentir  à  l'établisse- 
ment de  cette  inquisition  vénitienne  !  > 

Mais  Duliem  :  «  Ce  tribunal  est  encore  trop  bon  pour 
des  scélérats  et  des  contre-révolutionnaires.  »  Et  alors 
commença  à  peser  sur  la  France  le  triumvirat  Danton, 
Robespierre  et  Saint-Just.  La  montagne  triomphait  et 
les  Jacobins,  sûrs  de  la  victoire,  regardaient  les  Giron- 
dins comme  une  proie  qui  ne  leur  échapperait  pas.  En 
attendant,  la  Convention  décréta  une  levée  de  300,000 
hommes  de  dix-huit  à  quarante  ans  pour  marcher  contre 


CONVENTION  NATIONALE  (1793)  155 

rennemi.  Dumouriez  est  encore  battu  à  Nerwinde,  le 
18  mars.  Quatorze  armées  se  précipitent  contre  l'Europe 
coalisée  (30  mars).  Il  faut  vaincre  ou  mourir. 

C'est  ce  qui  nous  explique  Tactivité  que  déployait 
Biron  dans  nos  parages.  Le  9  mars,  il  nommait  le  général 
de  brigade  Montredon,  commandant  d'Antibes  :  «  Il  pren- 
dra connaissance  pleine  et  entière  de  la  place,  la  mettra  à 
Tabri  de  toute  insulte  du  côté  de  la  mer,  visitera  les  côtes 
depuis  le  Var  jusqu'à  Cannes,  s'embarquera  à  Cannes  pour 
inspecter  les  îles  Sainte-Marguerite  et  les  mettre  sur  une 
défense  respectable,  ira  ensuite  de  Cannes  à  Fréjus,  puis 
à  Toulon  où  il  s'entendra  avec  Tofficier  général  de  cette 
place  pour  la  défense  des  côtes  de  Fréjus  à  Toulon.  La 
partie  du  Var  à  Fréjus  reste  entièrement  soumise  à  ses 
ordres.  Il  se  rendra  aussi  à  Nîmes  pour  le  recrutement  de 
l'armée  d'Italie.  >  Le  1®'  avril  entre  à  Nice  le  1®"^  bataillon 
de  la  phalange  marseillaise,  gens  déterminés  à  tout  oser. 
L'entraînement  des  troupes  est  général  On  nomme  des 
canonniers,  des  gardes  aux  vedettes,  aux  signaux  et  aux 
batteries.  Marc  Gastaud  à  Antibes  est  maître  canonnier 
au  fort  Graillon  ;  Pierre  Carie,  à  la  batterie  Bacon  ou 
Granille  ;  Jacques  Goulet,  à  la  batterie  de  la  Gabelle.  En 
même  temps  que  se  répand  le  bruit  de  la  séance  du  10 
mars,  nombre  de  citoyens  se  font  délivrer  des  certificats 
de  civisme  ;  de  ce  nombre  est  Masséna  lui-même,  qui  se 
trouve  à  Antibes,  Michel  Gazan,  capitaine  des  gendarmes 
au  9*  bataillon  du  Var,  Charles  Foucard,  enseigne, 
Honoré  Fugairon,  enseigne,  commandant  la  felouque,  la 
RèptMique  Française^  H.  J.  Bernard  de  Saint-Paul, 
garde  du  bureau  des  classes  de  la  marine,  J.  H.  Torreille 
secrétaire,  Romuald  et  Louis  Gazan,  fournisseurs  des  vi- 
vres, Gaspard  Gazan,  commis  au  bureau  de  la  marine,  H. 
P.Gazan,  J.C.  Riouffe,  les  chirurgiens,  Louis  Plaucheur  et 
Dominique  Jaubert,  Philippe  Aubernon,  commissaire  des 
guerres,  J.  B.  Albin,  aumônier  de  l'hôpital,  le  comman- 


t56  CHAPITRE  UI 

dant  Sanglier,  chargé  du  Fort  Carré,  etc.,  etc.  Il  en  est  de 
même  à  Grasse,  à  Vence,  à  Saint-Paul.  Le  26  mars,  la 
Patrie  est  en  danger  Antibes  se  plaint  qu'elle  doit  prendre 
des  enfants  au-dessous  de  quinze  ans  pour  monter  la  garde. 
A  Grasse  la  garde  nationale  refuse  le  service.  On  sonne  en 
vain  le  rappel .  Elle  envoie  une  députation  au  directoire 
pour  déclarer  qu'elle  ne  se  rendra  pas  à  Tordre  du  com- 
mandant Bousquet  parce  qu'elle  n'est  pas  équipée;  le  direc- 
toire de  Grasse  dépêche  vers  Biron  à  dix  heures  du  soir. 
C'est  le  moment  des  terribles  débats  à  la  Convention 
nationale.  Notre  député  Isnard  qui  avait  la  présidence,  le 
25  mars,  répondait  à  une  députation  de  la  Commune  qui 
demandait  la  liberté  de  Marat  :  «Si  Paris  attente  à  la  Con- 
vention nationale,  on  cherchera  bientôt  sur  les  rives  de  la 
Seine  la  place  où  cette  ville  avait  existé.  >  Le  27,  les  mara- 
tistes  insultent  Isnard  ;  Bourdon  de  TOise  le  menace  du 
poignard,  et  on  le  force  de  quitter  la  présidence.  Quelques 
jours  après  il  envoyait  sa  démission. 

Nous  voici  au  2  avril  ;  Biron  était  avisé  par  Montes- 
quieu :  «  Je  crois  devoir,  mon  cher  Biron,  vous  prévenir  de 
la  situation  inouïe  où  nous  sommes:  Dumouriez  en  état 
d'arrestation  et  faisant  arrêter  les  ministres  et  les  com- 
missionnaires; Lille  et  Valenciennes  remplies  de  députés; 
les  ennemis  au  nombre  de  60,000,  victorieux  à  doux 
lieues  de  nous  ;  pas  de  provisions,  pas  de  fourrages,  voilà 
où  nous  a  mis  la  République^  tous  les  généraux  arrêtés, 
excepté  moi,  parce  que  je  suis  blessé.  Les  traîtres  qui  ven- 
dent la  France  ont  arrêté  les  généraux  pour  la  livrer  plus 
facilement.  > 

L'envoyé  qui  apportait  cette  lettre  en  avait  deux 
autres  du  duc  de  Chartres  pour  Montpensier.  Grégoire  et 
Junot,  représentants  du  peu|)le  à  Nice,  en  vertu  d'un 
ordre  de  Paris,  arrêtèrent  le  duc  de  Montpensier  pendant 
qu'il  déjeûnait  avec  Biron,  l'envoyèrent  à  Montalban, 
d'où  il  fut  conduit  à  Notre-Dame  de  Marseille,  puis  au 


CONVENTION  NATIONALE  (1793)  157 

fort  Saint-Jean  pour  y  rejoindre  son  père,  le  comte  de 
Beaujolais,  et  autres  membres  de  sa  famille  emprisonnés. 
A  la  Convention,  on  criait  :  Ne  craignez-vous  pas  que 
Biron  ami  des  d'Orléans  n'abuse  de  sa  position  pour  déli- 
vrer les  Bourbons  enfermés  à  Marseille  ? 

Biron  avait  répondu  à  ses  ennemis  par  la  brillante  af- 
faire du  Pérus  et  par  la  reprise  de  Bel  védère.Le  16  avril,  il 
s'avançait  de  TEscarène  vers  Moulinet.  Mais  trompant 
l'ennemi,  il  s'abattait  tout-à-coup  sur  Sospel  dont  Saint- 
André  avait  confié  la  défense  au  chevalier  Radicati.  Notre 
corps  de  bataille  formait  trois  colonnes  qui  dès  la  matinée 
du  17  montèrent  l'une  vers  l'Agheisen,  la  seconde  par 
la  grande  route  et  la  troisième  par  le  vallon  de  Castillon. 
Il  y  avait  un  effectif  de  trente  mille  hommes.  Des  mille 
hommes  de  l'Agheisen,  trois  cents  se  détachèrent  et  gra- 
virent le  Pérus. 

Saint-André  avait  placé  un  corps  de  troupes  au  pont  de 
de  laNiéjasous  les  ordres  de  laVillamarina  et  de  Cuggio  ; 
il  s'appuyait  sur  le  deuxième  corps  d'armée  qui  avec  l'ar- 
tillerie avait  passé  la  Bévéra  au-dessus  de  Saint-Gervais 
et  occupé  la  rive  gauche  de  la  Niéja.  Le  combat  dura  deux 
heures  sur  ce  point  et  l'avantage  resta  aux  nôtres.  Le 
chevalier  d'Auvare  qui  s'y  trouva  racx)nte  d'une  manière 
touchante  les  soins  que  donna  Cuggia  blessé  lui-même  à 
l'un  de  ses  amis,  Ravénada,  atteint  en  pleine  poitrine.  Le 
19,  les  Austro-Sardes  revenant  à  la  charge  se  postaient 
encore  au  Pérus,  vers  deux  heures  de  l'après-midi.  Les 
grenadiers  des  Bouches-du-Rhône  et  les  chasseurs  de 
Marseille  firent  merveille.  Si  la  nuit  n'eut  séparé  les  com- 
battants, le  camp  était  emporté  pour  la  troisième  fois.  Le 
27  avril  de  Layssac  de  son  côté,  malgré  le  feu  nourri  de 
Castelberg,  reprenait  héroïquement  Belvédère.  C'est  alors 
que  s'achevait  dans  les  Alpes-Maritimes  la  mission  mili- 
taire de  Biron.  Rappelé  par  la  Convention,  le  30  avril,  on 
l'envoyait  à  l'armée  de  l'Ouest.  Grégoire  et  Jagot  étaient 


158  CHAPITRE  m 

remplacés  auprès  Tarmée  de  Tltalie  par  Barras,  Beau- 
vais  de  Paris,  Despinassy  et  Pierre  Bay le.  Kellermann  suc- 
cédait à  Montesquiou,  Brunet  à  Biron.  Grégoire  et  Jagot 
quittèrent  Nice  le  10  mai,  Biron  le  16  et  Brunet  recevra 
son  brevet  le  18. 

Pauvre  Biron  !  En  vain  vaincra-t-il  les  Vendéens  à  Sau- 
mur  et  à  Parthenay,  l'affreux  Carrier  Taura  pour  objec- 
tif de  sa  haine  :  <  Nous  ne  pouvons  dissimuler,  dira 
Jean  Bon,  qu'il  n'y  a  pas  d'accusation  positive  contre 
Biron  ;  on  lui  reproche  seulement  de  ne  pas  avoir  déployé 
toute  l'activité  possible.  »  Gasparin  constatait  que  Biron, 
à  cause  de  ses  attaques  de  goutte  et  de  sa  santé  délabrée, 
était  peu  propre  à  ses  fonctions  et  qu'il  avait  offert  sa  dé- 
mission. Le  général  rappelé  à  Paris  fut  enfermé  à  Sainte- 
Pélagie,  puis  à  l'Abbaye,  et  condamné  à  mort  le  30  octo- 
bre par  Fouquier  Tinville.  Quand  on  lui  signifia  sa 
sentence,  il  sourit  de  dédain,  rentra  à  sa  prison,  salua 
les  prisonniers  avec  cette  politesse  chevaleresque  .qui  le 
distinguait:  <  Messieurs,  leur  dit-il,  c'est  fini,  je  pars 
pour  le  grand  voyage.  »  11  demanda  du  Bordeaux,  une 
volaille  pour  souper,  puis  dormit  profondément  sur  son 
grabat.  Le  lendemain  il  se  fit  apporter  une  douzaine 
d'huîtres  pour  son  déjeuner,  et  il  était  encore  à  table, 
quand  l'exécuteur  des  hautes-œuvres  se  présenta  :  <  Mon 
ami,  dit  Biron,  veux- tu  bien  me  permettre  que  je  finisse?  » 
Le  bourreau  resta  stupéfait.  11  marcha  d'un  pas  ferme  à 
l'échafaud  ;  on  l'entendit  prononcer  ces  paroles  avant  de 
mourir  :  <  Je  meurs  puni  d'avoir  été  infidèle  à  mon  Dieu,  à 
mon  Roi,  à  mon  nom.  »  31  décembre.  Philippe  Égalité  le 
suivra  le  G  novembre. 

XI.   —  LA   DÉFECTION  DE  DUMOURIEZ. 

La  défection  de  Dumouriez  avait  mis  en  émoi  la  Con- 
vention nationale.  Grasse,  Antibes,  Saint-Paul  et  Vence 


CONVENTION  NATIONALE  (1793)  159 

^recevaient,  le  16  avril,  le  décret  qui  déclarait  Dumouriez 
traître  à  la  patrie,  et  Irors  la  loi  ;  on  assurait  une  récom- 
pense de  trois  cent  mille  livres  et  une  couronne  civique  à 
quiconque  le  saisirait  et  l'amènerait  à  Paris  vif  ou  mort. 
Ordre  était  donné  d'arrêter  tous  les  suspects.  Les  direc- 
•teurs  dos  postes  devaient  remettre  les  lettres  aux  officiers 
municipaux.  Ce  qui  ajoutait  de  nos  côtés  à  la  terreur 
générale,  c'est  que  l'Angleterre,  par  son  traité  du  30  avril 
avec  Victor-Amédée,  s'était  engagé  à  lui  fournir  deux  cent 
mille  livres  sterlings  pour  l'entretien  d'une  armée  de 
cinquante  mille  hommes,  et  à  croiser  sur  les  côtes  avec 
son  escadre.  Le  duc  de  Chablais,  frère  du  Roi  du  Piémont, 
était  venu  en  personne  au  camp  de  la  Giandola  faire  cette 
proclamation  au  milieu  des  acclamations  de  joie  des  Aus- 
tro-Piémontais.  Devant  la  flotte  anglaise  d'un  côté  et 
Tarmée  piémontaise  de  l'autre,  Brunet  en  prenant  le  com- 
mandement de  l'armée  des  Alpes-Maritimes,  n'était  pas 
sans  quelque  crainte.  Les  représentants  de  la  Convention 
près  l'armée  d'Italie  montraient  une  rare  activité.  Les 
communes  redoublaient  de  zèle  pour  se  mettre  en  état  de 
défense.  A  Antibes,  que  menaçait  l'escadre,  la  garde  natio- 
nale s'organisa  en  huit  compagnies  de  cinquante-trois 
hommes  chacune.  Un  bureau  recevait  les  engagements 
volontaires.  Il  s'agissait  de  repousser  l'ennemi  du  dehors, 
mais  on  craignait  autant  les  réactionnaires  à  l'intérieur. 
Kellermann,  en  habile  homme,  n'avait  pas  tardé  d'opérer 
sa  jonction  avec  Brunet.  Soudain,  il  enlevait  avec  un 
entrain  héroïque  le  camp  de  l'Assiette,  prenait  dix  canons 
deux  mille  fusils,  faisait  deux  cents  prisonniers.  Malheu- 
reusement le  général  Cassabianca  qui  avait  en  ce  moment 
le  commandement  de  la  vallée  de  Lantosque,  en  allant 
vers  Saint-Étienne  de  laTinée  pour  le  rejoindre,  tomba  à 
Valdeblore  entre  les  mains  des  ennemis.  Brunet,  pour 
sauver  sa  tète  et  son  honneur,  comprenait  qu'il  fallait 
agir  promptement  et  réussir. 


140  GHARTBE  m 

Larmee  A»istn>-S4rde  se  composait  de  quatre  divisions  : 
corps  de  Sirasoldo  depoîs  les  Alpes  jusqu'au  val  d'Aoste  ; 
ci>rp6  de  ProTera,  de  llséran  ou  mont  G^ièvre  ;  corps  de 
CoUi«  des  Tallees  du  Pô  ei  de  la  Stura  jusqu'aux  Alpes  du 
comté  de  Nke  ;  corps  du  duc  de  Chablais  et  de  Saint- 
André  à  la  Giandola.  D*EUéra  commandait  au  Braus  et 
Pemigocti  au  Brouîs.  Saint-André  dit  dans  son  rapport 
du  1^  juin  :  <  Les  ennemis  font  des  mouvâments.  Ce  que 
Ton  peut  juger  c*€st  que,  malgré  l'assurance  de  leurs  chefs, 
l'approche  de  la  flotte  les  inquiète.  \\s  n'ont  pas  de  maga- 
sins abondants  à  Nice,  la  disette  est  en  Provence.  Les 
représentants  du  peuple  obligent  Brunet  d'attaquer  avant 
rarrivée  de  la  flotte.  >  (Mémoires  de  Saint-André.) 

Nous  approchons  des  combats  célèbres  du  Raûs  et  de 
l'Authion.  Mais  auparavant  mettons  sous  les  yeux  l'état 
de  Farmée  et  de  nos  pays  dans  ces  conjonctures  difficiles. 
Les  troubles  intérieurs,  la  guerre  extérieure  jetaient  le 
commerce  et  les  finances  dans  un  état  déplorable.  De 
Paris  on  ne  pouvait  rien  envoyer  aux  soldats.  En  pro- 
vince, les  citoyens  étaient  fatigués  des  réquisitions  con- 
tinuelles. On  était  aux  expédients  pour  se  procurer  du  blé. 
On  battait  monnaie  avec  les  vases  sacrés,  on  fondait  les 
cloches,  on  demandait  des  dons  patriotiques  en  argent, 
en  chemises,  en  habits,  en  souliers.  La  plupart  des  soldats 
mal  équipés,  mal  nourris  allaient  souvent  sans  bas  et 
sans  souliers  ;  et  pourtant  ils  gardaient  une  résignation 
étonnante,  et  la  soumission  à  leurs  chefe.  Quand  on  faisait 
vibrer  en  eux  la  fibre  patriotique,  et  celle  de  l'honneur 
français,  ils  se  sentaient  pris  d'une  ardeur  enthousiaste  et 
même  joyeuse  qui  ne  craignait  plus  rien.  Ils  couraient  au 
poste  le  plus  périlleux  en  chantant.  Chacun^  depuis  les 
dernières  nouvelles,  demandait  à  combattre.  Brunet  sut 
mettre  à  profit  cette  disposition  d'esprit,  d'autant  plus 
que  Saint-André  se  livrait  à  une  confiance  immodérée. 
Montrédon  qui  continuait  de  surveiller  et  de  fortifier  le 


COmTENTION  NATIONALE  (1793)  161 

littoral,  commandait  à  Antibes,  et  Saint-Hilaire  au  Fort- 
Carré  (2  juin.).  Le  génie  militaire  français  n'avait  pas 
perdu  son  temps.  A  Belvédère,  par  exemple,  nous  avions 
jFortement  retranché  les  redoutes  de  la  Condamine  et  de 
Saint-Jean,  ouvert  un  chemin  pour  traîner  Tartillerie  à 
Triménil,  base  du  Capelet  qu'occupait  l'ennemi.  Toutes 
les  cimes  qui  dominent  et  la  Vésubie  et  la  Bévéra  deve- 
naient comme  autant  de  citadelles.  Saint- André  en  avait 
six  qui  défendaient  Saorge  :  le  Pérus,  Linière,  le  Béolet, 
Moulinet,  Millefourches  et  Raous.  Chacun  de  ces  points 
va  être  le  théâtre  d'un  combat  de  géants. 

Le  21  mars,  le  conventionnel  Savournin  disait  à  la 
tribune  :  <  J'annonce  que  Brunet  a  mérité  l'estime  et 
la  confiance  de  ses  concitoyens.  >  Vers  la  fin  de  mai, 
en  effet,  Brunet  appelait  vers  lui  la  division  Serrurier 
qui  avait  sous  ses  ordres  les  célèbres  MioUis,  Joubert, 
Cervoni  et  Brune.  Arrivés  à  Isola,  après  une  journée 
de  marche,  il  leur  fallut  traverser  à  la  nage  la  Tinée 
gonflée  par  les  eaux,  et  emporter  Isola  défendue  par 
sa  position  naturelle  et  par  une  bonne  garnison.  Quel- 
ques jours  après,  2  juin,  Serrurier  et  Macquart  pous- 
sent une  reconnaissance  vers  Millefourches,  et  enlèvent  à 
l'ennemi  ses  avant-postes.  Mais  l'aide-de-camp,  Corvésy 
y  fut  blessé,  le  capitaine  Du  pain  du  1®^  bataillon  de  l'Hé- 
rault y  trouva  la  mort.  L'adjudant  général  Micas  fut  porté 
à  l'ordre  du  jour.  Le  3  juin,  nous  campions  au  Flaût  et  à 
Saint-Jullien.  On  voyait  encore  sous  les  ordres  de  Ser- 
rurier, outre  les  noms  cités  plus  haut,  Rochambeau,  Despi- 
noy, Gautier  de  Kervéguène,Morangié.  Que  de  célébrités! 

Le  6  juin,  Gaspard- Joseph  Brunet,  général  en  chef  de 
l'armée  d'Italie,  à  l'Escarène,  écrivait  au  district  de 
Grasse  de  bien  recevoir  le  général  de  brigade  Montredon, 
commandant  de  toutes  les  côtes  jusqu'au  Rhône. 

Et  Montredon,  montant  à  Grasse,  demandait  aussitôt 

1 ,200  gardes  nationaux  du  district  pour  le  service  de  la 

11 


162  CHAPITRE  m 

place  d'Antibes  et  du  fort  Carré,  parce  que  rennemi  était 
à  nos  portes.  A  Nice,  c*est  le  général  Lapoype  ayant  le 
commandement  de  la  place,  à  qui  une  députation  d'An- 
tibes  vient  demander  des  vivres  (7  juin).  Les  citoyens 
Coulomb  et  Pascal  sont  envoyés  de  Toulon  pour  inspecter 
les  côtes  contre  Tescadre  Anglaise  qui  nous  menace. 

Xn.  —  COMBAT  DO  RAOUS.  —  8  JUIN  1793. 

Tous  les  efforts  de  notre  armée  se  concentrent  sur 
Saoï^e.Le  Rdons  du  côté  de  Belvédère  était  le  pas  difficile 
à  franchir  qui  nous  donnait  cette  place  ;  mais  comme  il 
avait  été  convenu,  on  attaquerait  sur  six  points  différents, 
et  le  gros  de  notre  armée  partirait  de  Belvédère,  sous 
les  ordres  de  Serrurier.  Brunet  ne  pourra  y  prendre  part, 
à  cause  de  ses  attaques  de  goutte. 

Le  comte  de  Saint-André,  à  la  vue  de  notre  armée  qui 
augmentait  à  vue  d'oeil,  avait  appelé  du  Col  des  Fenê- 
tres le  bon  artilleur  Zim  pour  le  poster  sur  les  cimes  du 
Capelet.  CoUi  commandait  les  Autrichiens.  Le  comte  de  la 
Roque  se  tint  au  Raous.  Sur  la  cime  dite  tête  des  Rosiers, 
était  le  marquis  de  Moutafia.  Les  Austro-Sardes,  avaient 
&it  comme  au  Col  de  TAssiette,  des  approvisionnements 
d'arbres,  et  les  tenant  suspendus  par  des  cordages,  ainsi 
que  des  quartiers  de  rochers^  sur  les  hauteurs,  ils  se  pré- 
paraient à  en  écraser  les  nôtres. 

J'ai  parcouru  ces  sites  escarpés,  et  je  voudrais  que  ceux 
qui  me  lisent  les  aient  vus,  pour  se  rendre  compte  de  la 
difficulté  de  l'attaque  et  du  courage  de  notre  valeureuse 
armée  des  Alpes-Maritimes. 

Un  vénérable  vieillard  de  Belvédère,  le  sieur  Lau- 
renti,  âgé  de  87  ans,  racontait  en  1865,  à  la  famille  de  M. 
Gautier,  proviseur  du  Lycée  de  Nice,  et  à  moi,  qu'il  se 
rappelait  encore  parfaitement  le  combat  du  Raous.  <  Les 
Français,  dit-il,  partis  de  Roquebillère  dans  la  nuit  du  7 


CONVENTION  NATIONALE  (1793)  163 

au  8  juin,  arrivèrent  à  Belvédère,  et  remplis  d'ardeur,  ils 
s'avancèrent  en  chantant  gaîment  :  Allons,  enfants  de  la 
Patrie. <Puis  ce  bon  vieillard  s'animant  semettait  à  chanter 
comme  eux,  et  à  crier  de  toute  sa  voix  :  Vive  la  Républi- 
que !  Vive  la  Nation  !  Mort  aux  tyrans  !  Nous  allons  le 
pendre,  votre  roi  des  marmottes  ! . . .  > 

Alexandre  Dumas  déclare  qu'au  Raous  tout  ce  qu'il 
était  possible  de  faire,  les  Français  le  firent.  Nos  adver- 
saires nous  rendent  le  même  témoignage. 

Tous  nos  soldats  gravirent  ces  pentes  escarpées  avec 
leur  élan  ordinaire,  sous  le  feu  de  l'artillerie  sarde,  sous 
une  grêle  de  balles  et  de  pierres.  Autant  il  en  montait, 
autant  il  en  descendait  sur  la  pente  des  Rosiers.  Ils  allaient 
en  avant,  et  se  succédaient  avec  ce  courage  constant  et 
ce  généreux  oubli  du  danger  qui  fait  un  héros  du  soldat 
français. 

Le  général  Serrurier  fut  battu  à  Triménil  et  au  Capelet. 
On  vînt  inutilement  à  son  secours  ;  il  fallut  céder  devant 
Tartillerie  formidable  de  Zim.  Nos  soldats  débandés,  ren- 
versés les  uns  sur  les  autres,  roulaient  dans  les  abîmes. 
Après  six  heures  de  lutte  acharnée  et  une  perte  de  mille 
hommes,  on  rentra  à  Belvédère.  Beaucoup  de  blessés  jon- 
chaient les  sentiers,  et  mouraient  sans  pouvoir  arriver.  Le 
vieillard  Laurenti  nous  disait  :  <  Ce  n'étaient  plus  des 
chants,  mais  des  cris  lamentables,  des  menaces  :  Ah  !  bri-» 
gands  de  barbets  !  Ils  nous  ont  éreintés.  Qui  aurait  cru 
ça  1  Ils  nous  la  paieront. ...  > 

Joubert,  le  futur  vainqueur  de  Novi,  lutta  au  Raous 
avec  trente  grenadiers  contre  cinq  cents  ennemis.  Il  finit 
par  rester  seul  avec  Lebrun  de  sa  compagnie .  Quand  il 
vit  sa  redoute  pulvérisée  par  le  canon,  sa  main  blessée  par 
un  éclat  de  pierre,  il  se  rendit  sur  parole.  Son  courage  lui 
mérita  les  éloges  de  son  vainqueur,  et  la  permission  de 
rentrer  en  France,  avec  promesse  de  ne  plus  combattre 
dans  la  présente  campagne. 


164  CHAPITRE   III 

Les  Austro-Sardes  y  perdirent  un  frère  Germano.  Le 
comte  de  la  Roque  tint  tête  à  deux  divisions,  tandis  que 
Ravel  rallia  les  siens  qui  commençaient  à  plier  sur  la 
gauche.  Le  marquis  de  Moutafia  ne  broncha  pas  aux 
Rosiers  ;  ses  quartiers  de  rochers  et  ses  arbres  y  écrasèrent 
les  nôtres.  On  porta  à  l'ordre  du  jour  Saint-André  et  son 
fils,  le  comte  de  la  Roque,  Moutafia,  Zim,  Caretto,  les  ré- 
giments d'Acqui,  de  Casai  et  de  Sardaigne. 

Succès  du  Moulinet.  —  Notre  chef  de  brigade  Orto- 
man  nous  dédommageait  au  Moulinet  de  la  défaite  du 
Raous.  Duranteau  y  fut  blessé  à  la  cuisse.  L'ennemi  y 
perdit  l'émigré  le  Jarre  ;  le  chevalier  Pinto  y  eut  le  crâne 
emporté.  Les  capitaines  Canal  et  Carré  y  reçurent  de 
graves  blessures.  Chez  nous,  d'Allemagne  fut  blessé  et 
comme  il  prit  une  grande  part  à  cette  affaire,  il  reçut  du 
ministre  son  grade  de  général  de  brigade. 

Combats  de  Linières  et  du  Bèolet.  —  Tandis  que  les 
Polonais  de  Mieskonisky  s'avançaient  sur  le  col  de 
Linières,  deux  colonnes  aux  ordres  de  Dagobert  gravis- 
saient l'Agheisen. 

Le  camp  de  Linières  était  défendu  par  d'Ossaque  avec 
1 ,500  hommes.  L'engagement  fut  sérieux.  Presque  tous  les 
polonais  de  Mieskonisky  jonchaient  la  ipontagne  de  leurs 
corps,  quand  les  nôtres  continuant  à  gravir,  finirent,  la 
baïonnette  en  avant,  par  débander  les  bataillons  de  Ver- 
ceil  et  de  Saluce.  D'Ossaque  vit  tomber  à  ses  pieds  le 
sieur  de  Valdenque,  heutenant- colonel  du  régiment  de  Sa- 
luce. Le  bataillon  de  Nice  combattit  avec  valeur  contre 
les  nôtres,  mais  il  y  perdit  le  chevalier  de  Grimaldi,  son 
commandant,  les  chevaliers  Raty  et  Leotardi,  les  sieurs 
d'Audiffret  et  de  Laval.  Cependant  d'Ossaque  ne  put  arrê- 
ter la  déroute  qui  entraîna  la  perte  de  Linières  et  du 
Béolet.  Tout  le  camp  avec  ses  approvisionnements  tomba 
entre  nos  mains.  Les  mémoires  du  général  d'Auvare  font 
remarquer  qu'en  abandonnant  le  Béolet,  le  chevalier  de 


CONVENTION  NATIONALE  (1793)  465 

Campon,  qu'on  appela  dérisoirement  décampons,  chargé 
de  le  défendre  reçut  ime  blessure  au  talon.  On  reproche 
à  d'Ossaque  de  ne  s'être  pas  retiré  >5ur  le  Mangiabo, 
comme  le  fit  le  chevaHer  d'Auvare,  avec  sa  compagnie. 
Celui-ci  en  fut  complimenté  par  le  comte  de  Revel  et  par 
les  frères  Sainte-Marguerite.  Le  commandant  d'Ossaque, 
dit  Saint-André,  dans  ses  mémoires,  fut  suspendu  de  ses 
fonctions  par  le  conseil  de  guerre  ;  mais  le  rapport  de 
CoUi  le  sauva.  Il  quitta  néanmoins  le  service. 

Combat  du  Pertes  (9juinJ.  —  Le  frère  du  général 
d'Ossaque  défendait  le  Pérus  à  la  tête  de  1,300  hom- 
mes. Le  comte  de  Saint-André  l'y  avait  réjoint.  Celui- 
ci,  d'abord,  tout  heureux  de  la  victoire  remportée  au 
Raous,  commençait  à  s'inquiéter  des  événements  de  Mou- 
linet, de  Linières  et  du  Béolet.  Zim  était  arrivé  au  Pérus 

0 

en  toute  hâte. 

Dumerbion  donne  le  signal  de  la  marche  en  avant.  Il 
avait  avec  lui  Masséna.  L'action  s'engage  sur  le  pont  de 
laNiéja.  Un  bataillon  français  s'étant  avisé  de  mettre 
le  bonnet  au  bout  des  baïonnettes,  les  piémontais  s'ima- 
ginant  qu'on  se  rendait,  suspendent  leur  feu.  Aus- 
sitôt les  nôtres  déchargent  une  grêle  de  balles,  rom- 
pent une  ligne,  puis  une  autre  ;  en  vain  Zim  envoie  ses 
boulets,  Teller  gourmande  ses  tyroliens,  rien  ne  résiste 
à  la  furie  française  et  à  sa  charge  à  la  baïonnette.  C'en 
était  fait  du  Pérus.  Saint- André  délogea  la  nuit  du  Brouïs. 

Combat  de  Mille  fourches.  —  Ortoman,  parti  de  la 
Bollène,  s'était  avancé  le  8  juin  sur  le  camp  qui  servait 
d'avant-garde  aux  redoutes  de  Millefourches,  où  se  trou- 
vaient d'EUera,  Biscarret,  Forex  et  Belgiosco.  Arrivé  à 
la  Mantega,  il  s'embusqua  dans  les  bois,  et  chassa  l'avant- 
garde  sarde  qui  était  accourue,  tandis  qu'une  autre 
colonne  gagna  le  Tuech,  poste  formidable ,  où  elle  com- 
mença la  nuit  même  du  8  au  9  juin  à  construire  cette 
redoute  magnifique  dont  nos  ennemis  ont  fait  eux-mêmes 


166  CHAPITRE  III 

les  plus  grands  éloges.  Cet  avantage  contrebalança  encore 
notre  défaite  du  Raous. 

Brunet,  désolé,  fit  tomber  la  responsabilité  de  notre 
défaite  du  Raous  sur  Serrurier.  Mais  qu'y  pouvait  Ser- 
rurier ?  Il  marchait  d'après  Tordre  du  général  en  chef, 
sur  un  point  impossible  à  franchir.  Dans  le  rapport  du 
11  juin  daté  du  camp  deTEscarène,  nous  lisons  :  <  L'ap- 
proche de  la  flotte  Anglo-Espagnole  avait  r^épandu  l'épou- 
vante sur  toutes  nos  côtes.  Les  Piémontais  cherchaient  à 
augmenter  cette  terreur  en  annonçant  que  de  leurs  mou- 
vements combinés  avec  la  flotte,  nous  serions  bientôt 
chassés  du  ci-devant  comté  de  Nice.  J'ai  cru  qu'il  était 
bon  de  rendre  ce  projet  presque  impossible,  en  m'empa- 
rant  des  hauteurs  qu'ils  occupaient.  Si  la  colonne  de  gau- 
che aux  ordres  de  Serrurier  avait  pu  s'emparer  du  &meux 
poste  du  Raous,  les  ennemis  seraient  actuellement  en 
Piémont.  >  11  parle  des  succès  obtenus  par  Dumerbion  au 
Pérus  ;  par  Mieskonsky,  à  Linières  et  au  Béolet  ;  par 
Gardane,  au  Moulinet,  et  par  Ortoman,  à  Millefourches. 
€  J'ai  fait  occuper  hier,  10  juin,  le  camp  de  Brouïs  que  les 
ennemis  avaient  abandonné  et  où  était  le  quartier  général. 
Nous  avons  perdu  de  braves  officiers  et  des  soldats  ;  deux 
de  mes  aides- de-camp  ont  été  blessés.  L'ennemi  a  perdu 
beaucoup  de  monde.  Nous  avons  pris  vingt  officiers, 
cinq  cents  soldats  et  deux  pièces  de  canon.  Avec  les  effets 
de  campement,  nos  soldats  vont  faire  des  pantalons.  Nous 
sommes  vraiment  des  sans-culottes  de  nom  et  de  fait  ; 
mais  cela  ne  nuit  ni  au  patriotisme  ni  au  courage  de  nos 
braves  frères  d'armes. > 

D'Auvarre  observe  que  si  Brunet  au  lieu  d'éparpiller 
ses  troupes,  avait  tout  porté  sur  le  Raous,  nous  prenions 
sans  coup  férir  la  Malmort  de  Saorge.  La  retraite  des 
Austro-Sardes  ne  pouvant  s'opérer  que  par  l'horrible 
routedeCrivel,  deBreil  et  du  Giou,  pas  un  n'échappait 
aux  Français. 


CONVENTION  NATIONALE  (1793)  167 

Brunet  lança  une  proclamation  pour  qu'on  reprît  tout 
de  suite  la  revanche  du  Raous. 


Xni.   —  COMBAT   D'aUTHION.   —   12  JUIN. 

Les  Austro-Sardes  avaient  recueilli  à  VAuthion  tout 
ce  qui  avait  battu  en  retraite  du  Moulinet  et  du  Pérus,  et 
ils  avaient  formé  une  autre  ligne  de  VAuthion  au  Capelet 
que  les  stratégistes  figurent  par  un  Z.  L'Authion,  dont  la 
cime  s'élève  à  2,175  mètres,  fait  face  à  Millefourches  qui 
est  de  même  hauteur.  Le  Tuech,  que  nous  occupions, 
forme  comme  le  sommet  d'un  angle  aigu,  dont  VAuthion 
et  Millefourches  sont  les  extrémités  des  deux  lignes.  L'in- 
génieur Antoni  recommande  toujours  ces  pics  dans  les 
guerres  des  Alpes-Maritimes.  Nos  ancêtres  l'ont  si  bien 
reconnu,  ajoute-t-il,  qu'on  y  trouve  les  restes  d'anciens 
châteaux-forts.  Par  TAuthion  et  Millefourches,  le  Raous, 
dont  la  Baisse  conduit  directement  à  Saorge,  était  ratta- 
ché au  Maugebo  et  au  Ventabren,  d'où  Ton  occupe 
Linière,  le  Béolet,  Colle-Longue  et  le  Pérus.  On  peut 
remarquer  ce  que  les  Austro-Sardes  avaient  perdu  malgré 
les  avantages  obtenus  au  Raous. 

<  Attaquez  donc  en  masse  du  côté  de  l'Authion  pour 
arriver  à  Saorge  par  la  Baisse  du  Raous,  avait  dit 
Brunet.  » 

Colli  et  d'Elléra  commandaient  l'armée  ennemie.  Ils 
observaient  nos  mouvements  stratégiques  depuis 
TAgheisen;  ils  savaient  par  leurs  éclaireurs  que  le 
Tuech  était  garai  d'artillerie,  que  des  détachements 
descendus  du  Tuech  et  du  Ventabren,  étaient  en  marche 
vers  le  Raous.  Zim  pointa  ses  canons  et  nous  attendit. 

Lorsque  nos  12  à  13  mille  hommes  se  mirent  en  marche, 
le  ciel  sembla  combattre  contre  nous.  C'était  dans  la  ma- 
tinée du  12  juin  (mercredi).  Des  brouillards  épais  enve- 
loppaient la  montagne,  tellement  qu'on  ne  se  voyait  plus 


168  CHAPITRE  III 

à  une  faible  distance.  Qui  plus  est,  un  vent  violent  de 
neige  et  de  pluie  se  mit  à  nous  fouetter  en  plein  visage.  Il 
était  six  heures  du  matin,  par  cet  horrible  temps,  quand  le 
canon  gronda  au-dessus  de  nous.  Nos  hommes  tombaient 
les  uns  sur  les  autres,  s'embarrassant  entre  eux  dans  ces 
ténèbres,  et  au  milieu  de  cette  affreuse  tourmente.  Les 
lûerres,  les  balles,  les  boulets  pleuvaient  sur  nous.  Cepen- 
dant les  grenadiers  parvenus  au  faîte,  voyant  qu'il  n'y 
avait  plus  qu'à  mourir,  se  jetaient  de  désespoir  à  la  gueule 
des  canons,  et  les  tenaient  embrassés  en  recevant  le  coup 
fatal. 

Notre  armée  fit  sa  retraite  vers  le  Ventabren  en  laissant 
3,000  des  leurs,  morts,  blessés  ou  prisonniers,  et  1,500 
fusils.  Parmi  les  vaillants  combattants  de  l'Authion  du 
côté  des  Austro-Sardes,  on  cite  le  brave  Andrioli,  niçois, 
qui  servait  dans  les  régimentsSuisses-Grisons.  Il  y  eut  une 
suspension  d'armes  de  trois  jours  pour  enterrer  les  victi- 
mes des  deux  côtés.  Nous  gardâmes  pourtant  nos  campe- 
ments de  la  vallée  de  Lantosque.  On  retrancha  le  Seirol 
pour  se  mettre  en  rapport  avec  la  vallée  de  la  Tinée ,  et 
l'on  redoubla  d'activité  pour  se  fortifier  sur  le  Tuech,  la 
Mantéga  et  le  Brouïs. 

Brunet  écrivit  le  15  juin  au  ministre  de  la  guerre,  que 
l'affaire  du  Raous  avait  manqué,  parce  qu'une  des  trois 
colonnes  s'étant  égarée  pendant  la  nuit,  n'était  pas  arri- 
vée à  temps. 

Puis,  dissimulant  toujours  la  vérité,  pour  qu'on  ne  le 
perdit  pas,  une  défaite  en  ce  temps  était  un  arrêt  de  mort, 
il  dit  que  n'ayant  pu  forcer  le  camp  du  Raous,  nous  nous 
étions  emparés  des  autres  positions;  que  la  perte  des  enne- 
mis était  de  deux  cents  morts,  de  six  cents  prisonniers,  de 
deux  canons  et  des  effets  de  quatre  camps....  Rien  du 
désastre  de  l'Authion. 

La  nouvelle  en  jeta  l'alarme  dans  Nice,  et  déjà  on  par- 
lait d'évacuer  les  hôpitaux  et  les  magasins  au  delà  du 


CONVENTION  NATIONALE  (1793)  169 

Var.  La  ville  fut  mise  en  état  de  siège.  Kellermann  fut 
envoyé  immédiatement  à  Nice,  où  il  arriva  le  20  juin.  Il 
se  rendit  à  TEscarène  auprès  de  Brunet.  11  fut  convenu 
avec  lui  qu'on  se  mettrait  sur  la  défensive,  qu'on  dimi- 
nuerait le  nombre  des  postes  pour  fortifier  les  autres.  C'est 
ce  qui  fit  évacuer  peu  à  peu  Belvédère  pour  renforcer  le 
Seirol. 

Le  comte  de  la  Roque,  avec  le  régiment  de  Nice,  qui 
campait  au  Capelet,  s'en  étant  aperçu,  se  dirigea  sur  la 
cime  des  Terres-Rouges,  et  là  pointant  sa  lunette,  il 
remarqua  que  nous  avions  gardé  les  redoutes  de  Saint- 
Jean  et  de  Trois-Croix  avec  des  batteries  à  feux  couverts. 
Il  dirigea  trente  hommes  faire  une  reconnaissance  de  ce 
côté.  Les  nôtres  leur  envoyèrent  des  boulets  et  des  balles. 
Aussitôt  le  comte  de  Canal,  sur  l'ordre  de  la  Roque,  arri- 
va, à  travers  les  châtaigniers  qui  couvrent  les  rives  de  la 
Gordolasque;  il  amena  une  soixantaine  de  bons  tirail- 
leurs. Le  comte  de  la  Roque  l'y  suivit  de  près,  et  l'affaire 
fut  chaude.  La  nuit  seule  sépara  les  combattants.  Les 
Sardes  en  se  retirant  eurent  de  blessés  la  Roque  lui-même, 
Masséna  et  le  chevalier  de  Mollière.  C'est  cette  nuit-là 
que  nous  évacuâmes  Belvédère.  La  Roque  fut  néanmoins 
décoré  pour  ce  fait  d'armes,  quoique  l'avantage  nous 
restât. 

La  Convention  avait  applaudi,  lorsque  le  constitution- 
nel Savoumin  disait  en  pleine  tribune  :  «  J'annonce  à  la 
Convention  que  Brunet  a  mérité  l'estime  et  la  confiance  de 
ses  citoyens  ;  et  encore  le  20  juin,  lorsque  Brunet  annon- 
çait les  succès  obtenus  par  Serrurier  le  3  juin  à  Millefour- 
ches.  Aujourd'hui  c'en  est  tait  de  Brunet.  > 

XIV.   — FÉDÉRALISME. 

Nos  deux  défaites  du  Raous  et  de  l'Auihio)  avaient  con- 
sterne et  non  découragé  les  populations  de  la  rive  droite 


170  CHAPITRE  HI 

du  Var.  Les  représentants  du  peuple  près  Tannée  dltalie 
déploient  une  ardeur  et  une  énergie  admirables,  ils 
ordonnent  de  tenir  les  forces  de  la  garde  nationale  prêtes 
à  marcher  sur  l'ennemi  au  premier  ordre.  <  La  ville  de 
Nice,  disaient-ils,  n'ayant  pas  encore  cette  assiette  staible 
qui  en  garantit  la  durée,  les  gardes  nationales  des  dis- 
tricts de  Draguignan,  de  Grasse  et  de  Saint-Paul  iront 
garder  cette  ville  de  quinze  jours  en  quinze  jours,  et 
sans  retard  (16  juin).  >  Draguignan  fournit  trois  compa- 
gnies, Grasse  deux  et  Saint-Paul  une.  La  garde  nationale 
d'Antibes  n'est  pas  comprise  dans  ce  contingent,  parce 
qu'elle  doit  veiller  à  ses  remparts.  Le  citoyen  Guide  en 
a  le  commandement.  Le  maire  engage  les  citoyens  à 
redoubler  de  zèle,  et  à  ne  pas  démentir  dans  les  circons- 
tances présentes  ce  civisme  et  cette  bravoure  qui  les  ont 
toujours  distingués.  Le  17  juin,  le  district  de  Grasse  di- 
rige sur  Antibes  cinq  cent-vingt  hommes  avec  armes  et 
bagages  :  <  Qu'on  choisisse  de  préférence  les  anciens 
canonniers  gardes-côtes.  >  Le  citoyen  Girard-Cadet,  pre- 
mier syndic  du  district  de  Grasse,  demande,  vu  le  péril 
présent,  à  ce  qu'on  éloigne  de  la  ville  les  prisonniers  de 
guerre.  En  même  temps  arrive  une  circulaire  du  citoyen 
ministre  de  la  guerre,  Bouchette.  On  venait  d'arrêter  à 
Paris  les  Girondins  (2  juin)  et  plus  de  1,200  prévenus  avec 
eux.  <  Les  ennemis  de  la  patrie,  dit-il,  s'empresseront  de 
vous  peindre  les  événements  qui  ont  eu  lieu  à  Paris,  ces 
jours  derniers,  sous  des  couleurs  défavorables,  pour  vous 
animer  contre  vos  frères  parisiens  qui  ont  si  bien  mérité 
de  la  France,  en  soutenant  la  Révolution.  Gardez- vous 
bien  de  tomber  dans  ce  piège.  Ces  ennemis  veulent  la 
guerre  civile.  Soyez  unis  de  cœur  aux  Parisiens  et  réser- 
vez votre  haine  pour  les  despotes  et  leurs  satellites  qui 
sont  en  face  de  vous  (Paris,  3  juin).  > 

La  Montagne  reprochait  aux  Girondins  d'avoir  ourdi 
une  conspiration  générale,  connue  sous  le  nom  de  fédéra- 


CONVENTION  NATIONALE  (1793)  171 

lisme.  Chaque  département  devait  s'ériger  en  autant 
d'États  indépendants  mais  confédérés,  à  l'image  des  États- 
Unis.  Ils  avaient  réussi  à  se  faire  des  partisans  dans 
toute  la  France.  Aussi  y  eut-il  des  soulèvements  dans 
plus  de  cinquante  départements.  De  plus  la  Vendée  se 
levait  en  masse  au  cri  de  Vive  le  Roi  !  Marat  était  assas- 
siné le  13  juillet.  Dans  cette  extrémité,  la  Convention  en- 
voie partout  des  représentants  et  lance  des  proclamations. 
Barras  et  Fréron  accouraient  en  toute  hâte  dans  le  Midi 
pour  réprimer  les  mouvements  fédéralistes  de  Marseille, 
d'Aix  et  de  Toulon.  Ce  ne  fut  pas  pour  eux  sans  danger. 

Nous  avons  la  lettre  suivante  de  Barras  et  de  Fréron 
au  général  Brunet  et  aux  districts  de  Grasse  et  de  Saint- 
Paul.  Elle  est  datée  de  Nice,  18  juillet  : 

<  Citoyens,  nous  devons  vous  prévenir  que  la  repré- 
sentation nationale  vient  de  recevoir  un  nouvel  outrage. 
Nos  collègues  Beauvais  et  Baille  s'étaient  rendus  à  Toulon 
pour  s'occuper  des  soins  à  donner  à  l'armée  ;  ils  ont  été 
arrêtés  par  le  comité  central  des  sections  de  Toulon^  qui 
vient  d'être  établi  à  l'instar  de  celui  de  Marseille.  Quelle 
est  donc  cette  autorité  illégale  et  partielle  qui  s'élève  au- 
dessus  de  la  volonté  suprême  de  vingt-cinq  millions  d'hom- 
mes. Et  c'est  le  lendemain  du  jour  où  vivement  pénétrés 
du  dévouement  de  l'armée  d'Italie,  uniquement  guidés 
par  des  sentiments  de  justice  et  d'humanité,  et  que  pré- 
venus du  renchérissement  des  denrées  nous  avons  aug- 
menté de  deux  sols  la  solde  des  soldats  ;  c'est  le  lendemain 
de  cet  arrêté  qui  en  présageait  d'autres  non  moins  avan- 
tageux, que  des  représentants  du  peuple  sont  privés  de 
la  liberté  nécessaire  à  leurs  opérations.  Si  la  nôtre  ne  nous 
a  pas  été  ravie,  c'est  à  notre  énergie  et  à  la  conduite  ferme 
et  prudente  du  général  Lapoype  que  nous  le  devons.... 
€  Nous  étions  partis,  le  dimanche  13,  pour  aller  rejoindre 
à  Toulon  les  représentants  du  peuple,  et  sur  la  nouvelle 
authentique  de  leur  arrestation  que  nous  avions  reçue  à 


172  CHAPITRE  HI 

Pignans,  nous  rétrogradions  escortés  de  huit  dragons,  en 
requérant  le  général  Lapoype  de  protéger  notre  retraite 
et  de  nous  garantir  de  toute  insulte.  Nous  montâmes  à 
cheval  et  à  peine  eûmes-nous  fait  quelques  pas  hors  de 
Pignans,  que  le  commissaire  se  mit  à  notre  poursuite, 
accompagné  des  officiers  municipaux,  et  de  la  population 
qui  poussait  des  clameurs  et  des  menaces .  Quatre  dra- 
gons formaient  notre  arrière-garde.  Nos  voitures  qui 
suivaient  furent  saisies,  afin  de  nous  forcer  de  revenir  sur 
nos  pas.  Comme  on  continuait  de  nous  poursuivre,  nous 
nous  arrêtâmes  pourtant ,  nous  leur  dîmes  qui  nous 
étions  ;  ils  firent  mine  de  napas  nous  croire,  ni  de  con- 
naître le  général,  quoique,  la  veille  au  soir,  ils  eussent 
fourni  Tétape  sur  notre  réquisition.  Voyant  que  le  parti 
de  nous  arrêter  était  pris,  que  la  foule  grossissait  à  vue 
d'œil,  que  le  tocsin  sonnait  dans  la  ville,  nous  leur  signi- 
fiâmes avec  résolution  de  ne  pas  vouloir  obtempérer  à 
leurs  prétendus  ordres,  ni  de  céder  à  leurs  menaces. 
Comme  deux  d'entre  eux  se  disposaient  à  saisir  la  bride 
de  nos  chevaux,  nous  mîmes  le  sabre  à  la  main,  et  nous 
partîmes  au  grand  galop,  sans  qu'il  soit  résulté  aucun 
accident  de  cette  démarche  commandée  par  les  circon- 
stances. Nous  avons  été  tout  d'une  traite  à  Saint-Tropez, 
et  mettant  à  profit  cette  occasion  pour  visiter  les  côtes 
dont  le  commandement  est  confié  au  général  Lapoype, 
nous  avons  pris  note  des  besoins  urgents.  Nous  avons  dé- 
barqué aux  Iles  Sainte-Marguerite,  où  une  pareille  solli- 
citude à  rempli  nos  moments.  Cette  nuit,  nous  sommes 
arrivés  à  Nice  dans  un  bateau  pêcheur.  A  peine  arrivés, 
nous  avons,  d'après  vos  ordres,  réuni  toutes  les  coutu- 
rières, tous  les  tailleurs  pour  fournir  sur  le  champ  des 
vestes  et  des  pantalons  pour  l'armée.  Nous  avons  donné 
les  mêmes  ordres  à  Grasse,  à  Antibes  et  à  toutes  les  villes 
voisines.  Nous  vous  ferons  connaître  que  nos  papiers  et 
nos  efiets  ont  été  arrêtés  avec  nos  voitures  à  Pignans  et 


CONVENTION  NATIONALE  (1793)  173 

au  Luc,  et  qu'on  a  emprisonné  nos  secrétaires  Victor 
Girard  et  César  Roubaud.  Nous  vous  prions  de  faire  déli- 
vrer des  passeports  pour  la  citoyenne  Lapoype  et  sa  fllle 
qui  avaient  quitté  Nice  en  conformité  du  décret  qui 
éloigne  les  femmes  de  leurs  maris  sous  les  armes.  Elles 
peuvent  être  arrêtées  à  Pignans  avec  leur  femme  de 
chambre.  Elles  demandent  à  se  rendre  à  Paris.  Nous  ne 
tarderons  pas  à  aller  rejoindre  votre  quartier  général 
pour  prendre  toutes  les  mesures  relativement  au  bien  de 
Tarmée,  et  nous  userons  de  tous  les  moyens  qui  sont  à 
notre  disposition,  au  milieu  des  entraves  de  toute  espèce 
qu'on  nous  oppose,  des  calomnies  les  plus  atroces  dont  on 
empoisonne  nos  actes  les  plus  civiques,  de  l'espèce  de 
révolte  et  d'anarchie  qui  se  manifeste  contre  les  décrets 
de  la  Convention,  au  moment  même  qu'elle  répond  à  tous 
ses  détracteurs  par  une  Constitution  populaire  à  laquelle 
tous  les  républicains  se .  rattachent  comme  à  une  ancre 
jetée  au  milieu  de  la  tempête.Quoi  qu'il  en  soit  la  postérité 
reconnaissante  rendra  justice  à  nos  travaux  ;  nous  avons 
vécu  pour  donner  une  Constitution  à  la  France  et  fonder 
la  République  et  nous  saurons  à  l'exemple  de  nos  frères 
d'armes  mourir  s'il  le  faut,  en  combattant  le  fédéralisme 
et  l'anarchie  pour  soutenir  contre  eux  l'unité  et  l'indivisi- 
bilité de  notre  gouvernement.  > 

La  Constitution  de  1793,  qu'on  appelait  Tacte  addition- 
nel, posait  en  principe  la  souveraineté  du  peuple,  l'unité 
et  rindivisibilité  de  la  République  Française.  Barras  et 
Fréron,  dans  leur  proclamation  du  26  juillet,  diront  :  <  La 
Constitution,  voilà  le  rocher  contre  lequel  viendront  se 
briser  les  efforts  et  la  rage  impuissante  des  anarchistes, 
des  royalistes  et  des  fédéralistes.  Que  le  peuple  s'empresse 
d'adopter  ce  bienfait,  les  discordes  civiles  seront  étouffées, 
les  complots  des  traîtres  confondus,  les  despotes  recon- 
naîtront la  République  et  nous  demanderont  la  paix  à 
genoux  ;  et  avec  la  paix  renaîtront  l'abondance,  le  com- 


174  CHAPITRE  m 

merce  et  les  arts,  fruits  d'un  gouvernement  libre  et  popu- 
laire, et  notre  bonheur  sera  envié  par  tous  les  peuples  de 
rUnivers.  > 

On  envoyait  en  même  temps  aux  districts  les  droits  de 
l'homme  et  l'acte  additionnel  pour  être  distribués  à  toutes 
les  communes.  Le  maire  d'Antibes  en  fit  la  proclamation 
solennelle  le  28  juillet  dans  toute  la  ville,  au  bruit  des 
tambours  et  de  l'artillerie.  Lie  général  Barquier,  qui  venait 
d'être  nommé  commandant  temporaire  de  sa  patrie,  y 
assistait  avec  l'état-major. 

Grasse j  siège  de  V administration  provisoire  du  Var 
et  insurrection  de  Toulon. — Le  29  juillet,  Grasse,  Saint- 
Paul,  Antibes  et  Nice  reçurent  la  nouvelle  officielle 
qu'une  faction  ennemie  de  l'unité  et  de  l'indivisibilité  de 
la  République  avait  usurpé  tous  les  pouvoirs  dans  la  ville 
de  Toulon,  qu'un  prétendu  comité  central,  réprouvé  par 
la  loi,  y  entravait  toutes  les  délibérations  départementales, 
que  les  membres  de  l'administration  départementale 
avaient  l'ordre  d'être  rendus  à  Grasse  dans  trois  jours,que 
ceux  qui  refuseraient  seraient  déclarés  traîtres  à  la  patrie 
et  responsables  de  tout  ce  qui  pourrait  survenir.  <  Il  sera 
procédé  à  Grasse  par  les  représentants  du  peuple  à  la 
formation  et  à  l'installation  dans  la  ville  de  Grasse  d'une 
administration  provisoire  du  département  du  Var. 

On  avait  choisi  Grasse  pour  mieux  surveiller  Nice  et 
la  mer.  Draguignan  et  Brignoles  étaient  trop  éloignés  du 
littoral .  Cette  surexcitation  des  partis  donna  à  la  fête  du 
10  août  un  élan  particulier. 

Antibes  avait  un  état-major  important  et  une  véri- 
table petite  armée.  Le  maréchal  de  camp  Barquier,  le 
citoyen  Laugé,  commandant  de  place,  le  lieutenant-colo- 
nel Macquart,  génie,  artillerie,  garde  nationale,  ?•  batail- 
lon des  Bouches-du-Rhône,  2®  compagnie  de  la  garde 
nationale  de  Grasse,  gardes  nationaux  du  district,  com- 
pagnies italiennes  et  tous  les  corps  administratifs.  On 


CONVENTION  NATIONALE  (1793)  175 

célébra  la  messe  sur  Tautel  de  la  Patrie,  à  la  Place-Neuve. 
Le  procureur  de  la  commune  et  le  maire  haranguèrent 
la  foule.  L'un  expliqua  les  mots  :  égalité,  liberté,  fra- 
ternité. Il  parla  du  respect  de  la  propriété  et  de  la  sûreté 
des  citoyens.  Le  maire  appuya  sur  l'obéissance  aux  lois, 
sur  le  respect  des  propriétés  et  des  personnes,  sur  les 
suites  du  vice,  le  paiement  des  impôts,  la  défense  de  la 
patrie.  On  lut  les  Droits  de  Vhomme  ;  et  les  trentensix 
pièces  d'artillerie  retentirent  pendant  qu'on  prêtait  le 
serment  et  qu'on  défilait  la  parade. 

XV.  —  ARRESTATION  DE  BRUNET. 

Barras  et  Fréron,  les  terroristes  du  Midi,  déchaînés 
contre  les  fédéralistes  et  contre  les  royalistes,  commen- 
cèrent à  opérer  des  arrestations  en  masse.  Des  seules 
communes  de  Sospel,  de  Belvédère,  de  Saint-Martin- 
Lantosque,  de  Roquebillère  et  de  Lantosque,  vingt- 
sept  notables  avaient  été  conduits  le  24  août  au  fort 
d'Antibes.  Dans  ces  circonstances  le  général  Brunet, 
général  en  chef  de  l'armée  d'Italie,  reçut  l'ordre  de 
Barras  et  de  Fréron  de  donner  cinq  bataillons  qui  de- 
vaient renforcer  l'armée  dirigée  contre  Aix,  Marseille 
et  Toulon.  Brunet  répondit  qu'il  n'obéissait  qu'à  la 
Convention,  que  d'ailleurs  il  avait  besoin  de  toutes  ses 
troupes.  Il  enjoignit  à  ses  soldats  de  n'obéir  qu'à  lui 
seul .  Les  représentants  du  peuple  chargèrent  aussitôt  le 
général  Lapoype  de  se  rendre  à  l'Escarène,  pour  arrêter 
Brunet.  C'était  la  nuit  même  qui  suivit  la  fête  du  10  août. 
Le  notaire  Amellino  de  l'Escarène  dressa  le  procès-verbal 
de  ses  effets  et  papiers.  Brunet,  amené  à  Nice,  partit  pour 
Paris  et  fut  enfermé  à  l'Abbaye.  Une  proclamation  de 
Barras  lancée  dans  les  départements  des  Alpes-Maritimes 
et  du  Var  représentait  le  général  comme  un  traître.  <  Il 
s'est  entendu  avec  les  ennemis  de  la  République  et  avec 


178  CHAPITRE  III 

les  Anglais  pour  la  perdre,  il  a  refusé  des  troup] 
nées  à  arracher  le  Midi  aux  ennemis  de  la  Pafcl 
déprécié  les  assignats,  méprisé  les  ordres  du  goi? 
ment,  il  a  sacrifié  notre  armée  au  Raous  et  à  l'Ai 
par  ses  fausses  manœuvres,  il  a  trompé  la  Conventio 
ses  rapports  mensongers.  »  Le  commissaire  d'Espin 
fut  arrêté  et  emprisonné  avec  lui. 

Le  1 1  septembre,  on  lira  à  la  Convention  l'acte  d'act 
sation  rédigé  par  Barras,  Fréron,  Gasparin  et  Saliceti 
«Sa  tête,  criera  Alberti,  doit  tomber  sous  le  glaive  de  l 
loi.  C'est  ce  général  perfide  dont  la  trahison  nous  a  fait 
perdre  le  département  du  Mont-Blanc,  et  ijui  a  fait  égor^ 
ger  nos  soldats  sur  des  rochers  inexpugnables.  S'il  était  J 
possible  à  un  bon  patriote  d'être  avide  de  sang  huinaiu.  ce  I 
seraitdeceluideBrunet  quejevoudrais  me  rassasier.  Je  ' 
demande  que  ce  monstre  soit  sans  délai  exécuté.  »  C'est 
ainsi  que  procédait  la  Convention  en  ces  terribles  jours. 

Le  général  Ortoman  aura  le  même  sort  que  Brunet.  Le 
9  novembre,  transféré  à  la  Conciergerie  avec  Bailly  et 
Bouchard.  Brunet  fut  condamné  le  16  et  exécuté  le  17 
sur  la  place  de  la  République.  Ortoman  le  suivra  quelques 
jours  après. 

Carteaux,  général  en  chef  de  l'armée  du  midi,  avait 
soumis  Marseille  et  y  était  entré  sans  verser  une  seule 
goutte  lie  sang.  Le  marquis  de  Tourrette,  qui  s'était  mis 
à  la  tète  des  Fédéralistes,  craignant  la  guillotine  de  la 
Convention,  se  jeta  avec  son  armée  dans  Toulon  et  ouvrit 
le  port  à  la  flotte  anglaise  de  l'amiral  Hood.  L'escadre 
espagnole  commandée  par  Juan  de  Langara  l'y  rejoignit. 
Trigulfe  amena  dix-sept  vaisseaux,  onze  frégates  et  ud 
détachement  de  l'armée  austro-sarde  de  2,500  hommes. 
Il  y  avait  entre  autres  les  chasseurs  du  comte  de  Saint- 
Étienne  et  du  comte  de  Revel,  les  grenadiers  de  Forcax. 
L'armée  d'occupation  de  Toulon  compta  bientùl  31,500 
hommes,  dont  22,000  étrangers.  La  Seyne  devint  pour  le 


CONVENTION  NATIONALE  (1793)  177 

moment  le  petit  Gibraltar  des  Anglais.  Les  commissaires 
de  la  république  firent  redoubler  de  surveillance,  à  Nice 
surtout  qu'on  croyait  d'intelligence  avec  l'ennemi.  Le 
général  Lestenduare,  commandant  d'Entre  vaux,  fut  en- 
fermé comme  suspect  ;  le  procureur  Giraudi,  saisi  traîtreu- 
sement à  Menton,  fut  ramené  à  Nice  et  fusillé  à  l'embou- 
chure du  Paillon.  Les  prisons  regorgèrent  de  suspects. 
Robespierre,  qui  régnait  en  souverain,  envoya  à  Nice  son 
frère  et  son  ami  Ricord  pour  commissaires  du  gouverne- 
ment. Dugommier  reçut  le  commandement  en  chef  de 
Tannée  des  Alpes-Maritimes. 

L'administration  départementale  fonctionnait  à  Grasse 
depuis  le  17  août  que  Barras  et  Fréron  l'y  avait  installée. 
C'étaient  les  citoyens  Màne  de  Vence,  Gaspard  Layet  de 
Saint-Paul,  J.-H.  Alziary  de  Saint-Paul,  Maurel  de  Ga- 
gnes, Blancard  de  Barjol,  Achard  de  Saint-Paul,  J.-F. 
Raybaud  de  Fréjus,  P.  Liautard  de  Saint-Maximin,  J.-B. 
Coulom  de  BrignoUes,  Cruvès  de  Fréjus,  Bernard  d'An- 
tibes.  Leur  premier  acte  fut  de  former  une  légion  de  vrais 
sa^is-culotte .  On  se  préoccupait  vivement  de  la  question 
des  subsistances.  Le  ministre  de  l'intérieur,  par  une  lettre 
d'avis  du  29  juillet,  avait  annoncé  à  la  ville  d'Antibes 
3,000  charges  de  blé,  qu'elle  pouvait  envoyer  chercher  à 
Toulon.  Cependant  l'escadre  anglo-espagnole  menaçait 
les  côtes.  Le  Conseil  délibérait  et  déclarait  que,  craignant 
le  blocus,  il  avait  besoin  d'approvisionnements  plus  con- 
sidérables :  on  convint  donc  d'aller  prendre  7,000  charges 
de  blé  à  Toulon,  et  on  partit. 

Ce  qu'ayant  su,  l'administration  centrale  de  Grasse  s'en 
alarma.  Elle  crut  même  qu'Antibes  voulait  ouvrir  ses 
murs  aux  Anglais,  comme  Toulon,  et  elle  lui  écrivit  en 
ces  termes,  le  30  août  :  <  Citoyens,  la  place  d'Antibes  n'est 
pas  à  vous,  mais  à  la  République.  Vous  ne  serez  pas  moins 
ardents  que  nous  à  la  conserver  et  à  en  défendre  l'entrée 
aux  ennemis  de  la  liberté.  C'est  en  se  croyant  maîtres  des 

12 


178  CHAPITRE   UI 

forts  de  Toulon  que  ces  misérables  viennent  d'attirer  sur 
eux  le  glaive  d'une  nation  qui  a  juré  d'exterminer  tous 
les  traîtres.  Et  bientôt  Toulon  ne  sera  plus.  >  Le  même  jour, 
le  corsaire  de  la  République ,  le  Furet ,  remorquait  à 
Antibes  un  bateau  Génois  qu'avait  capturé,  en  vue  d'An- 
tibes,  le  corsaire  la  Constitution.  Les  passagers  étaient 
conduits  à  Grasse.  Antibes  répondait  victorieusement  par 
cet  acte  à  ses  calomniateurs.  Cependant  elle  souffrait  de  la 
disette.  Le  blé  attendu  du  gouvernement  n'arrivait  pas. 
Les  Toulonnais,  qui  l'avaient  gardé,  avaient  répondu  aux 
Antibois  que  <  ceux  qui  avaient  adopté  les  principes  de 
Fréron  et  de  Barras  fissent  leur  déclaration  à  Grasse  au  pré- 
tendu département  qu'ils  y  avaient  établi.  >  Ce  que  voyant, 
les  officiers  municipaux  avertirent  le  ministre  de  l'inté- 
rieur et  le  comité  de  salut  public,  en  demandant  en  même 
temps,  à  cause  du  danger  présent,  100,000  fr.  pour  l'ap- 
provisionnement de  blé  à  la  rivière  de  Gênes,  puisqu'on 
ne  pouvait  plus  en  tirer  de  Toulon.  Sur  ces  entrefaites,  le 
maire  est  informé  que  des  navires  de  vin,  de  blé, venant  de 
Gênes  stationnent  au  golfe  Jouan,en  destination  pour  Tou- 
lon. Aussitôt  des  embarcations  sont  dirigées  d' Antibes  vers 
le  golfe  Jouan,  et  on  remorque  forcément  les  navires  au 
port  d'Antibes,  où  on  les  décharge.  Ce*  qui  étant  connu  à 
l'administration  centrale  de  Grasse,  l'ordre  arriva  de  sus- 
pendre le  déchargement,  mais  le  conseil  municipal  d'An- 
tibes répondit,  qu'en  vue  du  blocus,  on  avait  pris  les 
3,000  charges  de  blé  et  on  les  gardait  ;  que  Toulon,  par 
ordre  du  gouvernement,  devait  leur  livrer  cette  quantité,  et 
qu'il  avait  refusé  de  la  leur  donner.  On  ne  pouvait  déployer 
une  plus  grande  énergie  ;  mais  par  arrêté  de  Robespierre, 
et  de  Ricord,  les  officiers  municipaux  Lamare,  Vidal  et 
Baliste  n'en  furent  pas  moins  incarcérés,  et  ce  fut  le 
général  Joseph  Barquier  qui  dut  exécuter  cet  ordre.  Le 
10  septembre,  un  nouvel  ordre  arrive  à  Antibes  de  courir 
sus  à  tous  les  navires  napolitains.  On  nomme  en  même 


CONVENTION  NATIONALE  (1793)  179 

temps  le  citoyen  Cauchois,  de  Toulon,  commissaire  des 
guerres  près  Tarmée  d'Italie.  Dugommier  envoie  le  sieur 
Sanglier  commandant  de  place  à  Grasse,  le  12  septembre. 
L'adjudant-major  du  Moulin  le  remplaça  au  fort  Carré, 
sous  les  ordres  du  général  Barquier.  Tous  les  yeux  étaient 
tournés  vers  Toulon. 

Carteaux  n'avait  à  sa  disposition  que  3,314  hommes. 
Son  avant-garde ,  commandée  par  Roquevaire ,  sous  les 
ordres  de  Mourret,  ne  put  tenir  tête  à  Tennemi.  Le  7 
septembre  pourtant,  Carteaux  le  culbuta  aux  gorges 
d'Ollioules  et  campa  devant  Toulon  avec  Dommartin, 
Victor,  Laborde ,  Junot ,  Cervoni ,  Almeyras.  On  lui 
envoya  des  renforts,  dont  4,000  hommes  tirés  de  Tarmée 
des  Alpes-Maritimes. 

XVI.  —  ARMÉE  DES  ALPES-MARITIMES. 

Jacques-Coquille  Dugommier,  riche  planteur  de  la 
Guadeloupe,  était  venu  demander  des  secours  à  la  France 
en  1792,  et  n'en  recevant  que  des  réponses  évasives,  il 
offrit  son  épée  à  la  Convention  et  reçut  son  brevet  de  géné- 
ral pour  Tarmée  d'Italie,  où  il  remplaça  Brunet.  Arrivé  à 
Nice,  il  était  dans  un  état  si  voisin  de  la  misère  qu'il  y 
vendit  son  argenterie  pour  parer  aux  premiers  besoins. 
Son  armée,  quoiqu'on  en  eût  détaché  les  4.000  hommes 
envoyés  à  Toulon,  formait  encore  un  effectif  de  12,000 
hommes,  échelonnés  de  pays  en  pays,  de  Nice  au  col  de 
l'Argentière.  Là  il  se  rattachait  aux  généraux  Kellermann 
et  Daumas,  chefs  de  l'armée  des  Grandes-Alpes.  Il  établit 
son  quartier  à  Utelle  avec  l'aile  gauche,  laissant  l'aile 
droite  à  Dumerbion.  Du  côté  de  Sospel,  nous  avions  for- 
tifié les  postes  du  Brouïs,  Crivel,  Coucoule  en  vue  de 
Breil,  le  Béolet,  l'Agnon,  Déa,  Maurigon,  Ventabren  et 
Tuech. 

Le  Tuech,  qui  tenait  en  respect  l'^memi,  placé  à  Mille- 


180  CHAPITRE  IH 

fourches  et  à  TAuthion,  était  garni  d'un  double  retran- 
chement de  fossés,  hérissé  de  palissades,  flanqué  de  ter- 
rassements gazonnés  et  munis  de  deux  bonnes  pièces 
d'artillerie  de  16  et  de  18;  il  s'appuyait  sur  notre  autre 
redoute  de  Mantëgas,  non  moins  bien  défendue.  Dans 
l'espace  intermédiaire  se  trouvait  notre  camp  de  l'Argenta. 
A  l'est,  nous  avions  aussi  construit  une  redoute  à  Saint- 
Sauveur.  Le  Flaout,  qui  s'élève  entre  la  Gordolasque  et  le 
Riou  de  la  BoUène,  poste  aussi  retranché,  s'appuyait  sur 
la  redoute  de  Saint-Sauveur,  perchée  sur  un  double  rocher 
à  pic.  Du  côté  de  Lantosque  étaient  notre  poste  de  la 
Cerisièreet  la  redoute  de  la  Téte-des-Pins,  se  comman- 
dant l'un  à  l'autre. 

Les  Austro-Piémontais  étendaient  leurs  lignes  en  face 
des  nôtres,  depuis  le  camp  de  la  Giandola  jusqu'à  l'Ar- 
gentière,  où  se  tenait  Strasoldo.  Le  vieux  roi  chevale- 
resque, Victor- Amédée,  voulant  mettre  à  profit  l'occupa- 
tion de  Toulon,  résolut  de  nous  chasser  du  comté  de  Nice, 
d'envahir  la  Provence  et  d'aller  débloquer  Toulon.  Pour 
obtenir  ce  résultat,  il  confia  son  armée  au  feld-maréchal 
de  Wins.  De  Wins,  originaire  de  la  Lorraine,  avait  vu  le 
jour  en  Croatie.  Il  s'était  distingué  sous  Laudhen  dans  la 
guerre  de  Prusse.  Brave  général,  mais  entêté  et  ne  rece- 
vant aucun  conseil,  il  prit  le  commandement  de  l'armée, 
80US  la  condition  expresse  de  ne  recevoir  aucun  contrôle 
et  de  choisir  lui-même  ses  officiers,  ce  qui  porta  ombrage 
à  Saint-André,  en  divisant  le  commandement.  Pour  tout 
concilier,  le  roi  se  rendit  en  personne  à  l'armée,  avec  son 
fils,  le  duc  d'Aoste.  Le  20  août,  en  quittant  Turin  :  <  A 
Nice  ou  à  Superga,  dit-il  aux  gens  de  sa  cour.  Nous  ferons 
une  procession  à  Nice,  le  8  septembre,  et  nous  rapporte- 
rons à  Turin  les  lauriers  mêlés  aux  oliviers  qui  croissent 
dans  ce  pays.  »  Le  21  août,  il  traversait  le  col  de  Tende, 
et  le  22,  il  était  reçu  au  camp  de  la  Giandola,  au  milieu  de 
l'allégresse  générale.  U  logea  dans  une  petite  maison. 


CONVENTION  NATIONALE  (1793)  f81 

transformée  aujourd'hui  en  auberge.  C'est  là  qu'il  tînt 
son  conseil  de  guerre,  où  fut  résolue  une  attaque  générale 
pour  le  7  septembre.  <  Nous  les  chasserons  du  comté  de 
Nice,  répéta-t-il  plusieurs  fois,  et  nous  irons  à  Toulon.  » 
Cîolli  fut  chargé  du  centre,  le  duc  d'Aoste  ira  de  Saint-Sau- 
veur sur  Gilette  et  sur  Utelle,  Saint- André  sur  Belvédère 
et  sur  la  vallée  de  Lantosque.  De  Wins,  sous  les  ordres  du 
roi,  gardait  le  commandement  en  chef^  et  il  se  chargeait 
de  nous  débusquer  du  Mantégas  et  du  Tuech.  Le  roi  visita 
en  passant  le  camp  du  Raous.  C'était  le  6  septembre.  Sou- 
dain un  orage  éclate.  On  le  presse  de  s'abriter  dans  une  bas- 
tide, il  veut  rester  sous  la  tente. <  Chaque  grêlon  qui  tombe 
sur  vous,  lui  dit  le  chevalier  d'Auvare,  me  frappe  les 
épaules. — Ettoi,  qui  eslà  depuis  bien  plus  de  temps,  reprit 
le  roi,  tu  as  souflFert  encore  plus  que  moi?  —  »  On  dut  re- 
mettre l'attaque  au  8  septembre  ;  le  contre-ordre  arrivera 
trop  tard  à  Breil,  ce  qui  compromettra  toute  l'afifaire. 
Victor- Amédée  se  tint  sur  les  Terres-Rouges  (territoire 
de  Belvédère)  pour  assister  à  l'attaque  générale.  Il  paraît 
que  de  Wins,  de  son  côté,  avait  oublié  de  donner  l'ordre 
au  duc  d'Aoste  de  se  joindre  à  lui  pour  attaquer  Utelle, 
comme  il  avait  été  convenu  ultérieurement. 

Les  Austro-Sardes  lancèrent  en  pure  perte  800  boulets 
sur  le  Tuech.  Ils  traînèrent  quatre  pièces  d'artillerie  de 
Belvédère  au  Flaout,  tandis  que  Canal  traversa  la  Gardo- 
lasque  pour  gravir  les  sommets  de  la  droite  de  ce  cours 
d'eau.  Radicati  suivit  le  chemin  de  Lantosque.  Nous 
dûmes,  devant  des  forces  supérieures,  battre  en  retraite 
jusqu'à  la  Bollène  et  à  Gaudissart,  et  laisser  le  drapeau 
d'Aquietdu  régiment  de  Nice  flotter  sur  le  Flaout.  Nous 
ne  pûmes  pourtant  être  débusqués  de  Saint-  Sauveur. 

Nous  avions  concentré  toutes  nos  forces  à  Tête-de-Pins 
en  abandonnant  à  la  seconde  colonne  des  Austro-Sardes 
le  poste  de  la  Cerisière.  L'ennemi,  repoussé  victorieuse- 
ment, y  perdit  Lostègue,  Dagan,  Castellemar  et  un  grand 
nombre  d'hommes. 


182  CHAPITRE  m 

De  Wins  ayant  gravi  les  Manouines  d'Utelleavec  la  troi- 
sième colonne,  nous  allâmes,  avertis  à  temps,  nous  retran- 
cher à  la  Madone  d'Utelle,  et  aidés  du  poste  de  la  Trache, 
nous  mimes  Tennemi  en  pleine  déroute. 

Seulement  pendant  la  nuit  nous  quittions  Tête- de-Pins 
pour  renforcer  le  camp  de  Pierre-Cave  et  pour  placer  un 
avant-garde  à  Saint-Arnaud-de-Loude.  Le  bataillon  de 
Verceil,  les  émigrés  de  Bonneau  et  un  bataillon  du  régi- 
ment de  Nice  mirent  un  entrain  merveilleux  pour  marcher 
sur  nos  postes  des  environs  de  Breil.  Malheureusement 
ils  partirent  trop  tôt,  se  trouvèrent  isolés  et  furent 
complètement  battus.  Là  périrent  Dani,  Venanson,  Flour 
et  le  capitaine  Renardi.  Nos  postes  de  Mangiabo  et  du 
Moulinet  tombèrent  sur  le  bataillon  de  Saluées,  conmotandé 
par  Viterbe,  et  sur  les  grenadiers  de  Quincenet.  Viterbe  fut 
blessé.  Les  sieurs  Ribotti,  Mille  et  Saint-Antonln  fuient 
tués  dans  la  mêlée. 

Victor-Amédée  était  désolé.  Pourtant  de  Wins  essaya 
de  consoler  le  roi,  en  lui  disant  qu'on  y  avait  gagné  la 
vallée  de  la  Vésubie  ;  il  semblait  rejeter  l'échec  du  Brouïs 
sur  Saint-André,  ce  qui  était  une  calomnie.  Victor-Amédée 
s'en  retourna  à  Turin,  laissant  son  fils  sous  les  ordres  de 
de  Wins  ;  il  permit  de  renouveler  une  attaque  générale 
et  d'aller  prendre  8,000  hommes  à  Strasoldo. 

Le  20  septembre,  de  Wins  revenait  du  col  de  TArgen- 
tière.  Il  visita  d'abord  la  vallée  de  la  Vésubie;  le  24,  il 
était  à  Valdeblore  ;  il  fit  monter  huit  pièces  de  canon  à 
dos  de  mulet  à  Isola,  envoya  de  Saint-Sauveur  un  fort 
détachement  vers  Puget-Théniers.  A  Clans,  il  manda  du 
camp  de  Seirol  le  duc  d'Aoste,  et  lui  confia  le  dessein 
qu'il  avait  de  forcer  avec  lui  la  ligne  du  Var,  de  menacer 
Nice  et  Grasse,  en  suivant  les  deux  rives  du  fleuve,  ce  qui 
déciderait  les  troupes  françaises  à  descendre  du  Brouïs  et 
des  autres  postes  du  comté  de  Nice,  pour  défendre  les 
points  menacés.  Les  deux  colonnes  des  Austro-Sardes  qui 


CONVENTION  NATIONALE  (1793)  183 

devaient  côtoyer  le  Var  se  réuniraient  à  Saint-Laurent. 
Saint-André  marcherait  sur  Utelle  pour  profiter  de  la 
retraite  française.  Mais  de  Wins  avait  d'abord  à  nous 
débusquer  des  postes  du  Var,  où,  quoiqu'il  tînt  tout  dans 
le  plus  grand  secret,  nous  faisions  bonne  garde.  Il  com- 
mença de  son  quartier  général  de  Clans,  à  assurer  son  flanc 
gauche  par  une  garnison  qu'il  plaça  à  la  Tour,  et  sur  sa 
droite  il  envoya  le  régiment  de  Courtin,  du  côté  d'En- 
trevaux.  (îolli,  qui  commandait  l'aile  droite,  dirigea  ses 
troupes  vers  Ascros,  tandis  que  lui-même ,  à  la  tête 
du  bataillon  de  Mondovi,  se  posta  à  Toudon,  qui  était 
de  ce  côté  la  clef  de  la  vallée  du  Var.  Là  il  forma  un 
cordon  de  troupes  qui  occupait  Bonson,  Revest,  Tour- 
rette,  et  se  ralliait  à  Toudon,  et  de  Toudon  allait  vers 
Cigale  et  Cuébris,  pour  se  rattacher  à  Ascros  et  à  Puget- 
Théniers. 

Les  centres  principaux  de  munitions  de  guerre  furent 
Clans  et  Malaussène.  On  allait  lentement,  à  'cause  du 
mauvais  état  des  chemins,  mais  l'objectif  de  de  Wins  était 
Gilette. 

XVII.  —  GILETTE  ET  LES  DIVERSES  ATTAQUES  OU  COMBATS 
da  26  juillet,  du  3  octobre  et  du  i9  octobre  1792. 

Si  VOUS  remontez  le  Var,  vous  rencontrez  au  confluent 
du  Var  et  de  l'Estéron  un  des  plus  beaux  spectacles  que 
puisse  offrir  la  nature.  Le  fleuve,  fort  des  cent  cours  d'eaux 
dont  il  s'est  accru,  et  surtout  de  la  Tinée  et  de  la  Vésubie, 
s'élargit  tout  à  coup  au  confluent  de  l'Estéron,  pour  des- 
cendre vers  la  mer.  A  ce  delta,  qui  forme  comme  le  point 
de  jonction  des  vallées  et  des  chemins  du  Var  des  deux 
rives,  les  villages  se  multiplient;  c'est  sur  la  gauche  :  Saint- 
Martin,  la  Roquette;  sur  la  droite  :  le  Broc,  les  Ferres, 
Dosfraires,  Gilette,  Bonson.  Mais  entre  tous,  Gilette,  percé 
sur  la  rive  droite  du  Var,  et  au-dessus  de  l'Estéron,  rive 


184  CHAPITRE  IH 

gauche,  présente  Taspect  d'une  citadelle  et  commande  à 
cette  région.  Le  village  est  entouré  du  vallon  Longuia,  qui 
aboutit  à  l'Estéron.  Au-dessus,  vers  la  droite,  sur  le  pic  de 
TAiguille,  est  un  chàteau-fort  que  construisit  au  xii«  siècle 
Alphonse  d'Aragon. 

Gilette  avait  déjà  son  histoire  militaire  avant  1793,  De- 
puis le  26  juillet  1793  nous  avions  pris  position.  Le  major 
Testons,  voulant  se  distinguer  par  un  fait  d'armes,  nous 
surprit  de  nuit,  vers  le  milieu  de  septembre,et  nous  débus- 
qua. Quelques  jours  après,  400  soldats  du  régiment  corse 
revinrent  à  la  charge  et  nous  reconquirent  Gilette,  jurant 
bien  qu'ils  n'en  seraient  chassés  qu'avec  la  vie.  Ils  tinrent 
parole. 

Le  sieur  Belmond,  brave  chef  des  milices  du  comté  de 
Nice,  venait  de  recevoir  du  roi  son  brevet  de  lieutenant- 
colonel.  Brûlant  de  se  signaler  tout  aussitôt,  il  obtint  la 
permission  de  s'emparer  de  Gilette,  tant  il  se  croyait  sûr 
de  son  coup.  Il  conduisit  de  nuit  très-secrètement  ses  mili- 
ciens, une  compagnie  du  régiment  de  Courtin  et  un  déta- 
chement de  Croates.  Il  alla  par  Cuébris,  et  suivant  la 
gaucho  do  l'Estéron,  il  entra  sans  coup  férir  dans  le  village 
et  où  il  fit  quelques-uns  des  nôtres  prisonniers.  Un  officier 
du  régiment  de  Courtin,  nommé  Taurin,  entré  le  premier 
dans  Gilette,  y  rencontra  l'officier  français  du  poste  qui 
portait  des  cartouches  dans  un  mouchoir.  <  Vous  ou  moi, 
s'écria  l'offîcier  français,  nous  sommes  prisonniers  l'un 
de  l'autre.  >  Taurin  étant  seul  demanda  merci.  Mais  quel- 
ques minutes  après  arrivent  les  Croates,  qui  menacent 
déjà  de  sabrer  l'officier  français,  quand  Taurin,  les  repous- 
sant, acquitte  la  dette  de  la  reconnaissance.  Les  Croates 
se  mettent  à  piller;  les  miliciens  accourent  du  val  Longuia 
pour  avoir  leur  part.  Belmond  leur  crie  que  la  place 
n'était  pas  prise,  qu'il  restait  le  château  de  l'Aiguille.  Il 
n'est  obéi  que  d'un  petit  nombre,  et  il  somme  les  400  Corses 
de  faire  leur  soumission.  On  engage  la  fusillade.  Les  gardes 


CONVENTION  NATIONALE  (1793)  185 

nationaux  du  Broc  et  des  Ferres  l'entendant,  accourent,  et 
une  partie  d'entre  eux  trouvant  libre  le  val  Longuia,  esca- 
ladent Gilette  de  ce  côté,  ce  que  voyant,  les  400  Corses 
font  une  brusque  sortie,  culbutent  soldats  et  Croates,  bles- 
sent Belmond  et  le  font  prisonnier.  On  le  porta  au  Broc 
et  de  là  à  Vence,  où  il  mourut  au  bout  de  deux  mois.  Le 
comte  de  Cimiés  reçut  aussi  une  blessure  très  grave. 
La  Convention  nationale  porta  à  Tordre  du  jour  les 
400  Corses  de  Gilette  (3  octobre).  De  Wins,  à  cette  nou- 
velle, quitta  Clans  pour  établir  ses  quartiers  à  Revest- 
Tourrette. 

Les  mouvements  de  l'armée  piémon taise  ne  nous  trou- 
vaient pas  en  arrière,  quoique  nous  fussions  en  moindre 
nombre.  Nous  apprenions  par  nos  éclaireurs  et  même  par 
des  déserteurs  autrichiens  le  plan  de  de  Wins.  Le  22 
septembre,  des  soldats  ennemis  arrivés  à  Grasse  quit- 
taient, disaient-ils,  le  drapeau  de  l'esclavage  pour  s'en- 
gager sous  celui  de  la  liberté. 

Le  27  septembre,  l'administration  départementale, 
d'après  les  ordres  de  Robespierre  jeune,  envoya  trois 
cents  citoyens  volontaires  du  district  vers  Coursegoules 
pour  se  porter  aux  Conségudes  et  repousser  les  brigands 
pièmoiUais.  Deux  compagnies  tenaient  garnison  à  Anti- 
bes,  le  30. La  gendarmerie  faisait  la  chasse  aux  suspects  et 
aux  émigrés.  Le  7  octobre,  le  bruit  court  que  l'ennemi  est 
au  Mas;  le  10,  que  Coursegoules  est  menacé.  Gardanes 
avait  le  commandement  de  Draguignan.  Serrurier  était  à 
Entraunes  (15  octobre). 

Robespierre  écrit  aux  Antibois  :  <  La  Patrie  est  en 
danger.  Tous  les  jeunes  gens  se  sont  portés  à  la  défense 
de  la  Patrie  ;  mais  il  manque  d'armes  pour  exterminer 
les  suspects  des  tyrans  et  de  la  liberté;  afin  de  garantir  nos 
défenseurs  contre  les  rigueurs  de  la  saison,  donnez  toute 
espèce  d'armes  et  de  vêtements.  Mettez  en  dépôt  tout  ce 
qu'on  a  de  plomb  pour  le  transporter  à  l'arsenal  de  Nice.  » 


186  CHAPmtE  m 

On  ouvre  des  ateliers  pour  la  confection  des  habille- 
ments. Ântibes  ne  peut  suffire  à  tant  de  demandes.  CTest 
pour  n'avoir  pas  montré,  dit-on,  assez  de  zèle  patriotique 
qu'on  a  arrêté  les  officiers  municipaux^  Elle  offre  6,000 
fr.  et  demande  en  même  temps  la  délivrance  des  prison- 
niers. Ce  que  Robespierre  le  jeune  accorda. 

Le  maire  Emond  d'Esclevius  meurt  dans  ces  circons- 
tances difficiles,  17  octobre,  laissant  deux  fils,  Charles- 
Félix  et  Prosper.  Léonore  Bemardy  refusera  les  fonctions 
de  maire. 

Le  feld-maréchal  de  Wins  avait  tout  préparé  pour  la 
nuit  du  16  octobre.  Un  émigré  de  Grasse,  Vincent  Lambert, 
qui  se  trouvait  à  Cigale  en  ce  moment,  envoya  à  de  Wîns 
un  long  mémoire  dans  lequel  il  lui  conseillait  d'arriver  à 
Grasse  en  longeant  le  Cheiron  dans  le  plus  grand  secret; 
qu'il  trouverait  dans  cette  ville  le  trésor  de  Tannée  et  les 
munitions  de  guerre  ;  qu'il  prendrait  comme  otages 
soixante  des  principaux  citoyens  et  l'administration  dépar- 
tementale contre  la  remise  des  officiers  prisonniers,  qu'il 
y  délivrerait  le  comte  Lascaris  et  autres  détenus;  que  cette 
invasion  subite  jetterait  l'effroi  dans  le  comté  de  Nice,  et 
fournirait  à  Colli  le  moyen  facile  de  tout  reconquérir, 
tandis  que  l'armée  austro-sarde,  s'avancant  sur  Toulon, 
délivrerait,  en  passant  à  Draguignan,  le  baron  Carava- 
dossy  et  le  chevalier  de  Maccarani.  Lui-même  s'offrait  de 
diriger  Tavant-garde  jusqu'à  Grasse  par  les  sentiers 
connus  de  lui.  Ce  projet  ne  faisait  que  compléter  le  plan 
du  feld-maréchal  et  l'agrandir.  11  fut  accepté. 

De  Wins  avait  écrit  à  Saint-André  de  ne  pas  bouger  de 
Belvédère  avnnt  la  nuit  du  17  au  18  octobre  au  lieu  du  15, 
et  de  marcher  alors  sur  Utelle  pour  couper  le  chemin  du 
Var  à  la  garnison  française.  Ce  contre-ordre  ne  lui  arriva 
que  le  18  au  soir,  quand  il  avait  déjà  envoyé  au  camp  de 
Seirol  les  comtes  de  La  Roque  et  de  Malaussène  prendre 
des  renforts  que  lui  donnait  le  duc  d'Aoste.  Il  n'y  avait 


CONVENTION  NATIONALE  (1793)  187 

plus  moyen  d'exécuter  Tordre  du  feld-maréchal. D'ailleurs 
Saint-André  voulait  agir  sans  de  Wins  et  attaquer,  en  se 
passant  de  lui,  tous  les  postes  occupés  par  les  nôtres  dans 
sa  circonscription.  Il  opérait  du  côté  du  Ferriou  pour 
couper  les  communications  entre  nos  postes  d'Utelle,  de 
la  Mantéga  et  de  Pierre-Cave  :  ce  qui  n'était  pas  dans  le 
plan  de  Wins.  Il  n'empêchera  pas  notre  garnison  d'Utelle 
de  descendre  sur  le  Var. 

Les  deux  frères  Vassali  de  Sainte-Marguerite  se  char- 
gèrent d'aller  sur  Grasse  par  le  Cheiron.  Ils  partirent 
de  Roquestéron,  la  nuit  du  lundi  15  octobre,  dans  le 
plus  profond  silence.  Mais  des  bergers  de  Bouyon  les 
ayant  aperçus  accoururent  avertir  le  maire,  M.  Bérenger. 
Celui-ci  envoya  un  exprès  en  toute  hâte  à  Vence,  son 
chef-lieu  de  canton.  De  Vence  partit  pour  Saint-Paul, 
Antibes  et  Grasse,  la  nouvelle  de  cette  invasion  qui,  cette 
fois,  était  une  réalité.  Les  citoyens  Barrière  de  3aint- 
Jeannet  et  Jean- Antoine  Alziari,  commissaires  délégués, 
Chabert  de  Vence,  commandant  de  la  garde  nationale 
du  canton  de  Vence,  et  AIziary  de  Roquefort,  juge  de 
Saint-Paul,  frère  du  commissaire  et  commandant  de  la 
garde  nationale  du  district  de  Saint-Paul,  reçurent  pleins 
pouvoirs  pour  agir  promptement.  Partout  le  tocsin,  la 
générale  ébranlèrent  les  populations.  Vence,  surtout,  fut 
d'un  élan  admirable.  <  Il  ne  reste  plus  au  pays,  dit  le 
citoyen  Abbon,  officier  municipal,  que  les  femmes,  les 
vieillards  et  les  enfants  qui  font  cuire  le  pain  et  font  de  la 
charpie.  >  Le  rendez-vous  général  de  toutes  les  troupes 
était  à  Bezaudun,  et  il  y  avait  déjà,  le  17  octobre,  4,000 
hommes.  <  En  suite  de  la  circulaire  du  19  octobre,  les 
gardes  nationales  de  Vence  et  des  environs  se  sont  por- 
tées en  armes  à  Bezaudun  pour  combattre  les  satellites 
du  despote  sarde  qui  ont  pénétré  sur  les  territoires  de 
Conségudes  et  de  Bouyon.  Elles  sont  au  nombre  de  4,000 
hommes.  Nous  sommes  résolus  de  vivre  libres  ou  de 


188  CHAPITRE  m 

mourir.  Deux  piétons  portent  les  dépêches,  Tun  au  Broc, 
l'autre  à  Gagnes.  Nous  apprenons  qu'à  Saint-Laurent  et  à 
Garros  tous  les  hommes  valides  ont  fait  comme  nous.  Il 
nous  arrive  à  chaque  instant  des  gardes  nationaux  que 
nous  envoyons  au  Broc.  Le  courrier  qui  passe  parCoui'se- 
goules  remet  les  dépêches  au  citoyen  Barrière,  commis- 
saire délégué  du  département.  > 

L'administration  départementale  du  Var,  siégeant  à 
Grasse,  écMt  à  Saint-Paul  à  Barrière  de  Saint-Jeannet, 
18  octobre  :  <  Le  général  citoyen  vient  de  nous  apprendre 
que  l'ennemi  se  montre  à  Garros,  au  Broc  et  à  Saint- 
Jeannet.  Nous  nous  hâtons  de  vous  en  faire  part.  Nous 
venons  de  donner  des  ordres  à  Vence  pour  qu'on  fasse 
accorder  le  plus  de  monde  possible  pour  la  défense  de 
la  République.  Les  points  les  plus  menacés  sont  indiqués 
ci-dessous.  Giletta  est  attaqué,  et  nos  postes  de  Consé- 
gudesont  été  repoussés;  23,000  cartouches  sont  déjà  psur- 
ties  d'Antibes  ;  j'en  envoie  25,000  à  Goursegoules,  ainsi 
que  tous  les  fusils  disponibles.  Le  général  Serrurier  garde 
Entrevaux.  Concertez- vous  avec  le  citoyen  Alziary  pour 
que  les  hommes  qui  sont  sous  votre  commandement  spé- 
cial soient  pourvus  de  tout.  Nous  comptons  sur  votre 
vigilance.  Ménagez  votre  santé.  > 

Le  16  octobre,  de  Wins  avait  dépêché  en  toute  hâte 
aux  frères  Sainte-Marguerite  pour  leur  dire  de  rebrousser 
chemin  au  plus  vite  par  les  Gonségudes  et  par  les  Ferres. 
Il  dirige  sur  le  val  Longuia  des  soldats  de  Gaprera  sous 
les  ordres  du  lieutenant-colonel  Hambourg  pour  protéger 
la  retraite  ;  il  met  trois  cents  Groates  au  passage  du  Var 
et  de  l'Estéron,  mais  voici  qu'à  Fougassière  quinze  paysans 
les  forcent  de  mettre  bas  les  armes  et  de  se  constituer 
prisonniers. 

M.  de  Vacca,  colonel  du  régiment  de  Piémont,  occupe 
une  butte  entre  le  Var  et  l'Estéron,  et  le  maréchal  en 
personne,  de  son  poste  de  Revest,  s'est  avancé  sur  Oilette, 


CONVENTION  NATIONALE  (1793)  189 

8ur  laquelle,  le  18  au  matin ,  quinze  pièces  d'artillerie 
ouvrent  un  feu  soutenu.  Nos  quatre  cents  Corses  ne  bou- 
gent pas.  La  canonnade  continue  jusqu'à  onze  heures. 

€  On  nous  annonce,  écrivit  le  citoyen  Abbon  à  Grasse, 
que  l'ennemi  a  disparu  du  côté  de  Gilette  ;  il  a  fui  la  terre 
de  la  liberté  ;  on  va  aller  le  chercher  où  il  est.  On  ditque  le 
Broc  est  menacé.  Chabert  est  encore  au  camp  deBe- 
zaudun.  > 

Lorsqu'on  est  assuré  que  les  envahisseurs  ont  rétro- 
gradé, et  qu'on  entend  l'artillerie  qui  bombarde  le  châ- 
teau de  l'Aiguille,  les  gardes  nationaux  vont  à  marche 
forcée  sur  le  Broc,  et  s'échelonnant  sur  les  hauteurs  qui 
dominent  le  confluent  du  Var  et  de  l'Estéron,  ils  pour- 
chassent les  envahisseurs  de  rocher  en  rocher.  Là,  le  com- 
mandant Alziary,  à  la  tète  de  ses  quinze  cents  gardes 
nationaux,  remarque  qu'il  y  a  parmi  eux  une  sorte  d'hé- 
sitation :  €  Allons,  dit-il,  que  ceux  qui  ont  peur  s'en 
retournent  chez  eux.  >  Quatre  cents  déterminés  restent 
avec  lui,  franchissent  le  gué,  et  se  disposent  à  gagner  les 
rochers  qui  séparent  Gilette  du  confluent.  Il  fallait,  pour 
y  arriver,  déloger  d'abord  un  ennemi  bien  supérieur  en 
nombre,  retranché  sur  des  crêtes  inexpugnables  et  dans 
des  sentiers  à  peine  connus  des  chevriers.  L'audace  esca- 
lade le  ciel.  Alziary  crie  :  En  avant,  vive  la  République  ! 
Et  lui-même  donne  l'exemple.  Vêtu  de  blanc,  il  s'aperçoit 
qu'il  est  le  point  de  mire  de  l'ennemi,  et  que  les  balles 
sifflent  à  son  oreille.  Il  fait  retourner  l'habit  d'un  certain 
nombre  des  siens  pour  dépister  les  Sardes. 

Tous,  le  fusil  en  arrêt,  couchés  derrière  les  rochers, 
apparaissent  soudain  sur  un  pic,  sur  un  autre,  et  visent 
toujours  juste.  Puis  ils  recommencent  ce  manège  de  gué- 
rillas, tantôt  marchant  à  plat  ventre,  tantôt  se  redressant 
pour  en  abattre  encore.  Alziary  était  un  véritable  lion, 
ont  dit  les  Saint-Paulois.  Mais  voici  qu'au  moment  que 
Dugonmiier  descendait  d'Utelle  pour  achever  la  victoire, 


190  CHAPITRE  m 

Alziarv  tombe  frappé  an  flanc  d'une  balle  <ltii  Tétend 
raide-mort.  Il  n'avait  que  trente-troiâ  ans.  Sa  nièce,  la 
célèbre  tragédienne  Blanche  Sainval  (Alziary),  chantera 
en  beaux  vers  sa  fin  héroïque.  Faut-il  que  œ  soit  la  main 
d'un  lâche  et  haineux  compatriote  qui  ait  commis  cet 
horrible  crime  !  Et  cette  rumeur  serait  l'écho  de  la  vérité. 

De  Wms  à  Gilette,  après  avoir  fait  cesser  le  feu  de  l'artil- 
lerie, commanda  de  monter  à  l'assaut.  Les  Volusques,  les 
grenadiers  de  Belgioso,  les  émigrés  de  Bonneau  occupèrent 
Saint-Pancrace  ;  le  duc  d'Aoste  était  avec  eux,  quand  ils  en- 
trèrent dans  le  village,  mais  sur  l'ordre  d'escalader  le  pic  de 
l'Aiguille,  les  grenadiers  de  Caprera  reculèrent  devant 
une  mort  qu'ils  regardaient  comme  certaine.  De  Wins  était 
furieux.  Les  autres  avaient  obéi,  lorsque  nos  quatre  cents 
Corses,  voyant  l'ennemi  engagé  le  long  de  ces  rocs  à  pic, 
coupent  les  cordages  qui  soutiennent  les  cintrages  sur 
lesquels  pose  artificiellement  le  second  retranchement,  et 
alors  roulent  d'énormes  pierres  qui  écrasent  et  précipitent 
pèle  mêle  les  assaillants. 

Que  faisaient  Dugommier  et  Dumerbion  ?  Dumerbion  ne 
pouvait  quitter  Sospel .  Dugommier  avait  de  Robespierre 
le  jeune  et  de  Ricord,  la  permission,  s'il  ne  pouvait  se  sou- 
tenir à  Utelle,  de  battre  en  retraite  sur  Nice.  En  rétro- 
gradant, il  avait  donc  sa  responsabilité  à  couvert.  D'un 
autre  côté,  s'il  n'allait  pas  au  secours  de  Gilette,  notre 
armée  était  perdue.  Il  se  détermine  dans  cette  extrémité 
à  porter  le  coup  le  plus  hardi  et  le  plus  étonnant.  Ayant 
appris  que  Tennemi  nous  avait  débusqué  de  la  Ro- 
quette et  de  Saint-Martin-du-Var,  et  qu'il  investissait 
Gilette,  où  il  n'y  avait  qu'une  poignée  de  braves,  il  envoie 
en  avant  le  citoyen  Martin,  commandant  du  3®  bataillon 
de  la  Haute-Garonne  ;  du  Broc  il  le  lance  sur  Gilette, 
confie  Utelle  à  Despinoy,  prend  avec  lui  trois  cents  gre- 
nadiers décidés,  et  descend  à  son  tour  sur  Gilette  dans  la 
nuit  du  18  au  19. 


CONVENTION  NATIONALE  (1793)  191 

Le  3«  bataillon  de  la  Haute-Garonne  avec  le  comman- 
dant Martin,  avait  déjà  surpris  Tenutîmi  qui  pillait  la 
Roquette  du  Var  et  délivré  une  compagnie  de  son  batail- 
lon qui  avait  soutenu  deux  assauts  dans  les  ruines  du 
vieux  château,  où  elle  se  maintenait  encore.  Du  gommier 
arrive,  et  malgré  une  marche  de  sept  heures  de  nuit,  il  se 
montre  au-dessus  de  Gilette  au  point  du  jour.  Pendant 
que  les  gardes  nationaux  de  la  rive  droite  du  Var,  conti- 
nuent de  tirer  sur  Tennemi,  la  troupe  de  Dugommier cul- 
bute, renverse  tout,  si  bien  que  les  Austro- Sardes  terrifiés 
se  débandent.  De  Wins  avait  beau  crier,  l'épée  à  la  main  : 
<  Mais  que  faites- vous  ?  Vous  êtes  dix  contre  un.  >  Ils  y 
laissèrent  huit  cents  morts,  autant  de  prisonniers,  tentes, 
artillerie,  munitions.  Succombèrent  le  prince  Pignatelli, 
le  major  Paouspaou,  le  capitaine  Gilette,  les  officiers 
Bonna  et  Bourgarel.  Le  duc  d'Aoste  ne  dut  son  salut  qu'à 
un  certain  Joseph  Malaucèna,  dit  bélier  du  Gros,  qui  Taida 
à  s'évader  par  une  porte  dérobée . 

De  Grasse  à  Paris ,  on  exalta,  comme  de  juste,  le 
combat  de  Gilette.  Cette  nouvelle  de  la  victoire  rem- 
portée sur  les  esclaves  piémontais  fut  mentionnée  dans 
les  registres  des  délibérations  du  conseil  administratif  du 
Var. 

Le  30  octobre,  le  comité  écrivait  en  ces  termes  au 
citoyen  Alziary,  administrateur  et  commissaire  de  la 
République  à  Bezaudun  :  «  Citoyen,  en  donnai^  à  la 
nature  le  sentiment  de  douleur  qu'a  dû  vous  causer  la 
mort  de  votre  frère,  vous  ne  devez  pas  oublier  que  c'est 
pour  la  patrie  que  son  sang  a  coulé.  Un  martyr  de  la 
liberté  vit  dans  la  mémoire  de  tous  les  vrais  républicains. 
Cette  même  gloire  n'est  pas  réservée  à  tout  le  monde.  Les 
seuls  enfants  de  la  patrie  l'obtiennent  tout  entière.  La 
patrie  entière  et  vos  collègues  en  tiennent  compte  à  la 
famille.  Votre  frère  a  eu  ce  bonheur.  Vous  devez  le  lui 
envier.Sahs  cependant  prétendre  que  vous  devez  faire  taire 


i9z  Ca^FTOM,  m 

la  Tj:bZiTe,  ^  Tiâ  ôe  î&  ^«ezié  «ioft  reienûr  à  Totre  coeur. 
Voire  frère  Ta  ec^c&îiïe  ;  L  hzi  a  o^té!,  il  a  £ût  son  devoir, 
sa  mém>ire  i>:qs  sëra  ciiêDe  et  sa  coDduiie  aura  des  imita- 
Ui^irs.  > 

Le  même  'yyar^  /ariminiscraxîoii  de  Grasse  écrivit  aussi 
à  la  OrAiTesïûoa  xîaûoiiale  :  <  Noos  nous  empressons  de 
Toos  annoîicër  la  Tic&>iT^  rempûnêe  par  les  troupes  de  la 
République  sur  les  saLelliies  des  tyrans  au  poste  de 
Gileite.  sur  le  Var.  Le  18  du  courant,  un  corps  de  4,000 
PiémoDtais  et  Autrichiens  enveloppèrent  ce  poste  et  le 
canonnèrent  t#>ut  le  jour  sans  eflet.  Les  iHraves  chasseurs 
corses  qui  le  défendaient,  au  nombre  de  400,  se  tinrent 
dans  leurs  retranchements.  Le  19.  les  Piémontais  osèrent 
les  attaquer,  mais  ils  furent  rep^oussés  avec  Ténergie  qui 
caractérise  les  soldats  de  la  liberté.  Bientôt  les  ennemis 
furent  assaillis  de  toutes  p'urts  tant  par  les  secours  envoyés 
par  Tannée  dltalie  que  par  les  gardes  nationales  des  dis- 
tricts de  Saint-Paul  et  de  Grasse.  Le  peuple,  digne  du 
bonheur  qui  l'attend,  s'est  levé  en  masse  et  a  fortement 
prouvé  par  son  courage  la  ferme  détermination  de  vivre 
libre  ou  de  mourir.  L'ennemi  a  été  forcé  dans  tous  ses 
retranchements  ;  beaucoup  ont  péri  dans  le  combat  ou 
dans  la  poursuite.  Onze  cents  ont  été  faits  prisonniers. 
Cette  partie  do,  nos  frontières  est  vraisemblablement  déga- 
gée pour  longtemps.  Cette  victoire  nous  a  très  peu  coûté. 
Elle  nous  fait  regretter  pourtant  le  citoyen  Alziary ,  juge 
du  district  de  Saint-Paul,  frère  d'un  de  nos  administra- 
teurSy  qui  est  tombé  sur  le  champ  de  la  gloire,  en  excitant 
l'ardeur  de  nos  républicains  et  par  ses  discours,  et  par  son 
exemple.  > 

XVIII.  —  COMBAT  DE  LA  MADONE  D'UTELLE. 

De  Wins  avait  été  battu  à  Utelle.  Restait  le  corps  de 
bataille  de  Saint-André  qui  tombait  sur  nous  à  Utelle.  Le 


CONVENTION  NATIONALE  (1793)  193 

21  octobre,  La  Roque,  Alziary  de  Malaussène  et  Radicati 
campaient  aux  Manouines  et  de  là  au  Pueil.  Le  régiment 
de  la  Su  se  se  tint  à  Castel-Gineste  avec  le  8®  grenadiers. 
Zimmerman  et  ses  Suisses  étaient  attendus  de  Belvédère. 
Ils  devaient  occuper  Figarette  pour  monter  de  là  à  Utelle, 
en  évitant  notre  poste  de  la  Gardiole.  Dugommier  se  tenait 
prêt. 

Dans  la  nuit  du  21  au  22  octobre,  vers  deux  heures  du 
matin,  les  soldats  de  laSuse,  se  traînant  à  terre,  descen- 
dent de  Castel-Gineste.  Notre  poste  de  la  Gardiole  veil- 
lait ;  il  crie  :  «  A  la  garde  !  >  Le  chef  ennemi  ranime  les 
siens  :  «  Feu ,  grenadiers  !  vive  Savoie  !  >  Devant  le 
nombre,  nous  succombons  à  la  Gardiole.  D'Auvare  et 
Papon,  à  la  tète  des  leurs,  nous  font  cinquante  prisonniers 
à  Parabousquet,  et  là  ils  attendent  des  nouvelles  de  Radi- 
cati, de  La  Roque  et  de  Zimmerman,  qui  devaient  les 
rejoindre.  Les  deux  premiers  avaient  été  culbutés  au 
Pueil.  Zimmerman  avait  été  coupé  dans  sa  marche.  Car, 
au  premier  cri  d'alarme,  Dugommier,  à  la  Madone,  rece- 
vant les  fugitifs  de  la  Gardiole  et  de  Parabousquet  et 
s'avançant  à  la  tète  de  1 ,600  hommes,  soutint  le  choc  de 
Tennemi  avec  un  rare  courage.  Saint-André  se  croyait 
déjà  sûr  delà  victoire.  Tandis  que  la  troupe  de  la  Suse 
s'appuyait  sur  Castel-Gineste,  une  autre  colonne  enve- 
loppe la  Madone.  C'était  toujours  pendant  la  nuit.  Sans 
attendre  le  jour,  Dugommier  détache  six  cents  hom- 
mes, leur  fait  ôter  leurs  souliers,  et  va  s'embusquer  der- 
rière un  défilé  par  où  passeront  infailliblement  les  Austro- 
Sardes.  Quand  il  a  bien  reconnu  la  position,  il  donne  deux 
cents  chasseurs  aux  capitaines  Guillot  et  Partouneaux 
pour  charger  l'ennemi  à  la  baïonnette,  cette  arme  toute 
française.  L'ennemi,  qui  attendait  le  petit  jour,  est  surpris 
à  son  tour  et  rétrograde.  Puis  à  la  pointe  du  jour,  voyant 
le  petit  nombre  qu'ils  avaient  devant  eux,  ils  s'y  repren- 
nent. C'est  alors  que  l'attaque  devient  générale  sur  tous  les 

13 


giyuBij;  ^  TBirâiàr  .iislt'i.  S3ÔXié--£îs&.%ô:.  La  fteport 
*'«.  ilHTîîic  Tarç  ji  TiiTT-  Znnmssnmz.  «lôê  «n  beaa- 
■5:0:4  ÎH:  ;*tciir  i  riJiiar  5*ei^rî:t±r*-  T-sc  -oc  Ttzi  ^^'Sr  Radî- 
«fc'l^Tasn  -aiTijr  Maoziîâar  îtfs  saititzrs  ii  cu&p  de  la 
Tjitr.  ûa  fnn  rrç«:ciiîi:  z  ii*  j*  5iâî-2iar^:èaî  n^avait  pas 

ûic^ À Clazii.  jt^xii:  >  striy  3f  ];&  T:«xj^.  s«^  nkeme  pfé- 
T^asîr  Str: v-Antir^,  Li  ^^liiZCLiH-  friziraî»  ^^  'i^  i^zïi  da 
Var.  *T4h  >::^*i:-e  T'Asrzi^'Zir.^iXKr^zi^  -ltssKijC  à  la  Tour 
CK;  2V!S^jG.  ô^  SX  «^=C3  bzcŒtss.  0:nr:fc*  ^  n^iment  de 
la  Soie  121:1  jcan  ^i-ci.  îl  ixi  eo^.jre  asstLîi  ôirs  la  retraite 
par  oëoe  2%rTiis>:L  Érj:i!a25e  -îf  ii  T>Ar-  Le  comie  de 
àiiot-Aairé  rîç-rr^  ii3â  ses  ^ircaxre*  jie  de  Wins  fai  le 
maarais  z-éo^  i^  :ec;;^  gîï^jre  i-^  AI>3&-\Iaritîmes.  De 

L'ectriz^aieçi:  ia  r^^jztea;  ie  la  Sose  eaî  I  iea  aa  Scan^ 
do^dier^  le  22  >^:»  :<^,  -raîr?  le  R?et*  eî  le  Veniabren.  Là 
ÙLreaz  Kess^  le  chevalier  de  La  R>î'ie,  Radicati  ;  le  die- 
valier  Aaréli>  ec  5*:a  fr^ère  rarea^  taie  pris«:>a!iiers  ;  Saint- 
.\gaphe  y  fat  raé.  Ni*»  compta  parmi  les  morts  deux 
offir:isrs  distiiigiiés  :  CilTigaïao  et  Fîghiera.  Le  combat 
avait  dure  onze  heures.  Dagi>aimier  se  cxiie  ata  de  coû- 
tenrer  le  pjste  de  la  Mai  >ae,  J  ^q^  \i  J  xiaa  le  commande- 
ment k  Masséna.  géaéral  de  brig^iiie  depuis  le  13  août, 
pour  s'être  le  plus  signalé  dans  ces  diverses  actions.  La 
Convention  aationale  félicita  Di^ommier,  et  l'appela  aus- 
sitôt au  siège  de  Totdon  p^ar  y  remplacer  Carteaux, 
nommant  Dumerbion  à  Tarmêe  des  Alpes-Maritimes. 

Nous  ne  saurions  trop  remarquer  les  conséquences  si 
glorieuses  des  combats  de  Gilette  etd'Utelle  qui  détermî- 
nèretit  Tévacuaticm  complète  des  Austro-Sardes  de  la 


CONVENTION  NATIONALE  (1793)  195 

vallée  du  Var.  Cette  retraite  s'eflFectua  par  Valdeblore. 
Les  troupes  ennemies  de  Revest  et  deToudon,  en  descen- 
dant par  Malaussène  et  Massoins,  eurent  une  retraite 
des  plus  périlleuses,  surtout  au  passage  du  Var,  et  en 
remontant  la  Tinée  jusqu'à  Clans.  La  garnison  de  Sigale 
usa  toutes  ses  munitions  dans  ses  forts  retranchements 
naturels  et  finit  par  se  rendre  avec  son  capitaine,  le  sieur 
de  Saint- Antonin. 

Les  postes  de  Daluis  et  de  Cuebris,  aux  ordres  de  CoUi, 
démantelèrent  leurs  châteaux  et  rejoignirent  les  détache- 
ments d'Entraunes  et  de  Puget-Théniers  pour  suivre  la 
route  de  Roure,  Beuil,  Tliiéry,  Isola  et  Saint-Sauveur. 

Ceux  d'Ascros  passèrent  le  Var  au  Villars,  et  se  rendi- 
rent à  Clans.  On  transporta  les  magasins  d'Entraunes  à 
Saint-Étienne  de  la  Tinée,  puis  à  Vinaï  ;  les  magasins  de 
Villars,  de  Malaussène  et  de  Puget-Théniers,  à  Clans. 

De  Wins  accompagna  la  retraite  de  Clans  à  Valdeblore, 
vint  à  Saint-Martin-Lantosque  par  Venanson ,  puis  à 
Belvédère, d'où, par  la  route  de  la  Gardalasque,  il  se  rendit 
au  col  de  Tende,  donnant  toujours  des  ordres. 

Saint- André  et  le  duc  d'Aoste  n'avaient  perdu  aucune 
de  leurs  positions,  quoiqu'ils  eussent  manqué  l'attaque  de 
la  Madone  et  essuyé  une  défaite  complète.  Ils  continuèrent 
d'occuper  Utelle,  le  Figaret,  Castel-Gineste  et  le  Brec. 

XIX.    —   LA  TERREUR  DANS  LES  AI^fES-MARITIMES. 

Le  comité  départemental  du  Var  établi  à  Grasse  sous 
l'inspiration  de  Barras  et  de  Fréron,  et  dirigé  par  Sali- 
cetti,  Robespierre  Jeune  et  Ricord  procédait  à  l'arresta- 
tion de  tous  les  suspects,  fédéralistes,  royalistes,  contre- 
révolutionnaires.  Le  régime  de  la  dictature  pesait  de  tout 
son  poids  sur  la  ville  de  Grasse.  La  Société  populaire 
venait  en  aide  à  l'administration  centrale  pour  faire  exé- 
cuter les  décrets  de  la  Convention  ou  plutôt  de  Robes- 


196  CHAPITRE   UI 

pierre,  et  sommait  la  commune  de  s'y  conformer.  Déjà 
on  avait  dressé  au  Conseil  municipal  une  liste  de  cent 
soixante-trois  suspects  (séance  du  28  avril  1793.)  Sur  les 
réclamations  des  citoyens,  ce  nombre  avait  été  réduit  à 
vingt-un.  En  ce  temps  la  France  n'oflFrait  plus  aucune 
sécurité  pom'  quiconque  avait  un  envieux,  un  ennemi 
personnel.  Vos  paroles,  vos  actes  étaient  dénaturés.  Des 
nobles,  des  prêtres,  des  bourgeois  qui,  comptant  encore 
sur  la  bonne  foi  et  l'honneur  de  leurs  concitoyens, 
n'avaient  pas  pris  le  chemin  de  l'émigration,  qui  avaient 
accepté  la  Constitution  de  1791,  mais  qui  ne  croyaient 
pas  devoir  suivre  en  conscience  les  idées  révolutionnaires 
de  la  Montagne,  ou  les  horreurs  excentriques  d'Hébert,  se 
voyaient  maintenant  traités  d'antipatriotes,  d'aristocrates 
par  la  faction  de  Robespierre.  Leur  titre  seul  d'ex-comte, 
de  noble  leur  portait  malheur.  On  ne  voyait  plus  en  eux 
que  des  traîtres.  Pour  mieux  nous  en  rendre  compte, 
extrayons  des  registres  du  Comité  de  surveillance  de 
Grasse,  les  faits  et  gestes  des  citoyens  Marc  Antoine  Tala- 
doyre,  Maximin  Aubanel,  Louis  Girard  l'aîné,  Louis  Ory 
l'aîné,  Niel  aîné,  Lambert  Jeune  chirurgien,  Louis  Brun 
père. 

Les  séances  se  tiennent  dans  l'ex-maison  curiale  du 
sieur  Mougins,  ex-curé  décédé  depuis  quelques  jours.  Elles 
commencent  le  6  octobre,  en  présence  du  commandant  de 
gendarmerie  et  des  deux  juges  de  paix.  Gourmes  et  Rey. 
Les  sieurs  Courmes  et  Raybaud,  membres  de  la  Société 
populaire,  viennent  complimenter  le  comité  ;  la  munici- 
palité répond  qu'elle  se  fera  un  devoir  de  lui  communiquer 
tout  ce  qui  intéressera  le  bien  de  la  République  une  et 
indivisible.  Le  premier  citoyen  dénoncé  est  le  sieur  Man- 
tégas  fils,  huissier,  fugitif  de  Marseille,  depuis  rentrée  de 
Carteaux,  et  maintenant  réfugié  chez  son  père  Paul  Man- 
tégas,  boulanger.  Il  a  prêché,  à  Grasse,  le  fédéralisme  et 
rétablissement  des  sections.  Ordre  au  commandant  de 


CONVENTION  NATIONALE  (1793)  197 

gendarmerie  de  l'arrêter,  et  au  juge  de  paix  de  mettre  ses 
papiers  et  effets  sous  séquestre.  Et  il  en  sera  ainsi  de  tous 
les  autres  qui  suivent. 

Honoré  Seytre,  homme  de  loi,  aussi  fugitif  de  Marseille, 
un  des  chefs  fédéralistes  de  Marseille,  est  caché  dans  la 
maison  de  son  frère  à  Valbonne.  On  va  l'arrêter  le  7 
octobre. 

Jean  Isnard  dit  la  Brayasque,  terrassier,  a  menacé  dans 
l'assemblée  populaire,  de  jeter  dans  les  cavaux  les  patrio- 
tes qui  se  trouvaient  là.  Il  est  soudoyé  par  les  aristocrates. 

Le  citoyen  Scipion  Muraour,  ménager,  est  dans  les 
mêmes  conditions  que  Jean  Isnard. 

Henri  Pagan,  menuisier,  a  dit  que  la  canaille  aurait  bien- 
tôt le  dessous  ;  et  cela,  en  apprenant  la  prise  de  Toulon  par 
les  Anglais. 

Jean  Joseph  Michel,  parfumeur,  em....  tous  les  patrio- 
tes ;  c'est  un  tas  de  coquins  et  d'assassins.  L'ennemi  va 
bientôt  venir  à  Grasse  nous  en  débarrasser....  Il  est  le 
suppôt  et  le  commissionnaire  des  émigrés.  Il  en  est  de 
même  de  Jean  Antoine  Gilly  et  d'Alexandre  Paul,  tra- 
vailleurs. 

Jean  Gaitte  dit  Grillon,  ci-devant  bourgeois,  était  l'un 
des  chefs  de  la  Société  antipatriote  des  artistes.  Il  a  fait 
des  motions  incendiaires  contre  les  Jacobins  de  Grasse. 
Il  tourne  en  ridicule  la  Constitution  et  la  Convention 
nationale.  II  est  en  relation  continuelle  avec  les  prêtres 
insermentés  et  avec  les  émigrés.  Il  cache  chez  lui  les 
suspects. 

Mellon  Conte,  perruquier,  frère  d'un  émigré,  est  lui- 
même  un  antirévolutionnaire  fanatique.  De  même  Jean 
Taffe,  menuisier,  agent  de  Théas  dit  Sully. 

Joseph  Bernard,  cadet,  ci-devant  bourgeois,  l'un  des 
chefs  de  la  Société  des  artistes^  a  apporté  à  Grasse  le 
mandement  du  ci- devant  évêque  de  Grasse  pour  suspen- 
dre les  prêtres  amis  de  la  révolution. 


198  CHAPITRE   m 

Louis  Élzéar  Lambert,  chirugien,  a  son  fils  qui  a  déserte 
le  drapeau  français  pour  servir  à  l'étranger  contre  la 
Patrie.  Il  dit  que  tous  les  patriotes  sont  des  coquins  qu'il 
faut  pendre. 

Jean  Isnard  la  Tourmente^  agent  des  aristocrates , 
reçoit  les  prêtres  insermentés,correspond  avec  les  émigrés, 
détourne  les  gens  de  la  campagne  du  culte  constitutionnel. 

La  femme  Mars,  épouse  de  Gaitte  dit  Grillon,  fanatise 
les  citoyens  et  les  citoyennes  ;  moleste  les  femmes  patrio- 
tes. Étant  allée  à  Vence,  elle  y  a  mis  le  trouble,  si  bien 
qu'on  a  été  obligé  de  Temprisonner. 

Gresp,  cadet,  dit  la  Ribe,  antipatriote,  a  insulté  une 
amazone  patriote  dans  une  fête  de  la  révolution. 

Artaud  Pierre,  négociant,  l'un  des  principaux  membres 
de  la  Société  des  artistes,est  un  antirévolutionnaire  ardent. 

Escoffier,  perruquier,  a  répandu  de  fausses  nouvelles  ; 
il  a  dit  que  les  représentants  de  la  Convention  étaient  des 
coquins,  qu'ils  se  faisaient  payer  en  argent  pour  ne  nous 
donner  que  du  papier,  il  a  déprécié  les  assignats  ;  il  a  dit 
que  Ricord  ne  retournerait  plus  à  Paris,  etc.  <  Les  Anglais 
vont  faire  une  descente  à  la  Napoule.  Nous  allons  être 
anglais.  Plût  à  Dieu  qu'ils  fussent  ici  demain  >  ! . . . 

Le  maire  de  Grasse  lui-même  est  obligé  de  comparaître. 

Le  greffier  de  la  commune,  Rey,  accuse  le  citoyen 
Court,  maire,  de  mal  parler  de  la  Société  populaire j  de  le 
menacer,  que  s'il  y  va,  il  luiôtera  sa  place...  Le  maire 
déclare  que  le  citoyen  Rey  s'absentait  souvent  du  bureau 
et  négligeait  les  affaires  de  la  commune,  en  prétextant 
qu'il  allait  à  la  Société  populaire  ;  qu'il  lui  en  avait  fait 
des  reproches,  qu'il  lui  avait  dit  qu'il  fallait  préférer 
son  devoir  et  les  affaires  de  la  commune  aux  séances 
de  la  Société  populaire.  On  renvoie  le  maire  de  la  plainte, 
et  Rey  fait  même  ses  excuses. 

Le  27  octobre  c'est  le  citoyen  Mougins,  l'ancien  maire 
et  viguier  de  Nice,  l'ex-député  de  la  première  Assemblée 


CONVENTION  NATIONALE  (1793)  199 

Nationale,  aujourd'hui  juge-président  du  district  de 
Grasse.  On  l'accuse  de  fédéralisme  et  de  royalisme.  Le 
citoyen  Mougins,  au  club  des  défenseurs  de  la  Constitu- 
tion, avait  fait  la  motion  de  changer  la  dénomination  de  la 
société  en  celle  de  sections  réunies  :  ce  qui  avait  été  rejeté 
par  la  majorité  avec  indignation.  S'il  n'y  avait  eu  que  lui, 
dit-on,  les  sections  étaient  établies  à  Grasse,comme  à  Mar- 
seille et  à  Toulon.  Du  reste,  il  avait  reçu  le  mot  d'ordre  de 
Marseille  ;  et  il  n'a  pas  craint  de  communiquer  au  club  la 
lettre  par  laquelle  on  l'engageait  à  établir  les  sections.  On 
lui  a  demandé  le  nom  de  son  correspondant  ;  il  a  répondu 
que  la  lettre  n'était  pas  signée,  qu'il  se  contentait  d'en 
donner  connaissance  à  la  société. 

On  rappelle  qu'au  moment  du  jugement  de  Louis 
Capet,  Mougins,  se  trouvant  à  la  place  du  Puits,  dit  que 
les  membres  de  la  Convention  n'étant  qu'une  Assemblée 
législative,  ne  pouvaient  pas  se  transformer  en  Assemblée 
judiciaire.  Que  c'était  au  peuple  de  juger.  —  Oui,  lui  ré- 
pondit-on, vous  voulez  la  guerre  civile. 

On  rappelle  qu'il  a  fait  l'éloge  en  pleine  tribune  de  l'of- 
ficier Dupuy  dit  Sainte-Barbe,  pour  avoir  tiré  un  coup  de 
pistolet  sur  la  place  aux  Aires. 

Deux  ou  trois  membres  du  Comité  de  Surveillance, 
défendent  inutilement  M.  Mougins.  L'un  d'eux  ne  craint 
pas  de  dire  qu'il  est  camarade  d'école  du  citoyen  Mougins, 
qu'après  une  absence  de  vingt-sept  ans,il  a  renouvelé  ami- 
tié avec  lui,  et  qu'il  l'a  trouvé  jouissant  de  l'estime  de  ses 
concitoyens,  maire  et  viguier  de  sa  ville  natale,  que  le 
sieur  Mougins  s'est  toujours  conduit  dans  cette  place  avec 
l'intégrité  d'un  homme  de  bien,  constamment  occupé  du 
service  du  peuple.  Il  l'a  prouvé  à  l'époque  de  l'Assemblée 
des  sénéchaussées,  où  il  fit  valoir  les  droits  de  ses  conci- 
toyens, si  bien  qu'on  le  nomma  à  l'unanimité  député  à 
l'Assemblée  Constituante.  Les  suflFrages  se  réunirent  en 
même  temps  sur  son  frère.  Rendu  à  son  poste,  il  s'est 


200  CHAPITRE  ni 

conduit  en  véritable  ami  du  bien  public  ;  il  a  voulu  la 
Révolution,  il  Ta  aidée  de  toutes  ses  forces  pour  qu'elle 
réussit  ;  c'est  à  ses  sollicitations  que  son  frère  a  quitté  le 
parti  du  clergé  pour  se  ranger  dans  le  Tiers-État.  Jamais 
il  n'a  laissé  échapper  une  occasion  de  rendre  service  à  ses 
concitoyens.  De  retour  dans  sa  patrie,  il  a  beaucoup  souf- 
fert des  malveillants  à  cause  de  son  civisme.  Je  l'ai  entendu 
parler  bien  de  Capet  ;  mais  il  pensait  que  ce  traitre 
tiendrait  ses  serments.  «  Hors  de  là,  disait-il,  je  le  regar- 
derais comme  un  monstre.  >  A  Hyères,  à  l'époque  de  l'Ajs- 
semblée  électorale,  c'est  lui  qui  fut  chargé  de  rédiger 
l'adresse  à  la  Convention  pour  la  féliciter  d'avoir  aboli  la 
royauté,  adresse  qui.fut  vivement  applaudie.  Quand  il  fut 
nommé  président  du  tribunal,  chacun  l'en  félicita.  Quand 
il  a  parlé  de  changer  la  dénomination  de  la  société  en 
celle  de  société  de  section,  il  a  dit  que  ce  n'était  que  pour 
mieux  connaître  Tesprit  général,  et  que  pour  se  mettre 
en  rapport  avec  toutes  les  sociétés,  en  gardant  la  liberté 
et  l'obéissance  aux  lois.  Au  reste,  il  s'est  pleinement  justi- 
fié de  toutes  ces  accusations  dans  la  société  populaire  de 
Nice,  et  à  la  satisfaction  de  tout  le  monde. 

D'autres  accusations  puériles  ou  passionnées  s'ajoutent 
encore  à  ce  réquisitoire.  On  lui  reproche  d'avoir  tenu  à 
garder  son  titre  nobiliaire  de  Roquefort,  de  varier  sans 
cesse  dans  ses  principes,  d'aimer  trop  à  parler  et  à  faire  de 
longs  discours....  Ce  qui  le  perd,  dit  l'un  d'eux,  c'est  de 
n'avoir  pas  assez  modéré  son  langage. 

Enfin,  il  est  déclaré  suspect,  et  arrêté  comme  tel.  0  in- 
gratitude des  hommes  ! 

Joseph  Roubert,  peintre,  espion  des  aristocrates,  distri- 
bue de  l'argent  aux  brigands,  captive  les  femmes  par  des 
manières  insinuantes,  leur  conseille  de  ne  pas  vivre  avec 
un  mari  patriote.  <  Les  députés  qui  sont  allés  honnêtes 
gens  à  l'Assemblée  Nationale,dit-il,en  sortiront  voleurs  et 
coquins.  » 


œNVENTION  NATIONALE  (1793)  201 

Magagnosc ,  Louis  ,.  menuisier  ,  est  soudoyé  par  les 
aristocrates.  11  dit  qu'un  bonnet  rouge  sur*  la  tête  d'un 
citoyen  fait  de  lui  un  galérien.  Il  a  arraché  la  cocarde  à 
un  autre  pour  la  jeter  dans  une  forge.  Selon  lui  la  société 
populaire  cause  tous  les  désordres.  Il  était  de  la  faran- 
dole aristocratique  qui  chantait  à  Grasse:  Ça  ira,  les 
patriotes  à  la  lanterne  /. . . 

Pierre  Lions,  caissier  au  Pontet,  était  trésorier  de  la 
société  aristocratique.  Il  appelle  couillons  les  officiers 
municipaux.  Il  a  quitté  son  bataillon,étant  de  la  deuxième 
réquisition  et  il  en  a  entraîné  d'autres  à  déserter. 

Arnoux,  peintre,  appelle  couillons  nos  frères  d'armes. 
Ils  sont  bien  bètes,  de  se  sacrifier  pour  la  République.  >  Il 
était  l'un  des  plus  ardents,  quand  les  émeutiers  ont  pris 
les  armes  contre  la  troupe  qui  venait  à  Grasse.  Il  a  été 
déclaré  perturbateur  du  repos  public  à  son  de  trompe. 

Camatte  de  Montauroux,  chassé  de  son  pays  pour  y 
avoir  mis  le  désordre,  est  venu  en  faire  autant  à  Grasse. 
Il  dit  que  la  Révolution  est  une  couillonnade  qui  ne  tien- 
dra pas. 

Jourcin,  domestique  de  l'ex-évêque,  conspire  contre  la 
Révolution. 

Jean  Seytre,  frère  d'Honoré,  homme  de  loi,  l'un  des 
membres  les  plus  ardents  de  la  société  aristocratique,  a 
tenu  chez  lui  jour  et  nuit  des  réunions  anti-révolution- 
naires, a  caché  des  gens  suspects  et  poursuivis  par  la  loi. 

Lambert  la  Lope,  a  arraché  les  décrets  affichés  de  la 
Convention,  les  a  froissés  avec  mépris  et  jetés  à  terre. 

La  fille  Lombart,  ex-noble,  sœur  d'un  émigré  est  une 
anti patriote  exaltée. 

Payan,  tamisier  annonçant  à  Grasse  Tescadre  an- 
glaise qu'on  signalait,  avant  la  trahison  de  Toulon,  a  fait 
éclater  une  joie  indécente.  Et  quand  il  a  su  l'entrée  des 
Anglais  dans  Toulon,  il  en  a  exprimé  sa  satisfaction.  Il  a 
dit  que  les  membres  de  la  Convention  étaient  un  tas  de 


202  CHAPITRB  in 

• 

capons  qu'il  faudrait  guillotiner.  Le  pain  ayant  été  aug- 
menté, il  criait  sur  la  place  :  «  Eh  bien  !  pauvres  gens, 
voilà  le  fruit  de  la  sainte  Constitution.  Quand  ouvrirez- 
vous  les  yeux?  «  11  a  tourné  en  ridicule  la  fête  du  10  août 
dernier,  et  il  a  dit  aux  gens  des  pays  voisins  et  de  la 
campagne  :  «  Le  temps  va  vous  manquer.  Vous  ne  vien- 
drez pas  l'an  prochain.  Ça  ne  durera  pas.  > 

Le  capitaine  Théas  dit  Sully  invalide,  autrefois  du 
régiment  du  Vermandois,  ex-noble,  est  le  chef  du  pacte 
aristocratique  de  Grasse.  Il  est  l'ennemi  de  la  révolution. 
On  le  garde  à  vue  dans  son  domicile,  parce  qu'il  est 
malade  ;  et  on  met  le  séquestre  sur  les  papiers  et  sur  les 
effets  de  ses  maisons  de  Grasse  et  de  Saint-Vallier. 

Jean  Paul  Roustan,  ex-bourgeois,  a  fanatisé  les  ci- 
devant  religieuses  Visitandines,  s'est  réjoui  des  calamités 
publiques,  et  a  été  sans  cesse  en  relation  avec  les  émigrés. 
En  vain  essaiera-t-il  de  se  disculper.*  Vous  me  reprochez, 
dira-t-il,  d'avoir  fréquenté  des  ex-religieuses,  comme  si  je 
ne  devais  plus  voir  mes  sœurs  et  les  filles  de  mon  frère, 
moi  qui  ai  toujours  vécu  avec  mon  frère.  Vous  dites  que 
j'ai  été  lié  avec  l'émigré  Gaitte,  quand  il  était  au  pays  ;  je 
déclare  que  je  n'ai  eu  avec  lui  que  des  relations  pour  les 
affaires  de  la  justice  de  paix.  »  Robespierre  le  jeune  ordonna 
de  réviser  le  procès,  et  le  comité  persista  dans  ses  conclu- 
sions. Il  fut  arrêté. 

Le  baron  Calvy  de  Vignolet,  conseiller  à  la  cour  des 
comptes,  fut  arrêté  parce  qu'il  était  père  d'un  fils  émigré, 
noble  et  ennemi  de  la  révolution. 

Elisabeth  Dozol  est  la  tant^  d'un  prêtre  émigré.  Elle  a 
fanatisé  les  religieuses  de  Grasse. 

La  femme  Rouquier  Imbert  est  non  moins  fanatique. 

Maure,  notaire,  était  l'un  des  plus  ardents  membres  de 
la  Société  des  artistes.  11  a  quêté  pour  les  aristocrates 
émigrés.  Il  dit  tout  haut  dans  la  ville  qu'il  faudrait  pendre 
cinq  ou  six  patriotes. 


œNVENTION  NATIONALE  (1793)  203 

• 

J.  F.  Fortuné  More,  cadet,  est  frère  d'un  prêtre  émigré, 
et  Tun  des  membres  les  plus  influents  de  la  Société  des 
artistes.  «  Vous  pensez  faire  la  récolte  des  raisins,  disait- 
il.  Vous  vous  trompez.  Les  troupes  sardes  viendront  ven- 
danger. > 

Ricord,  fils,  a  fait  éclater  sa  joie,  quand  il  a  connu  la 
révolte  de  Toulon  et  l'entrée  des  Anglais. 

François  Isnard,  orfèvre,  s'est  montré  l'ami  des  prêtres 
insermentés  et  des  aristocrates. 

Curault,  avoué,  a  été  un  partisan  fanatique  des  sec- 
tions. Il  en  a  prêché  l'établissement  à  Grasse,  et  a  fait 
partie  de  la  Société  aristocratique.  Il  a  dit  dans  cette 
société  qu'on  devait  soutenir  la  royauté  ;  qu'il  n'y  avait 
que  des  gueux  et  des  brigands  dans  la  Société  populaire  ; 
que  pour  lui  il  se  faisait  gloire  d'être  considéré  comme 
aristocrate. 

Girard,  fils,  homme  de  loi,  a  été  l'un  des  membres  prin- 
cipaux de  la  Société  des  artistes. 

Albert  Durand  dit  Sartoux  est  ex-noble,  père  d'un  fils 
émigré,  d'une  épouse  et  do  parents  aussi  émigrés.  Il  a 
donné  asile  à  un  évêque  antipatriote  et  a  recelé  ses  efiets. 
Il  a  tenu  chez  lui  des  réunions  d'ex-nobles  et  des  prêtres 
insermentés.  Il  a  donné  un  festin  de  réjouissance  le  jour 
où  la  république  courait  les  plus  grands  dangers. 

Luce,  apothicaire,  est  un  antipatriote  renforcé. 

Bemardi,  homme  de  loi,  est  l'ennemi  déclaré  de  la 
révolution.  Sa  femme,  Moreau,  criait  à  ses  voisins  le  10 
octobre  dernier  :  Vous  n'aurez  la  paix  que  lorsque  les 
Piémont ais  seront  chez  nous.  Bientôt  tout  cela  finira. 
Les  patriotes  seront  pris  dans  la  souricière.  J'ai  des  amis  de 
l'autre  côté  du  Var,  chez  les  Piémontais.  Je  les  emploierai, 
quand  ils  viendront.  Et  ça  ne  fera  pas  longtemps  attendre. 
Alors  on  rétablira  tout,  comme  avant  la  révolution. 

Benoît,  père,  dit  Caussols,  appelle  de  tous  ses  vœux  la 
guerre  civile. 


204  CHAPITRE  m 

La  femme  Crosnier  a  en  horreur  les  prêtres  patriotes. 
Elle  n'a  pas  voulu  leur  faire  baptiser  son  enfeint.  Elle  af- 
fecte de  porter  un  éventail  sur  lequel  il  y  a  des  emblèmes 
contre  révolutionnaires. 

Féraud,  l'aîné,  ancien  officier  municipal,  a  dit  que  les 
écharpes  n'étaient  que  des  chiffons,  a  cabale  dans  les  as- 
semblées primaires,  avili  les  assignats,  s'est  fait  l'agent 
des  émigrés  et  a  montré  en  toute  rencontre  sa  haine 
contre  la  révolution. 

Lions,  huissier,  a  fait  courir  le  bruit  que  le  comité  et  la 
Société  populaire  étaient  coalisés  avec  les  Marseillais  pour 
égorger  à  Grasse  trois  cents  citoyens. 

Fabre,  droguiste,  a  dit  qu'il  fallait  soutenir  et  rétablir 
l'ancien  régime.  Il  a  traité  la  Société  populaire  de  f.  club. 

Bruéry,  huissier,  a  distribué  des  libelles  incendiaires, 
venus  de  Nice.  Il  s'est  réjoui  de  l'entrée  des  Anglais  dans 
Toulon,  et  il  a  dit  publiquement  qu'ils  allaient  bientôt 
venir  à  Grasse  y  châtier  huit  cents  coquins. 

La  Bayaire,  criait  :  <  Il  faut  aller  avec  des  haches 
abattre  les  patriotes  !  > 

Argentéré  a  dit  :  <  Moi,  je  me  mets  à  la  tête.  Marchons 
contre  les  patriotes  ;  et  ça  ira,  les  patriotes  à  la  lan- 
terne. >  Et  il  a  mis  en  train  la  farandole. 

André  Martelly,  avocat,  est  l'un  des  membres  les  plus 
fanatiques  de  la  société  des  artistes. 

Safemme,Maure,en  veut  aux  prêtres  insermentés. Mon- 
trant,un  jour,le  prêtre  patriote  Bay on  :  <Voilà  un  scélérat, 
disait-elle,  un  damné.  Il  a  prêté  le  serment,  fl  donc  !  Tout 
ce  que  fait  ce  prêtre  ne  vaut  rien.  >  Puis  elle  s'est  mise  à 
le  menacer.  Elle  a  dit  à  son  oncle,  le  curé  Gasq  :  <  Vous 
avez  perdu  toute  ma  confiance.  Vous  êtes  cause  du  mal- 
heur de  beaucoup  d'autres  prêtres  qui  ont  suivi  votre 
exemple.  >  Elle  insulte  la  Convention  :  <  Ce  sont  des  co- 
quins, ils  volent  la  nation.  Ça  ne  tiendra  pas  >. 

J.-B.  Barbery,  ex-commandant  de  la  garde  nationale, 


CONVENTION  NATIONALE  (1793)  205 

est  un  antipatriote.  Il  a  laissé  battre  le  rappel  pour  re- 
pousser la  troupe  qui  arrivait  à  Grasse. 

L'armurier  Aulagnier  s*est  réjoui  de  l'entrée  des  An- 
glais à  Toulon.  <  L'Anglais,  dit-il,  veut  aller  de  Toulon 
faire  la  farandole  à  Marseille.  C'est  dommage  qu'ils  soient 
encore  si  loin  d'ici  !  S'ils  viennentj^e  leur  viendrai  en  aide; 
moi,  je  me  fais  gloire  du  nom  d'aristocrate  et  je  défends  à 
ma  femme  de  fréquenter  les  patriotes.  > 

Le  citoyen  Daumas,  homme  de  loi,  dit  :  <  Que  les  prêtres 
et  les  nobles  font  bien  de  tenir  bon.  Les  décrets  de  la  Con- 
vention sont  des  lois  injustes.  Nous  vivons  sous  un  ré- 
gime de  coquins.  >  Il  a  fait  éclater  sa  joie  au  moment  de 
l'entrée  des  Anglais  dans  Toulon. 

La  citoyenne  Joachim  a  dit  que  le  ci-devant  évêque 
allait  bientôt  revenir  ;  que  les  prêtres  assermentés  étaient 
un  tas  de  brigands  et  les  patriotes  de  la  canaille  ;  qu'elle 
serait  la  première  à  faire  feu  sur  les  patriotes.  Quand  elle 
apprit  la  nouvelle  de  l'entrée  des  Anglais  dans  Toulon, 
elle  disait  de  sa  fenêtre  aux  voisins  :  <  Venez,  je  vous  in- 
vite à  souper.  Nous  avons  les  clefs  de  la  France.  > 

La  femme  Aguillon  disait  chez  les  religieuses  :  <  J'ai 
des  sabres  que  je  fais  aiguiser  contre  les  patriotes.  > 

Bérage  a  dit,  quand  on  descendait  les  cloches  :  <  Us 
mangent  tout,  même  les  cloches  ;  ils  ruineront  la  France.  > 
Il  est  frère  d'un  émigré  et  membre  des  plus  ardents  de  la 
société  des  artistes. 

La  femme  Aulagnier  (Muraour)  s'est  mise  à  battre  des 
mains,  en  apprenant  l'entrée  des  Anglais  à  Toulon  :  «  Al- 
lons! ces  couillons  de  patriotes  auront  bientôt  sur  le  c...» 
Lorsque  la  nouvelle  est  venue  que  les  Anglais  avaient 
envoyé  parlementer  à  Antibes  :  <  Non,  dit-elle,  il  n'est 
pas  temps  encore  qu' Antibes  se  rende,  mais  ça  ne  doit  pas 
tarder.  > 

Léopold  Ainésy  a  trois  frères  émigrés.  Il  a  refusé  d'a- 
battre les  créneaux  de  son  château. 


205  CHAPITRE  m 

Conte  père,  dit  Tarascon,  s'est  réjoui  des  Anglais  à 
Toulon  :  c  Le  temps  va  venir,  a-t-il  dit,  que  les  pillards 
vont  restituer  tout  ce  qu'ils  ont  volé.  » 

Crosnier,  directeur  de  Thôpital  militaire,  traite  les  ré- 
publicains de  brigands  et  les  prêtres  assermentés  de  co- 
quins. Il  a  foulé  aux  pieds  la  cocarde  nationale. 

Nous  n'en  finirions  pas  si  nous  donnions  le  catalogue  de 
tous  les  Grassols  qui  furent  ainsi  jetés  en  prison  par  le 
Comité  de  surveillance.  Partout  il  v  eut  des  arrestations. 
Vence,  si  petite  qu  elle  fût,  eut  ses  terroristes.  Mars, 
Saint-Malo,  Vanoly,  Tombarel  de  Saint-Jeannet  se  firent 
les  exécuteurs  du  Comité  de  salut  public,  présidé  par  Jean 
Savoumin  Missoly,  assisté  des  citoyens  Courmettes,  chi- 
rurgien, Trastour,  horloger,  Silvy  aîné.  Roman  Talatoyre, 
Alexis  Maliver,  Geoffroy  du  Portail  et  J.  D.  Chabert,  dit 
TAveugle.  Parmi  les  personnes  arrêtées  et  qui  furent  con- 
duites les  unes  à  Grasse,  les  autres  à  Draguignan  ou  à 
Lorgnes,  nous  nommerons  Antoine  Savournin,Scipion Sa- 
voumin, Baussy  père,  Gandolphe  et  sa  femme,  le  mé- 
decin Trastour,  J.  Lambert,  François  Blacas  et  sa  femme, 
P.  Michel,  Isaï,  maréchal,  P.  Broc,  Al.  Suche,  Ch. 
Vacquier  père  et  son  fils,  R.  Blacas,  notaire,  Al.  Boyon, 
Ch.  A.  Guérin. 

Antibes  se  montra  si  modérée  qu'elle  passait  pour  une 
ville  entachée  de  royalisme  et  de  fédéralisme,  et  Ton  ne 
se  trompait  pas.  Lorsque  la  Convention  demanda  s'il  y 
avait  des  suspects  et  des  aristocrates,  la  municipalité  ré- 
pondait le  8  octobre  :  <  Qu'il  n'y  avait  aucune  personne 
suspecte  dans  la  ville  d'Antibes  ;  >  Saint-Paul  se  montra 
aussi  très-modéré. 

Nice,  depuis  le  décret,  qui  l'avait  incorporée  définiti- 
vement à  la  France,  s'organisait.  Un  rapport  remar- 
quable de  l'abbé  Grégoir  à  la  Convention  avait  donné  tous 
les  renseignements  qu'on  pouvait  désirer  sur  ce  nouveau 
département.  <  Il  a  été  divisé,  dit-il,  en  trois  districts  : 


CONVENTION  NATIONALE  (1793)  207 

Nice,  Puget-Théniers  et  Menton,  Monaco  est  chef-lieu  de 
canton.  On  compte  97,000  habitants  et  96  communes. 
Nice  a  19,000  habitants.  »  Il  dit  que  le  patriotisme  a  pré- 
sidé à  la  plupart  des  élections.  11  insiste  sur  l'importance 
de  la  rade  de  Villefranche.  <  En  imposant  le  département 
des  Alpes-Maritimes,  la  Convention  voudra  bien  se  sou- 
venir de  rétat  malheureux  de  ce  pays.  La  beauté  du  climat 
y  attirait  annuellement  beaucoup  de  familles  étrangères, 
anglaises  surtout.  Depuis  la  révolution,  aucune  n'y  est 
venue;  la  mauvaise  récolte  d'olives,  la  gelée  de  l'hiver 
dernier,  la  cherté  des  vivres,  la  cessation  du  travail,  le 
manque  de  commerce  ont  réduit  ce  département  à  l'ex- 
trême misère.  Ce  qui  retarde  les  progrès  de  l'esprit  public 
de  ce  département  ce  sont  les  horreurs  commises  en  octo- 
bre 1792.  Les  Français  commandés  par  d'Anselme  furent 
reçus  en  frères  par  les  Niçois  ;  et  le  pillage  commença  avec 
notre  entrée  à  Nice  et  il  se  continua.  On  entra  dans  les  mai- 
sons ;  tout  ce  qui  s'appelle  comestible  fut  délapidé.  On  prit 
au  montagnard  sa  vache,  on  tua  ses  brebis,  sa  volaille,  on 
brisa  ses  meubles  pour  le  plaisir  de  détruire.  Présumait- 
on  qu'il  y  eût  de  l'argent,  on  lui  mettait  un  mouchoir  au 
cou  et  on  menaçait  de  l'étrangler,  jusqu'à  ce  qu'il  eut  re- 
mis son  argent.  La  pudeur  est  violée.  Tous  les  jours  nous 
avons  le  cœur  déchiré  par  le  récit  des  crimes  commis  et 
par  le  tableau  de  la  misère  qui  désole  la  plupart  des  com- 
munes.  Les  pays  les  plus  éprouvés  ont  été  ceux  de  la  val- 
lée de  Lantosque,  Levons,  Lucéram,  Sospel.  Que  sert  de 
prêcher  la  liberté,  lorsqu'on  la  rend  odieuse  par  tout  ce 
que  la  lubricité  a  de  plus  effréné  et  le  pillage  de  plus  révol- 
tant ?  11  n'est  pas  un  pays  en  Italie  à  qui  on  n'ait  fait  croire 
que  le  vol,  le  viol,  le  meurtre  étaient  des  crimes  communs 
parmi  les  Français.  11  n'est  pas  un  seul  représentant  du  peu- 
ple député  près  des  armées  qui  n'ait  gémi  des  gaspillages 
commis  partout.  Sur  des  avances  de  plusieurs  millions  la 
moitié  a  souvent  disparu  dans  des  maisons  de  fripons.  Cer- 


xsdns  'X>mmiaimr«  xat  cegardéi  comme  de  TéritaUes 
Verrez.  Us  mz  enlevée  pins  de  â»  mille  liTres  dans  les 
magaain:^  le  Vulefiranehe  ;  an  évalue  à  plus  de  quinze 
oiillioiLi  iisars  «ttiapinacioTiab  Xoos  ne  préjageoiis  rien.  Ce 
qui  nous  •:!oaaQie  e'esc  le  taWt'an  adad  de  noCre  armée. 
Nos  :s}Liiaa  saoL  Trrûmenjc  admirables  ;  toajoars  humains, 
josces  ec  généreux.  Ls  partag^aïc  leor  pain  aree  les  habi- 
lanm  des  moacagoes.  La  nmnicipaiicé  de  Saint-Agnès 
nooâ  a  nranâmi:^  à  eec  éganl  ses  âeaômencs  de  gralitade 
OLTers  un  bocaillon  «ie  la  Hame-^iaroane.  Noos  sommes 
allés  sooâ  li\  lànze  viâcer  k»  «iéfiânsears  de  la  patrie.  Nous 
ksaTooâ  croaréi  TraimeoG  grands  en  ùce  des  safcdlites 
du  désponane.  Le  irère  «in  px  sarde  actael  disait  :  <  Si 
les  Français  saraienc  obàreomsne  ils  sareni  se  battre^  on 
fi»"jitaTee  de  pareilles  troopes  La  conquête  du  monde 
«itier.  > 

Nice  avait  ea  ses  émeates.  La  qaesdon  des  subsistances 
avait  soulevé  le  peuple  ea  juin  ITl^.  La  sociétë  populaire, 
sous  préce3[te  de  prea«ire  les  inct^^ète  du  peuple,  venait 
inûnier  ses  volantes  au  conseil  municipal.  Cne  partie  des 
municipaUces  de  Sospel.  de  Belvédère*  Saint-Martin  et 
Roquebillère.  comme  nous  Tavons  dit,  passait  le  4  août  à 
Nice^  pour  être  conduite  aux  prises  d'Antibes.  Malgré 
cela,  il  fallâic  se  montrer  joveux  et  prendre  ses  habits  de 
fête  pour  célébrer  la  Constitution  de  1793.  Au  pied  de 
Tarbre  de  la  Liberté,  on  avait  élevé  un  amphithéâtre  sur 
lequel  étaient  quatre  aut^  enguiriandés.  L'arbre  de  la 
liberté  était  surmonté  d* un  bonnet  rouge  et  d'une  grande 
inscription  républicaine.  A  onze  heures  toutes  les  autorités 
se  rendirent,  musique  en  tête,  à  la  place  \lctor.  Le  prési- 
dent Bona  et  le  jugeFideu  allaient  ea  tête,  puis  le  maire. 
Quatre  messes  furent  célébrées  en  même  temps.  Au  mo- 
ment de  rélévation.  le  président  Bcxia  entonna  la  Marseil- 
laise. Puis  Chabaud,  officier  municipal,  prononça  un  dis- 
cours patriotique,  Bona  lut  les  droits  de  llumune  et  la 


CONVENTION  NATIONALE  (1793)  209 

nouvelle  constitution  ;  il  donna  l'accolade  fraternelle  aux 
assistants,  et  ouvrit  en  terminant  une  caisse  d'où  sortirent 
des  centaines  d'oiseaux  qui  avaient  attachés  aux  pattes  des 
billets,  sur  lesquels  on  lisait  :  Liberté,  Égalité,  Constitution. 

L'artillerie  envoya  dans  les  airs  ses  détonations,  la 
musique  joua,  et  la  foule  cria  :  Vive  la  République  !  Vive 
la  Constitution  !  Le  soir  on  fit  des  farandoles  en  chantant 
la  Carmagnole  ;  des  troubadours  ambulants,  venus  d'au 
delà  du  Var,  vêtus  de  la  carmagnole  et  du  bonnet  rouge, 
donnèrent  la  représentation  de  la  guillotine  en  spectacle 
au  peuple,  en  attendant  la  réalité.  A  quelques  semaines  de 
là  cet  instrument  de  mort  devait  rester  en  permanence 
sur  la  place  Saint-Dominique. 

C'est  dans  cette  nuit  même  de  la  fête  du  10  août,  que 
furent  saisis  le  baron  Caravadossy,  le  marquis  de  Macca- 
rani  et  le  comte  Lascaris.  Vers  dix  heures  du  soir,  on  alla 
enfoncer  les  portes  du  monastère  des  Visitandines.  Les 
clubs,  qui  se  tenaient  toujours  le  soir,  entretenaient  la 
fermentation.  Le  journaliste  Rauze  y  dénonçait  alors 
l'abbé  Foncet,  à  cause  de  son  livre  V Image  d'un  parfait 
Souverain.  Le  médecin  Rusca,  futur  général,  y  pérorait. 
Leprocureur,syndic  du  département  des  Alpes-Maritimes, 
s'élevait  à  la  hauteur  de  sa  mission  révolutionnaire.  Voici 
en  substance  ce  qu'il  écrivait  au  ministre  de  la  guerre,  le 
9  septembre  1793  :  <  Le  Roi  de  Turin,  ce  despote  aveugle 
et  fourbe,  est  à  Saorge  depuis  quelques  jours.  Il  y  haran- 
gue et  fanatise  son  armée  de  15  à  18,000  hommes.  Le 
sujet  de  sa  harangue  est  une  vieille  fable  que  les  Français 
assiégeant  Turin  en  1707  furent  battus  par  \dk  grande 
puissance  de  la  Madonne  du  8  septembre.  Ainsi  donc,  ce 
vieux  fourbe,  ce  vicaire  du  club  des  catholiques  endiablés, 
vêtu  d'une  chemise  qu'on  dit  avoir  appartenue  à  saint 
Second,  et  arborant  le  Saint-Suaire,  qui  est  venu  par  les 
chemins  aériens,  a  prêché  à  son  armée  une  victoire  com- 
plète par  Tentremise  de  la  Madonne  du  8  septembre.  Cette 

il 


210  CEIAPITRE  III 

farce  avait  été  annoncée  à  certains  aristocrates  cachés  à 
Nice,  et  ils  s'attendaient  hier  à  Tarrivée  du  Roi  de  Turin, 
qui  devait  venir  chanter  les  vêpres,  célébrées  par  l'évêque 
émigré.  J'en  avais  averti  nos  représentants,  Robespierre 
et  Ricord. Partout  l'ennemi  a  été  repoussé.  Cette  victoire  a 
comblé  de  joie  tous  les  bons  citoyens,  et  je  vois  que  le 
peuple  de  Nice  a  un  motif  bien  plus  puissant  de  croiife  que 
la  Madona  santissima  protège  au  contraire  les  républi- 
cains français^  défenseurs  de  l'humanité.  > 

L'impiété,  la  raillerie  sceptique,  comme  on  peut  en 
juger,  assaisonnaient  les  discours  de  tous  ces  terroristes 
qui  avaient  rompu  avec  le  Christ  et  avec  l'Église.  Si  dans 
l'autre  camp  on  souffrait,  on  mourait,  on  était  même 
vaincu  par  nos  soldats  aguerris,  on  gardait  au  moins  sa  foi, 
et  ses  immortelles  espérances.  Hélas!  chez  nous,  les  terro- 
ristes essayaient  d'anéantir  le  nom  même  de  Dieu,  de 
sorte  que  ni  le  peuple,  ni  l'armée  osaient  à  peine,  dans 
cette  affreuse  tourmente,  lever  les  yeux  vers  le  ciel.  C'est 
pourquoi  la  nation,  cherchant  le  feu  sacré  ailleurs  que 
sur  les  autels  du  vrai  Dieu,  semblait  prise  de  vertige  et 
d'exaltation  fébrile.  Tous  les  discours  de  ce  temps  sont 
emphatiques  et  outrés. 

Le  12  septembre  les  fédéralistes  essayèrent  aussi  de 
soulever  la  ville  de  Nice.  Quatre  frégates  françaises  étaient 
signalées  dès  la  pointe  du  jour.  Une  d'elles  aborde  tout 
près  du  rivage,  vers  8  heures,  et  envoie  un  canot  avec 
deux  officiers.  On  les  conduit  aux  représentants  du  peuple. 
La  foule  se  rassemble  et  nos  deux  officiers  engagent  les 
Niçois  à  ne  pas  dévier  de  la  Constitution  pure  et  simple  de 
1791,  et  de  reconnaître  Louis  XVII  pour  roi. 

Pendant  ce  temps-là,  les  représentants  du  peuple,  Ro- 
bespierre, Ricord,  Barras  etFréron,  alors  à  Nice,  ayant 
réuni  toutes  les  autorités  civiles  et  militaires  à  la  maison- 
commune,  leur  firent  part  de  la  réponse  qu'ils  avaient 
rédigée  :  <  Périssent  à  jamais  tous  les  tyrans  de  la  terre  ! 


CONVENTION  NATIONALE  (1793)  211 

Guerre  éternelle  aux  rois  et  à  tous  leurs  esclaves  !  La 
nation  française  ne  peut  traiter  avec  les  tyrans  ;  elle  ne 
leur  répond  qu'avec  le  canon.  >  L'Assemblée  reçut  cette 
communication  par  des  acclamations  de  joie  et  des  vivats. 
Les  pariementaires  ayant  alors  été  introduits  dans  la 
salle,  Robespierre  brûla  devant  eux  les  proclamations 
qu'ils  apportaient.  On  les  reconduisit  à  bord,  les  yeux 
bandés,  au  milieu  des  huées,  des  sifflets  et  des  menaces. 
Soldats^  clubistes  criaient  :  <  A  la  lanterne  !  A  bas  les 
traîtres  !  A  bas  la  royauté  !  Vive  la  liberté  !  Vive  la  Répu- 
blique !  >  L'abbé  Bonifassy  dit  pourtant  dans  ses  mémoires, 
que  beaucoup  de  Niçois  répondirent  aussi  à  ces  cris  par 
ceux  de  :  <  Vive  le  roi  !  Qu'on  nous  rende  notre  roi,  notre 
bon  roi  de  Sardaigne  !  >  Les  représentants  du  peuple  en 
parurent  fort  mécontents  ;  c'est  pourquoi  ils  redoublè- 
rent leurs  rigueurs  envers  les  suspects.  L'avocat  Giletta 
fut  exécuté  le  18  octobre;  le  18,  le  sieur  Bottieri  de 
Drap,  frère  du  digne  et  savant  théologien,  suivit,  ainsi 
que  les  miliciens,  Gauberti  de  Peille,  Benoît  de  Bende- 
juen,  et  autres  de  Drap  et  de  l'Escarène.  Le  19,  on  exé- 
cuta trois  prisonniers  autrichiens  et  trois  miliciens,  ce  qui 
était  contre  le  droit  des  gens.  Et  à  Paris,  nos  Alpes-Mari- 
times avaient  aussi  leurs  illustres  victimes.  Versons  des 
larmes  sur  la  vertueuse  Thérèse-Françoise  de  Choiseul- 
Stainville,  princesse  de  Monaco  ;  sur  Louis-Henri  de  Vil- 
leneuve, marquis  de  Trans,  colonel  du  régiment  royal  qui 
avait  défendu  les  Tuileries  dans  la  journée  du  10  août  ; 
sur  Jean-Baptiste  de  Villeneuve-Mons,  fusillé  à  Quibéron. 
Ah  !  quel  temps  !  Nous  sommes  en  pleine  terreur,  en  plein 
châtiment  de  Dieu,  tant  le  Seigneur  nous  abandonne  à 
notre  sens  réprouvé,  lorsque,  peuple  ou  individu,  nous 
méconnaissons  sa  loi. 

Détournons  nos  yeux  pour  un  moment  de  ces  scènes 
lugubres,  pour  les  reporter  sur  notre  brave  armée. 
L'amour  de  la  patrie,  poussé  jusqu'au  sacrifice  de  toutes 


îil  CHAFTTBE  m 

ses  aises  et  de  la  Tîe  même,  Fesprit  de  discipline  et 
d  obâssance  ajoataient  à  la  Yîctoire  de  Gilette,  celle 
dTtelle*  non  moins  gioriense. 

XX.    —  VICTOIRK  D*CTELLE.    —  20  NOVBMBRE. 

Masséna  va  être  le  héros  decette  victoire  mémorablcSor 
Tordre  de  Dogommier«  il  prendra  aux  Anstro- Sardes  tous 
leurs  postes  du  terriioire  dTtelle.  —  Le  duc  d*Aoste  com- 
mandait à  Castel-Gineste.  —  Cette  redoute  est  dans  un  site 
presque  inaccessible.  On  nV  monte  pas,  on  y  grimpe  le 
long  des  rochers,  en  ris*]uant  à  chaque  pas  de  rouler  dans 
des  précipices.  Masséna^  accompagné  de  son  brave  ami 
Despinoy  et  de  cinq  cents  hommes  déterminés,  s^y  dirige 
sans  bruit,  enveloppé  dans  les  ténèbres  de  la  nuit  du  19 
au  20  novembre.  Ils  montent,  ils  montent  encore,  et  sur- 
prennent l'ennemi  qui  va  lâcher  pied,  quand,  à  la  faveur 
du  jour  qui  commence  à  poindre,  les  Sardes  s'aperçoivent 
qu'ils  ont  devant  eux  une  poignée  d'assaillants.  Ils  s'y 
reprennent  aussitôt  et  envoient  sur  les  nôtres  balles, 
pierres,  quartiers  de  rochers.  Masséna,  entraînant  les 
siens,  achève  l'escalade,  déloge  l'ennemi  qui  gagne  une 
autre  position  non  moins  inexpugnable,  appelée  le  Brec 
d'Utelle.  11  n'abandonne  pas  la  partie.  Il  entraîne  après 
lui  officiers  et  soldats  qui,  portant  à  bras  une  pièce  de 
quatre,  gravissent  le  Brec,  six  heures  durant,  et  se  met- 
tent à  canonner  le  camp  retranché  des  Austro-Sardes; 
grenadiers  et  chasseurs  avancent  en  même  temps,  la 
baïonnette  en  avant,  et  mettent  la  terreur  dans  le  camp 
de  la  Suse.  Le  chevalier  de  Carrette,  l'épée  à  la  main,  veut 
arrêter  les  fuyards.  C'est  inutile  ;  Bianza  et  Capucine 
tombent  parmi  les  morts.  Despinoy,  de  rocher  en  rocher, 
poursuit  la  retraite  jusqu'à  Figaret  qu'il  emporte  aussi  ;  il 
s'empare  de  300  tentes,  de  400  mulets  chargés  de  baga- 
ges, de  12  pièces  de  canon  et  fait  300  prisonniers.  Mas- 


CONVENTION  NATIONALE  (1793)  213 

séna  va  sur  la  redoute  de  Somme-Lougue,  l'une  des  bran- 
ches du  Seirol,  et  l'occupe,  interceptant  ainsi  toute  com- 
munication entre  le  camp  de  Seirol  et  celui  de  Belvédère. 
U  trouve  encore  l'arrière-garde  de  de  Wins  aux  ordres  de 
Brintano  qui  défilait  par  Valdeblore.  Mais  il  dut  se  retirer 
devant  l'artillerie  de  Tête  des  Pins,  ce  qu'il  fit  en  bon 
ordre,  bien  que  harcelé  par  le  comte  Alligati,  aide-de- 
camp  de  Saint-André.  Cette  dernière  expédition  complé- 
tait les  précédents  exploits.  Masséna  obtint  alors,  ainsi 
que  Despinoy ,  d'aller  prendre  part  au  siège  de  Toulon. 

Pendant  que  le  siège  de  Toulon  se  continuait,  et  que 
Robespierre  jeune  et  Ricord  n'avaient  plus  rien  à  craindre 
de  l'armée  austro-sarde,  nos  représentants  du  peuple  se 
hâtaient  d'établir  les  nouvelles  institutions  républicaines. 
Le  parti  de  la  Montagne  dominait  depuis  que  les  têtes  des 
Girondins  étaient  tombées  sous  le  fatal  couteau.  L'instru- 
ment tranchait  sans  discontinuer  sur  tous  les  points  de  la 
France  ;  les  prisons  étaient  combles.  Pour  rompre  avec 
les  anciens  usages,  soit  politiques,  soit  religieux,  on  com- 
mençait à  dater  l'année  de  l'équinoxe  d'automne,  on 
changeait  les  noms  des  mois  ;  la  semaine  n'était  plus  de 
sept  jours,  mais  de  dix.  Chaque  dix  jours,  il  fallait  chômer 
et  se  rendre  dans  le  temple  décadaire  pour  offrir  ses  hom- 
mages à  la  Raison.  Une  femme  représentant  la  Raison 
était  placée  sur  les  autels.  On  lisait  les  Droits  deVhommej 
on  les  commentait  et  l'on  chantait  des  hymnes  patrioti- 
ques. Quiconque  n'assistait  pas  aux  assemblées  décadaires, 
quiconque  fêtait  le  dimanche  était  réputé  suspect.  Le 
catholicisme  était  proscrit,  les  églises  fermées  ;  ce  qu'il 
restait  encore  de  vases  sacrés  partait  pour  la  monnaie. 

Tout  ce  qui  portait  le  nom  de  quelque  saint  ou  quelque 
titre  :  villages,  rues,  personnes,  changeait  de  nom.  A 
Antibes,  la  place  Sainte-Claire  prit  le  nom  d'Égalité,  celle 
du  Saint-Esprit,  le  nom  de  place  de  la  Liberté.  Il  y  eut 
partout  des  rues  dites  des  Sans-Culotte,  rue  de  la  Car- 


214  CHAPITRE  m 

magnole,  etc.  C'était  être  suspect  que  de  s'appeler  autre- 
ment que  citoyen,  citoyenne,  que  de  se  dire  vous.  Il 
y  avait  Tordre  d'anéantir  châteaux,  tours,  emblèmes 
monarchiques,  religieux,  signes  nobiliaires  ou  féodaux. 
On  en  voulait  surtout  aux  prêtres.  Fréron  disait  aux 
Niçois,  18  novembre  1793  :  <  Le  châtiment  des  prêtres 
doit  suivre  de  près  le  châtiment  des  rois,  leur  empire 
n'étant  fondé  que  sur  le  charlatanisme  et  les  préjugés.  > 
On  frémit  en  relisant  de  pareils  discours.  Et  les  lâches  séi- 
des de  ces  républicains  rouges  se  pliaient  à  leurs  ordres. 
On  s'acharna  contre  tout  signe  religieux  ou  royal.  On  se 
mit  même  à  recueillir  tous  les  papiers  armoiries  ou  à  face 
royale  et  seigneuriale.  On  les  amoncelait  siir  les  places 
publiques,  on  les  brûlait,  en  faisant  des  rondeaux  autour 
du  feu .  —A  Vence,  on  apporta  à  la  mairie  les  statues  du  Cal- 
vaire. Un  des  officiers  municipaux  étant  à  la  mairie,  dit  : 
€  Prenons  de  ce  bois  du  Calvaire,  et  voyons  comment  on 
s'y  chauffe.  >  A  peine  y  eut-il  mis  le  feu,  qu'il  se  sentit 
suffoqué,  sortit,  et,  arrivé  sur  la  porte  de  Thôtel-de -ville, 
il  ftit  fVappé  d'apoplexie  foudroyante.  Un  certain  individu 
du  comté  de  Nice,  appelé  Brûle  bon  DieUy  sera  frappé  de 
cécité  et  montré  au  pays  comme  un  exemple  du  châti- 
ment céleste.  Un  autre,  qui  avait  fait  sa  fortune  avec  les 
biens  de  l'Église,  sera  trouvé  mort  dans  sa  cave,  la  tête 
sur  ses  richesses  entassées.  Nous  n'en  finirions  pas  de  ra- 
conter, si  nous  les  énumérions  ici,  tous  ces  châtiments  de 
Dieu  dans  notre  seule  contrée. 

Avec  cette  ère  qui  devait  procurer  le  bonheur  à  l'uni- 
vers, des  plaintes  arrivaient  de  tous  côtés  à  la  Conven- 
tion sur  la  misère  des  populations,  sur  la  rareté  des  subs- 
tances et  du  numéraire  ;  on  décréta  qu'on  fixerait  le 
maœimum  de  tous  les  objets  de  consommation,  les  salaires 
des  ouvriers.  Nous  avons  entre  les  mains  le  maximum 
établi  pour  Grasse,  Antibes,  Nice  et  Vence.  Mais  ces 
mesures  réglementsdres  ne  servaient  à  rien.  Au  contraire, 


CONVENTION  NATIONALE  (1793)  «15 

les  marchands  refusaient  de  vendre  ou  fermaient  leurs  ma- 
gasins ;  les  acheteurs  insistaient,  les  officiers  municipaux 
contraignaient  d'observer  la  loi .  De  là  de  continuels  con- 
flits et  des  révoltes  partout. 

XXI.   —  PRISE  DE  TOULON. 

Lepuis  le  29  août,  notre  armée  se  consumait  en  vains 
eflorts  devant  Toulon.  Carteaux  avait  été  rappelé,  pour 
être  incarcéré  jusqu'au  9  thermidor.  Dugommier  le  rem- 
placera, ïl  sera  servi  par  le  génie  de  Bonaparte.  Le  19 
décembre,  nos  troupes  entraient  triomphantes  dans  la 
ville.  Mais  une  honte  éternelle  pèsera  sur  la  mémoire  de 
Barras,  pour  avoir  souillé  la  victoire  par  le  massacre  <le 
huit  cents  Toulonnais  !  Bien  plus,  après  la  tuerie  :  <  Que 
ceux  qui  vivent  encore ,  s'écria-t-il ,  se  relèvent ,  la 
République  leur  pardonne.  »  Quelques-uns  se  redressè- 
rent. Barras  ordonna  le  feu  pour  les  abattre  jusqu'au 
dernier.  Oui,  honte  éternelle  !  —  Bonaparte  reçut,  ce  jour 
même,  son  brevet  de  général  de  brigade,  commandant 
Tartillerie  de  l'armée  d'Italie  ;  Masséna  fut  chargé  du  gou- 
vernement de  Toulon  et  Dugommier  s'en  alla  à  l'armée 
des  Pyrénées.  Hoche  le  remplaça  aux  Alpes-Maritimes. 

La  prise  de  Toulon  remplit  la  France  d'un  enthousiasme 
universel.  Les  feuilles  publiques,  les  délibérations  des 
divers  corps  d'administration  se  mettent  à  l'unisson  de  la 
Convention  pour  flétrir  Toulon^  l'infâme  Toulon^  cette 
ville  exécrable. 

C'est  Nice  qui  parle  :  <  Grâces  aux  travaux  de  l'immor- 
telle montagne,  grâces  aux  intrépides  défenseurs  de  la 
liberté,  Toulon,  l'infâme  Toulon  n'a  pu  résister  aux  pha- 
langes armées  pour  la  défense  des  droits  imprescriptibles 
de  tous  les  hommes.  Cette  horde  d'esclaves,  teinte  du 
sang  des  plus  zélés  patriotes,  les  lâches  satellites  des  bri- 
gands couronnés  ont  fui  aux  approches  des  braves  sans- 


tH  CSAPCnEE  ni 

eojocce.  STIs  odt  ea  «^ïeuiKs  bAcneiix  sieoès.  Ds  n^en  sont 
rc:d<eT&h<l<es  '^ii'à  La  ^TÛiâon.  L*-jr  et  le  fanatisme,  voilà 
kars  ars&es*  La  rais:n«  r>:«  «iroôsw  Fainoar  de  la  patrie, 

ToiU  1-=^  nlrvr-es TooI'jo  n'esi  /los^  Fabondance  va 

ren;il:rr.  i^  mers  »:rL.t  Ifores.  T>aloîi  n'esi  plos,  TÎve  la 
liéprx'Aiine  l  >  Aiijsi  «Vïprimaiî  la  soeîéié  populaire  de 
Xîce.  L';^r€S&^  «ie  la  macicipalîté  reproduit  les  menus 


Le  soir,  la  Tiile  slilomiiia  ;  le  lendemaiii,  les  aut^tës 
et  les  sociétés  se  rendirent  sur  la  place  de  la  Répibliqoe 
((dace  Victor),  devant  lliôtd  de  la  Patrie  pour  fèier  cette 
heureose  victoire.  Les  cris  mille  fois  répétés  dâ  :  Vive  la 
Répabliqae  !  Vive  la  Montagne  !  accompagiaient  cette 
marche  civique.  Le  bruit  de  Tartillerie  et  d6  la  mousque- 
terie  se  mêlait  aux  chants  joyeux  et  à  la  musique.  Pois 
toas,  citovens,  citoyennes,  cheis  et  soldats,  généraux 
eux-mêmes  dansèrent  la  farandole  autour  de  Tarbre  de  la 
liberté.  Une  fête  solennelle  fut  décrétée  pour  le  10  mars. 
A  cause  du  mauvais  temps,  elle  n^eut  lieu  que  le  £0.  Le 
cortège  partit  du  Temple  de  la  Raison.  Deux  cents  Génois 
venaient  fraterniser  avec  Nice.  En  tète  marchait  la  moitié 
de  la  gendarmerie  à  cheval  ;  la  plus  grande  partie  des 
trou[>es  formait  la  haie.  Quati-e  sapeurs  costumés  précé- 
daient^ deux  pièces  d'artillerie,  une  partie  des  tambours, 
une  compagnie  de  grenadiers,  Tétat-major,  la  marine, 
les  Génois,  le  tribunal  militaire,  une  pierre  de  la  Bastille, 
escortée  par  le  Comité  de  Surveillance,  un  vieillard  âgé  de 
cent  deux  ans,  assis  sur  une  charrue  traînée  par  deux  che- 
vaux et  entourée  d*un  bataillon  d'enfants,  la  société  popu- 
laire, la  musique  suivie  des  instituteurs  de  Técole  des 
mœurs,  c'est-à-dire  les  acteurs,  sept  devises  en  vers, 
portées  par  des  membres  de  la  Société  en  l'honneur  de 
Brutus,  Rousseau,  Marat,  Lepelletier,  Chalier,  Bayle, 
Gasparin  ;  un  Hercule,  symbole  de  la  force  du  peuple  ;  la 
déesse  de  la  Liberté,  la  républicaine  Cary,  couronnée  de 


CONVENTION  NATIONALE  (1793)  Î17 

lauriers,  et  portée  sur  un  char  par  huit  guerriers,  dont 
quatre  vêtus  à  la  romaine,  et  quatre  en  sans-culotte  ; 
quatre  citoyennes  vêtues  de  blanc  et  ornées  d'écharpes, 
accompagnaient  la  déesse,  tenant  des  guirlandes  de  fleurs  ; 
le  département,  le  district,  la  municipalité,  les  tribimaux, 
des  tambours,  un  bataillon  de  la  garnison  ;  un  char  por- 
tant quatre  républicains,  représentant  les  vainqueurs  de 
Toulon  et  foulant  aux  pieds  les  drapeaux  des  puissances 
coalisées.  Sur  le  devant  du  char,  était  placé  le  génie  de  la 
Nature,  tenant  les  rênes  des  quatre  chevaux.  Grand  nom- 
bre de  citoyens  vêtus  de  blanc  Tentouraient  portant  des 
branches  de  laurier  et  de  myrte.  Un  bataillon  de  la  garni- 
son, et  le  reste  de  la  gendarmerie  à  cheval  fermaient  la 
marche.  On  traversa  la  ville  en  chantant  des  hymnes 
patriotiques.  Sur  la  place  de  la  République,  l'estrade  avec 
ses  quatre  autels  avait  été  magnifiquement  décorée.  Un 
bûcher  se  dressait  du  côté  de  la  porte  de  la  République. 
C'est  là  que  les  vainqueurs  de  Toulon  brûlèrent  les  éten- 
dards maudits.  La  déesse  fut  portée  sur  Tau  tel  de  la  Patrie  ; 
les  autorités  placées  autour  d'elle  lui  rendirent  hommage. 
Le  cortège  revint  par  le  Port,  et  de  là  au  Temple  de  la 
Raison.  Il  y  eut  un  banquet  civique  ;  chaque  citoyen 
avait  sa  table  devant  sa  maison  ;  ceux  qui  avaient  suivi  le 
cortège  trouvaient  partout  de  quoi  se  rafraîtîhir.  La  joie, 
la  liberté,  firent  les  honneurs  du  repas  ;  l'égalité  y  prési- 
dait. Nos  frères,  nos  sœurs,  et  les  Génois  dansèrent  toute 
la  journée  sur  les  diff^érentes  places.  Le  soir  il  y  eut  feu  de 
joie,  illumination.  Ça  ira!  et  Vive  la  République  !  >  Sui- 
vent les  signatures  des  commissaires  chargés  des  disposi- 
tions de  la  fête.  Le  sieur  Berthoud  avait  composé  les  de- 
vises, les  inscriptions  et  rédigé  le  compte-rendu  (1). 

Ces  banquets  civiques  se  renouvelèrent  assez  fréquem- 
ment. A  chaque  décade,  on  devait  dresser  la  table  dans  la 
rue,  si  bien  que  chacun  avait  droit  de  s'y  asseoir  pour 

(1)  Exiioire  de  Nicê,  par  M.  Toselli. 


218  CHAPITRE  m 

manger  et  boire,  pourvu  qu'il  criât  :  Vive  la   Répu- 
blique ! 

A  Vence,  il  y  eut  aussi  de  ces  banquets  républicains  : 
<  Le  2  décembre,  disait  Chabert.  président  de  la  Société 
populaire,  nous  avons  dîné  ensemble  trois  cents  républi- 
cains, près  de  l'arbre  de  la  Liberté.  La  journée  s'est  passée 
en  fête,  et  le  soir  il  y  a  eu  illumination.  On  a  apporté  à  la 
commune  les  statues  du  calvaire  et  ^us  les  instruments 
du  fanatisme.  Nous  allons  faire  partir  pour  la  monnaie  ce 
que  nous  avons  encore  d'or  et  d'argenterie  des  églises.  La 
cloche  qui  nous  reste  va  être  envoyée  à  la  fonderie.  Qu'on 
ne  dise  plus  que  nous  sommes  des  aristocrates.  <  ÇSa  ira, 
ça  ira,  ça  ira  et  ça  tiendra  !  Vive  la  République. 

Le  20  décembre,  le  comité  de  Surveillance  et  la  société 
des  Sans-Culotte,  rédigent  l'adresse  suivante  à  la  Con- 
vention :  €  Citoyens  représentants,  nous  avons  reçu  la 
Constitution  avec  transport  et  reconnaissance...;  nous 
avons  applaudi  à  toutes  les  mesures  que  vous  avez  prises 
malgré  les  promesses  et  les  menaces  des  infâmes  Ton- 
lonnais  qui  voulaient  nous  entraîner  dans  leurs  coupables 
projets.  Nous  défendrons  au  péril  de  notre  vie  cette  Cons- 
titution sublime  dont  nous  n'eussions  jamais  joui,  si  les 
crapeaiùx  du  marais  qui  vous  ont  tant  calomniés  étaient 
plus  longtemps  restés  dans  notre  sein....  Restez  à  votre 
poste  jusqu'à  ce  que  la  Constitution  soit  affermie  ou  par  une 
paix  solide  ou  par  la  destruction  entière  de  nos  ennemis. 
Le  salut  de  la  patrie  le  demande  et  le  terme  ne  peut  être 
éloigné.  Partout  nos  armées  sont  victorieuses  ;  au  dehors 
la  lumière  perce,  les  droits  de  l'homme  germent,  et  les 
peuples  l'aperçoivent  dans  leur  aveuglement.  Au  dedans 
Taristocratie  et  le  fanatisme  sont  aux  abois.  Le  glaive 
de  la  loi  se  promène  sur  les  têtes  des  coupables,  et  les  mé- 
contents eux-mêmes  avouent  qu'il  n'y  a  de  salut  que  dans 
la  République....  Chez  nous  l'esprit  public  est  à  une  telle 
hauteur  que  les  plus  grands  sacrifices  ne  coûtent  rien. 


CONVENTION  NATIONALE  (1793)  219 

Les  vertus  morales  qui  font  le  fondement  de  la  République 
ont  pris  la  place  de  Tégoïsme  et  vont  consolider  la  Consti- 
tution, et  avec  elle  le  bonheur  de  la  France  et  du  genre 
humain.  > 

Quand  le  citoyen  Vanoly  appporta  à  Vence  la  nouvelle 
de  la  prise  de  Toulon,  ce  fut  à  qui  l'embrasserait  ;  les  fem- 
mes dansaient  la  farandole  dans  les  rues,  chacun  agitait 
son  mouchoir,  lançait  son  chapeau  en  Tair.  On  envoya 
féliciter  nos  représentants  à  Toulon.  Saint-Paul  fit  de 
même,  criant  contre  les  infâmes  ToulonnaiSy  et  Vence, 
contre  cette  ville  infâme.  A  la  fête  qui  se  donna,  ce  fut 
la  femme  du  boucher  Sardy  qui  joua  le  rôle  de  déesse  de 
la  Raison... 

Vence  comptait  pourtant  parmi  ses  citoyens  fusillés  à 
Toulon,  les  heutenants  Blacas,  Guigou,  et  autres.  Antibes 
et  Grasse  avaient  aussi  leurs  victimes. 

Le  conseil  d'Antibes  écrivit  en  ces  termes  aux  commis- 
saires de  la  République  à  Toulon  :  <  Nous  venons  d'ap- 
prendre rheureuse  nouvelle  de  la  prise  des  forts  de  Toulon, 
de  la  fuite  des  ennemis,  et  de  l'entrée  de  l'armée  de  la 
République  dans  la  ville.  Cet  heureux  événement,  cher  à 
tout  bon  Français,  est  un  acheminement  à  la  paix.  Nous 
le  devons  autant  à  la  valeur  de  nos  troupes  qu'à  la  con- 
duite sage  et  glorieuse  des  citoyens  représentants  du 
peuple,  et  des  citoyens  généraux.  >  Les  citoyens  Auguste 
Baliste  et  Michel  Bonneau  se  rendirent  à  Toulon  pour 
porter  cette  adresse. 

Pour  prouver  leur  dévouement  à  la  Patrie,  les  Antibois 
envoient  aussi  ce  qui  leur  reste  d'or  et  d'argenterie  des 
églises  ;  ils  rappellent,  que  les  citoyens  de  leur  commune 
se  sont  distingués  dans  tous  les  temps  par  leur  civisme  et 
par  la  pureté  de  leurs  principes  ;  qu'en  1790,  ils  ont  déjà 
envoyé  à  l'Assemblée  Constituante  soixante-quinze  marcs 
d'argenterie  ;  qu'ils  en  ont  encore  envoyé  dans  le  mois  de 
janvier  dernier,  et  qu'aujourd'hui  ils  font  un  nouveau  don 


220  CHAPITRE  HI 

patriotique  ;  qu'ils  y  ajoutent  sept  croix  de  Saint-Louis, 
remises  par  les  citoyens  L.  A.  Lombard,  L.  J.  Boyer,  etc. 
Le  2  janvier  (20  nivôse  j,  la  fête  de  la  conquête  de  la 
traître  ville  de  Toulon^  se  célèbre  avec  feu  de  joie,  jeux 
gymnastiques,  prix,  bal,  où  tous  les  braves  Sans^ulotte, 
sont  invités  :  rafraîchissements  pour  tous. 
Lisons-en,  du  reste,  le  compte-rendu  officiel  : 
€  11  y  a  OU  revue  sur  les  glacis,  deux  corps  de  cavalerie 
escortaient  l'infanterie  ;  corps  d'artillerie,  de  génie,  toute 
l'administration  au  grand  complet.  De  là  on  se  rendit  sur 
la  place,  où  s'élevait  l'autel  de  la  Patrie.  A  droite,  près 
des  drapeaux  et  des  guidons,  se  tenaient  trois  jeunes 
citoyens,  représentant  les  déesses  de  la  Liberté,  de  l'Éga- 
lité et  de  la  Justice.  A  gauche,  sur  un  échafaud,  on  avait 
placé  tous  les  attributs  de  la  ci-devant  Royauté.  On  les 
brftla  aux  cris  de  Vive  la  République  !  Mort  aux  tyrans  ! 
On  chanta  les  hymnes  patriotiques  accoutumés.  Enfin  on 
se  mit  on  marche  vers  le  temple  de  la  Raison.  Des  déta- 
chements du  91®,  des  bataillons  révolutionnaires  de  Salon, 
doSisteron,  de  Castellane,  de  la  garde  nationale  de  Grasse 
garniront  la  nef.  Le  citoyen  Lamare  Guillaume  monta  en 
chaire  où  il  dit  entre  autres  choses  :  Citoyens  républi- 
eains,  Toulon  n'est  plus.  >  Et  imitant  le  prophète  parlant 
de  Tyr  ou  de  Babylone:  <  Cette  ville  suspecte,  jadis  si 
reoommandablo  par  sa  force,  par  la  valeur  et  la  fidélité  de 
ses  citoyens,  enorgueillie  d'être  devenue  un  dépôt  impor- 
tant d(îs  forces  navales  de  la  République,  vient  de  subir  la 
juste  ptinition  due  aux  traîtres.  Un  décret  de  la  Conven- 
tion ordonne  la  démolition  de  toutes  ses  maisons  à  l'inté- 
rieur, et  change  son  nom  en  celui  de  Port  de  la  Montagne. 
Tel  est  le  châtiment  bien  mérité  de  cette  ville.  Les  Tou- 
lounais  n'ont  pas  voulu  être  heureux,  puisqu'ils  n'ont 
I)as  voulu  rester  fidèles  à  la  loi  et  à  la  nation.  Ils  ont  eu  la 
lâche  perfidie  de  se  livrer  aux  Anglais,  d'appeler  dans 
notre  sein  une  nation  qui  n'a  point  gardé  la  foi  des  traités 


CONVENTION   NATIONALE  (1793)  221 

et  qui  ne  s'est  jamais  réjouie  que  de  nos  malheurs.  Quel 
était  votre  esprit,  Toulonnais,  en  faisant  de  votre  ville 
un  repaire  de  brigands  ?  Vous  comptiez  sans  nos  valeu- 
reux républicains.  0  vous,  mes  chers  concitoyens,  cette 
conquête  vous  est  doublement  chèr(3.  Des  personnes  mal 
intentionnées  ont  été  assez  lâches  que  de  vous  accuser  de 
coalition  avec  l'infâme  Toulon.  Forts  de  notre  innocence, 
nous  n'avons  eu  qu'à  opposer  le  silence  à  cette  calomnie. 
Un  ange  tutélaire  qui  connaît  vos  cœurs  et  qui  sera  tou- 
jours cher  à  la  commune  a  repoussé  avec  indignation  une 
telle  dénonciation....  Modérés  dans  l'attaque,  forts  dans 
le  danger,  c'est  la  devise  des  grandes  âmes.  > 

D'autres  discours  ont  suivi.  Le  soir,  il  y  a  enjeux,  bal, 
illumination.  On  a  déféré  l'honneur  de  distribuer  les  prix 
au  citoyen  général  et  au  citoyen  Michel  Bonneau,  prési- 
dent du  club  patriotique.  Le  bal  a  duré  jusqu'à  quatre 
heures  du  matin. 

Le  citoyen  Lamare»  Guillaume  était  l'orateur  de  la  Cité. 
Chaque  décade,  il  montait  en  chaire  pour  expliquer  les 
décrets  de  la  Convention  et  les  droits  de  l'homme.  Un 
chœur  chantait  des  hymnes  patriotiques. 

Grasse  dira  :  <  Les  cloches  sont  une  des  armes  dont  le 
fanatisme  s'est  servi  jusqu'à  ce  jour  contre  les  patriotes  ; 
nous  devons,  en  vrais  républicains,  les  transformer  en 
canons  pour  foudroyer  les  traîtres  et  les  tyrans. . .  Le  fana- 
tisme a  perdu  l'exécrable  Vendée.  C'est  aux  Sociétés 
populaires  à  seconder  les  efforts  des  administrations  pour 
l'extirper  de  notre  sol. > On  écrira  à  ceux  de  Cannes  :<  Con- 
tinuez, citoyens  collègues,  à  porter  le  flambeau  républi- 
cain dans  tous  les  replis  où  peuvent  se  cacher  encore  la 
malveillance  et  la  trahison.  Tonnez,  frappez,  renversez, 
édifiez,  nous  approuvons  tout  ce  que  vous  avez  fait. 
Détruisez  le  fanatisme,  éclairez  le  peuple,  purgez  le  pays 
des  infâmes  aristocrates,  protégez  les  sans-culotte,  pro- 
pagez le  républicanisme,  faites  à  toute  cette  masse  infecte 


222  CHAPITRE  III 

de  corruption  et  de  mensonge  cette  guerre  implacable  que 
nous  leur  avons  vouée.  > 

La  nouvelle  de  la  prise  de  Toulon  y  excita  des  trans- 
ports d'allégresse.  Dès  le  20  décembre  on  dressait  Tautel 
de  la  Patrie  sur  le  Cours. 

La  garde  nationale,  les  autorités,  la  Société  populaire 
s'y  rendirent  musique  et  tambours  en  tête.  Des  femmes  se 
déguisèrent  en  amazones,  allant  au  milieu  du  cortège.  Le 
soir,  il  y  eut  farandoles,  et  illumination.  On  envoya  une 
députation  à  Toulon  féliciter  nos  Sauveurs  du  midi.  Le 
sieur  Sanglier  avait  toujours  le  commandement  de  la 
place  de  Grasse.  Le  30  décembre,  ce  fut  la  fête  officielle 
pour  la  reddition  de  V infâme  Totdon.  Cette  fois,  on 
organisa  un  grand  banquet  et  le  bal  dura  jusqu'à  minuit. 


1794. 


Les  ténèbres  s'épaississent  de  plus  en  plus.  La  Conven- 
tion, depuis  la  mort  de  Louis  XVI,  semble  poursuivie  par 
le  spectre  sanglant  de  la  Monarchie.  Se  déchirant  elle- 
même,  elle  ne  garde  plus  aucune  modération.  Qui  se  sert 
du  glaive  périra  par  le  glaive.  Elle  envoie  la  faction  la 
plus  modérée  à  la  guillotine,  31  octobre  1793  ;  elle  défie 
l'étranger  qui  la  menace  par  l'exécution  de  l'infortunée 
Marie- Antoinette  ;  elle  abat  la  tête  de  la  monarchie  con- 
stitutionnelle, en  guillotinant  Philippe  Égalité  qui  avait 
tout  sacrifié,  même  son  honneur,  à  la  révolution  ;  deve- 
nue soupçonneuse,  elle  tue  tout  ce  qu'elle  craint,  sans 
épargner  même,  chose  inouïe,  les  êtres  les  plus  inofFensifs, 
les  femmes,  les  enfants,  les  jeunes  filles.  Elle  envoie  une 
samte  à  l'échafaud,  la  princesse  Elisabeth.  Enfin  elle  a 
peur  d'elle-même.  On  joue  au  plus  fort.  Les  Hébertistes 
succomberont,  24  mars  1794  ;  les  Dantonistes,  5*  avril 
1794  ;  les  Robespierristes,  24  juillet  1794.  C'est  ainsi  que 
le  grand  prêtre  lui-même,  s'ajoutera  à  ces  hécatombes  de 


CONVENTION  NATIONALE  (1794)  223 

Saturne  immolant  ses  enfants,  jusqu'à  ce  que  le  grand 
justicier,  rhorrible  Fouquier  Tin  ville,  finisse  cette  san- 
glante procession,  8  mars  1875.  Qui  ne  verra  par  le  juge- 
ment de  Dieu  dans  cette  marche  de  la  révolution,  fermera 
volontairement  les  yeux  à  l'évidence. 

Pour  châtier  ces  hommes  de  sang.  Dieu  les  a  laissés  se 
faire  justice  par  eux-mêmes.  Il  existe  pourtant  des  histo- 
riens qui,  de  nos  jours,  réhabilitent  tous  les  grands  crimi- 
nels, même  Judas-Iscariote.  .Ce  n'est  pas  que  les  hommes 
de  93  manquassent  d'énergie  et  de  talent.  Mais  que 
prouve  le  génie,  si  on  l'emploie  pour  une  mauvaise 
cause,  ou  si  les  moyens  sont  iniques?  J'admire  dans  la 
Convention,  l'énergie  qu'elle  déploie  contre  la  coali- 
tion de  l'Europe  et  contre  ce  qu'elle  appelle  la  réaction 
intérieure.  Mais  le  sage  flétrira  toujours  l'impiété  des 
dictateurs  de  la  Convention,  le  comité  du  Salut  public, 
les  tribunaux  révolutionnaires,  en  un  mot,  le  régime  delà 
Terreur,  la  guillotine  en  permanence  dans  toutes  les  villes 
de  la  France,  le  sang  des  Français  versé  par  des  Français. 

XXII.   —  LA  GUILLOTINE. 

Les  églises  de  Grasse  et  de  Vence  devaient  avoir  leurs 
martyrs.  L'abbé  Olivier  monta  sur  l'échafaud  à  Grasse. 
Le  chanoine  Mars  de  Vence  l'y  suivit.  Jacques  Mars 
gémissait  depuis  plus  d'un  an  dans  les  prisons  de  Grasse. 
Son  procès  ne  fut  définitif  que  le  26  janvier  1794,  et  le 
lendemain  sa  tête  tombait  sous  le  couteau  de  la  guillotine. 
Le  citoyen  Lombard  de  Grasse  en  avisa  en  ces  termes  la 
municipalité  de  Vence,  en  envoyant  l'arrêt  imprimé  du 
tribunal  révolutionnaire  :  <  Vous  trouverez  ci-joint  un 
exemplaire  du  jugement  rendu  par  le  tribunal  qui  con- 
damne à  la  peine  de  mort  Jacques  Mars,  prêtre,  ci-devant 
théologal  de  Vence,  pour  cause  d'émigration.  > 

A  Nice,  la  guillotine  restait  en  permanence  sur  la  place 


224  CHAPITRE  III 

de  l'Égalité  (Saint-Dominique).  Tous  ces  emprisonne- 
ments, toutes  ces  exécutions  se  faisaient  au  nom  de  la 
Liberté,  de  l'Égalité  et  de  la  Fraternité.  La  Convention 
avait  aboli  la  peine  de  mort,  et  jamais  gouvernement 
n'assassina  plus  d'honnêtes  citoyens.  On  eut  dit  l'enfer 
déchaîné  sur  la  terre.  On  demandait  à  une  femme  d'An- 
tibes.  G"*,  pourquoi  elle  achetait  des  nerfs  de  bœuf  : 
€  C'est  pour  étrangler  les  aristocrates  >,  répondit-elle. 
Une  femme  de  Nice,  dans  un  banquet  républicain,  servant 
une  tète  de  veau  et  y  enfonçant  le  couteau  :  <  Que  je  vou- 
drais que  ce  fût  une  tête  d'aristocrate,  ou  celle  du  despote 
sarde,  je  m'en  donnerais  à  cœur  joie.  >  Comment  en  eut- 
il  été  autrement  quand  la  Convention  ordonnait  dans 
toutes  les  communes  la  fête  de  l'assassinat  du  21  janvier? 
La  société  populaire  de  Grasse  écrivait  ces  lignes  le  11 
février  1794  (23  pluv.,  an  ii)  :  <  La  société  populaire  s'est 
jointe  à  l'administration  centrale  pour  assister  au  jtcge- 
ment  du  dernier  tyran  de  France,  dont  l'effigie  a  été 
livrée  à  l'exécuteur  du  juge  criminel  et  conduit  à  la  place 
ordinaire  des  exécutions.  Toutes  les  autorités  et  tous  les 
citoyens  ont  manifesté  leurs  sentiments  républicains, 
quand  on  a  fait  la  décolation .  Ils  ont  fait  retentir  les  cris 
de  :  Vive  la  République  !  Cette  cérémonie  a  été  précédée 
d'une  distribution  de  pain.  Le  soir,  il  y  a  eu  farandole, 
illuminations,  bal  jusqu'à  minuit.  > 

L'arrivée  successive  à  Nice  des  représentants  Salicetti, 
Ricord  et  Robespierre  jeune,  avait  fait  adopter  les  mesures 
révolutionnaires  avec  une  nouvelle  rigueur.  Quand  Mas- 
séna,  revint  de  Toulon,  avec  ses  8,000  hommes,  l'enthou- 
siasme révolutionnaire  s'accrut  encore,  et  les  habitants 
ressentirent  une  recrudescence  par  l'ardeur  des  clubs,  et 
surtout  de  celui  des  sans-culotte  à  dénoncer,  à  proscrire, 
à  persécuter.  Ce  n'est  pas  tout.  Aux  craintes  de  l'intérieur 
se  joignaient  celles  de  l'ennemi  qui  régnait  en  maître 
dans  la  Méditerranée.  On  organisa  partout  des  ateliers  de 


CONVENTION  NATIONALE  (1794)  225 

salpêtre,  de  confection  d'habilIements.Les  filles  des  riches, 
sous  le  nom  de  muscadines,  travaillaient  à  l'atelier  dit 
rÉthieullier,  au  couvent  Sainte-Claire,  pour  remettre  en 
état  les  tentes,  les  sacs  et  effets  de  campement.  La  femme 
du  représentant  Ricord  dirigeait  un  autre  atelier  pour  l6 
linge  des  soldats.  Elle  confectionna  à  elle  seule  plus 
de  mille  chemises.  Grasse  a  104  cordonniers  qui  doivent 
fournir  de  7  à  800  souliers  par  décade.  On  paie  au  prix  du 
maximum.  Malheur  à  qui  travaille  pour  soi  ;  il  est  consi- 
déré comme  antipatriote  !  Le  23  avril,  le  district  de  Grasse 
enverra  encore  48  cloches  ou  15,757  kilogr.  de  métal  et 
908  kilogr.  de  cuivre  rouge. 

L'administration  centrale  et  le  comité  de  surveillance 
rendent  compte  à  la  Convention  de  l'état  des  esprits  : 
€  L'esprit  public  est  bon  ;  mais  l'ignorance  est  le  partage 
d'un  grand  nombre.  Nous  avons  grand  besoin  d'institu- 
teurs primaires.  Nous  sommes  trop  près  du  Prêtre-Roi 
(le  Pape),  pour  que  l'on  ne  soit  pas  un  peu  encroûté,  sur- 
tout dans  les  villages  ;  les  ministres  du  Christ  y  perdent, 
il  est  vrai,  chaque  jour  de  leur  influence,  mais  on  n'arri- 
vera à  éclairer  le  peuple  qu'en  établissant  dans  les  villes  et 
dans  les  villages  des  instituteurs  et  des  institutrices  pa- 
triotes. C'est  le  seul  moyen  de  former  une  nouvelle  géné- 
ration. La  plus  grande  tranquillité  règne  dans  le  district, 
mais  non  pas  de  cette  tranquillité  stupide  qui  est  le  partage 
des  esclaves  :  c'est  celle  de  vrais  républicains  due  à  l'ob- 
servation littérale  de  la  loi,  à  l'active  vigilance  des  ma- 
gistrats et  de  tous  les  fonctionnaires  publics.  Le  pain  est 
abondant,  grâce  aux  sages  mesures  des  représentants. 
Les  vaisseaux  ennemis  ont  paru  encore  hier,  6  février, 
sur  nos  parages.  11  est  nécessaire  que  les  vaisseaux  échap- 
pés aux  flammes  des  infâmes  Toulonnais,  montés  par  des 
vrais  sans-culotte,  sortent  du  port  de  la  Montagne  pour 
purger  nos  mers  de  ces  barbares.  L'esprit  pablic  est  à  la 
hauteur  des  circonstances.  Les  ennemis  de  la  chose  publi- 

15 


226  CHAPITRE  m 

que  sont  anéantis.  Lies  prêtres  de  Jésus  perdent  de  leur 
crédit,  tandis  que  ceux  du  temple  de  la  Raison  progres- 
sent. La  génération  future  n'aura  pas  d'autre  culte.  > 

Lies  prisons  de  Grasse  n'en  avaient  pas  moins  à  elles 
seules  500  suspects  incarcérés  qui  s'attendaient  de  jour  en 
jour  à  être  exécutés.  Malgré  la  terreur,  les  fêtes  se  succé- 
daient. Le  10  mars.Vence  plantait  un  arbre  de  la  Liberté. 
Le  conseil  municipal,  le  club  des  sans-culotte,  le  comité 
de  surveillance,  la  justice  de  paix,  la  garde  nationale  et  le 
3*  bataillon  du  23®  régiment  se  rendaient  à  la  place-vieille 
au  chant  des  hymnes  patriotiques.  Le  citoyen  Bérenger 
prit  la  parole  :  <  Citoyens,  dit-il ,  nous  avons  planté  cet 
arbre  afin  qu'il  fleurisse  sous  l'égide  delà  Cîonstitution,  et 
qu'il  soit  une  image  vivante  de  la  Liberté.  La  loi  en  confie 
la  garde  aux  bons  citoyens.  Arbre  fortuné  et  chéri,  tu  eà 
redevable  au  peuple  dont  tu  portes  le  nom  d'un  choix  si 
honorable.  Puisses-tu  pousser  de  profondes  racines,  élever 
ta  tète  jusqu'aux  cieux  et  nous  voir  bientôt  sous  ton  om- 
brage chanter  les  faits  inouïs,  les  miracles  de  la  Révolu- 
tion et  recueillir  les  doux  fruits  de  la  République  !  Auprès 
de  lui,  citoyens,  nous  avons  planté  quatre  jeunes  lauriers 
qui  ne  craignent  ni  la  hache  qui  peut  les  multiplier,  ni  la 
foudre  qui  peut  les  atteindre.  Us  annonceront  à  la  posté* 
rite  les  victoires  de  la  Liberté  contre  le  despotisme.  Sem- 
blable aux  armées  formidables  dont  la  République  est 
environnée,  la  haie  qui  entoure  ces  arbres  précieux,  les 
garantira  aussi  de  toute  atteinte.  Citoyens,  que  cet  arbre 
soit  pour  nous  le  point  de  ralliement.  Arrosons-le  de 
notre  sang,  s'il  le  faut,  et  mourons  à  ses  pieds  plutôt  que 
de  redevenir  esclaves.  Arbre  sacré,  tu  vois  ici  de  braves 
militaires ,  des  défenseurs  intrépides  encore  chargés  des 
lauriers  qu'ils  ont  cueillis  à  Ville-Affranchie  et  au  Port  de 
la  Montagne,  toujours  prêts  à  vei*ser  leur  sang  pour  ta 
défense  et  ta  prospérité!  Liberté,  Égalité  sainte,  sublime 
Constitution,  vous  triompherez  de  tous  vos  ennemis,  les 


CONVENTION  NATIONALE  (1794)  227 

despotes  disparaîtront  de  la  surface  du  globe  et  les  droits 
de  rhomme  assureront  partout  le  bonheur.  >  On  applau- 
dit, on  fit  festin,  et  le  soir  on  dansa,  onillumina.Mais  quelle 
joie  pouvait  être  celle  de  la  plupart  des  Vençoisqui  voyaient 
le  glaive  suspendu  sur  un  grand  nombre  d'entre  eux  em- 
prisonnes à  Grasse,  à  Nice,  à  Lorgnes,  à  Draguignan,  à 
Fréjus?Ils  étaient  parvenus  à  se  débarrasser,  il  est  vrai,  du 
plus  terrible  de  leurs  terroristes,  Vanoly,  qu'on  déportait 
à  Cayenne  le  8  mars.  Gourmettes  était  mort  d'une  fièvre 
chaude.  Son  corps  décomposé  jetait  une  telle  odeur  que 
personne  n'osait  l'approcher.  On  eut  beaucoup  de  peine  à 
trouver  des  porteurs,  même  en  les  payant,  pour  le  con- 
duire au  cimetière  ;  et  bien  plus,  ce  fut  par  une  pluie  tor- 
rentielle qu'eut  lieu  le  convoi.  Le  comité  de  surveillance, 
la  société  des  sans-culotte  et  la  commune,  s'unissant  alors 
dans  un  même  sentiment  de  vrai  patriotisme,  se  hasardè- 
rent à  rédiger  une  adresse  à  Robespierre,  afin  d'obtenir 
l'élargissement  de  leurs  compatriotes  détenus  à  Nice.  Les 
députés  se  rendirent  dans  cette  ville  ;  mais  quand  le  secré- 
taire de  Robespierre  le  jeune  connut  l'objet  de  leur  mis- 
sion :  €  Écoutez-moi,  leur  dit-il,  Robespierre  en  lisant 
votre  adresse  signée  reconnaîtra  parmi  vous  les  dénon- 
ciateurs de  ceux  dont  vous  venez  aujourd'hui  demander 
la  grâce.  Il  vous  fera  coffrer.  Groyez-moi,  fuyez  au  plus 
vite.  >  Ils  prirent  en  effet  le  large,  car  le  soir  même,  les 
gendarmes  étaient  à  leurs  trousses.  Les  députés  vençois 
échouèrent  de  même  à  Draguignan  et  à  Vence. 

Antibes  était  allée,  le  5  février,  à  Nice  rendre  ses  hontr- 
mages  au  représentant  Ricord  et  lui  demander  aide  et 
protection.  Elle  protestait  de  son  dévouement  à  la  chose 
publique,  et  de  sa  confiance  dans  les  travaux  de  la  Conven- 
tion. Le  citoyen  Lamarre  (Guillaume)  s'était  chargé  de 
discourir  dans  le  Temple  de  la  Raison,  les  jours  décadaires. 
Le  17  février,  Ricord  étant  venu  rendre  visite  aux  Anti- 
bois, on  lui  fit  une  très-belle  réception.  Il  promit  de  les 


t^  GBAPITRE  m 

aider  de  tout  son  poaToir  ;  il  asasta  à  la  société  populaire, 
n  y  eut  revae.  dîner  et  réjouissance  publique.  Le  18 
fëvrier,  il  assista  à  l^inauguration  d'une  statue  de  la  liberté. 
Les  généraux  Masséna  (André)  et  Barquier  se  trouvaient 
à  la  salle  de  la  société  populaire,  d'où  partit  le  cort^. 
Toute  la  troupe  et  la  garde  nationale  formaient  la  haie. 
Lamarre  prononça  un  discours  remarquable,  dans  leqnd 
il  traita  rapidement  l'histoire  d'Antibes.  <  Descendants  des 
Grecs-Phocéens,  les  Antibois  seront  toujours  unis  pour 
défendre  la  République  et  la  liberté.  Ils  ont  dans  tous  les 
temps  réprimé  Tennemi  extérieur.  A  la  Hogue,  la  Tille 
d'Antibes  a  eu  six  cents  chefs  de  famille  qui  ont  combatta 
au  plus  fort  du  danger  et  ont  donné  leur  vie  pour  la  patrie. 
Eq  1592,  cette  place  était  tombée  au  pouvoir  du  duc  de 
Savoie,  les  habitants  surprirent  pendant  la  nuit  la  gamiaoD 
et  l'en  chassèrent.  En  1707,  l'ennemi  tenta  vainement  de 
prendre  Antibes.  En  1746,  elle  soutint  un  blocus  de  qua- 
rante-six jours.  Si  nous  avons  ainsi  combattu  sous  des 
rois  et  des  tyrans,  que  sera-ce  en  combattant  pour  la 
liberté,  pour  nos  femmes,  nos   enfants  et  nos  biens? 
Citoyen  représentant,  pénètre-toi  bien  de  ces  idées,  elles 
nous  justifieront  pleinement  à  tes  yeux  de  cette  nouveUe 
calomnie  que  des  imbéciles  ont  glissée  dans  certaines  feuil- 
les :  que  deux  Sans-Culotte  avaient  empêché  de  livrer  cette 
place  aux  Anglais.  Tu  diras  à  la  Convention  que  nous 
répondons  sur  nos  tètes  de  la  fidélité  des  citoyens  d^Anti» 
bes  et  qu'ils  n'ont  pas  de  plus  ardent  désir  que  donner 
jusqu'à  la  dernière  goutte  de  leur  sang  pour  la  liberté  et 
régalité,  pour  le  maintien  de  la  République  une  et  indivisi- 
ble. Vive  la  Montagne,  la  vertueuse  Montagne^  vivent  les 
Sans-Culotte  !  Vive  la  République  !  >  Tous  répétèrent  ces 
cris. 

€  Et  toi,  Masséna,  cette  commune  compte  sur  tes  yertot, 
sur  ta  fidélité  autant  que  sur  ton  habilité  et  ton  courage. 
Elle  espère  que  tu  ne  la  feras  jamais  rougir  de  t'avoir 


CONVENTION  NATIONALE  (1794)  229 

adopté  et  elle  apprendra  par  tes  succès  que  tu  n'as  pas 
trompé  la  confiance  de  la  République  et  son  attente. 
Toulon  et  les  montagnes  t'ont  déjà  vu  à  la  tète  de  nos 
colonnes,  renverser  avec  gloire  et  succès  les  phalanges 
ennemies.  Rien  ne  coûtera  à  tes  frères  d'armes,  je  le  lis 
dans  leurs  cœurs,  d'affronter  avec  toi  les  plus  grands  dan- 
gers ;  ils  ont  tous  la  plus  grande  envie  de  te  suivre  dans  tes 
expéditions  et  de  partager  avec  toi  les  périls  et  la  gloire.  > 
Des  salves  d'applaudissements  accueillent  cet  éloge  de 
Masséna,  tant  aimé  de  ses  soldats. 

On  achève  la  cérémonie  en  brûlant  sur  un  bûcher  Teffi- 
gie  du  tyran,  et  des  tableaux  portant  les  marques  de  la 
royauté.  Un  dîner  patriotique  de  cent  cinquante  couverts 
suivit.  Le  soir  il  y  eut  bal  et  illumination.  Le  9  février, 
nous  trouvons  enregistrés  à  Antibes  les  certificats  de  ci- 
visme de  Masséna  André,  général  de  division  et  de  Marie 
Rosalie  Lamarre,  sa  femme.  Puis  il  se  rendit  à  l'armée 
d'Italie.  Quelques  jours  après,  le  citoyen  MioUis,  général 
de  brigade,  était  promu  au  commandement  d'Antibes,  et 
des  îles  Pelletier  et  Marat  (Lérins),  en  remplacement  du 
général  Barquier.  Du  Moulin  sera  toujours  au  fort  Carré. 
Le  général  d'Hilaire  succédera  à  Miollis,  le  8  avril,  avec 
Marcel  Masséna,  oncle  du  général,  qui  remplacera  Du 
Moulin.  Auguste Berlier  y  commande  l'artillerie  et  Joseph- 
Alexandre-Nicolas  Eyssautier  reste  commissaire  ordonna- 
teur en  chef  des  vivres  et  subsistances  de  l'armée  d'Italie. 

Pour  mieux  asseoir  encore  la  République,  telle  que  la 
voulait  la  Montagne,  on  avait  partout  épuré  ou  renouvelé 
les  administrations.  A  Antibes,  on  avait  élu  agent  natio- 
nal, Léonore  Bernardy  ;  maire,  Guillaume  Lamarre, 
Louis  Dolle,  président  du  comité  de  Surveillance,  Nicolas 
Graillier  conservait  la  justice  de  paix,  Joseph  Serrât  était 
président  du  tribunal  de  commerce. 

A  Grasse,  on  nomma  Pierre  Girard  cadet,  agent  natio- 
nal du  directoire  ;  François  Gasq,  président  du  tribunal 


230  CHAPITRE  HI 

civil  ;  Maxime  Isnard,  président  du  tribunal  de  commerce; 
Maxime  Roubaud,  agent  national  de  la  commune  ;  Marc 
Cresp,  maire  ;  J.-J.  Niel,  président  du  comité  de  surveil- 
lance ;  H.  Gourmes  et  J.  Rey,  juges  de  paix.  Le  maire  de 
Grasse,  Marc  Cresp,  succédait  au  sieur  Girard,  dit  Bar- 
lette,  avocat,  qui  ne  manquait  pas  d'énergie. 

Nice  eut  pour  président  du  département,  Jacques  Audi- 
bert,  avec  les  administrateurs  J.-B.  Grivel,  J.-P.  Carlou  ; 
J.  Lebé,  Vidal  de  Grasse,  Pagany,  fils,  A.  Bergoin,  F. 
Tourre  d'Antibes,  et  J.  Esmengaud,  secrétaire  général. 

Raymond,  de  Saint-Laurent  du  Var,  fut  président  du 
district  ;  Barrière,  de  Saint-Jeannet,  agent  national;  Louis 
Villier,  maire  ;  et  agent  national,  Bernard,  de  Saint^Paul 
du  Var. 

Comité  de  surveillance,  Fr.  Brun  ;  tribunal  du  district, 
président,  Antoine  Audibert;  tribunal  de  commerce. 
Caisson  aîné. 

Tribunal  révolutionnaire,  Trémoy  de  Fort-Hercule 
(Monaco),  président  ;  Perrache,  fils,  de  Draguignan,  accu- 
sateur public  ;  les  juges  de  ce  tribunal  étaient  Audibert 
Caille  de  Bargemon  ;  P.-H.  Roassal  de  Nice,  Bérutti  de 
For<>-Hercule,  V.  Tiranty  de  Levons,  A.  Ruffi  de  Nice.  Ce 
comité  dut  montrer  du  zèle  en  face  de  Robespierre  et  de 
Ricord,  et  n'épargner  personne.  Voici  par  exemple  une 
procédure  de  vingt-un  chefs  d'accusation,  que  nous 
extrayons  de  l'ouvrage  de  M.  Toselli.  Elle  est  dirigée 
contre  les  membres  de  l'administration  départementaJe. 
On  les  accuse  :  1*^  D'avoir  démoralisé  le  département  ;  d'y 
avoir  entretenu  le  fanatisme  et  le  barbétisme  ;  29  de 
n'avoir  pas  voulu  des  décades  et  d'avoir  préféré  le  diman- 
che ;  d'avoir  retardé  l'ouverture  des  écoles  centrales,  d 
d'avoir  voulu  nommer  aux  chaires  des  prêtres  ignorants; 
3*  de  n'avoir  pas  érigé  les  écoles  primaires  ;  4®  d'avoir 
laissé  vivre  en  communauté  les  moines  de  Cimiés  et  toléré 
plus  de  1 ,200  prêtres  qui  ianatisent  le  département  ;  d'à- 


CONVENTION  NATIONALE  (1794)  Î31 

voir  préparé  à  Tévêque  deNice,  avant  le  18  fructidor,  une 
entrée  triomphante  ;  de  ne  s'être  entourés  que  d'émigrés, 
d'assassins,  et  d'avoir  avili  et  persécuté  les  patriotes  ; 
d'avoir  empêché  la  vente  de  biens  des  émigrés,  et  rayé  de 
la  liste  431  émigrés  ;  d'avoir  permis  à  Pierre,  comte  de 
Berre,  capitaine  des  milices,  de  rester  à  Berre,  malgré  la 
loi  du  18  fructidor  ;  d'avoir  rayé  des  émigrés,  moyennant 
finances,  les  deux  frères  Sauvaïgues,  moyennant  deux 
cents  louis  ;  le  juif  Trêves,  moyennant  soixante-quinze  ; 
l'avocat  Giacobi  pour  cent  cinquante,  l'ex-préfet  Botteri, 
pour  quatre-vingts,  etc.,  etc. 

On  dénoncera  et  on  arrêtera  Michel  Ange  Figuiera,  pour 
avoir  donné  dans  un  contrat  le  titre  de  Majesté  au  tyran 
Sarde;  Joseph  Goiran  qui  a  été  trouvé  sans  cocarde,  Fran- 
çoise Faraut  Gavarri,  qui  portait  une  cocarde  blanche 
derrière  la  coiffe  ;  Dominique  et  Joseph  Castellinard  père 
et  fils,  à  cause  d'une  lettre  écrite  par  eux  au  tyran  ultra- 
montain.  On  nommait  entrepôt  la  prison  principale  (an- 
cien couvent  des  Jésuites).  11  y  avait  peine  de  mort  pour 
donner  asile  à  un  suspect,  pour  correspondre  avec  un  émi- 
gré, pour  passer  de  l'argent  ou  des  eff'ets  à  un  parent,  à 
un  fils  émigré.  Ah  !  la  mort,  s'écrie  M.  Toselli,  elle  pla- 
nait sur  la  tête  même  des  juges,  et  tout  à  l'heure  elle 
étreindra  les  montagnards. 

Partout  les  prisonniers  entassés  dans  des  chambres  trop 
étroites  et  sales,  couchés  sur  la  paille,  se  plaignaient  à 
Nice,  comme  à  Grasse.  La  ration  consistait  en  une  livre 
de  pain  noir,  et  une  demi-livre  de  riz.  Le  pain  était  quel- 
quefois si  mauvais  que  les  prisonniers,  quoique  afiamés, 
ne  pouvaient  le  manger.  Il  en  résultait  des  maladies  épi- 
démiques  qui  gagnaient  même  la  ville. 

La  vie  luxueuse  que  menaient  les  administrateurs  con- 
trastait avec  cette  misère  que  nous  venons  de  décrire. 
Robespierre  le  jeune,  avocat  exalté,  beau  parleur,  quoique 
fanatique  ardent  de  la  Révolution ,  comme  son  frère,  n'en 


232  CHAPITRE  III 

avait  pas  le  sérieux.  Il  était  homme  de  société,  ami  des 
plaisirs,  et  peu  occupé  de  Tadministration,  dans  laquelle 
se  commettaient  mille  fraudes,  mille  dilapidations,  mille 
abus,  surtout  dans  ce  qui  avait  rapport  aux  troupes.  0 
tempora  !  à  mores  !  c'était  l'état  d'une  société  effondrée, 
comme  dun  volcan  en  feu.  Les  chefs  qui  désirent  gouver- 
ner jetés  en  dehors  de  Dieu  et  soulevés  contre  Dieu,  res- 
semblaient en  ce  moment  aux  géants  mythologiques 
entassant  Pélion  sur  Ossa,  jusqu'à  ce  que  divisés  ou  tués 
les  uns  par  les  autres,  Dieu,  qui  a  fait  les  nations  guéris- 
sables, tirât  la  France  de  l'abîme. 

Les  généraux  n'étaient  guère  plus  en  sûreté  dans  leur 
commandement  que  les  simples  citoyens. 

Dumerbion,  homme  d'honneur  et  d'intelligence,  né 
en  1734,  ofRcier  général  en  1790,  maréchal  de  camp  en 
1791,  et  général  de  division  depuis  1792,  commandait 
provisoirement  l'armée  d'Italie  ;  il  avait  le  bonheur  de 
piaille  aux  représentants.  Souvent  malade  et  fatigué  d'une 
hernie  qui  Tempèchait  de  monter  à  cheval,  il  dirigeait 
par  le  capitaine  de  génie  Mérès  et  l'adjudant-général 
Chabran.  Le  général  Gautier  de  Kervéguem,  chef  d'état- 
major,  et  le  généi^  Vital,  commandant  le  génie,  le  lais- 
saient faire.  Le  gouvernement  songea  d'abord  à  lui  subs- 
tituer Carteaux,  puis  Hoche. 

XXIII.    —   HOCHE  A  NICE. 

Hoche  fut  en  etfet  nommé.  Né  à  Versailles  en  1768,  il 
n'avait  encore  que  vingt-six  ans,  un  an  de  plus  que  Bo- 
naparte. Mais 

Avx  âmes  bien  nées 

La  Talear  ne  compte  pas  le  nombre  des  années. 

Envoyé  de  Tarmée  du  Rhin-et-Moselle,  où  il  avait  la 
commandement  en  chef,  il  arriva  à  Nice  le  30  mars  1794, 
et  descendit  à  une  modeste  auberge.  A  pdne  étaitr-il  à 


CONVENTION  NATIONALE  (1794)  233 

table,  qu'un  général  entra  et  demanda  à  lui  parler.  Hoche 
l'invita  à  s'asseoir.  Celui-ci  refusa  et  lui  annonça  qu'il 
était  chargé  de  l'arrêter  au  nom  du  Comité  du  Salut 
public.  €  Pardon,  reprit  sèchement  le  sauveur  de  Lan- 
dau, je  ne  me  serais  jamais  douté  que  vous  fissiez  l'office 
de  gendarme.  Mais  puisqu'il  en  est  ainsi,  à  votre  aise  ; 
seulement  laissez-moi  achever  et  dormir,  car  je  suis  hor- 
riblement fatigué.  Demain  je  vous  suivrai  où  vous  avez 
ordre  de  me  conduire.  > 

On  se  décida  à  donner  le  commandement  à  Dumerbion. 
Age,  expérience,  prudence  dans  l'action,  sagesse  dans  le 
conseil,  tact  exquis,  il  avait  les  talents  du  guerrier  et  de 
l'administrateur.  S'il  ne  pouvait  agir  par  lui-même,  il  sut 
connaître  ses  hommes  et  les  laisser  agir  en  son  nom. 

Bonaparte.  —  Deux  gloires  se  rencontraient  à  Antibes 
à  cette  époque  :  Bonaparte  et  Masséna .  Mais  le  premier, 
prenant  son  vol  sur  les  aigles,  devait  aller  plus  haut  que 
celui  qu'il  surnomma  Venfant  chéri  de  la  victoire^  et 
qu'il  fera  duc  de  Rivoli  et  prince  d'Essling.  Quand  il  va 
commencer  la  campagne  de  1794  contre  les  Austro- 
Sardes,  il  installe  sa  famille,  sa  mère  et  ses  trois  sœurs, 
au  Chàteau-Salé.  Les  anciens  d'Antibes  se  rappellent 
encore  que  la  mère  du  général  descendait  laver  son  linge 
dans  le  Riou  qui  coule  au  pied  du  château.  Ses  frères 
Joseph  et  Lucien  étaient  employés  dans  les  subsistances 
militaires  :  Joseph  à  Marseille,  Lucien  à  Saint-Maximin. 
Il  avait  avec  lui  son  plus  jeune  frère  Louis,  quoique  à 
peine  âgé  de  quinze  ans,  qui  servait  dans  l'artillerie.  Nous 
avons  une  correspondance  de  Napoléon  avec  le  sieur 
BerUer,  commissaire  d'artillerie  à  Antibes.  Le  7  avril,  il 
lui  ordonne  de  rétablir  la  batterie  de  la  pointe  de  Hle 
Sainte-Marguerite.  Il  n*aime  pas  qu'on  change  les  anciens 
noms.  Ainsi  les  îles  de  Lérins  ne  doivent  pas  prendre  les 
dénominations  nouvelles  de  Pelletier  et  de  Marat,  mais 
conserver  leurs  anciens  noms  pour  la  régularité  du  service. 


234  CHAPITRE  HI 

XXIV.  —  SAORGE,   LA  CLEF  DES  ALPES-MARITIMES. 

Cette  place  était  comme  la  clef  du  col  do  Tende.  Les 
batailles  du  Raous  et  de  TAuthion  avaient  suffisamment 
démontré  qu'on  ne  la  prendrait  pas  par  le  col  de  Raous;  ni 
par  la  vallée  de  Cairos.  Il  fallait  donc  tourner  la  place  et 
y  arriver  du  côté  de  Pertegal,  le  seul  point  vulnérable  ; 
mais  on  devait,  pour  aller  de  ce  côté,  violer  la  neutralité 
de  Gènes.  Bonaparte,  dans  le  conseil  de  guerre,  proposa 
le  plan  d'attaque,  Masséna  l'appuya,  ainsi  que  Brusca  de 
Dolcéacqua,  chef  du  bataillon  des  sapeurs,  et  chacun  l'ap- 
prouva. Quelle  belle  réunion  de  généraux  sous  les  ordres 
de  Dumerbion  :  Bonaparte,  l'ami  des  deux  représentants 
Robespierre  le  jeune  et  Salicetti,  avec  Ducos,  son  aide- 
de-camp,  Masséna,  Bruslé,  Macquard,  Garnier,  Hamel, 
Lefrançois,  Sérurier,  Laharpe,  Mouret,  d'Allemagne, 
Cervoni,  Barquier,  Pijon,  Saint-Hilaire ,  Dommartin, 
Chabran,  Casablanca,  Vital,  Charton,  Gautier  do  Kerve- 
guène.  Il  fallait  obtenir  l'assentiment  de  la  Convention  : 
ce  qui  ne  se  fit  pas  attendre.  On  marcha  donc  en  avant. 

L'armée  ennemie  composée  de  58,000  hommes  avait 
pour  la  commander  de  Wins,  d'EUera  à  l'aile  droite, 
Colli  à  l'aile  gauche.  C'était  Provéra,  d'Argenteau,  le 
comte  de  Bellegarde,  le  général  Radicati,  le  baron  de 
Grimaldi.  Manfredi,  Octave  Maccarani,  officier  de  génie, 
gardaient  Saorge  sous  les  ordres  de  Saint-Amour. 

La  ligne  défensive  qui  tenait  dix  myriamètres  de  cir- 
cuit couvrait  le  chemin  de  Sospel  à  Tende  par  Breil  et 
Saorge.  La  droite  s'appuyait  sur  le  col  d'Enfer,  passait  au 
Raous  en  avaiit  de  Saorge,  pour  se  rattacher  au  mont 
Bertrand  par  les  cols  Ardent,  Tanarelle  et  Rossa,  garnis 
de  formidables  redoutes.  Elle  décrivait  un  demi-cercle, 
coupant  en  deux  parties  égales  la  vallée  de  la  Roya.  A 
l'extrême  droite,   un  amphithéâtre  de  retranchements 


CONVENTION  NATIONALE  (1794)  235 

partant  de  Belvédère  au  Capelet,  s'adossait  au  col  d'Enfer 
et  formait  comme  un  obstacle  insurmontable  entre  les 
vallées  de  la  Vésubie  et  de  la  Roya.  Eu  tirant  vers  le 
centre,  on  trouvait  le  camp  formidable  de  la  Marta  qui 
sépare  deux  torrents,  affluents  de  la  Roya,  entre  Breil  et 
Fontan.  Puis  entre  les  camps  de  la  Marta  et  de  Raous, 
sur  une  croupe  avancée,  l'Authion  dominant  majestueu- 
sement, s'appuyait  sur  Camp-Argent  et  sur  Millefour-, 
ches.  Les  chemins  de  Mangiabo  et  de  Béolet  étaient  défen- 
dus par  des  avant-postes. 

Pour  parvenir  au  camp  de  la  Marta,  il  y  avait  à  tra- 
verser le  défilé  de  Tenarde  entre  deux  rochers  où  deux 
hommes  pouvaient  passer  à  peine. 

Du  camp  de  Marta,  en  suivant  le  contrefort  qui  sépare 
la  Roya  de  la  Taggia,  on  touchait  à  la  redoute  du  Fel, 
près  du  bois  de  Salon,  et  à  la  redoute  de  col  Ardent  entre 
la  gorge  de  Triola,  et  celle  de  la  Madone  de  la  Fontaine. 

Enfin  on  arrivait  aux  retranchements  de  Saccarello, 
non  moins  formidables. 

Restait  le  col  de  Tanarello,  le  plus  fréquenté  pour  passer 
de  la  gorge  de  la  Briga  dans  celle  où  le  Tanaro  et  l'Ara- 
siaont  leurs  sources,  et  Col  le -Rossa,  tous  deux  non  moins 
retranchés  que  les  autres.  C'est  ainsi  que  l'ennemi  avait 
fortifié  les  abords  de  Saorge  et  du  col  de  Tende. 

On  trouva  un  prétexte  de  rompre  avec  Gênes  dans 
l'enlèvement  de  notre  frégate  la  Modeste  par  les  Anglais 
au  milieu  du  port  de  Gênes. 

On  décida  dans  le  plus  grand  secret  d'attaquer  de  ce 
côté.  Notre  armée  de  36,000  hommes  fut  partagée  en 
trois  divisions  :  Gamier,  Macquart  et  Masséna.  Garnier 
eut  l'aile  gauche  pour  opérer  sur  la  Vésubie,  Macquart 
au  centre,  eut  la  division  dite  de  Saorge,  et  Masséna 
l'aile  droite,  s'appela  la  division  du  Tanaro.  Rien  d'ad- 
mirable comme  le  départ  de  notre  armée,  30  mars  1794. 
Dumerbion,  malade,  resta  à  Nice  laissant  le  commande- 


236  CHAPITRE  III 

ment  en  chef  à  Masséna  que  suivirent  Salicetti  et  Robes- 
pierre le  jeune. 

Les  12,  000  hommes  de  Macquart  et  les  15,  000  hom- 
mes de  Masséna  se  séparèrent  à  Menton.  La  division  de 
Saorge,  après  avoir  passé  la  Roya,  se  partagea  en  deux 
colonnes.  L'une  s'avança  par  Dolcéacqua  pour  gagner  la 
rive  de  la  Roya  ;  l'autre  par  TAlpi  pour  attaquer  le  For- 
coin  et  s'emparer  de  la  Tour  d'Abeille.  Dallemagne  com- 
mandait cette  dernière  colonne. 

La  division  Masséna  forma  deux  brigades  ;  la  première 
conduite  par  Hamel  se  porta  par  Menton  sur  le  Tanarde  ; 
et  la  seconde  aux  ordres  de  Lebrun,  sur  le  mont  Gordales, 
afin  d'appuyer  la  première.  Le  général  Mouret  avec  6,  000 
hommes  divisés  en  deux  brigades  avec  Bruslé  et  Cervoni, 
après  avoir  occupé  Ventimille,  prit  la  Bordighière  et 
San-Remo.  La  réserve  composée  de  5,  000  hommes  aux 
ordres  du  général  Lefrançois  s'avança  dans  la  vallée  de 
la  Nervia. 

Le  feld-maréchal  de  Wins,  dit  M.  d'Auvare  dans  ses 
mémoires,  averti  que  les  Français  ne  respectaient  plus  le 
territoire  de  Gênes,  refusa  de  se  rendre  aux  observations 
qu'on  lui  fit  d'occuper  immédiatement  les  hauteurs  de 
Vintimille.  Son  entêtement  le  perdit.  Il  opinait  même 
pour  qu'on  évacuât  Saorge  et  la  ligne  de  l'Authion  et 
qu'on  se  repliât  sur  le  col  de  Tende.  (Mémoires  de  Saint- 
André.)  Quand  il  comprit  que  nous  arrivions  de  tous  les 
côtés  à  la  fois,  il  ne  sut  plus  où  donner  de  la  tète.  Ses  géné- 
raux firent  bien  tout  ce  qu'ils  purent.  Le  général  d'Ellera, 
à  l'aile  droite,  comprit  le  premier  notre  plan  ;  il  demanda 
aussitôt  des  renforts  à  de  Wins  ;  il  confia  sa  gauche  au 
lieutenant-colonel  Colli  avec  les  deux  généraux  de  bri- 
gade Provera  et  Argenteau.  Provera  couvrait  le  cours  de 
la  Tinée,  Belvédère,  Roquebillère  et  Saint-Martin-Lan- 
tosque  ;  Argenteau,  les  sources  du  Tanaro  et  le  chemin 
d'Ormée  à  Saorge  par  Briga. 


CONVENTION  NATIONALE  (1794)  237 

La  mésintelligence  de  Wins  avec  les  Piémontais  nous 
servit  presque  autant  que  le  génie  de  nos  généraux. 

Le  16  avril  Ponté  de  Nova^  la  clef  de  la  vallée  du 
Tanaro,  tomba  au  pouvoir  de  Mouret  ;  Ormée  fut  occupé 
par  Masséna  secondé  par  Laharpe  et  Bruslé  ;  puis  ce  fut 
Garessio,  posté  sur  un  gros  affluent  du  Tanaro.  Aussitôt 
Masséna  dépêcha  à  Dumerbion  pour  qu'il  ordonnât  à  Gar- 
nier  et  à  Sérurier  d'attaquer  Belvédère  et  Saint-Martin- 
Lantosque  ;  et  à  Macquard  de  se  porter  sur  le  camp  de  la 
Marta  en  toute  hâte,  afin  d'attirer  les  Austro-Sardes  sur 
ces  différents  points,  tandis  que  lui  en  profiterait  pour 
tomber  à  l'improviste  sur  Saorge. 

Garnier  reçut  l'ordre  en  effet  d'aborder  vivement  les 
positions  de  la  gauche. 

Masséna  partagea  son  corps  d'armée  en  cinq  colonnes. 
La  1'®  avec  Lebrun  gravit  le  mont  Jove,  qui  domine 
Saorge  ;  à  la  2™«,  Masséna  avec  Hamel,  Bruslé,  les  adju- 
dants généraux  Fabre  et  Langlois,  et  Bonaparte,  for- 
çant le  col  Tanarello,  descendit  sur  le  bois  de  Samson, 
enleva  cette  redoute  et  poursuivit  l'ennemi  à  gauche  de 
Briga  ;  la  3™«  colonne  de  Lefrançois  s'empara  du  mont 
Pellegrino  pour  aider  la  4®  colonne  à  Fiorella,  et  la  5*  au 
col  Ardent. 

Le  général  Dallemagne  avançait  sur  l'Authion  par 
Moulinet,  et  envoyait  des  troupes  du  camp  de  Brouis  à  la 
Giandola  dans  les  gorges  de  la  Roya  pour  soutenir  l'atta* 
que  de  Lebrun,  de  l'autre  côté  du  torrent. 

Les  Austro-Sardes,  au  moment  où  l'orage  s'accumulait 
sur  Saorge,  commirent  faute  sur  faute.  Colli  pour  se  ren- 
forcer dégarnit  les  camps  de  la  Marta  et  de  Millefourches, 
n'entretint  aucune  communication  avec  Argenteau,  et  ne 
suivit  point  le  mouvement  de  Masséna;  de  Wins  se 
contenta  de  couvrir  Saint-Dalmas-de-Pédoue  où  étaient 
les  magasins,  et  laissa  ses  généraux  à  leurs  propres  forces. 

Tout  arriva,  comme  nous  l'avions  prévu. 


Î38  CHAPITRE  HI 

Le  27  avril,  il  est  vrai  que  nous  perdîmes  Tadjudant- 
major  Langlois  à  l'attaque  de  Marta,  et  le  général  Bruslé 
à  celle  du  col  Ardent,  que  défendait  le  comte  de  Bellegarde. 
Masséna  ne  se  découragea  pas.  Tout  allait  bien  pour  nous 
du  côté  de  TAuthion.  Dumerbion  avait  fait  attaquer  Mille- 
fourches  et  TAuthion  par  Dallemagne,  tandis  que  Bar- 
quier  s'avançait  sur  la  Marta.  Or  il  arriva  au  grand 
étonnement  de  tous  que  cette  attaque  secondaire  remplit 
Tobjet  qu'on  attendait  de  la  première.  Les  éclaireurs  de 
la  colonne  Barquier  ayant  délogé  les  barbets  du  Colom- 
bier les  poursuivirent  si  chaudement  qu'ils  entrèrent 
pèle-mèle  dans  la  grande  redoute  élevée  entre  les  deux 
torrents.  La  garnison  étourdie  se  rendit  à  cette  poignée 
de  braves,  à  laquelle  Dallemagne  ne  pouvait  encore  prêter 
son  appui. 

Masséna  mit  à  profit  cet  avantage  pour  pousser  les 
Sardes  dans  la  vallée  et  les  ramener  sous  le  canon  de 
Saorge.  Le  camp  de  la  Marta  était  en  notre  pouvoir.  La 
nuit  vint. 

Colli  en  profita  pour  replier  ses  troupes  dans  une  posi- 
tion intermédiaire;  la  droite  se  tint  avec  d'EUéra,  entre  le 
Capelet  et  Saorge  ;  le  front  fut  couvert  par  le  ravin  de 
Cairos  qui  descend  du  Raous  à  Saorge  ;  le  centre  sous  Vi- 
tale, se  plaça  entre  Tende  et  Fontan.  Bellegard  et  Radi- 
cati,  ayant  gravi  les  hauteurs  de  Briga,  nous  laissèrent  le 
Raous,  Millefourches  et  TAuthion.  La  France  était  ven- 
gée des  désastres  du  8  et  12  juin  1793.  Masséna  se  tenait 
à  Linières.  La  mort  de  Radicati  le  rendit  maître  des  hau- 
teurs de  la  Brigue,  en  face  de  Saint-Dalmas  de  Tende. 
Saorge  était  bloqué. 

Si  du  moins  Colli  et  d'EUéra  avaient  pris  leurs  précau- 
tions, ils  auraient  pu  secourir  à  temps  Saorge.  11  n'y  eut 
que  le  baron  de  Galéra,  venu  de  Tende,  et  le  comte  de 
l'Escarène,  du  Braous,  chacun  avec  des  détachements  du 
régiment  de  Nice,  qui  purent  entrer  dans  la  place.  Dumer- 


CONVENTION  NATIONALE  (1794)  239 

bion  envoya  Tordre  de  sommer  le  gouverneur  de  rendre 
Saorge. 

Dans  le  conseil  de  guerre  que  tint  Saint-Amour,  les 
sieurs  de  Galéra,  Manfrédiet  Octave  Maccarani,  opinèrent 
pour  qu'on  résistât  jusqu'à  la  fin,  selon  les  ordres  supé- 
rieurs. €  La  place,  dit  Maccarani,  a  des  vivres,  des  muni- 
tions et  une  bonne  artillerie.  »  Et  Manfrédi,  capitaine 
d'artillerie  :  <  Ce  poste  a  été  confié  à  notre  courage  et  à 
notre  honneur,  ne  l'abandonnons  pas.  >  Saint- Amour 
répondit  :  <Et  moi  j'ai  l'ordre  de  rendre  la  place.  >  <  Mon- 
trez-le nous,  répliqua  Maccarani  :  Montrez-le  nous,  ajouta 
Manfrédi.  >  et  Saint-Amour  :  <  Elléra  m'a  fait  dire  qu'à 
l'arrivée  des  Français  nous  nous  retirions  au  quartier- 
général.  >—<  Comment,  dit  Maccarani,  est-il  possible  de 
nous  retirer  vers  d'EUéra,  qui  a  presque  toutes  ses  trou- 
pes sur  la  rive  gauche  de  la  Roy  a  ?  >  On  ne  décida  rien,  et 
chacun  retourna  à  son  poste. 

Les  assiégés,  raconte  le  chroniqueur  Truchi,  distinguè- 
rent bientôt  vers  la  Ca  d'Oggia,  un  groupe  d'oflSciers 
français  avec  leur  artillerie.  L'un  d'eux  était  petit  de 
taille,  et  commandait  les  autres.  C'était  Napoléon  Bona- 
parte. Son  jeune  frère  Louis  faisait  près  de  lui  ses  pre- 
mières armes. 

Les  artilleurs  Sardes  pointèrent  de  ce  côté  et  y  lancèrent 
leurs  boulets.  Nous  ne  leur  répondîmes  point.  Cependant 
l'avant-garde  de  Masséna,  sous  les  ordres  de  Lebrun, 
couvrait  lemont  Jove.  Saint-Amour,  sans  plus  prendre 
conseil  que  du  danger,  avait  averti  les  nôtres  pendant  la 
nuit,  qu'il  acceptait  la  capitulation,  à  condition  qu'on 
épargnât  les  habitants,  qu'on  laissât  la  vie  sauve  à  la 
garnison  et  qu'elle  sortît  avec  armes  et  bagages.  Ce 
fut  accordé.  Une  clause  avait  été  ajoutée  par  Masséna, 
que  Saint-Amour  mouillât  la  poudre  et  enclouât  les 
canons,  puisque  son  état-major  persistait  à  défendre  la 
place.  Ce  qui  eut  lieu  ;  et  le  soir  venu,  le  gouverneur  de 


240  CHAPITRE  m 

Saorge  mouilla  la  poudre,  enclouales  canons  et  partit 
avec  son  aide  de  camp  dans  la  nuit  du  28  au  29  avril. 

Le  lendemain,  au  lever  du  soleil,  les  officiers  s'étant 
aperçus  de  l'évasion  de  Saint-Amour,  coururent  à  leur 
artillerie  :  <  Trahis,  $'écrient-ils,  nous  sommes  trahis.  » 
Ce  fut  un  sauve  qui  peut  général.  Saint-André  dit  à  tort 
dans  ses  mémoires  :  <  Saint-Amour  eut  la  lâcheté  d'aban- 
donner le  fort,  avant  qu'il  fût  nuit.  »  Sur  ces  entrefaites, 
Lebrun  descendant  du  Mont-Jove,  entra  le  premier  dans 
Saorge  abandonné.  Quatre  ou  cinq  heures  après,  arriva 
Masséna  accompagné  des  représentants  de  la  nation. 

On  apprit  le  même  jour  de  Garnier  que  les  généraux 
Moulin  et  Durand,  remontant  la  Vésubie,  par  Figaret, 
Lantosque,  Roquebillère  et  Belvédère  avaient  mis  en  fuite 
Provéra  ;  que  CoUi  ralliait  avec  peine  ses  hommes  au  Col 
des  Fenêtres  ;  que  Sérurier,  accourant  dTEntrevaux  dans  la 
vallée  de  la  Tinée,  avait  chassé  Tennemi  au  delà  d'Isola  : 
ce  qui  mettait  toute  l'armée  française  en  conmiunication 
depuis  Entrevaux  par  Isola  jusqu'à  Saorge. 

Saint- Amour  fut  arrêté  à  Savillan,  conduit  à  Turin, 
et  traduit  devant  le  conseil  de  guerre. 

Ses  trois  accusateurs  firent  Galéra,  Manfrédi  et  Macca- 
rani.  Arrivés  au  camp  de  CoUi,  ils  se  justifièrent  en  char- 
geant Saint-Amour,  et  furent  envoyés  à  Turin  devant  le 
marquis  de  Caravanzana,  ministre  de  la  Guerre.  <  Le  Roi 
veut  vous  voir,  leur  dit-il.  — Mais  comment  oserons-nous 
paraître  devant  Sa  Majesté  dans  l'état  où  nous  sommes  ? 
Bandiera  vecchia  onor  del  capitano  !  reprit  le  minis- 
tre. >  Victor  Amédée  leur  demanda  comment  ils  avaient 
abandonné  Saorge,  sans  tirer  un  seul  coup  de  canon. 
Maccarani  prit  la  parole  et  il  fit  si  bien  que  Victor-Amé- 
dée  s'écria  :  <  Bravo,  vous  avez  fait  votre  devoir...  >  et 
allant  à  son  secrétaire,  il  en  tira  deux  rouleaux  de  cent 
écus  qu'il  leur  remit  :  <  Sire,  nous  ne  voulons  que  votre 
estime,  dit  Maccai*ani  en  s'excusant  de  recevoir  ce  pré- 


CONVENTION   NATIONALE  (1794)  241 

sent,  <  Ti  Vas^  me  car^  ajouta  le  roi  en  piérnontais,  et 
en  lui  prenant  la  main.  Les  jeunes  officiers  ont  plus  de 
courage  que  les  vieux  généraux.  » 

Saint-Amour  refusa  d'être  confronté  avec  ses  calomnia- 
teurs. 11  n'avait  pas  trahi.  On  l'accusa  d'aimer  le  vin  et  le 
jeu  ;  de  passer  tout  son  temps  dans  Saorge  à  jouer  et  à 
manger  ;  on  dit  que  criblé  de  dettes,  il  avait  vendu  Saorge 
à  la  France  pour  un  million.  Mensonge  !  Où  aurions-nous 
puisé  ce  million  ?  Toutes  ces  inventions  n'ont  eu  en  vue  que 
d'atténuer  un  fait  si  glorieux  [)Our  notre  armée.  La  prise 
de  Saorge  n'est  le  résultat  ni  d'une  surprise  ni  d'une 
trahison,  mais  d'un  plan  formé  par  Masséna,  Bonaparte  et 
Rusca.  Non,  Saint- Amour  n'a  pas  trahi.  Mourir  en  défen- 
dant cette  place  n'eut  servi  à  rien.  Ceux  qui  l'ont  con- 
damné ont  commis  une  faute,  quand  bien  même  ils  eussent 
voulu,  par  cette  exécution,  terrifier  leur  armée.  Il  fut 
passé  par  les  armes,  à  la  porte  de  Suse,  le  3  juin.  Mais  des 
fêtes  se  célébrèrent  dans  les  départements  des  Alpes-Ma- 
ritimes et  du  Var  pour  la  prise  de  Saorge.  Le  l®'  mai, 
jeudi,  on  alla  au  Temple  de  la  Raison,  on  passa  la  revue. 
Le  général  i)rononça  un  discours  à  la  louange  du  géné- 
ral Masséna,  à  l'occasion  du  glorieux  fait  d'armes  de 
Saorge. 

XXV.  —  ATTAQUES  DES  COLS  DES  FENÊTRES 
ET  DE  TENDE.  —  7  ET  8  MAI. 

Le 8 mai  (19  floréal),  Sérurier  acheva  de  repousser 
Colli  par-delà  le  Col  des  Fenêtres,  en  escaladant  ces  rudes 
sentiers,  tandis  que  Macquart  emportait  le  Col  de  Tende. 
Macquart  ne  voulait  pas  se  passer  de  l'aide  de  Masséna. 
Dallemague  conduisait  son  avant-garde.  Arrivé  au  débou- 
ché de  Saint-Dalmas  de  Tende,  après  avoir  été  salué  de 
quelques  coups  de  canon,  il  tourna  la  position  de  Colli, 
fit  prisonniers  une  compagnie  de  pionniers  occupés  à  dé- 

16 


242  CHAPITRE  III 

truire  le  pont  de  la  Roya,  et  ouvrit  le  passage  du  fleuve  à 
notre  colonne  du  centre.  Il  continua  sa  marche  en  avant,  et 
si  bien,que  les  Austro-Sardes  coururent  se  réfugier  à  Tende, 
d'où ,  se  postant  sur  la  rive  droite  de  la  Roya,  ils  nous  mi- 
traillèrent ;  mais  Dallemague  ne  s'arrêta  pas,  jusqu'à  ce  que 
Macquart  arriva  et  hâta  la  déroute  de  Tennemi.  Tout 
se  précipita  par  une  issue  voisine  du  hameau  de  la  Ca.  Les 
nôtres  poursuivirent  jusqu'à  la  Madone  de  Vénaba  et  bi- 
vouaquèrent au  fort  du  Col  de  Cornio. 

Colli  rallia  ses  troupes  entre  la  Framosa  et  la  Ca.  Main- 
tenant Macquart  et  Masséna  se  concertent.  Enlever  le  Col 
de  Tende  de  force  c'était  s'exposer  à  un  échec  ;  car  Colli 
avait  braqué  six  pièces  en  batterie  derrière  le  premier 
coude  de  la  route,  et  nous  ne  pouvions  lui  opposer  d'artil- 
lerie .  Aussi  devaient-ils,  en  manœuvrant,  forcer  Tennemi 
à  évacuer  cette  position.  Dans  ce  dessein,  ils  s'enfoncèrent 
dans  la  gorge  de  la  Pia,  en  recommandant  à  Lebrun  et  à 
Dallemague  de  ne  faire  que  de  simples  démonstrations 
jusqu'au  moment  où  ils  aborderaient  le  flanc  gauche  de 
l'ennemi  à  Framosa. 

Le  8  mai,  en  effet,  Macquart  et  Masséna  gagnèrent  par 
les  hauteurs  de  la  rive  droite  de  la  Pia  le  mont  Pipa,  le  bec 
des  Roses  encore  couvert  de  neige,  et  le  Col  de  Framosa 
occupé  par  un  bataillon  du  régiment  d'Asti.  Le  choc  fut 
rude.  Les  Austro-Sardes  se  conduisirent  en  braves.  Macca- 
rani  et  le  major  d'Auvarre  s'y  signalèrent  ;  mais  les  nôtres, 
chargeant  à  la  baïonnette,  culbutèrent  l'ennemi  ;  chacun 
jeta  ses  armes,  et  ne  fit  sur  les  glaces  du  revers  de  la 
montagne  qu'une  glissade  jusque  dans  la  gorge  de  Limon. 
C'est  là  que  le  lieutenant-colonel  de  Grimaldi  fut  fait  pri- 
sonnier. Sur  ces  entrefaites  Dallemague  et  Lebrun  s'élan- 
cèrent sur  le  centre  et  sur  la  gauche  qui,  à  leur  tour,  se 
replièrent  en  désordre  sar  le  Col  de  Tende.  Macquart  se 
posta  sur  la  crête  de  Framosa,  en  face  des  plaines  du 
Piémont  et  à  deux  portées  du  canon  des  Austro-Sardes,  qui 


CONVENTION  NATIONALE  (1794)  243 

du  Cornio  semblaient  regarder  tristement  le  comté  de 
Nice,  perdu  pour  eux. 

Colli  profita  d'un  brouillard,  dans  la  nuit  du  8  au  9,  pour 
battre  en  retraite  sur  Limon.  Macquart  y  envoya  son 
avant-garde.  Colli  dut  encore  abandonner  Limon,  le  10 
mai,  en  deux  colonnes  pour  descendre  au  bourg  de  Saint- 
Dalmas  de  Pédone  par  les  vallées  de  la  Vermagna  et  du 
Gesso.  On  en  resta  là  pour  le  moment. 

Sérurier,  au  Col  des  Fenêtres,  avait  occupé,  le  8  mai, 
la  gorge  de  Saint-Jacques  et  repoussé  l'ennemi  jusqu'à 
Entragues  dans  la  haute  vallée  du  Gesso. 

Telle  fut  cette  expédition  de  trente-huit  jours  qui  com- 
plétait la  prise  de  Saorge  et  qui  nous  donnait  le  Comté  de 
Nice. 

Robespierre  le  jeune  et  Ricord  écriront  de  Saorge  (  le 
10  floréal  ),  à  leurs  collègues  du  Comité  du  Salut  Pu- 
blic :  €  Nous  avons  annoncé,  il  y  a  quelques  jours,  que 
l'étendard  tricolore  flottait  pour  la  première  fois  sur  les 
murs  d'une  ville  du  Piémont;  apprenez  aujourd'hui  que 
par  suite  de  l'expédition  que  vous  nous  avez  ordonnée,  les 
couleurs  républicaines  brillent  sur  les  remparts  de  Saorge. 
Les  monts  audacieux  que  la  nature  a  élevés  autour  de 
cette  forteresse  n'étaient  formidables  que  pour  relever  la 
gloire  des  Français  plus  audacieuse  encore...  Tous  les 
camps  piémontais  et  autrichiens  sont  en  notre  pouvoir, 
plus  de  soixante  pièces  de  canon,  des  mortiers,  des  obu- 
siers.  La  déroute  est  complète.  La  perte  de  l'ennemi  est 
énorme.  De  notre  c5té  nous  avons  à  regretter  soixante 
républicains  morts  en  héros,  au  nombre  desquels  sont  le 
général  Bruslé  qui  avait  combattu  à  Toulon,  et  l'adju- 
dant- général  Langlois,  tué  d'un  coup  de  baïonnette.  Les 
ennemis  viennent  d'être  chassés  de  Belvédère,  de  laBol- 
lène,  de  Roquebillère,  de  Lantosque  et  de  Saint-Martin- 
Lantosque.  La  victoire  est  à  nous,  sachons  en  profiter.  » 

Le  19  floréal  :  <  L'enneiiii  fort  de  7  à  8,000  hommes  a 


544  CHAPITRE  III 

été  battu  à  plate-couture  et  chassé  au-delà  du  village  de 
Tende  que  nos  troupes  occupent  actuellement.   > 

Le  22  floréal  :  <  Nos  troupes  occupent  le  col  de  Tende, 
On  apprend  aujourd'hui  de  la  division  de  la  gauche,  qu'elle 
est  en  possession  du  col  des  Fenêtres.  Il  est  arrivé  à  Nice, 
parmi  les  prisonniers,  pris  au  col  de  Tende,  le  chevalier  de 
Grimaldi.  > 

Barrer e  à  la  Convention  demanda  des  félicitations  pour 
Tarmée  d'Italie,  pour  les  représentants  du  peuple,  Robes- 
pierre le  jeune  et  Ricord,  dont  les  noms  semblent  attachés 
à  nos  victoires  depuis  la  prise  glorieuse  de  Toulon.  Il 
demanda  enfin  les  honneurs  du  Panthéon  pour  Bruslé  et 
Langlois.  <  Mourir  comme  Bruslé  et  Langlois,  c'est  vivre 
dans  le  souvenir  de  tous  les  Français.  > 

Les  Austro-Sardes  essayèrent  le  18  mai  de  reprendre 
leurs  positions  perdues.  Masséna  en  eut  bien  vite  raison. 

Une  sorte  de  croisade  s'organisa  même  en  Piémont  con- 
tre nous.  Voici  le  manifeste  du  chevalier  Gatti  Mentone  : 
€  La  population  entière  des  provinces  de  Sa  Majesté,  unie 
en  masse  avec  l'approbation  du  Roi  et  sous  la  bannière 
de  la  Très-Sainte  Vierge,  au  nombre  de  40,000  hommes 
armés,  lasse  de  souffrir  les  insultes  et  les  menaces  des 
Français  déclare  au  nom  de  la  puissante  Mère  de  Dieu  que 
chacun  est  résolu  de  mourir,  ou  de  chasser  une  fois  pour 
toutes  des  Etats  du  Roi  cette  bande  d'hommes  ennemis  de 
la  religion  et  de  Tordre  social.  Vive  Marie  !  Pour  Marie 
immaculée  jusqu'à  la  dernière  goutte  de  notre  sang.  >  Une 
attaque  eut  lieu  à  Garessiole  5  juillet.  La  compagnie  de 
nos  éclaireurs  de  la  46®  demi-brigade  marcha,  le  fusil  en 
bandoulière  et  en  dansant  la  carmagnole  contre,  iO^OOO 
esclaves pièmontais^  ditDumerbion  dans  son  rapport.  Ces 
gens-là  furent  si  effrayés  de  cette  nouvelle  manière  de 
marcher  contre  eux  qu'ils  tournèrent  le  dos  sans  oser 
tirer  un  coup  de  fusil.  Ils  laissèrent  entre  les  mains  des 
nôtres  la  bannière  à  l'efïïgie  de  la  Vierge  qui  leur  servait 


CONVENTION   NATIONALE  (1794)  245 

d'étendard.  La  bande  principale  conduite  parRobusti  par- 
tit de  Céva  et  s'avança  sur  les  hauteurs  de  la  Piétra,  où 
Lafon,  chef  de  brigade,  commandant  de  Loano,  n'eut  qu'à 
se  montrer  pour  la  disperser.  Robusti  s'y  reprit  le  len- 
demain, il  dut  fuir  encore,  la  baïonnette  dans  les  reins. 
Le  découragement  devint  presque  général  en  Piémont.  »  De 
plus,  la  division  entre  Sardes  et  Autrichiens  n'avait  pas 
cessé.  Tous  les  Sardes  accusaient  de  Wins. 

Si  les  événements  de  Paris  n'avaient  pas  suspendu  l'ar- 
deur de  notre  armée,  on  eut  continué  la  victoire.  Le 
découragement  gagna  bientôt  nos  soldats  dans  ces  monta- 
gnes escarpées  et  arides.  Dumerbion  permit  à  Macquart  de 
se  replier  sur  Tende,  ce  qui  ressembla  à  une  retraite  ;  il 
demanda  lui-même  à  grands  cris  son  successeur.  Il  était 
monté  à  Tende  pour  inspecter  les  postes,  quand  on  lui 
ap}>orta  sa  mise  en  disponibilité  et  la  nomination  de 
Schérer. 

XXVI.    —  ROBESPIERRE. 

Le  règne  du  dictateur  avait  atteint  son  apogée,  lors- 
qu'après  avoir  décrété  la  fête  de  l'Être  Suprême,  il  s'en 
montrait  comme  le  Souverain  Pontife,  dans  la  solennité 
du  8  juin  (dimanche,  fête  de  la  Pentecôte).  La  loi  de  Dieu 
nous  dit  :  Un  seul  Dieu  tu  adoreras.  Les  décrets  de  la 
Convention  n'étaient  ni  éternels,  ni  immuables.  La  Rai^ 
son  d'Hébert  et  de  Chaumettes  avait  cédé  bien  vite  la  place 
à  V Ancien  des  jours,  au  bon  Dieu  des  bonnes  gens.  Le  20 
prairial  (décade)  dans  toute  la  France,  sur  son  ordre,  se 
célébra  la  même  fête,  pour  rappeler  aux  citoyens  VÊtre 
Suprême  et  V immortalité  de  Vâme.  Nous  nous  transpor- 
terons d'abord  à  Antibes. 

Au  point  du  jour  tous  les  tambours  divisés  en  quatre 
escouades  battirent  la  diane  pour  annoncer  la  fête.  Il  y 
eut  en  même  temps  salve  d'artillerie.  Les  rues  et  les  places 
étaient  jonchées  de  fleurs  et  de  feuilles.  A  9  heures  toutes 


246  CHAPITRE  lU 

les  autorités  et  les  troupes  se  mettaient  en  mouvement  ;  la 
troupe  forma  la  haie  depuis  le  temple  de  la  Liberté  jus- 
qu'à celui  de  l'Être  Suprême.  Le  cortège  ne  suivait  d'au- 
tre règle  que  la  fusion  totale  des  citoyens  qui  le  compo- 
saient Parti  du  temple  de  la  Liberté,  il  arriva  au  temple 
de  l'Éternel,  dont  le  frontispice  et  l'intérieur  avaient  été 
ornés  de  verdure  et  de  fleurs.  On  y  rendit  Vhomma^ele 
plus  pur  à  V auteur  de  la  nature.  Divers  orateurs  pro- 
noncèrent des  discours  dans  lesquels,  après  avoir  retracé 
toute  l'immoralité  du  système  de  l'athéisme  et  du  néant, 
ils  ont  démontré  que  l'idée  de  l'Être  Suprême  et  de  l'im- 
mortalité de  l'àme  était  aussi  consolante  pour  Thomme 
vertueux  qu'effrayante  pour  le  pervers,  et  que  sous  ce 
double  rapport  elle  était  utile  et  nécessaire  à  la  société. 
Après  quoi,  le  cortège  est  allé  sur  la  place  de  la  Républi- 
que. La  troupe  a  formé  le  bataillon  carré  autour  de  l'arbre 
de  la  Liberté.  Un  chœur  de  voix  mâles  et  sonores  y  a 
chanté  des  chansons  patriotiques  et  l'hymne  guerrier: 
Allons  enfants  de  la  Patrie.  Le  citoyen  Lamarre,  premier 
officier  municipal,  a  rappelé  que  cette  cité  ayant  été  fon- 
dée par  les  fiers  républicains  de  la  Grèce,  nous  donnerions 
à  l'exemple  de  nos  fondateurs,  vers  les  quatre  heures,  le 
spectacle  de  jeux  publics  sur  la  terre  et  sur  l'onde,  que 
des  prix  seraient  distribués  aux  athlètes  vainqueurs.  >  La 
fête  continua  le  soir.  Chose  extraordinaire  !  Tandis  que  le 
catholicisme  était  partout  proscrit,  Antibes  même  dans  les 
plus  mauvais  jours  gardera  chez  lui  l'abbé  Ardisson, 
comme  premier  vicaire  delà  paroisse.  Le  sieur  J.  L.  Ros- 
tan  obtiendra  du  conseil  l'autorisation  d'exercer  le  culte 
catholique  à  Antibes.  Il  n'en  sera  pas  tout  à  fait  de  même 
àVence.  Mais  un  saint  abbé  Blacas,jeune  prêtre,  s'y  dé- 
vouera pour  les  fidèles.  De  nuit,  il  ira  baptiser,  adminis- 
trer. On  le  poursuivra  dans  un  escalier,  il  se  dérobera  par 
un  autre.  Vingt  fois  il  sera  miraculeusement  préservé. 
Tantôt  sous  le  costume  d'un  charretier,  tantôt  sous  celui 


CONVENTION  NATIONALE  (1794)  247 

d*uû  mouliniste,  il  s'introduira  dans  les  habitations  qui 
réclameront  son  secours. 

La  fête  de  l'Être  Suprême  ne  manqua  pas  d'un  certain 
éclat  dans  la  cité  nérusienne.  Le  juge  de  paix  y  donna  des 
éloges  à  la  garde  nationale.  Il  ajouta  qu'après  avoir  parlé 
des  avantages  de  la  République  et  des  vertus  nécessaires 
pour  la  soutenir,  il  fallait  remonter  à  Celui  qui  est  la 
source  des  biens  et  des  maux  qui  réjouissent  ou  affligent 
la  terre,  et  il  fît  une  prière  à  l'Éternel  :  <  Protège  la  Répu- 
blique que  ta  toute-puissance  a  fondée  ;  jette  la  rage  et  le 
désespoir  dans  le  cœur  des  tyrans  et  des  ennemis  qui  veu- 
lent nous  ravir  la  liberté.  » 

L'administration  du  district  de  Grasse  montrait  du 
zèle.  Elle  regrettait  de  ne  pouvoir  récompenser  digne- 
ment l'action  héroïque  d'une  citoyenne  antiboise.  Elle  se 
contentait  d'inscrire  son  nom  dans  les  Annales  des  faits 
historiques  (29  mars  1794).  Le  31  mars,  elle  envoyait  une 
adresse  à  la  Convention  pour  la  féliciter  d'avoir  échappé 
au  grave  danger  qui  l'avait  menacée.  <  Nous  attendons 
impatiemment  de  voir  tomber  toutes  les  têtes  des  conspi- 
rateurs qui  ont  tramé  cette  horrible  conjuration.  » 

Elle  écrit  à  un  maire  du  district,  le  12  avril  :  <  Quel 
mauvais  génie  répand  son  souffle  malfaisant  sur  la  muni- 
cipalité et  sur  toi  !  Qu'as-tu  fait  pour  donner  du  pain  aux 
vieillards,  aux  veuves  et  aux  orphelins  qui  on  manquent? 
Rien.  Hàte-toi  de  remplir  ton  devoir.  Sans  cela  je  requer- 
rai contre  toi  les  peines  portées  par  la  loi.  >  Et  à  d'autres  : 
€  La  patrie  vous  observe.  Si  vous  remplissez  vos  devoirs, 
elle  vous  ceindra  d'une  couronne  civique.  Si  vous  les 
violez,  si  vous  laissez  le  crime  impuni,  la  roche  tar- 
péienne  vous  attend.  C'est  à  vous  de  choisir.  >  -—  Et  au 
Bar  :  €  Jo  suis  surpris  de  voir  que  vos  magistrats  qui  ne 
doivent  connaître  que  le  culte  de  l'Être  Suprême,  se 
mêlent  du  culte  apostolique,  catholique,  romain.  » 

La  ville  de  Grasse  solennisa  aussi  en  grande  pompe 


i^  CHAPmtE  m 

IlriASLZ^iriS-i-îi  il  «^^ir^e  î«ida  à  TEore  Saprème.  Nice 
chanta,  î:i  >:ii  i^s  ïr^:^!^^^!:!^.  les  strophes  de  Chenier 

C«^  Ht  ri:  uîiaifs  •»  mifarts  : 
Lies  r<Tû$  3«i'  rx  Sdttber  r^rncil  : 


Les  af^préus  -ie  la  Tîlle  le  \î*^?  se  m^i^elèrent  sur  ceux 
de  la  »?apît-i!e.  L?  îeœp^  (m  magnifique,  la  foule  im- 
mense. Le  prêâ-Jenr  Je  la  c>mm!sji«>n  munioipale  tenait  à 
la  main.  <»mme  R '»Ne!5pierre,  un  bouquet  de  fleurs,  de 
firoits  et  d*êf»i>  de  Me.  l'a  amphithéâtre  décoré  par  les 
commissaires  Jêlêgriês,  Falqui  et  Grinda,  s'élevait  en  face 
de Tautel  de  îa  Patrie  devint  !a  pîace  de  la  République. 
A  droite  et  à  irm  ?he  étaient  des  groupes  choisis  d'en- 
tàzïis.  d'îiommes,  de  femmes  et  de  vieilîarvls  ;  les  enfants 
avaien:  des  o-^iir^nnes  «l^  vi^îettes,  les  adolescents  de 
mvrte,  les  hommes  de  chêne,  les  vieillards  de  pampre 
d'olivier.  Les  femmes  tenaie:n  par  la  m:iin  leurs  filles 
couronnées  d  :^  roses  et  portaient  des  corbeilles  de  fleurs. 
Vis-i-vis  de  Tamphithéàtre  se  dressaient  les  simulacres 
de  l'athéisme,  de  la  d ironie  et  de  l'égoïsme.  Après  le 
discours  du  président,  celui-ci  descendit,  ime  torche  à  la 
main,  et  v  mit  le  feu  :  et  des  cendres  sortit  la  statue 
de  la  Sagesse.  Du  milie-i  de  l'ancien  autel  de  la  Pa- 
trie, s^'élevait  une  forme  de  montagne  surmontée  d'un 
arbre,  sous  lequel  s'assirent  les  membres  de  la  commis- 
sion municipale.  On  chanta  d  s  hymnes  patriotiques. 
Enfin,  à  un  signal  donné,  les  hommes  armés  tirent  ré|^  • 
les  mères  élèvent  leurs  enfants  dans  les  bras,  les  assis- 
tants tiennent  la  main  levée  vers  le  ciel,  et  tous  jurent  de 


CONVENTION  NATIONALE  (1794)  249 

défendre  la  patrie.  Le  soir  fut  consacré  à  des  réjouissances 
publiques.  Sainte  Réparate  fut  choisie  pour  le  temple  de 
VÊtre  Suprême. 

11  ne  faut  pas  croire  que  le  culte  de  l'Etre  Suprême 
abrogeât  les  décrets  portés  contre  les  prêtres  du  culte 
catholique.  Le  lendemain  même  de  la  fête  de  l'Être 
Suprême,  trois  prêtres  de  Nice  furent  encore  emprisonnés 
au  Jésus  :  D.  D.  Passeroni,  Massa  et  Rosset.  Le  P.  Massa 
fut  envoyé  dans  les  prisons  d'Avignon. 

Le  général  Vachot,  dans  une  séance  du  Club  républi- 
cain, se  mit  un  soir  à  fulminer  contre  les  prêtres,  et 
entraîna  avec  lui  un  certain  nombre  d'individus  qui  par- 
coururent la  ville  et  firent  des  perquisitions  ;  ils  arrêtè- 
rent le  P.  J.-B.  Verdi  et  Fianson.  Le  plus  maltraité  fut 
le  P.  Derossi,  ex-jésuite.  Vachot  se  fit  le  président  d'un 
tribunal  improvisé  pour  condamner  ces  ecclésiastiques  : 
€  Je  t'attends  au  grand  jour,  lui  dit  l'un  d'eux,  tu  com- 
paraîtras devant  un  juge  incorruptible.  » 

Cependant  les  subsistances  et  surtout  l'approvisionne- 
ment de  blé  causaient  le  plus  d'embarras  aux  villes  du 
Midi.  Nous  admirons,  parmi  les  municipalités,  l'activité 
merveilleuse  que  montre  surtout  Antibes.  Si  petite  qu'elle 
soit,  elle  se  multiplie. 

Les  fêtes  républicaines  pourtant  succèdent  aux  fêtes, 
malgré  la  misère  publique.  Le  14  juillet,  fête  de  la  Bas- 
tille (26  messidor).  Le  maire  d'Antibes  fulmine  contre 
ceux  qui  répandent  des  soupçons  sur  le  patriotisme 
de  ses  concitoyens,  et  contre  ceux  qui  les  ont  accusés 
de  pactiser  avec  les  infâmes  Anglais.  11  prend  l'Etre  Su- 
prême à  témoin.  On  vit  dans  cette  journée  le  président 
de  la  Société  populaire  s'avancer  dans  le  cortège,  une 
pique  à  la  main  et  le  bonnet  rouge  sur  la  tête.  Le  com- 
mandant de  pince  d'Antibes  était  le  générnl  Dommartin , 
qui  avait  snccédéà  Saint-Hilaire  depuis  le  2  juillet  (14 
messidor).  Antibes  âera  déclaré  en  état  de  siège. 


250  CHAPITRE  m 

XXVII.    —   BONAPARTE  A  ANTIBES. 

Le  général  continuait  de  surveiller  Tarmement  des 
cités.  Le  8  mai,  il  avait  donné  un  blâme  à  Saint-Hilaire. 
€  Il  devrait,  écrivait-il  à  Berlier,  avoir  pris  connaissance 
de  l'organisation,  depuis  longtemps  qu'il  est  général,  et  s'y 
conformer.  >  Le  2  juillet  :  <  Il  y  a  dans  la  République 
deux  espèces  d'alarmistes  :  ceux  qui  crient  famine  de 
grain  et  qui  ont  toujours  peur  de  rester  sans  poudre.  Je 
souhaite  que  ce  ne  soit  ni  toi,  ni  ton  garde,  ça  finirait  mal 
pour  ceux  qui  jettent  l'alarme  dans  le  peuple...  »  Il  allait 
souvent  voir  sa  mère  au  château  Salé,  et  les  trois  frères 
s'y  donnaient  rendez- vous.  Dans  une  de  ces  visites,  Bona- 
parte, causant  des  événements  du  temps,  eut,  rapporte  un 
de  ses  historiens,  cette  conversation  avec  Joseph-Lucien  : 
€  Il  ne  tiendrait  qu'à  moi,  dit-il,  d'aller  vivre  à  Paris  d'une 
manière  avantageuse.  Robespierre  me  demande.  —  Pour- 
quoi n'acceptes-tu  pas?  lui  dit  Lucien.  —  Accepte,  reprit  Jo- 
seph. —  On  m'offre  la  place  d'Henriot.  Je  dois  donner  une 
réponse  ce  soir.  Que  faire?  >  Les  deux  frères  ne  parlaient 
plus.  €  —  Je  sais  que  cela  vaut  la  peine  d'y  pens3r.  Il  ne 
s'agit  pas  de  faire  l'enthousiaste. Par  le  temps  qui  court,  on 
ne  sauve  pas  sa  tète  si  facilement  qu'à  Saint-Maximin  et  à 
Nice.  Robespierre  jeune  est  honnête  ;  mais  son  frère  ne 
badine  pas.  Il  faudrait  le  servir.  Moi,  soutenir  cet  homme, 
non  jamais  !  Je  sais  combien  je  pourrais  lui  être  utile  en 
remplaçant  cet  imbécile  commandant  de  Paris.  C'est  ce 
que  je  ne  veux  pas  faira.  Il  n'est  pas  temps  aujourd'hui. 
Il  n'y  a  de  place  honorable  pour  moi  qu'à  l'armée.  Prenez 
patience.  Je  commanderai  Paris  plus  tard.  >  Il  annonça 
ensuite  à  ses  frères  la  chute  prochaine  de  Robespierre.  Et, 
moitié  sombre,  moitié  souriant,  il  répéta  :  <  Qu'irais-je 
faire  dans  cette  galère  ?  >  (  1  ) 

(1)  Emile  Bègue.  —  Histoire  de  Napoléon  /•%  pag.  371. 


CONVENTION  NATIONALE  (1794)  251 

XXVIII.  —  CHUTE  DE  ROBESPIERRE  OU  9  THERMIDOR, 

27  JUILLET 

ET  BONAPARTE  EN  ARRESTATION  AU  FORT  CARRÉ  A  ANTIBES. 

Le  Triumvir  avait  rappelé  son  frère  de  Nice  à  Paris 
pour  se  concerter  avec  lui  sur  les  opérations  de  Tarmée 
d'Italie.  On  se  plaignait  de  son  inactivité.  L'armée  se 
trouvait  dans  le  plus  complet  dénuement.  La  caisse  était 
vide  ;  les  effets  manquaient.  Sur  un  effectif  de  40,000 
hommes,  16,000  encombraient  les  hôpitaux.  Et  pourtant 
quels  généraux  ?  Masséna  à  Taile  droite  avec  la  Harpe, 
Cervoni,  Nicolas  ;  Sérurier  à  l'aile  gauche  cantonné  à 
Beuil  ;Macquard  au  centre,  àBreil.  L'écroulement  delà 
dictature  de  Robespierre  mit  tout  en  suspens.  Robespierre 
jeune  accompagna  son  frère  sur  Péchafaud.  Là  étaient 
Saint-Just,  Couthon  et  quatorze  membres  de  la  Commune. 
Et  pourtant  l'exécution   de  Robespierre  fit  respirer  la 
France.  Une  multitude  innombrable  de  prisonniers  échap- 
pèrent à  la  mort.  Isnard  qui  s'était  dérobé  à  toutes  les 
poursuites  reparut  à  la  Convention.  Il  en  fut  de  même  des 
représentants  de  Nice,  Dabray  qui  gémissait  dans  sa  pri- 
son depuis  dix-sept  mois  et  Blanqui,  depuis  dix  mois. 
D'Anselme,  Kellerman  furent  rendus  à  la  liberté.  Chez 
nous  le  président  Mougins,  Maubert  étaient  en  route  pour 
Paris  O'^l  on  devait  faire  leur  procès  et  sans  doute  les 
envoyer  à  la  guillotine;  ils  furent  relâchés  à  l'instant 
même.  On  s'attaqua  aux  amis  de  Robespierre,  et  chose 
étonnante,  Bonaparte  eut  des  envieux  qui  le  dénoncèrent 
comme  suspect.  Alberti  l'avait  accusé  auprès  de  la  Con- 
vention.  Salicetti    l'avait   mal   défendu.    On   prétendit 
qu'il  travaillait  de  concert  avec  Robespierre  le  jeune 
et  Ricord   à  désorganiser  l'armée  ;  qu'il  avait  tenu  à 
ce   sujet   des   conférences   dans   son    habitation ,    rue 
Villefranche.  Il  logeait  chez  M.  Laurenti.  La  sœur  de 


252  CHAPITRE   III 

Robespierre,  Charlotte,  qui  était  restée  assez  longtemps 
avec  son  frère  à  Nice,  racontait  que  Bonaparte,  en  appre- 
nant la  jour  née  du  9  thermidor,  avait  proposé  aux  représen- 
tants du  peuple  de  marcher  sur  Paris  avec  l'armée  d'Italie 
pour  châtier  les  meurtriers  de  ses  frères  ;  que  cette  pro- 
position hardie  avait  épouvanté  les  représentants.  Granet, 
député  de  Marseille,  avait  lu  à  la  Convention,  le  22  ven- 
tôse, une  lettre  par  laquelle  Maignet  dénonçait  Bonaparte 
comme  relevant,  au  nom  du  ci-devant  noble  général  La 
Poype,  les  batteries  marseillaises  construites  par  le  tyran 
Louis  XIV,  pour  tyranniser  le  midi.  On  aurait  voulu  déjà 
le  traduire  à  la  barre  de  la  Convention.  Mais  on  avait  ré- 
pondu, en  le  justifiant,  que  sa  présence  était  indispensable 
à  l'armée  d'Italie.  Cette  charge  n'en  était  pas  moins  restée 
l'épée  de  Damoclès  suspendue  sur  sa  tète.  Le  22  thermidor 
(9  août)  ordre  fut  donné,  cette  fois,  par  Alberti  et  Sali- 
cetti  de  l'arrêter.  On  le  garda  onze  jours-  aux  arrêts 
chez  le  comte  Laurenti,  d'où  il  fut  conduit  au  Fort- 
Carré.  C'est  de  là  qu'il  écrivit  à  la  Convention  :  <Vous 
m'avez  suspendu  de  mes  fonctions,  arrêté  et  déclaré  sus- 
pect. Me  voilà  fiétri  sans  avoir  été-  jugé,  ou  bien  jugé 
sans  avoir  été  entendu.  Depuis  l'origine  de  la  Révolution 
n'ai -je  pas  toujours  été  attaché  aux  principes?  J'ai  aban- 
donné mes  ])iens,  j'ai  tout  perdu  pour  la  République.  A  la 
découverte  de  la  cons[)iration  de  Robespierre,  ma  con- 
duite a  été  celle  d'un  homme  accoutumé  à  ne  voir  que  les 
principes.  On  ne  peut  donc  pas  me  contester  le  titre  de 
patriote.  Pourquoi  donc  me  déclarer  suspect,  sans  m'en- 
tendre,  ^.'t  m'arréte-t-on,  huit  jours  après  la  mort  du  ty- 
ran ?  >  22  fructidor  (20  août). 

Si  Bonaf)arte  eût  été  conduit  à  Paris  dans  ces  circon- 
stances, il  y  était  exécuté.  Le  capitaine  Sébastian!  et 
Junot,  aid'^  de  camp  du  général,  formèrent  le  projet,  que 
si  Ton  reiou vêlait  Tordre  du  départ  de  Bonaparte  pour 
Paris,  ils  risqueraient  le  tout  pour  le  tout.  Us  dégage- 


CONVENTION  NATIONALE  (1794)  253 

raient  leur  général  des  mainsdes  gendarmes,  l'enlèveraient 
de  vive  force  et  le  mèneraient  à  Gènes.Quand  ils  eurent  mis 
Bonaparte  au  courant  de  leur  projet  :  <  Je  reconnais  bien 
là  ton  amitié,  écrivit  le  prisonnier  du  Fort-Carré,  mon 
cher  Junot,  dans  la  proposition  que  tu  me  fais.  Depuis 
longtemps  tu  connais  aussi  l'amitié  que  je  t'ai  vouée,  et 
j'espère  que  tu  y  comptes.  Les  hommes  peuvent  être 
injustes  envers  moi,  mais  il  me  suffit  d'être  innocent.  Ma 
conscience  est  le  tribunal  où  j'évoque  ma  conduite.  Cette 
conscience  est  calme  quand  je  l'interroge.  Ne  fais  donc 
rien,  tu  me  compromettrais.  Adieu ,  mon  cher  Junot, 
salut  et  amitié.  > 

Les  menaces  du  dehors  vinrent  en  aide  au  prisonnier. 
La  confiance  de  Dumerbion,  l'influence  qu'il  avait  acquise 
dans  l'armée  d'Italie,  l'amitié  des  soldats  arrachèrent 
Bonaparte  des  mains  do  ses  jaloux.  Alberti  et  Salicetti, 
effrayés  de  la  responsabilité  que  les  nouveaux  dangers 
assumaient  sur  eux,  écrivirent  au  Comité  du  salut  public 
qu'on  ne  pouvait  se  passer  de  Bonaparte  ;  et  le  décret  de 
citation  à  la  barre  de  la  Convention  fut  encore  rapporté. 
On  put  d'abord  visiter  le  général  et  enfin  on  lui  rendit  la 
liberté.  Nous  avons  une  lettre  de  lui,  datée  de  Nice,  le  2 
décembre,  pour  affaires  de  service  au  citoyen  Monceaux. 
Ritter  et  Turreau  avaient  remplacé  Alberti  et  Salicetti. 
Salicetti ,  selon  l'expression  de  Bonaparte ,  deviendra 
comme  son  mauvais  génie.  Il  Tempêchera,  comme  suspect, 
de  toucher  ses  appointements  de  général.  On  le  rayera 
des  cadres  de  l'armée  ;  et  ce  sera  avec  beaucoup  de  peine 
qu'allant  à  Paris  pour  régulariser  sa  position,  il  obtiendra 
la  demi-solde  qu'il  partagera  avec  Junot. 

Sa  fiimille  avait  quitté  le  Chàteau-Salé  depuis  la  fin  de 
juillet  pour  aller  habiter  Marseille,  où  le  l"  août,  Joseph 
épousait  la  fille  du  riche  négociant  Clari. 

Le  23  thermidor  une  fête  dite  de  la  dèlivra^ice  se  célè- 
bre à  Antibes  dans  la  salle  de  la  Société  populaire ^  le  gé- 


il:  '  inreir.^^iï:  Leingn^TT^s  :r»â€SuI>»  scélérats  abu- 


Ld  liiii^^fui  Linliuo.  •?:  iî^  ^Hnaties  :-€&«  s«fct  la  peine  de 
j3jr  TTiiiSiji  ^  JL  j j.  :3L  1.  iio;  iisâ».  Le  9  thermidor  a 
fiUL~^i  ^  H^tLiiiiijiii.  ^^lÂTiB  jrkse  ^  rÉJoreiJQprèine.ViTe 
jt  I  iCiFimiin.  -rrri  ^liIî«5rK.T:T*  a  RepcKÎqoe!  Péris- 
«sir  x5  :2Tjïi-^  iî  j»  rrraift  Z  »  G^sise  et  Nice  gardent 
jf  slreiii^r.  -fi*  TÎiii?  ?i5iL:îft3xi;  -EiMsrréissw  Quoîqae  par  le 
r  :nifraiiLL:i:  11  Z-f^iiiinoL  <«•  nf^jfiiiie^  la  CoaTention  nen 
itia-ZLirf  ::u?  ihMis^  ùf  Mfaciîr*  ^  Réfwbîîqoe  ccmtre 
z'nr^  zd^LZirj-t  iLica^iiijiTi*.  Eli*  ôicae  les  ordres  les 
iix>  fc^-rc^  z*jc  iLr»  ar*jri£r  jfs  i:«  c:<Qtre  les  réac- 
'aiJTrriir^^f^^  <  1^  iLiiKis^iftî^  x^  3=çccs  kogtfemps  semblait 
îtrcn»*  ;:t:tir  :;f,^;K>,  ±n  j*  Ojcâê  de  sarvdSIanœ  de 
•>ruaae  ^^zz  t^^-^-^  jt  v^.  Liegx  pcêcres  ont  obtena  la 
gi2r:i:ssi:c  iif  rrcrrr  IrE^zrs  -i^îîse^.  La  S>cîêtê  populaire  a 
srz  ïfz-^.Li  IrEs  iri:r.5er-  X:q$  •:^l>3noiis  d  exécater  la 

"  'il  —  ->cr^k-:*  r  rAz^ifres  fûsû^  du  zèle  répablicain. 
Elf  mijririw:  >  î**  /:c:  ires  Svias-Oiîoîtides,  par  une 
rf-riT  tt.  ^zrr  TcroiCAif  •iTÎzcîpcâle,  les  bustes  de  Brutus, 
ir  31iri.:  f-  îrr  IffçeL'fOrr  ::i'>a  plaçait  dans  la  salle  de 
ii  S.oir.f  :.::cLi:rf-  Le  oi-cksttaûdjjit  d*anillerie  Beriier 
pir:-:-cii  in  i:>:v  ir?  iii'nrlr^Tîpe-  L?  5  octobre.  Grasse  et 
A:i**::«es  errivfi.:  leur^  frvî:îiaîi3L>  au  général  Chabran 
p:*ur  les  se  v^  ie  -•:$  âniies  d^i^s  les  Alpes-Maritimes: 
<  N  :•  :>  a-^  :  L5  re;:i  •  cii-ii .  cber  sans-culotte ,  ta  lettre 
da;ee  «iu  l^  v^oi^zii^re,  par  laquelle  tu  nous  annonces 
une  îi:uve'..r  vi.:.:;re  resijon^  par  l'armée  républicaine 
sur  îe>  enclaves  auscri-^anies.  Que  Tannée  reçoive  nos 
compIime:;îs  ».  L'e:îl  ocîobre,  .\ntibes  fêtait  encore  les 
victoires  de  lîi  République. 

Le  mois  de  novembre  sera  un  mois  béni  du  ciel.  Enfin  les 
prisons  s  ouvrent.  La  plupart  des  détenus  à  Grasse^  à  Nice, 


CX)NVENTION  NATIONALE  (1794)  266 

• 

à  Saorge,  à  Draguignan,  rentrent  dans  leurs  foyers.  Il 
n'est  pas  une  commune  qui  n'en  eût  quelques-uns.  Vence 
est  dans  l'allégresse  !....  Elle  écrit  à  la  Convention  :  <  Vic- 
times de  la  haino ,  de  la  calomnie  et  de  l'arbitraire,  on 
était  incarcéré  sans  savoir  pourquoi.  Malheureux  celui 
qui  pouvait  parvenir  à  se  faire  entendre,  plus  malheureux 
celui  qui  était  jugé.  Il  ne  suffisait  pas  d'être  bon  citoyen  : 
la  vie  dépendait  d'un  mot  mal  exprimé  ou  mal  entendu. 
On  était  redevenu  esclave  sur  la  terre  de  la  liberté,  et 
personne  n'osait  ouvrir  la  bouche....  Mais  tout  est  changé 
depuis  que  vous  avez  frappé  le  monstre....  Dignes  repré- 
sentants, restez  à  votre  poste  pour  consolider  la  Constitu- 
tion. Toutes  les  nations  vous  contemplent...  >  On  élit  en 
même  temps  les  nouveaux  administrateurs  :  district,  co- 
mité révolutionnaire,  conseil  municipal. 

Le  20  décembre,  fête  du  malheur  décrétée  par  la  loi  du 
22  prairial.  On  y  secourt  surtout  les  malheureux,  et  on 
donne  le  pas  aux  agriculteurs  :  l'agriculture  encouragée 
pouvait  seule  donner  du  pain  à  ceux  qui  en  manquaient. 
En  effet  la  disette  ne  cessait  pas.  Les  chevaux  même  mou- 
raient sur  pieds.  Les  Antibois  se  rendirent  à  Nice  auprès  des 
représentants  Ritter  et  Turrau  pour  obtenir  des  subsis- 
tances. La  livre  de  pain  valait  6  sous  8  d.  C'est  dans  ces 
conditions  déplorables  que  s'ouvre  l'année  1795. 


1795 


Antibes,  malgré  la  misère  générale,  n'en  vote  pas 
moins  3,000  francs  pour  être  employés  au  vaisseau  la 
Bépublique  que  Ton  construit  à  Brest.  Elle  donne  de  plus 
600  francs  à  l'équipage  qui  le  premier  capjturera  un  vais- 
seau anglais. 

On  était,  comme  de  juste,  exaspéré  contre  les  Anglais. 
€  Une  nation  orgueilleuse,  disait  le  général  Garnier  aux 
Belvédéiins,  aux  gens  de  la  vallée  de  Lantosque,  et  aux 


t^-  CHAPITRE   m 

tn>ap'rs  j^ii  V  é:Lii*r:i;  «iiiiîoaniées  |24  jaillet  1794),  une 
nar.i:.ii  or^rLll-ros? .  ces  marchands  arides,  des  pirates 
vienn^rnt  âi'iiei-rQ5«rQieGt  se  mooirer  sur  nos  parages.  Il 
est  terûp<5  «iVipprettir^  à  ces  fiers  insulaires  trop  accoutu- 
més à  nxiitriser  la  îorî me  sur  cec  élément,  que  leur  règne 
est  pass^.  qu'ils  ont  à  foire  aajoanlTiui  à  un  peuple  libre 
qui  saura  rérrimer  leur  audace  et  leurs  prétentions.  Déjà 
un  ojmbai  irlorieiix  à  notre  marine,  en  nous  assurant 
rab>ndaa'-e  des  grains,  a  couvert  FOcéande  leurs  cada- 
vres et  des  débris  de  leurs  vaisseaux.  La  foudre  républi- 
caine en  a  précipité  plusieurs  dans  les  abîmes  et  les  An- 
glais ont  appris  qu'ils  ne  combattaient  plus  avec  des 
esclaves.  C'est  donc  avec  empressement  et  avec  joie  que 
les  propriétaires  doivent  livrer  tout  ce  qui  peut  contribuer 
au  salut  delà  Patrie,  de  cette  Patrie  qui  n'existait  pas  sous 
les  tyrans.  Que  celui  dont  le  cœur  est  muet  au  doux  nom 
de  la  Patrie  s'en  aille  de  la  terre  de  la  Liberté,  qu'il  porte 
ailleurs  son  àme  souillée  par  la  servitude,  il  n'est  pas  digne 
d'être  répul>licain,  et  la  Patrie  le  rejette.  > 

Et  Grasse  :  <  Placés  sur  les  cotes  de  la  Méditerranée, 
nous  aimons  à  porter  nos  regards  sur  une  mer  où  le 
pavillon  tricolore  doit  briller  de  tout  son  éclat.  Il  nous 
tarde,  citoven,  de  voir  Tardente  bravoure  de  nos  marins 
porter  les  derniers  coups  aux  tyrans  des  mers.  Jaloux  de 
contribuer  au  projet  de  la  marine  républicaine  j  nous 
votons  par  acclamation  un  vaisseau  à  haut-bord  >. 

Et  le  17  septembre  :  <  Les  lâches  anglais,  fiers  d'une 
suprématie  momentanée  qu'ils  ont  obtenue  dans  nos  mers 
par  la  plus  noire  trahison,  veulent  insulter  insolemment 
nos  côtes.  \^ne  nouvelle  escadre  se  construit  qui  dispersera 
bientôt  les  perfides  habitants  d'Albion.  > 

Il  n'y  eut  pas  jusqu'au  plus  petit  pays  des  Alpes- Mari- 
times qui  n'envoyât  sa  cotisation  pour  cette  nouvelle 
escadre.  Des  dons  de  vases  sacrés  des  églises  et  de  cloches 
étaient  encore  expédiés  à  la  Convention  nationale. 


CONVENTION  NATIONALE  (1795)  257 

Cependant  le  blé  manquait.  Les  Antibois  se  cotisent 
une  fois  de  plus  (22  mars),  Guillaume  Lamare  verse  3,000 
francs,  J.  J.  Serrât  6,000,  J.  F.  H.  Guide  2,200,  le  général 
Masséna  2,000,  Esprit  Reibaud  3,000.  Le  blé  vaut  255  fr . 
à  300  fr.  le  quintal,  en  assignats  ;  la  farine  660  fr.  la 
charge  ;  le  pain  6  fr.  la  livre  et  quelque  temps  après 
10  francs. 

On  fut  obligé  de  faire  mie  nouvelle  souscription  de 
50,000  fr.  à  5  pour  Vo  le  26  août. 

Les  hôpitaux  de  Vence,  de  Grasse  et  d' Antilles  avaient 
un  tel  encombrement  de  malades  et  manquaient  si  sou- 
vent du  nécessaire,  que  le  typhus  s'y  déclarait. 

<Une  maladie  épidémique  règne  dans  le  pays,  écrivent 
les  administrateurs  de  Grasse  à  la  Convention  nationale. 
Nous  sommes  obligés  de  loger  les  soldats  malades  chez  les 
particuliers,  tant  il  y  en  a.  Les  ambulances  n'y  suflisent 
plus  (21  février).  Nous  sommes  à  la  veille  d'éprouver  les 
horreurs  de  la  famine.  Jusqu'ici  nous  nous  approvision- 
nions à  Nice  ;  et  Nice  n'a  plus  de  blé.  Nous  n'avons  aucun 
moyen  de  remédier  à  cette  calamité.  Au  nom  des  40,000 
habitants  de  ce  district,  venez-nous  en  aide.  La  tranquillité 
pourrait  être  troubléo  Et  comprenons-nous  que  toutes  les 
communes  fêtassent,  malgré  la  famine,  la  juste  punitiori 
du  dernier  roi  des  Français  (8  février),  qu'on  brûlât  les 
insignes  de  la  royauté  en  vouant  à  l'exécration  de  l'huma- 
nité la  monarchie  ?  Antibes  se  rendait  sur  la  place  de  la 
Liberté  et  Grasse,  sur  le  Cours.  Nice  réduite  aux  mêmes 
extrémités  eut  la  permission  d'ouvrir  un  emprunt  forcé 
jusqu'à  la  somme  de  60,000  fr.  On  divisa  la  population  en 
cinq  classes.  La  1'*  classe  fut  imposée  de  vingt  gros  écus 
neufs  d'argent,  de  six  livres  chacun,  la  2®  de  douze  écus, 
la  3*  de  six,  la  4®  de  quatre,  et  la  5®  de  deux. 

C'est  de  Gènes  et  de  Marseille  qu'arrivèrent  enfin  les  blés. 
Ce  qui  compensait  un  peu  tant  de  souffrances,  ce  fut  aussi 
le  décret  de  la  Convention  du  27  pluviôse  (15  février),  qui 

17 


258  CHAPITRE  m 

rétablissait  la  liberté  des  cultes.  La  municipalité  de  Nice 
en  félicita  son  représentant  Blanqui  à  Paris.  <  Il  aurait 
été  à  souhaiter  que  les  cruelles  atteintes  portées  à  la  liberté 
du  peuple  par  une  faction  scélérate  n'eussent  jamais  mis 
la  Convention  dans  la  nécessité  de  rendre  un  pareil  dé- 
cret. >  L'abbé  Garidelli  commença  l'exercice  public  de 
la  religion  à  Sainte-Réparate,  en  présence  d'un  grand 
concours  de  peuple  (1®' avril  1795);  et  la  solennité  de 
Pâques  du  5  avril  fut  splendide.  Le  représentant  Beffroy 
publia  aussi  un  décretdela  Convention  qui  défendait,  sous 
quelque  prétexte  que  ce  fût,  des  rassemblements  séditieux  : 
ce  qui  fermait  les  clubs.  A  cette  nouvelle,  les  Niçois  s'em- 
brassaient dans  les  rues,  ils  se  félicitaient  d'avoir  échappé 
aux  bourreaux.  On  mit  en  état  d'arrestation  les  terroris- 
tes de  Nice,  parmi  lesquels  nous  lisons  Trémois,  président 
du  Tribunal  criminel,  le  juge  Berrutti,  Sereno,  J.  B. 
Maurin  Guide,  A.  Gastaud,  Brun,  Sasserno,  Tiranti,  Ray- 
naud,  le  prêtre  Guigo,  Esmengaud. 

XXIX.    —   AFFAIRES  MILITAIRES. 

Dumerbion  accablé  d'infirmités  demandait  à  la  Conven- 
tion sa  mise  à  la  retraite.  Il  se  trouvait  à  Tende,  pour 
inspecter  les  postes,  quand  il  reçut  une  honorable  retraite, 
et  son  remplacement  par  Schérer. 

Barthélémy  Louis  Joseph  Schérer  né  près  de  Belfort  en 
1735,  fils  d'un  boucher,  s'éleva  lui-même  des  rangs  du 
simple  soldat  au  grade  dégénérai.  Général  de  division  à 
l'armée  de  Sambre-Meuse,  il  y  mérita  le  commandement 
de  général  en  chef  de  l'armée  d'Italie.  Nous  avons  vu  le 
dénuement  déplorable  de  nos  troupes  valeureuses.  Aussi 
n'avait-on  j)U  que  garder  ses  positions,  et  par  quelle  tem- 
pérature, sur  ces  rochers  couverts  de  neige,  battus  par 
Taquilon,  pendant  l'hiver,  au  milieu  des  plus  cruelles 
privations. 


CONVENTION  NATIONALE  (1795)  259 

Il  n'y  eut  que  deux  petites  affaires,  celles  de  l'Infernet 
et  de  Sainte-Anne.  Quatre  cents  Piémontais  avaient  oc- 
cupé pendant  la  nuit  le  col  de  l'Infernet.  Les  nôtres  s'y 
élancèrent,  le  sabre  à  la  main,  (3t  mirent  tout  en  fuite.  Cin- 
quante Français  eurent  raison  de  la  même  manière  des 
Sardes  de  Sainte-Anne  au-dessus  d'Isola.  <  Je  ne  peux 
assez  me  louer,  dit  le  rapport  de  Schérer,  du  courage 
et  du  zèle  de  la  troupe.  Au  reste  nos  soldats  disent 
tous  qu'ils  s'amusent  à  peloter  en  attendant  partie  >. 
Les  voyez-vous  ces  intrépides,  s'amuser  avec  la  neige, 
malgré  leurs  souffrances  de  tout  genre.  Voilà  bien  le 
soldat  français. 

Malgré  la  désorganisation  de  Tarmée  des  Alpes-Mariti- 
mes, la  Convention  et  le  Comité  du  Salut  public  donnèrent 
l'ordre  aux  représentants  Beffroy  et  Turreau  de  faire  pas- 
ser à  Toulon  une  quinzaine  de  mille  hommes.  Schérer 
supposant  que  cette  expédition  avait  pour  objet  la  Corse, 
s'étonnait  qu'il  fallût  tant  de  moiide  pour  en  chasser 
6,000  Anglais.  L'escadre,  sous  le  commandement  du 
contre-amiral  Martin,  prit  3,000  hommes  et  mit  à  la  voile 
dans  les  premiers  jours  de  mars.  Elle  passa  en  vue  de  Nice, 
rencontra  l'escadre  anglaise  près  d'Alasséo,  13  mars, 
et  engagea  l'action  qui  fut  sérieuse.  Si  nous  eûmes  deux 
vaisseaux  capturés, /e  Censeur etle  Caire^nons  en  déma- 
tîimes  quatre  aux  Anglais  et  nous  prîmes  le  Berwick  de 
74  canons. 

C'est  l'exacte  vérité  sur  ce  combat  d'Alasséo,  quoique 
le  vice-amiral  Hotham  ait  voulu  s'attribuer  la  victoire. 
Notre  escadre  se  réfugia  partie  dans  le  Golfe- Juan,  partie 
dans  la  rade  d'Hyères.  Le  Saiis-Culotte  que  l'on  disait 
perdu  avait  gagné  le  port  de  Gênes.  Le  général  la  Harpe, 
qui  commandait  nos  troupes,  écrivit  à  Joseph  d'Allemagne, 
capitaine  de  la  frégate  la  Miney^e^  qui  s'attribuait  la  vic- 
toire, une  lettre  un  peu  raide,  ayant  pour  titre  :  Périssent 
les  tyrans  et  leurs  esclaves  ! 


260  CHAPITRE  III 


XXX.    —    KELLERMANN. 

Kellermann  remplace  Schérer ,  envoyé  à  Tarmée  des 
Pyrénées-Orientales.  Ce  vaillant  général,  dont  le  Prési- 
dent de  la  Convention  avait  dit  :  L'histoire  unira  sur  sa 
tête  les  lauriers  qu'il  a  cueillis  sur  le  Mont-Blanc  à  ceux 
qu'il  a  moissonnés  à  Valmy ,  arriva  à  Nice  le  5  mai  1795. 
Il  se  mit  aussitôt  à  inspecter  son  armée,  accompagné  de  son 
chef  d'état-raajor  Berthier,  et  des  représentants  Real, 
Dumas  etBeffroy.  Le  centre  fixa  d'abord  son  attention, 
c'est-à-dire  le  col  de  Tende,  regardant  ce  point  comme  un 
pivot  autour  duquel  il  fit  converger  tout  son  plan.  Le 
massif  de  l'infernet  couvert  de  neige  pendant  neuf  mois 
s'interposait  entre  les  cols  de  Sabione  et  de  Fenêtres,  il 
dut  s'en  tenir  à  la  communication  entre  Saorge  et  le 
Raous.  Mais  rappelé  à  Nice  tout-à-coup  par  une  nouvelle 
insurrection  de  Toul«,  où  il  envoya  4,000  hommes,  il 
se  contenta,  durant  la  première  quinzaine  de  juin,  du 
statu  qiio. 

Alors  le  maréchal  de  Wins,  honteux  de  son  inaction, 
sentit  qu'il  pouvait  nous  attaquer.  Nous  avions  replié  notre 
ligne  derrière  Borghetto.  De  Wins  sentant  qu'il  n'y  avait 
rien  à  tenter  contre  nous  au  col  de  Tende,  essaya  une 
trouée  par  Viozenna. 

CoUi  était  d'avis  qu'on  attaquât  par  la  vallée  de  la  Sture, 
et  qu'on  occupât  le  col  de  la  Tinée  par  les  cols  Saint-Anne, 
Longa  et  la  Lombarde. 

De  Wins  tint  pour  Viozenna,  chose  peu  facile.  Il  fallait 
prendre  à  revers  les  cols  d'Ormeo,  de  Termini  et  d'Infemo, 
ou  attaquer  de  front  le  col  de  Tende  par  les  cols  de  Sabione 
et  de  Pal  et  par  les  rochers  de  Vacarail.  Colli  avait  besoin 
d'hommes.  11  en  demanda  à  de  Wins  qui  les  lui  refusa. 
Comme  il  ne  s'attendait  pas  à  ce  mauvais  vouloir,  il  avait 
déjà  mis  son  plan  à  exécution.  Pour  tromper  Ids  nôtres, 


CONVENTION  NATIONALE  (1795)  261 

il  avait  envoyé  un  petit  corps  de  troupes  dans  la  direc- 
tion de  la  vallée  de  Lantosque.  Quinze  cents  hommes  s'é- 
taient avancés  d'Entragues,  le  !•' août,  à  quatre  heures 
du  matin,  pour  nous  surprendre  d'abord  à  Freimamorte  et 
au  col  des  Fenêtres.  Nous  n'avions  là  que  deux  batail- 
lons, un  bataillon  du  Puy-de-Dôme  à  Freimamorte  et  un 
bataillon  de  la  84®  demi -brigade  au  col  des  Fenêtres 
avec  le  chef  de  brigade  de  TEspinasse  ;  500  hommes 
seulement  gardaient  Saint-Martin-Lantosque,  aux  ordres 
du  général  Sérurier.  Rien  ne  transpira  de  la  marche  de 
Tennemi. 

L'émigré  Bonneau  était  chargé  par  Colli  de  mener  son 
détachement  par  le  col  intermédiaire  entre  Freimamorte 
et  le  col  des  Fenêtres.  S'il  réussissait,  il  devait  recevoir  son 
brevet  de  major.  Mais  quelque  effort  qu'il  fit,  une  affreuse 
tourmente  lui  causa  un  retard  de  huit  heures.  Il  y  perdit 
même  54  hommes  et  il  n'arriva  au  col  de  la  Cerise  qu'à  huit 
heures  du  soir.  Comme  le  mauvais  temps  continuait,  et 
qu'il  s'opposait  à  ce  qu'on  escaladât  le  col  des  Fenêtres 
par  le  revers,  Bonneau  résolut  de  se  jeter  dans  la  vallée  de 
Lantosque,  d'y  lever  des  contributions  et  de  gagner  la 
crête  de  la  ligne  gauche  de  la  Gordolasque.  Aussitôt  notre 
poste  de  la  Cerise  est  envahi  ;  les  nôtres  succombent, 
ou  fuient  vers  Saint-Martin-Lantosque.  Sérurier  ordonne 
de  battre  la  générale,  envoie  une  cinquantaine  d'hommes 
du  côté  de  la  Cerise,  quand  Bonneau  est  déjà  dans  Saint- 
Martin.  Nos  hommes  surpris  se  retirent,  les  artilleurs 
enclouent  la  seule  pièce  qu'ils  puissent  opposer  à  l'ennemi, 
mais  Sérurier  rallie  les  plus  braves,  risque  le  tout  pour 
le  tout,  tombe  sur  Bonneau  et  le  blesse  à  mort.  Celui-ci 
hors  d'état  de  se  défendre,  se  fait  sauter  la  cervelle  ;  son 
lieutenant  tombe  à  son  côté.  Cet  avantage  nous  rendit  la 
valeur.  Il  était  six  heures  du  matin,  quand  les  Austro- 
Sardes  parurent  à  leur  tour.  L'adjudant  général  Rambaud 
les  força  de  rétrograder  vers  le  col  de  Pierre-Étroite,  tan- 


262  CHAPITRE  IH 

dis  que  le  chef  de  brigade  TEspinasse  descendant  du  col 
des  Fenêtres,  tombait  sur  eux  vers  la  hauteur  de  la  Cerise, 
et  vengeait  notre  poste  massacré,  la  veille. 

Les  fuyards  ne  se  rallièrent  qu'en  deçà  du  col  de  Pierre- 
Étroite,  qu'ils  repassèrent  le  3  au  matin.  Ils  laissaient  plus 
de  600  hommes  dont  15  officiers. 

Le  succès  couronna  aussi  notre  valeur  au  val  Longa, 
à  Saint-Amour  et  à  la  Lombarde.  Le  2  août,  au  point  du 
jour  les  Suisses  de  Zimmermann  ouvrirent  le  feu  sur  notre 
bataillon  de  Maine-et-Loire  qui  fut  obligé  de  se  replier 
vers  Sabernoi.  Mais  LaSalcette  le  ramenant  de  nouveau, 
ils  firent  une  charge  à  la  baïonnette,  tuèrent  à  l'ennemi 
un  colonel,  trois,  officiers,  beaucoup  de  soldats  et  emme- 
nèrent 123  prisonniers. 

Nous  n'avions  perdu  dans  ces  combats  qu'un  aide-de- 
camp,  treize  soldats  morts  et  dix  prisonniers,  dont  deux 
officiers. 

Le  21  août,  Colli  s'y  reprit  sur  quatre  colonnes.  Gamier 
arrêta  la  première  colonne  venue  d'Entragues  par  Pierre- 
Étroite,  en  vue  de  Saint-Martin-Lantosque.  L'Espinasse 
avec  la  84®  en  fit  autant  au  col  des  Fenêtres.  D'Allemagne 
au  col  de  Cornio.  La  neige  et  le  mauvais  temps  empêchè- 
rent la  4«  colonne  de  gagner  les  cols  de  Carlino  et  de  la  Piga. 

Dans  son  rapport,  Sérurier  s'exprime  ainsi  :  «  Pour- 
quoi le  jour  n'a-t-il  pas  éclairé  les  belles  actions  qui  se 
sont  faites  pendant  le  combat  si  extraordinaire  de  Saint- 
Martin-Lantosque  et  sur  les  autres  points.  Chacun  a  fiait 
son  devoir;  sans  quoi,  nous  succombions  sous  le  nombre. 
L'adjudant-général  Rambaud  s'est  trouvé  partout  et  a 
tout  dirigé,  et  je  dois  dire  qu'il  a  beaucoup  contribué  à 
l'avantage  de  cette  journée.  <  Il  cite  à  l'ordre  du  jour  Les- 
pinasse.  Le  général  de  brigade  Charton  me  rend  compte 
que,  dans  l'après-midi,  le  col  des  Fenêtres  a  été  attaqué 
par  un  corps  de  600  hommes.  Quelques  coups  de  canon 
ont  sufli  pour  les  mettre  en  fuite.  > 


CONVENTION  NATIONALE  (1795)  263 

Les  combats  se  succédèrent  sur  ces  crêtes  arides  et 
froides.  Là  c'est  Jansonnet  qui  de  Borghetto  imposera 
à  tout  le  corps  d'armée  de  Pittoni  ;  ici  La  Harpe,  à  Toi- 
rano,  tient  en  échec  Cantu  ;  ailleurs  trois  bataillons  re- 
prennent les  postes  de  Sainte-Anne  et  de  la  Lombarde, 
surpris  par  un  ennemi  trois  fois  plus  nombreux.  Vau- 
bois  pourchasse  les  Austro-Sardes  dans  le  Val  de  Sture  ; 
et  Kellermann,  ayant  l'œil  sur  tout,  vole  d'un  camp  à 
l'autre. 

XXXI.    —    LES  BARBETS. 

C'est  dans  une  de  ces  excursions  que  le  héros  de  Lan- 
dau et  de  Valmy  faillit  être  tué  par  un  barbet. 

De  1793  à  1813,  nos  soldats  français  eurent  peut-être 
moins  à  lutter  contre  l'ennemi,  que  contre  ces  brigands 
dont  nous  venons  de  dire  le  nom. 

Les  barbets,  ou  Vaudois  réfugiés  dans  les  Alpes-Mari- 
times, étaient  devenus  synonymes  de  brigands.  De  là,  nous 
appelâmes  barbets,  des  bandes  organisées  de  gens  sans 
gîte,  déserteurs  des  deux  camps,  qui  se  vouèrent  au  lâche 
métier  d'assassiner,  pendant  la  grande  révolution,  tout 
soldat  français  qu'ils  rencontraient.  Ils  nous  guettaient 
derrière  un  taillis,  ou  un  rocher,  et  nous  abattaient.  Cha- 
que gendarme,  chaque  courrier,  chaque  sentinelle  avan- 
cée courait  un  péril  presque  certain  pour  ses  jours, 
puisque  tout  détour ,  tout  rocher ,  tout  arbre  pouvait 
receler  un  barbet.  A  Roquesparvière  de  Duranus,  par 
exemple,  ils  s'emparaient  de  leur  victime,  étouffaient  ses 
cris  avec  un  mouchoir,  la  détroussaient  et  la  lançaient 
dans  le  gouffre  de  la  Vésubie,  en  lui  criant  :  <  Va,  saute 
pour  la  République  ».  Cet  endroit,  qui  fait  frémir,  a  gardé 
le  nom  deSatU  de  la  République.  Hàtons-nous  de  dis- 
culper les  gens  de  Duranus.  On  a  prétendu  qu'ils  étaient 
tous  barbets,  quand  sur  les  listes  on  n'en  trouve  pas  un 


264  CHAPITRE   III 

seul  de  ce  village.  Il  y  en  avait  un  peu  de  partout.  Il  ne 
faut  pas  non  plus  confondre  les  barbets  avec  les  éclai- 
reurs.  Les  ordres  des  administrations  du  département  et 
de  la  Convention  sont  réitérés  et  très-sévères  pour  que 
personne  n'ait  à  donner  asile,  ni  vivres  à  ces  bandits  ; 
il  faut  les  dénoncer,  les  traquer,  et  la  République  ré- 
compensera quiconque  en  aura  livré  quelqu'un,  vif  ou 
mort. 

€  Peine  de  mort,  dit  le  général  Garnier ,  pour  quicon- 
que donnera  vivres  ou  gîte  aux  barbets.  Que  la  garde 
nationale  et  les  troupes  fouillent  les  bastides  et  les  mai- 
sons, et  batte  la  campagne.  >  Réprimez  les  barl)ets,  écri- 
vait de  Nice,  le  comité  de  surveillance,  23  août  1793  ;  la 
République  vous  en  récompensera.  >  Mêmes  ordres  arrivent 
d'Utelle  à  Lantosque  et  à  Belvédère  le  15  et  le  29  juillet. 
Sallicetti,  en  se  rendant  à  l'Escarène,  avait  été  effleuré  au 
front  par  un  coup  de  fusil  d'un  barbet.  On  redouble  de  vigi- 
lance. On  en  saisit  de  temps  en  temps.  Garnier  rend  compte 
au  comité  de  Nice  de  l'exécution  de  Joseph  Thaon,  dit 
Robion  de  Lantosque,  28  mai  1794.  Ce  barbet,  assassin  de 
profession,  âgé  de  35  ans  a  déclaré,  avant  de  mourir,  que 
le  maire  de  Moulinet  lui  avait  donné  asile.  «  Ce  pays, 
ajoute  le  rapport,  est  le  rendez-vous  de  tous  ces  coquins. 
Leur  chef  Ludovic  Charengo  s'y  promnène  librement.  Le 
11  juin,  Mouquot,  de  Moulinet  pris  en  compagnie  de 
Thaon, dans  la  foret  de  Mairis,  et  Louis  Grinda,de  Coaraze, 
sont  exécutés. 

Le  comité  de  surveillance  de  Nice  écrivait  de  Valde- 
blore  le  1 1  juin  :  <  Plusieurs  des  vôtres  ont  abandonné  la 
commune  et  dévastent  le  pays.  Tremblez  si  vous  vous  fai- 
tes les  complices  de  ces  brigands.  >  Il  écrit  à  Puget-Thé- 
niejs  :  <  Les  brigands  se  répandent  dans  votre  district. 
Aidez  le  général  à  les  dissiper.  >  Utelle  et  La  Tour  rece- 
vaient l'ordre  suivant  :<  Faites-vous  un  devoir  sacré  (le 
réprimer  les  hordes  de  scélérats  et  de  brigands  qui  pillent 


CONVENTION  NATIONALE  Cl 795)  265 

et  dévastent  vos  quartiers.  Nous  sommes  surpris  que  vous 
ne  nous  en  ayez  pas  avertis.  Est-ce  que  vous  leur  donne- 
riez asile  et  que  vous  pactiseriez  avec  eux  ?  S'il  en  était 
ainsi,  tremblez.  Quoi  qu'il  en  soit,  nous  vous  engageons  à 
purger  le  pays  de  ces  scélérats.  Envoyez-nous  les  noms 
des  miliciens  et  des  barbets  que  vous  connaissez.  >  Le  14 
juillet.  Contes  doit  envoyer  sa  garde  nationale  jusqu'à 
l'Emberguet  d'Utelle  et  jusqu'à  Duranus,  qu'on  appelle  le 
refuge  des  brigands.  <  Nous  savons  que  Charles  Çristini, 
Pierre  Maurel,  Henri  Pille  du  Figaret  et  Nicole  de  Lan- 
tosque,  barbets,  se  tiennent  cachés  dans  les  Manouines 
d'où  ils  dévastent  le  pays.  Que  le  commandant  de  Lan- 
tosque  s'entende  avec  le  comité  d'Utelle  pour  les  poursui- 
vre. >  Le  12  août,  ils  assassinaient  un  gendarme  sur  la 
route  de  Levens,  et  cela  en  plein  jour  à  quatre  heures  du 
soir.  Ces  meurtres  irritaient  le  gouvernement,  surtout 
contre  la  vallée  de  Lantosque  dont  on  malmenait  les  ha- 
bitants. Le  comité  de  Nice  écrira  à  la  Bollène  :  «  Vous 
avez  mal  compris  notre  circulaire  ;  nous  ne  vous  deman- 
dons pas  votre  concours  pour  la  République  ;  nous  n'a- 
vons pas  besoin  d'un  si  misérable  service.  Vingt-sept 
millions  de  Français  suffiront  sans  vous,  pour  exterminer 
le  Roi  des  Marmottes  et  tous  les  autres  tvrans.  Nous 
demandons  six  hommes  dans  tout  le  district  pour  aller 
à  Paris  apprendre  l'art  militaire.  C'est  vous  faire  tort  que 
de  vous  en  parler.  Comme  nous  voyons  par  le  estille  de 
votre  lettre  que  vous  avez  encore  l'esprit  avili  par  les 
principes  de  l'esclavage,  il  vaut  mieux  que  vous  ne  nous 
envoyiez  point  des  gens  de  votre  commune.  Nous  vou- 
lons des  hommes  et  non  de  timides  esclaves  qui  se  tien- 
nent toujours  cachés  pour  commettre  de  lâches  assassi- 
nats. >  Et  ici  le  comité  fait  allusion  aux  barbets.  Quelle 
lettre  d'insultes  ! 

Roquehillière  dans  ces  circonstances  adressa  le  rapport 
suivant  au  général  Gamier,  comme  preuve  de  son  patrie- 


Si  GKJkraSE  m 

jr  :  <  L'urririssrKiàcit  msnkipaîe  de  œ  canton  a  sjpçm 


îTr«r  -iz  ieisit-r  : iiiâr  Vé^i  d?  votre  santé  et  de  votre 
ie^iz^in  :  c  h~  Jcn  i*  T^tti?  r/vm^fR/  digne  à  vos  mérites 
•=^  i -  lêfr  fïï  'tî-ivi.-rrr  ■î*:el  vrai  répablîcain  et  digne géné- 
ril-  >":*i5  l"rr  frlirriri-cs  t.:-at  nnément  en   se  désirant 
:it^1:-^  n'tiasàHi  i^înr  v:<i5  téfli^:4gner  notre  vif  attache- 
ra, fc*  rc  ^rcTTÈSir^  -in  !ï»>a  monvement  qne  nous  avez 
z-ci^yriz^  -rc  /:o.!-ôc&>rt  -î?  vocre  Si^joar  ea  ces  cootrées. 
I>rZ<ii5  ^  'zvirs,  li  2?krie nati<>nale  de  ce  canton,  nuit  et 
;»v:r.  -esc  ea  n-i-avecaeQt  :  et  t>us  les  habitants  se  stmt  por- 
t.és  av-ft?  zèl-?  e:  aEiti-niê  excramilinaire,  à  la  vue  du  bon 
exemple  ::i  cbef  de  bn^ail!-».  Crespd  aîné  et  antres  offi- 
ciers, ie  $i>r5ie  -jaliier  a  réussi  à  cette  garde  de  taer  en 
cevie  r-Ia?e  paK:  51e  le  capitaine  en  chef  des  barbets,nom- 
mê  Jc-ser-h  Fenis&x  cet  homme  tant  renommé,  lequel  est 
resté  sar  le  o»>ap  à  oMé  de  cène  place  avec  grande  joie 
ei  onienî^menî  des  habitants.  Vive  la  République.  En 
suite  avoss  onJoané  à  tous  les  pays  de  notre  ressort  avec 
cant  >ns  -je  Vâl  i-:-M'>re  ei  d'Utelle  de  faire  prendre  tous  les 
armes  aux  habitants  et  envoyer  vingt-neuf  soldats  avec 
hisils  et  munirions  Je  guerre  pour  poursuivre  les  barbets  et 
en  pr^>?u^e^  rexrirf^ation.  De  plus  aujourd'hui  nous  avons 
envovê  une  patrouille  au  Flaout,  où  v  étaient  les  bar- 
bets.  les  ayant  chasses  et  piDursuivis  jusqu^au  territoire 
delà  Boliène  avec  Tassistance de  la  garde,  nationale  de 
Belvédère.  Une  autre  patrouille  s'est  portée  à  Saint-Mar- 
tin-I^ntos*iue.  et  les  habitants,  à  son  arrivée,  se  sont 
portés  en  masse  pour  les  extirper,  en  attendant  quelque 
nouvelle  de  son  voyage.  Enfin  nous  avons  juré  ou  d'être 
vainqueurs  ou  d'abandonner  notre  patrie,  en  attendant 
que  de  votre  part  rien  n'oublierez  pour  concourir  à  la 
tranquillité  publique.  Salut  et  fi*aternité,  > 

Mais  jugez  par  le  crime  suivant  de  Thorreur  qu'inspi- 
raient les  barbets.  Dans  une  pauvre  maison  située  entre 
Loude  et  Lantosque  étaient  restées  une  femme  et  ses  deox 


CONVENTION  NATIONALE  (1795)  267 

fllles.  Le  père  de  famille  et  son  fils,  déserteurs,  et  des  Sardes 
et  des  Français,  couraient  la  montagne  avec  les  barbets.  Ils 
ne  revenaient  au  logis  que  la  nuit,  et  avant  le  point  du 
jour,  ils  s'en  allaient  armés.  Ces  gens-là  avaient  eu  une 
certaine  aisance  et  tenu  auberge  avant  1793.  Ils  étaient 
doués,  raconte  Alexandre  Dumas,  d'une  force  herculé- 
enne. Or,  par  une  soirée  brumeuse  de  novembre  1794, 
vers  quatre  heures  du  soir,  dix  éclaireurs  français  surpris 
par  la  neige  et  par  la  pluie  frappèrent  à  la  porte  de  la 
maison.  On  ne  répondit  rien  d'abord.  Ils  frappèrent  encore 
rudement,  et  la  pauvre  femme  ayant  caché  ses  deux  filles 
dans  une  espèce  de  réduit  que  fermait  une  porte  vermou- 
lue se  hasarda  d'ouvrir  :  <  Dieu  vous  en  a  pris,  la  femme, 
dit  le  sergent-major  ;  sans  cela  vous  passiez  un  mauvais 
quart  d'heure.  Avez-vous  quelque  chose  à  nous  donner  à 
manger?  allons  vite,  dépêchons,  entendez-vous,  la  mère  ? 
Messieurs,  répondit-elle  alors, vous  ne  savez  que  nous  n'a- 
vons plus  rien  dans  ce  pays-ci.  Je  vais  vous  offrir  du  peu 
qui  nous  reste.  >Et  elle  tirade  l'armoire  du  pain  dur  comme 
la  pierre  puis  une  sorte  de  chose  qui  ressemblait  à  du  fro- 
mage. Elle  mit  quelques  fascines  dans  l'àtre,  et  chacun  se 
blottit  là  comme  il  put.  Le  sergent-major  paraissait  jouir 
d'un  grand  ascendant  sur  ses  hommes.  Ainsi  quand  ils 
demandèrent  du  vin  :  <  Est-ce  qu'il  y  a  du  vin  dans  ce 
pays-ci  ?  dit  le  sergent  à  ses  soldats.  Quand  on  n'a  pas  de 
vin,  on  boit  de  l'eau.  Faites  comme  moi.  —  Quel  pain  de 
chien!  dit  l'un  d'eux!  —Encore  trop  heureux  d'en  trouver. 
Si  tu  le  trouves  trop  dur,  fais  comme  moi,  trempe-le  dans 
l'eau.  >  La  pauvre  femme  revenait  un  peu  à  elle  et  la  con- 
versation s'engageait  même  entre  elle  et  le  sergent,  si 
bien  qu'elle  alla  tirer  du  fond  d'un  placard  une  bonne  bou- 
teille d'eau-de- vie.  Ce  qui  mit  chacun  en  liesse.  La  bonne 
femme  avait  parlé  de  ses  filles.  Les  soldats  demandèrent 
aussitôt  où  elles  étaient,  et  voilà  qu'ils  font  le  tapage.  Les 
filles  s'élançaient  par  la  fenêtre  en  fuyant.  Cependant  en- 


etô  CHAPITRE  m 

trem  le  père  et  son  fils.  Les  soldats  restent  interdits  à  la  vue 
de  ces  rudes  montagnards  qui  portaient  leurs  fusils  en  ban- 
doulière ,  ei  avaient  sous  leur  large  chapeau  une  figure 
qui  imp:«sait.  Femme.dit  îe  père,en  regardant  les  éclaireurs 
français,  as-tu  donné  à  ces  braves  ce  qu'ils  te  demandent? 
—Oui,  tout  ce  que  j'avais,  mais...— Allons,  ne  vois-tu  qu'il 
fait  froid,  que  chacun  de  nous  est  fatigué.  Va  nous  cher- 
cher ce  que  tu  as  de  mieux  dans  la  cachette. —  J'y  vais, 
répondit  la  femme  — 11  ne  sera  pas  dit  que  des  soldats  fran- 
çais soient  venus  chez  nous  sans  être  satisfaits.  >  Lesergent 
ne  soufliait  mot,  les  autres  soldats  se  félicitaient  d'avoir  si 
bien  rencontré.  L'eau-de-vie  arrive.  Le  Lantosquin  verse 
rasade  sur  rasade  et  trinque  avec  eux,  jusqu'à  ce  que  nos 
soldats  déraisonnent,  et  tombent  d'ivresse.  Oh  !  mainte- 
nant, écoutez.  Quelle  horreur  !  Le  père  et  le  fils  s'armant 
chacun  d\me  hache  abattent  l'un  après  l'autre  la  tète  de 
ces  infortunés,  et  les  jettent  dans  le  gouffre  à  côté.  La  nuit 
cacha  cet  horrible  forfait.  En  une  heure,  tout  fut  expédié. 
Le  lendemain  éclaira  ces  deux  crimes.  Lorsqu'on  eut 
trouvé  ces  cor|)s  mutilés,  on  avisa  le  général  Garnier  ;  on 
fouilla  dans  tous  les  environs.  A  Nice,  le  comité  et  les 
administrations  poussèrent  les  hauts  cris,  on  redoubla  de 
sévérité  à  regard  des  Vésubiens,  surtout  à  l'approche  des 
fèt-;»s  de  Noël.  Mais  plus  Ton  sévissait,  plus  les  barbets 
frappaient  dans  Tombre.  Ajoutons  à  ces  temps  si  troublés, 
l'ouragan  qui  bouleversa  la  vallée,  précisément  en  la  nuit 
de  Noël  de  <*ette  année  1794.  On  eut  dit  que  le  monde 
allait  thiir.  Notre  re<loute  du  Tuech,  contre  laquelle  tous 
les  efforts  de  Tennemi  avaient  échoué ,  même  dans  les 
comhUs  du  Raous  et  de  l'Authion,  fut  complètement  rui- 
née par  ce  vent  terrible  mêlé  de  grêle,  de  foudres,  de 
pluie  et  (le  neigo.  Nos  soldats  épouvantés  et  renversés 
poussaient  dos  cris  affreux.  Plusieurs  périrent  écrasés, 
le  reste  descendit  mutilé,  en  disant  :  Nous  croyions  que 
c'était  la  tin  du  monde.  Le  ciel  combattait  contre  nous.> 


CONVENTION  NATIONALE  (1795)  269 

Cette  nuit  de  Noël  de  1794,  dans  ces  montagnes,  rap- 
pelait l'épouvantable  légende  de  la  reine  Jeanne  dans 
son  château  de  Roquesparvière,  aussi  dans  la  nuit  de 
Noël...  Ah  !  Ces  deux  époques  de  terreur  se  ressem- 
blaient-elles bien  en  forfaits  inouis  contre  Dieu  et  contre 
les  hommes  ? 

Les  barbets  continuèrent  leurs  scélératesses  en  1795. 
Ils  conspirèrent  même  contre  les  jours  de  Kellermann.  Le 
vainqueur  de  Valmy,  montant  en  voiture  la  pente  escar- 
pée qui  conduit  sur  les  hauteurs  de  l'Escarène,  au  même 
endroit  où  Salicetti  avait  failli  périr,  entend  le  sifflement 
d'une  balle  qui  traverse  la  portière  et  effleure  son  front. 
L'aide-de-camp  s'élance  aussitôt,  et  le  pistolet  à  la  main 
court  aux  brigands,  et  aidé  de  ses  hommes,  il  parvient  à 
en  arrêter  trois,  qu'on  expédia  bien  vite. 

Pour  en  finir,  on  forma  des  meilleurs  tireurs  et  des  gens 
les  plus  décidés  une  troupe  de  chasseurs  qui  eurent  pour 
cheflecorse  Albertini,etdontle  quartier-général  futàLan- 
tosque.  On  mit  de  nouveau  à  prix  la  tête  des  barbets. 
C'est  ainsi  que  nous  lisons  sur  les  registres  de  Belvédère 
50  fr.  de  gratification  à  Joseph  Castelli  de  Belvédère 
pour  avoir  tué  de  sa  main  le  barbet,  Otto  de  Lantosque. 
Le  maire  de  Belvédère  écrit  au  juge  de  Coni  que  le 
barbet  Salari,  dit  Renard j  poursuivi  par  ses  gardes  natio- 
naux, s'est  réfugié  dans  sa  province.  Grasse,  Saint-Paul, 
Puget-Théniers,  tous  les  districts  en  1795  font  la  chasse 
aux  barbets. 

Kellermann  était  disposé  à  donner  une  nouvelle  impul- 
sion à  la  guerre  des  Alpes-Maritimes  ;  la  Constituante  lui 
envoyait  même  du  renfort  et  il  venait  avec  Masséna  et 
Berthier  de  vaincre  de  Winsà  Champ-de-Prêtre,  19  sep- 
tembre; il  portait  à  l'ordre  du  jour  Saint-Hilaire  et 
Marnet,  quand  il  reçut  la  nouvelle  de  sa  destitution. 
Kellermann  ne  put  contenir  sa  douleur  indignée,  en  re- 
mettant son  commandement  à  Schérer. 


iTO  CHAPITRE  HI 

TTUTT,   —  LA  SITUATION  GÉNÉRALE   A   LA  FIN 

DE   LA  CONVENTION. 

La  majorité  de  la  CoQTentioD,  en  se  prononçant  contre 
Robespierre,  se  proposait  de  rétablir  l'ordre  l^al.  On  con- 
serva le  tribunal  révolationnaire ,  mais  dans  un  sens 
plus  modéré ,  on  amoindrit  Timportance  du  Comité  du 
Salut  publie,  on  supprima  la  Commune  de  Paris,  on  abo- 
lit le  maximum,  les  réi^uisitions.  et  on  ouvrit  les  prisons. 
Une  faction,  sous  le  nom  de  jeunesse  dorée,  vêtue  en 
signe  de  ralliement  du  costume  à  la  victime,  armée  de 
bâtons  plombés,  assaillit  partout  les  Jacobins  ou  Robes- 
pierristes  dans  les  rues,  au  théâtre,  aux  clubs.  C%  que 
voyant  les  débris  de  la  Commune  et  de  la  montagne  se 
coalisèrent,  en  soulevant  le  peuple  affamé.  L'émeute  du 
I*' avril  1T95  fut  réprimée  facilement  ;  celle  du  20  mai 
(1**  prairial;  envahit  la  Convention,  qui  ne  dut  son  salut 
qu'à  la  garde -nationale.  • 

Parut  ensuite  la  Constitution,  dite  de  Tan  III  qui  établis- 
sait le  Directoire,  et  confiait  le  pouvoir  législatif  à  deux 
assemblées,  les  Cin«|-Cents  et  les  Anciens.  Il  fallait  procé- 
der à  de  nouvelles  élections.  Le  parti  royaliste  espérait 
obtenir  une  majorité  qui  préparerait  la  restauration  mo- 
narchique. La  Convention  décréta  alors  que  la  prochaine 
législature  se  composerait  pour  les  deux  tiers  de  conven- 
tionnels :  c'est  ce  qu'on  appela  Tarticle  additionnel.  Paris 
rejeta  le  décret,  les  royalistes  voulurent  que  la  décision 
de  Paris  fût  celle  de  la  France  entière  et  40,000  insurgés, 
dans  la  journée  du  13  vendémiaire,  menacèrent  la  Conven- 
tion (5  octobre.)  Barras  choisit  Bonaparte  pour  lieute- 
nant. La  prédiction  du  Chàteau-Salé  recevait  son  accom- 
plissement. Bonaparte,du  parvis  de  Saint-Roch,mitraillait 
rémeute  et  recevait  le  commandement  en  chef  de  Paris. 

A  Nice,  à  Antibes,  à  Grasse,  à  Vence,  même  tous  ces 


CONVENTION  NATIONALE  (1795)  Î71 

mouvements  de  Paris  se  font  sentir.  Ainsi  le  chef  du 
C!omité  de  Surveillance  de  Grasse  écrira,  le  20  avril  1795, 
à  la  Convention  :  <  J'ai  jugé  à  propos  de  mettre  Grasse  en 
état  de  siège,  afin  que  le  gouvernement  militaire  donne 
plus  de  force  à  la  loi.  On  a  mis  en  arrestation  les  individus 
dénoncés  comme  terroristes  et  Robespierristes  :  ce  qui 
s'est  fait  sans  troubles.  >  Le  bon  ordre  règne  à  présent.  Sui- 
vent les  noms  des  suspects  :  P.  Gérard,  cadet,  M.  Malvilan, 
M.  Roubaud,  B.  Jaume,  Niel  fils,  J.  Girard,  cadet,  Isnard, 
S.  Cavalier.  Nous  avons  vu  qu'il  en  avait  été  de  même  à 
Nice. 

Nice,  dans  la  fête  du  10  thermidor  (28  juillet  1796)  eut 
sa  réaction  et  sa  petite  émeute  royaliste.  Le  général  Casa- 
blanca commandait  et  il  y  avait  une  grande  mésintelli- 
gence entre  la  garde-nationale  et  la  troupe.  Le  parti 
royaliste  prit  fait  et  cause  pour  la  garde-nationale.  Les 
malveillants,  dès  la  veille,  parcoururent  la  ville  en  chan- 
tant le  réveil  du  peuple.  Le  Conseil  municipal  s'assembla 
à  dix  heures  du  soir  pour  aviser  aux  moyens  d'empêcher 
le  trouble.  Ni  la  gendarmerie,  ni  la  troupe  ne  purent  rien. 
Le  lendemain  la  garde  nationale  cria  :  A  bas  le  Conseil 
municipal  !  A  bas  tous  les  partisans  de  la  Nation  !  On  fit 
quelques  arrestations.  Lorsqu'arriva  la  fête  du  10  août,  on 
ne  convoqua  que  l'état-major  de  la  garde-nationale.  Les 
instituteurs  et  les  élèves  participèrent  surtout  à  cette 
solennité.  Les  maîtres  prêtèrent  le  serment  d'inspirer  à 
leurs  élèves  des  sentiments  républicains.  Des  chants  civi- 
ques, accompagnés  d'une  musique  guerrière,  suivirent  cet 
engagement  solennel.  Le  soir,  on  donna  des  jeux  publics. 
Les  juges  des  prix  choisis  parmi  les  instituteurs  siégeaient 
sur  l'estrade,  tenant  à  la  main  les  palmes  et  les  couronnes 
de  laurier.  Les  élèves  chantèrent  un  hymne  à  la  Liberté, 
des  danses  terminèrent  la  journée.  Le  10  fructidor  (27 
août)  autre  fête,  dite  de  la  Vieillesse.  On  lisait  sur  une 
banderoUe  flottant  à  l'arbre  de  la  Liberté  :  Gloire  à  nos 


272  CHAPITRE  III 

défenseurs,  respect  à  nos  vieillards  !  Les  vieillards  des 
deux  sexes  furent  conduits  en  procession  à  Tautel  de  la 
Patrie  et  couronnés  de  chêne  par  les  magistrats.  On  leur 
servit  un  banquet  civique  et  Ton  chanta  des  couplets  dont 
le  refrain  était  :  Honneur,  honneur  à  nos  vieillards  !  Au 
dessert,  des  troupes  d'enfants  accoururent  vers  les  tables 
pour  couronner  encore  les  vieillards  et  les  embrasser.  La 
musique  joua  le  rigodon,  et  tous  nos  vieillards  se  mirent 
à  danser. 


CHAPITRE  IV. 


LE    DIRECTOIRE    (1795-1799.) 


E  Directoire  entre  en  séance  le  27  octobre  1795.  Barras, 
(^i\s.  Réveillère-Lepaux,  Rewbel,  Letourneur  et  Camot 
sont  les  cinq  directeurs.  Nous  avons  pour  représen- 
tants à  l'Assemblée  des  Cinq-Cents  :  Barrière  de  Saint- 
Jcannet,  Maxime  Isnard  de  Grasse  ;  à  Nice,  c'est  Blanqui 
et  Dabrav. 

Au  dehors  l'Angleterre ,  l'Autriche,  l'Espagne  et  une 
partie  de  l'Italie  restaient  armées  contre  nous.  A  l'inté- 
rieur, le  malaise  et  la  désorganisation  étaient  partout  : 
dépréciation  des  assignats,  rareté  du  numéraire,  diffi- 
culté de  faire  rentrer  les  impôts,  armée  mal  vêtue,  mal 
nourrie,  faute  d'argent,  telles  étaient  les  difficultés  contre 
lesquelles  le  Directoire  ne  sut  pas  lutter,  pendant  les  qua- 
tre années  de  sa  durée.  Aussi  tombera-t-il ,  autant  sous  le 
discrédit  public,  que  sous  l'épée  de  Bonaparte. 

Ce  qui  continuera  pourtant  de  faire  le  plus  d'honneur  à 
la  France,  ce  sera  notre  armée,  grâce  à  son  courage  in- 
trépide, soutenu  par  l'obéissance  envers  ses  chefs  et  par 
l'amour  patriotique. 

18 


274  CHAPITRE  IV 

I.    —   VICTOIRE  DE  MASSÉNA  A  LOANO. 

Schérer  savait  qu'après  la  disgrâce  dont  Kellermann 
était  l'objet  pour  la  troisième  fois,  il  devait,  en  lui  succé- 
dant, se  signaler  par  quelque  action  d'éclat.  Il  équipa, 
comme  il  put,  à  force  de  réquisitions,  de  dons  patriotiques, 
les  40,000  hommes  de  Tarmée  d'Italie  ;  garda  tout  le  plan 
de  campagne  du  brave  Kellermann,  et  résolut  dans  le  con- 
seil de  guerre  une  attaque  générale  pour  le  15  novembre. 
Mais  il  tomba  tant  de  neige  sur  la  montagne  dans  la  nuit 
du  14  au  15  novembre,  que  les  généraux  La  Harpe  et 
Sérurier  dépêchèrent  à  Sospel,  où  se  trouvait  Schérer, 
pour  l'avertir  qu'on  ne  pouvait  rien  entreprendre  pour  le 
moment,  Schérer  prit  aussitôt  l'avis  de  Masséna,  qui  lui 
soumit  un  autre  plan  de  campagne.  L'ennemi  occupait  les 
bergesescarpées  du  Tanaro.Oîi  marchait  sur  le  centre;  on 
mençait  la  retraite  de  la  gauche  par  une  masse  imposante 
sur  les  derrières  de  rennemi ,  et  on  le  refoulait  dans  les 
plaines  de  Loano.  11  fut  décidé  qu'on  formerait  trois  atta- 
ques, une  fausse  et  deux  véritables.  Les  troupes  comman- 
dées par  Sérurier,  ayant  sous  ses  ordres  Miollis,  Pelletier, 
Vicose  furent,  destinées  à  attaquer  le  camp  de  Saint-Ber- 
nard et  de  la  Pianetta,  et  à  tenir  en  échec  tout  ce  qui  se 
trouverait  dans  la  gorge  de  Garessio,  si  elles  ne  pouvaient 
s'en  rendre  maître. 

Le  centre  avec  Masséna  ayant  sous  ses  ordres  La  Harpe, 
Charlet,  Saint-Hilaire.  Pijon,  Mesnard,  Bizanet,  Cervoni, 
attaquerait  l'ennemi  par  son  centre  et  couperait  dans  les 
lignes  de  Loano  le  corps  d'Argenteau  de  celui  de  de  Wins. 
Le  3®corps,  avec  Augereau,  Banel,  Victor  et  Dommartin, 
emporterait  la  droite  des  troupes  de  de  Wins,  appuyées 
à  Monte-Calvo ,  et  couperait  la  communication  avec 
d'Argenteau. 

Le  22  novembre,  à  la  pointe  du  jour,  neuf  chaloupes 


LE  DIRECTOIRE  (1795-1799)  275 

canonnières  et  un  brick  vinrent  prendre  position  sur  la 
plage  entre  Borghetto  et  la  Piétra  pour  inquiéter  le  flanc 
gauche  de  l'ennemi. 

Masséna  avait  rappelé  de  TAlpi  une  partie  des  bataillons 
qui  y  stationnaient.  Les  Autrichiens  qui  ne  demandaient 
pas  mieux  que  de  prendre  leurs  quartiers  d'hiver,  ne  son- 
geaient à  rien  autre  chose.  De  Wins,  malade  à  la  Piétra, 
d'un  rhumatisme  et  d'un  abcès  à  la  bouche,  croyait  la 
campagne  terminée  et  disait  à  Wallis  de  s'occuper  des 
affaires  de  service.  Masséna,  sans  que  de  Wins  s'en  dou- 
tât le  moins  du  monde,  le  21  novembre,  harangua  son 
armée  qui  lui  répondit  par  des  cris  d'allégresse  et  de  pa- 
triotisme. Le  22  novembre,  samedi  (2  frimaire),  le  signal 
fut  donné  à  six  heures  du  matin  par  deux  fusées  parties 
du  mont  Santo-Spirito,  auxquelles  répondit  une  bordée  de 
chaloupes  canonnières.  A  l'instant  Augereau  fit  avancer 
1700  hommes  de  troupes  légères  sous  les  ordres  de  l'adju- 
dant-général  Rusca  pour  occuper  les  trois  mamelons  qui 
formaient  les  avant-postes  des  Austro-Sardes.  Les  deux 
premiers  furent  emportés  sans  tirer  un  coup  de  fusil,  le 
troisième  opposa  une  longue  résistance  et  l'ennemi  finit 
par  en  sortir  pour  être  reçu  par  les  troupes  du  général 
Victor  qui  en  fit  un  véritable  massacre.  Cependant  le 
général  Banel,  avec  2,500  hommes,  prenait  le  village  de 
Toirano  ;  mais  en  gagnant  les  hauteurs  auxquelles  était 
flanquée  la  droite  de  l'ennemi,  il  fut  blessé  au  cou  et 
remplacé  par  Lannes  aidé  de  Rusca.  On  emporta  quatre 
positions  fortement  retranchées.  Une  partie  des  fugitifs  de 
Toirano  s'étaient  réfugiés  à  la  Chartreuse  de  Bardinetto  ; 
Augereau  y  envoya  Dommartin  qui  força  l'ennemi  à 
capituler.  Un  général ,  un  colonel ,  des  officiers  et  600 
hommes  se  rendirent  à  discrétion. 

Masséna  opéra  avec  un  admirable  sang-froid  dans  les 
conditions  les  plus  difficiles.  La  Harpe  et  Charlet  prirent  le 
poste  important  de  Roccaberno,  puis  ceux  de  Malsabecco 


éc  îd  Eîaae:*  -21  7  ihî.stns  tul  zruid  carnage.  Le  gros  de 
r-HTnrqnt,  iiibc&  i  5arrnrtsj,  Iâeb&  pied  ;  Cervoni  lui  alla 
3arr^r  .«  rnenin^  irn  ^imîïîisaïiait  aux  hauteurs  de  Set- 
^eoaii  ^  itt  Vr4t:gnf:>  p^uisizic  que  llassêoa  montait  s'en 
angarsr.  -s  Les*^^tLin:  ie  !à  â  Soii-Paniâleone  et  à  Gorra 
siKir  jr?!i<îr*f  l'-^rrt^nt  i  'ic^.  à  «jQ  ne  le  forçait  pas  dans 
jas.îgne^ieLcaji:, 

Senrisr  inizèdiii  j2*  P^emoacab  de  secourir  Argentean. 
A  'nriis  ieur^  in  îccr.  le  «utre  de  Tennemi  était  coupé. 
Arsen^irai  se  rrçîfar:  .a  nsn  sar  bs  hauteurs  de  Gorra  et 
de  FTT.sIe  pccur  -TUTTir  L'èTat^oation  de  ses  magasins  de 
Fîule-  Cfrv  :ci  iT^a:  r^M  r*xdre  «le  cerner  d*Ar^nteau, 
ceiïi>^  ±z  r^rihe  precipcumnieM  sur  Vado ,  abandon- 
mviz  :.:cr:  vre  ::i:  1 1:  r«scaîî  *ranillerie  et  plus  de  cent  cais- 
secs  :  AjXv  i-=s  !iOcr»  poarsuiTîrent  la  retraite.  Le  fort 
de  Vii.:*  ec  Ir^  Liii^eurs  de  SaTone  restèrent  en  notre  pou- 
Totr.  Telle  es:  cec:e  Tîecoire  de  Loano«  qui  coûta  aux 
Ausrr:-<?arôrs  '  i.u5  de  3*»1m>  morts .  6.000  prisonniers , 
+S  pi«ècfs  le  o-.iH-C,  5 drapeaux  ec  plus  de  100  caissons. 
Les  repre5ec:Az:5  iu  peupie.  Peyre  et  Ritter.  rendent  jus- 
tice a*jx  A'^str.^-^ird-es,  <  Ils  ont  combattu  comme  des 
lions,  mais  ils  ont  eu  ;\fl&dre  avec  des  Français.  Des  re- 
doutes à  rriple  eca^e  oat  été  enlevées  au  pas  de  course.  > 

M:\sseaa  dans  >?n  rapport  à  Schêrer  dira  :  11  n'est  point 
dVxpression  assez  forte  pour  exprimer  le  courage  du  sol- 
dat. Les  fatigues  ^\ril  a  essuyées,  Tintrépidité  qu'il  a  mon- 
trée, son  adresse,  son  anîeur  et  son  dévouement  pour  la 
cause  de  la  lilvTté  doivent  faire  trembler  les  tyrans  coali- 
sés. »  11  jKirle  de  la  Harpe  qui  s'est  signalé  à  Monte-Lingo  et 
à  Roccaberna  :  de  Cervoni  à  Bianco  et  à  Bardinetto  ;  il 
loue  Pipon  et  radjudant  Joubert. 

De  Wins  qui  ivpétait  :  Je  ne  quitterai  mes  bottes  qu'à 
Nice,  ne  se  débottera  pas  de  longtemps,  disait-on  dans  les 
deux  camps.  —  On  placarda  dans  les  rues  de  Gènes  une 
caricature  qui  le  représentait  à  cheval  sur  imé  écrevisse  ; 


LE  DIRECTOIRE  (1795-1799)  277 

au-dessous  on  lisait  :<  Il  caporale  de  Wins  che  vadiretlo 
a  Parigi.  >  Il  dut  s'en  aller  en  Piémont  dans  une  chaise 
à  porteur  pour  ne  pas  tomber  entre  nos  mains.  Cette  éva- 
cuation s'effectua  au  milieu  de  murmures  et  de  manifesta- 
tions peu  flatteuses  pour  le  feld-maréchal. 

Schérer  publia  de  Vado,  le  20  décembre,  la  proclamation 
suivante  à  l'armée  : 

€  Soldats  d'Italie,  vous  avez  vaincu  nos  ennemis  :  vous 
avez  montré  une  valeur  héroïque  et  vous  avez  bien  mé- 
rité de  la  Patrie Mais  après  avoir  triomphé  par  la 

liberté,  plusieurs  d'entre  vous  se  sont  déshonorés  par  des 

vols,  des  incendies  et  d'autres  forfaits Soldats,  votre 

père  vous  avertit  pour  la  dernière  fois  de  mettre  fin  à 
des  procédés  qui  flétriraient  la  réputation  de  l'armée  d'I- 
talie. 11  punira,  selon  la  rigueur  des  lois,  toute  espèce  de 
délits  et  rend  responsables  les  chefs  de  tout  grade  de  ce  qui 
pourra  se  passer  dans  leur  commandement  respectif....,  > 

La  rigueur  de  la  saison  amena  une  suspension  d'armes 
forcée,  sans  qu'il  y  eût  pourtant  aucune  convention. 

Jugez  des  transports  de  joie  qui  éclatèrent  du  nord  au 
midi,  quand  on  apprit  la  nouvelle  de  la  victoire  de  Loano. 
An tibes  célébra  encore  le  nom  de  Masséna.  Marcel  Masséna 
y  commandait  en  second  sous  les  ordres  du  général  Parra 
qui  depuis  le  24  octobre  avait  remplacé  le  général  Barthé- 
lémy, Marcel  avait  succédé  le  7  novembre  au  chef  de  bri- 
gade d'Héram. 

Années  1706.1797-1708. 

Heureusement  pour  Nice ,  entrèrent  dans  le  port 
quatorze  bâtiments  génois  qui  apportaient  130,000  liv.  de 
blé,  16,000  liv.  de  fèves,  6,800  liv.  de  fruits.  1,650  liv.  de 
poisson  salé,  2,900  liv.  de  fromage,  6,700  liv.  de  riz,  2,600 
liv.  de  vermicelles,  1 ,000  liv.  de  jambon  et  lard  salés,  etc... 
Le  pain  fut  fixé  à  4  fr.  la  livre,  valeur  numérique  (18  jan- 
vier). La  charge  de  blé  coûtait  1,400  fr.  en  assignats. 


:?»?•  Lcr  nftT^*t*j^  -s  mir::  X  nnr  "Bar  rimrftpr  jsfc  ittsnsa^jii 
je5  jmr5  te:  "^*=»mp.  flar^s-  r^oir  iwsk:.  âaissx  Srû:^  la 


.=-?  =3^3  îM3rt:i,w  îï  3BF  OHl  I.  *^'«gir  i:*  TTaLIE 


rouiGfflrtî  H!^:^r^^  4  >flK  j^  ^  TOCS.  iT^e  •JttOT^,  s» 
5îf!r;*air^-  -ît  ^Timir^  «m  ifiéif  mie— tt»— !aji&^  E  >Tee  dans 

r^r^Uir  it    yi'm   i-Tir  ^:^^^L  Tuimtiîs^^r^iàjn  centrale. 

::z^-S>;rier  ":i*tîi  LTl:^:TSJ:lImiî^^  H  >:ciz.î  «l'^tever  s<»i 
irrziit^r  i  " ,  -  J'L  X'.mTTH^  fc  ii  r«ïij:'r^ir.T -îes  rroopes qui 
a&  zrzrm^r^'  iiiz>  'jt  zui-  1  a3(;*^^  i::;r4$  «ie  lui  Benhier 
piiir  lie:'  Tr'iii-ziii  «c  -?:  ^liJf^r^i  îOG  e:cipa2i-:-ie.  dont 
îl  X  Tf^^rTi-L'  fc  .:l  r-ffiî  iaz.1  Si  :-:citnf>f .  <  LeGouver- 
zjrciec;  i'r:ec':  if  z.-:»^  if^ri^î-fs  ^Àzt?.*?,  ecrivaii-il  à 
Cfa.i:iTai.  ;  z"!  iTi^-T  -rïiTrT:^  i  »>êo?s  :  il  ùai  les  réaliser  et 
tîrrr  1  •  Piine  îe  li  :rL5*f  •':  fL-r  s*  :r?ctTe,  Hàtez-vous  de 
T-=nir.  ;'ài  Ses:  ci  :»r  i->::^-»  Ez  œ  rakae  )oar,  27  mars,  il 
lancii:  ^ye-n^  io:oLiZ2:i::i*xi  Cr.r  .r?,  qu*oa  lisait  au  front 

<  Soldais.  Toas  ècces  aa> .  mal  xkmutîs  ;  le  Goaveniement 


LE  DIRECTOIRE  (1796-1797-1798)  279 

VOUS  doit  beaucoup,  il  ne  peut  rien  vous  donnef  ;  votre 
patience,  le  courage  que  vous  montrez  au  milieu  de  ces 
rochers  sont  admirables  ;  mais  ils  ne  vous  procurent  au- 
cune gloire;  aucun  éclat  ne  rejaillit  sur  vous.  Je  veux 
vous  conduire  dans  les  plaines  les  plus  fertiles  du  monde. 
De  riches  provinces,  de  grandes  villes  seront  en  votre  pou- 
voir; vous  y  trouverez  honneur,  gloire  et  richesse.  Soldats 
d'Italie,  manquerez-vous  de  courage  et  de  constance  ?  » 

Ces  quelques  mots,  dit  Toselli,  électrisèrent  Tarmée.  En 
effet,  Bonaparte,  cet  homme  de  génie,  est  resté  maître  en 
harangues  militaires.  Le  même  jour,  il  dîne  chez  Schérer 
dont  il  n'a  qu'à  se  louer.  Le  lendemain,  il  apprend  que 
le  3®  de  la  209®  demi-brigade,  campée  sur  la  place  de  la 
République,  se  mutine.  Il  descend  de  son  appartement,  il 
y  court  et  apprend  qu'ils  refusent  de  marcher,  parce  qu'ils 
n'ont  ni  souliers,  ni  argent.  Sa  présence  seule  impose  aux 
factieux,  tout  rentre  dans  l'ordre.  Notre  armée  formait 
neuf  divisions,  dont  deux  d'avant-garde  aux  ordres  de 
Masséna  ;  la  3®,  à  Breil,  sous  Macquard;  la  4%  à  Roquebil- 
lière,  sous  Garnier.  Les  quatre  autres  faisaient  le  corps  de 
bataille  ;  et  la  9®  restait  pour  le  service  du  littoral.  Gau- 
tier de  Kervéguen  commande  à  Nice  ;  Parra  à  Antibes.  ' 
Le  29  il  ordonne  à  Parra  de  requérir  l'administration 
d'Antibes  afin  qu'elle  emploie  la  garde  nationale  au  ser- 
vice de  la  place.  Le  30  il  s'excuse,  à  cause  des  affaires 
pressantes,  de  ne  pouvoir  assister  à  la  fête  de  la  Jeunesse. 
Le  1*' avril,  il  chargeait  Casablanca  du  littoral  depuis  la 
rivière  d'Argens  jusqu'à  Marseille  ;  et  le  2  avril,  après 
avoir  pensé  à  tout,  il  prit  le  chemin  de  Villefranche,  en 
s'arrètant  à  son  passage  chez  le  comte  Laurenti  pour  Tem- 
brasser.  Le  3  avril, il  avait  son  quartier  général  à  Menton 
et  le  5,  à  Albenga.  Le  12  avril,  il  débutait  par  la  bataille 
de  Montenotte,  où  Masséna,  dit  le  rapport,  parut  en  don- 
nant la  mort  et  l'épouvante  sur  le  flanc  et  le  derrrière  de 
l'ennemi  où  commandait  d'Argenteau.  Le  canon  s'éloigne 


tȈ  CHAPITBB  IV 

de  nos  AIpes-Maritimes.  La  victoire  de  Mondovi,  28  avril, 
amène  rarniistice  de  Chirasco  qui  sera  suivi  de  la  paix  de 
Paris^  par  laquelle  le  roi  de  Piémont  abandonnera  à  la 
France  Mce,  la  Savoie,  Coni,  Tortone  et  Alexandrie.  La 
victoii'e  de  Lodi,  10  mai,  nous  ouvrira  les  portes  de  Milan, 
où  Bonaparte  entrera,  le  14. 

La  paix  de  Paris,  publiée  à  Nice  le  9  juillet  par  le  gé- 
nénil  Gasabianca^  y  fut  célébrée  par  un  banquet ,  par  des 
danses  sur  la  terrasse,  et  par  une  illumination  générale. 
Cette  campagne  d'Italie,  véritable  marche  triomphale, 
amena  le  Pape  à  signer  le  traité  de  Tolentino,  15  février 
175)7,  par  lequel  il  renonçait  à  une  partie  de  ses  États  et 
auComtat  d'Avignon  ;  et  enfin,  comme  on  en  était  con- 
venu, toutes  les  armées  menaçant  Vienne,  Bonaparte  dé- 
terminait Tempereur  d'Autriche  à  signer  le  traité  de 
Campo-Formio,  17  octobre,  ce  qui  mettait  fin  à  la  pre- 
mière a^alition.  Tant  de  gloire  pour  un  général  de  vingt- 
huit  ans  effraya  le  Directoire  qui  envoya  Bonaparte  à 
Texpéiiition  d'Egypte  et  replaça  Schérer,  une  troisième 
fois,  à  la  tète  de  larmée d'ItaUe. 

Miisst^na,  mesurant  son  vol  à  celui  de  Bonaparte,  avait 
fait  des  pnxiiges  de  valeur  à  Montenotte, décidé  la  victoire 
à  Millesiuio  et  sVtait  signalé  à  Diego  et  à  Lodi.  Bonaparte 
lavait  dêooiv  à  Vérone  le  â5  mai  du  titre  cT  Enfant  chéri 
delà  cictoire.  Le  14  août,  il  méritait  ce  nouvel  éloge: 
€  Masst^ia,  actif,  infatigable,  audacieux,  d'un  coup  d'oeil 
sur,  d*une  rè^olution  prompte,  compte  pour  six  mille 
hommes  de  plus,  dans  son  conmiandement.  »  Lorsque 
Bouai>arte  IVnvoya  à  Paris  pour  les  préliminaires  de 
LèolH'u,  la  capitale  le  reçut  avec  des  transports  d'admi- 
ration. Le  9  mai  1797  le  Directoire  lui  donna  une  audience 
publique  et  solennelle,  et  il  fut  salué  d'un  tonnerre  d'ap- 
plaudissements. On  lui  décerna  des  armes  d'honneur. 
Combien  Antibes  et  Nice  devaient  ètrefières  de  Masséna  ! 

Pendant  celle  période  glorieuse  des  guerres  de  Bona- 


LE  DIRECTOIRE  (1796-1797-1798)  281 

parte,  si  Tarmée  avait  quitté  nos  Alpes-Maritimes,  le  pays 
n'en  avait  pas  moins  à  lutter  ici,  contre  les  barbets  ;  là, 
contre  l'indiscipline  des  troupes,  partout  contre  la  misère 
publique.  Entendez  les  habitants  de  la  vallée  de  Lantos- 
que:  «  Nous  manquons  de  bras  pour  les  travaux  de  la 
campagne  ;  les  assignats  valent  six  deniers  de  moins  la 
livre  ;  les  biens  ont  été  dévastés  par  les  troupes  can- 
tonnées chez  nous  ,  sans  compter  les  coups,  les  menaces, 
les  injures  qu'ils  nous  ont  prodigués,  ce  qui  remplit  nos 
esprits  de  frayeur  et  de  mélancolie,  et  cause  l'épidémie 
qui  sévit  chez  nous  depuis  trois  ans...  Nous  sommes  ré- 
duits à  la  dernière  extrémité,  à  lapluscruelle  misère,  ayez 
la  charité  de  nous  obtenir  au  moins  le  remboursement  des 
frais  que  nous  avons  faits  et  des  dommages  que  nous  a  cau- 
sés l'armée.  Depuis  1793  nous  n'avons  reçu  que  2,000  fr. 
en  paiement  des  267,825  fr.  qui  nous  sont  dûs.>  —  Saint- 
Martin  réclame  132,731  fr.;  La  Bollèno  36,490  fr.  ; 
Roquebillière  22,500  fr.  Malgré  cet  état  misérable,  les 
réquisitions  ne  cessent  pas.  On  leur  demande  ce  qu'ils  ont 
encore  d'argenterie  et  de  bijoux  provenant  des  églises. 
La  garde  nationale  devait,  en  outre,  parcourir  les  bois 
et  les  montagnes  pour  saisir  les  barbets.  —  <  Nous  remer- 
cions les  communes  de  la  vallée  de  Lantosque,  dira  Louis 
Otto  commandant  à  Lantosque,  de  leur  concours  géné- 
raux. Mais  ayant  appris  par  le  citoyen  Balari,  venant  de 
Levons  et  de  Loude,  que  les  barbets  se  montrent  en  grand 
nombre,  envoyez-nous  encore  vos  hommes  pour  la  dé- 
fense du  pays.  >  — A  TEscarène  une  sorte  de  tribunal  mili- 
taire fonctionnait  continuellement  pour  juger  et  exécuter 
ceux  qu'on  saisissait.  Un  certain  Fulconis  mis  à  mort  à 
TEiCarène  fut  placé  devant  la  maison  de  sa  propre  mère, 
puis  promené  dans  le  pays,  et  enfin  son  corps  jiorté  à  Nice, 
à  dos  de  mulet,  fut  traîné  ainsi,  ô  horreur  !  dans  toute  la 
ville.  Cette  scène  se  renouvela  encore  le  13  mai  1795 
pour  un  autre  barbet.  Le  corps  était  lié  sur  un  mulet,  et 


282  CHAPITRE  IV 

avait  le  poignard  attaché  à  la  main  et  le  fusil  sur  le 
dos. 

Plus  hardi  que  jamais,  en  1798,  ces  bandits  dévalisèrent 
le  courrier  de  Nice  à  Turin  et  tuèrent  les  deux  gendarmes 
qui  l'escortaient.  Ils  tirèrent  à  TEscarène  sur  le  poste  mili- 
taire. Un  de  leurs  chefs  les  plus  fameux  se  nommait  Contin, 
originaire  de  Drap.  Il  avait  organisé  sa  bande,  comme 
celle  de  Mandrin .  Garnier  traita  avec  lui,  parvint  à  s'en  ren- 
dre maître  et  l'envoya  au  bagne  de  Toulon,  où  ilmourut. 

Nice,  de  1794  à  1798,  éclate  souvent  en  plaintes  amères 
contre  l'indiscipline  de  la  troupe.  Autant  le  soldat  fran- 
çais en  campagne  obéissait  et  volait  à  la  gloire,  autantil 
ne  connaissait  pi  us  de  maître  dans  sescantonnements.Mais 
c'est  surtout  en  1797,  que  l'administration  municipale  se 
plaignait. 

III.    —   LE    18   FRUCTIDOR. —  4  SEPTEMBRE    1797. 

Les  Jacobins  ou  terroristes  avaient  relevé  leur  drapeau 
sanglant.  Le  parti  royaliste  de  son  côté  annonçait  haute- 
ment le  retour  prochain  de  Louis  XVIIl.  GracchusBabœuf, 
s'inspirant  de  son  histoire  romaine,  demandait  le  partage 
des  biens.  Le  Directoire,  qui  avait  pour  lui  l'armée,  fît  cer- 
ner par  Augereau  les  salles  des  deux  assemblées,  condamna 
à  la  déportation  les  deux  directeurs  Carnot  et  Barthélémy, 
soupçonnés  de  royalisme,  et  avec  eux  vingt  membres 
des  Anciens  et  quarante-deux  des  Cinq-Cents.  Telle  fut 
cette  journée  mémorable  du  i8  fructidor  an  V.  ou  du 
4  septembre  1797.  Cette  réaction  se  fit  sentir  par  toute  la 
France.  On  rétablit  la  plupart  des  lois  révolutionnaires, 
on  arrêta  les  suspects,  on  fit  la  chasse  aux  émigrés  et  aux 
prêtres  :  on  obligea  tout  les  citoyens  de  se  montrer  fran- 
chement républicains,  d'assister  aux  fêtes  de  la  patrie  et 
aux  solennités  décadaires. 

Un  certain  nombre  de  citoyens  de  Nice  avaient  pris  une 


LE  DIRECTOIRE  (1796-1797-1798)  283 

manière  de  se  coiffer  et  de  s'habiller  tout-à-fait  originale. 
Les  soldats  les  insultaient,  comme  portant  des  signes  de 
ralliement.  On  en  vint  des  injures  aux  coups,  et  chaque 
jour  ces  provocations  amenaient  des  rassemblements  et  des 
troubles.Un  certain  Lupi,  soldat  corse,  excitait  surtout  les 
autres  soldats  contre  les  civils.  La  garde-nationale  l'ayant 
arrêté  sur  la  place  de  l'Egalité  et  conduit  en  prison,  le  gé- 
néral Garnier  riposta  en  incarcérant  le  sergent  du  poste  de 
la  maison  commune.  Le  tumulte  augmenta,  7  août  1797. 
On  informa,  et  l'on  prétendit  que  les  deux  Villaret,et  Arlet, 
capitaine  de  génie,  dit  le  Père  éternel,  étaient  les  fauteurs 
cachés  des  troubles  qui  affligeaient  la  commune  ;  qu'ils 
voulaient  former  de  Nice  une  nouvelle  Vendée  ;  qu'ils 
avaient  avec  eux  tous  les  émigrés  rentrés  dans  le  pays, 
et  les  prêtres. 

La  municipalité  avertit  Garnier  que  le  13  août  la 
troupe  devait  s'ameuter  contre  la  population  :  <  Ce  ne  se- 
ront plus  les  cade7iettes  et  les  oreilles  de  chie7i  qui  leur 
serviront  de  prétexte,  mais  le  besoin  de  nous  mettre  en 
hostilité  avec  Tannée.  >  La  jeunesse  dorée  portait  les  che- 
veux tressés  en  cadenettes,  tandis  que  les  Jacohiis  avaient 
les  cheveux  plats  et  non  poudrés.  Lannes  reçut  l'ordre  de 
se  rendre  à  Nice  à  la  tète  de  sa  division  de  dix  mille  hom- 
mes. On  savait  Sa  proclamation  à  Aix  :  <  Aristocrates, 
j'arrive  demain,  vous  n'êtes  plus.  >  11  entra  en  effet  à  Nice, 
le  5  octobre,  déclara  la  ville  en  état  de  siège  et  menaça  de 
la  livrer  à  discrétion  :  <  Si  vous  avez  dix  mille  hommes  à 
vos  ordres,  lui  dit  le  maire,  baron  Alexandre  Pauliani, 
j'ai  pour  moi  toute  la  population.  Au  premier  coup  de 
tambour,  je  ferai  sonner  le  tocsin.  > 

Le  maire  écrivit  au  ministère  de  la  police  générale,  puis 
au  général  Bonaparte.  Il  paraît  que  la  conduite  des  aides- 
de-camp  du  général  Lannes,  le  25  octobre,  dépassa  toutes 
les  bornes:  «  Est-ce  ici,  la  municipalité  ?  demanda  l'un 
d'eux.  Quel  logement   nous  avez-vous   donné?  Com- 


284  CHAPITRE  IV 

ment  f...  coquins,  Jean-f...?  vous  nous  le  payerez,  scélé- 
rats, nous  vous  ferons  guillotiner.  La  neuvième  colonne  va 
venir,  elle  vous  fera  marcher  la  baïonnette  en  avant. . .  Vous 
serez  fusillés,  canailles  que  vous  ètes>.  —  Nous  voyant 
traités  de  la  sorte,  dit  le  rapport,  nous  avons  cru  prudent 
de  ne  rien  répondre...  — Le  maire  donna  sa  démission  et 
avec  lui  six  autres  officiers  municipaux. 

Le  Directoire  l'accepbi  et  nomma  Guide  (J.-B.),  Cha- 
baud,  Chartroux,  Cougnet,  Jaume,  Séguin  et  Rousset. 

Une  société  anti-royaliste,  sous  le  titre  de  Comité  cons- 
titutionnel, se  forma  en  même  temps.  On  exigea  partout  le 
serment  de  haine  à  la  royauté^  et  cette  nouvelle  adminis- 
tration rendit  hommage  au  Directoire  pour  avoir  sauvé  la 
Constitution  de  l'an  111,  en  déjouant  la  plits  horrible  des 
conspirations  qui  aurait  été  Varrêt  de  mort  des  patrio- 
tes de  tout  le  globe.  <  On  voulait  faire  périr,  disaient-ils, 
par  le  fer  et  l'infamie  tous  les  défenseurs  de  la  liberté  et 
nous  donner  des  fers  que  des  milliers  d'années  n'auraient 
plus  brisés.  Rendons  grâce  au  18  fructidor,  au  gouverne- 
ment et  aux  défenseurs  de  la  Patrie.  Nous  n'acceptons 
nos  places  que  dans  Tintention  de  défendre  le  gouverne- 
ment.  Etrangers  à  toute  haine  de  parti,  nous  nous  occu- 
perons sans  relâche  du  bon  ordre  de  la  commune  ;  nous 
n'agirons  et  ne  vivrons  que  pour  les  lois,  les  ordres  du 

gouvernement  et  le  bien  public Que  des  moments  de 

souffrances,  inséparables  d'une  grande  révolution  ne  nous 
dégoûtent  pas. . .  Le  vaisseau  de  la  grande  nation  touche 
au  port  ;  Soyons  tous  unis,  tous  républicains;  il  y  entrera, 
un  moment  plus  tôt,  et  un  moment  plus  tôt,  nous  joui- 
rons des  douceurs  qui  en  dérivent.  > 

Notre  Isnanl  de  Grasse  qui  avait  été  envoyé  dans  le 
départemT^nt  des  iJouches-du-Rhône  pour  y  arrêter  les 
terroristes  s'ex|)rimnit  en  ces  ternies  :  «  Si  vous  rencon- 
trez des  terroristes,  frappez-les;  si  vous  n'avez  pas  d  ar- 
mes, prenez  des  bâtons  ;  si  vous  n'avez  pas  de  bâtons. 


LE  DIRECTOIRE  (1796-1797-1798)  285 

déterrez  vos  parents,  et,  de  leurs  ossements,  assommez  les 
terroristes  !  » 

Vence  et  Grasse  avaient  aussi  leurs  troubles  en  1797. 

A  Vence,  l'administration  cantonale  eut  avis  que  les 
royalistes  devaient  se  rendre  armés  à  l'assemblée  primaire 
le  21  mars,  pour  les  élections.  Le  président  cantonal,  M. 
Charles  Guérin,  afficha  la  proclamation  suivante  : 

€  Quel  esprit  de  vertige  s'empanî  devons  ?  Factieux,quel 
est  votre  espoir  en  cherchant  à  troubler  la  tranquillité  pu- 
blique qui  règne  dans  le  canton  depuis  le  9  thermidor.  Ou- 
vrez les  yeux,  insensés,  vous  courez  à  votre  perte,en  enve- 
nimant les  plaies  qui  saignent  encore  et  en  vous  montrant 
si  peu  dignes  d'un  pardon  accordé  aux  crimes  des  uns  et 
aux  erreurs  des  autres.  L'impulsion  étrangère  qui  vous 
donne  ces  perfides  conseils,  les  fourbes  qui  vous  mettent 
en  jeu,  ne  vous  donneront  aucun  secours  ;  ils  tenteront  en 
vain  de  vous  soustraire  au  glaive  vengeur  des  lois.  Le 
peuple  n'est  plus  la  dupe  de  ces  perfides  insinuations.  > 

Le  complot  fut  déjoué.  Les  royalistes  répondirent  à  la 
proclamation  de  M.  Guérin  en  parcourant  la  ville  au  cri 
de:  Vive  le  Roi  !  Mort  aux  républicains  !  A  bas  les  buveurs 
de  sang  !  Le  président  Guérin  imposa  à  l'émeute,  qui 
pensa  bien  s'y  repi'endre  plus  tard,  comme  nous  le  ver- 
rons. 

Grasse  ne  jouissait  pas  d'une  plus  grande  tranquillité. 
Une  bande  d'individus  s'étaient  constitués  en  colonnes  mo- 
biles, sous  prétexte  de  défendre  la  République,  semant  la 
terreur  soit  à  la  ville,  soit  à  la  campagne.  Us  cherchaient, 
disaient-ils,  les  émigrés,  les  gens  suspects,  et  en  profi- 
taient pour  pilier  les  biens  nationaux,  et  les  biens  des  par- 
ticuliers. On  avait  dénoncé  à  Paris  la  municipalité  de 
Grasse  comme  pactisant  avec  eux,  en  les  laissant  agir. 
Le  parti  royaliste  de  Grasse  allait  aussi  par  la  ville,  le 
17  mars,  en  proféra^it  les  mômes  cris  qu'à  Vence. 

Mais  voici  que  le  24  septembre  la  municipalité  apprend 


286  CHAPITRE   IV 

qu'un  rassemblement  s'est  formé  chez  le  traiteur  Ray- 
baud,  et  qu'on  y  tient  les  propos  les  plus  antipatriotiques. 
Deux  membres  de  la  commune  s'y  rendent  au  nom  de  la 
loi.  On  leur  met  le  pistolet  sous  la  gorge,  et  on  les  pour- 
suit ainsi  jusqu'à  THôtel-de- Ville,  en  criant  :  Mort  aux 
officiers  municipaux  !  Ils  rencontrent  dans  la  rue  le  ci- 
toyen Appian,  bon  patriote,  et  tombant  sur  lui,  ils  le 
frappent  à  coups  de  sabre,  et  l'assassinent  impitoyable- 
ment, au  cri  de  :  A  bas  la  commune.  Un  jury  chargé  de 
cette  sinistre  affaire  déclara  qu'il  n'y  avait  pas  lieu  de 
poursuivre.  L'impunité  enhardit  ces  forcenés,  qui  s'at- 
troupaient chaque  fois  qu'ils  apprenaient  qu'on  voulait 
arrêter  un  des  leurs. 

Le  Directoire  informé  remplaça  l'ancien  conseil  par  une 
commission  de  18  membres.  Les  mêmes  perturbateurs, 
toujours  en  colonnes  mobiles,  dirigés  par  un  certain  Bel- 
lissime  de  Callian,  bravèrent  impunément  la  nouvelle  ad- 
ministration ;  ils  assassinèrent  le  juge  Gaitte  dans  son 
domicile,  mirent  à  mort  une  pauvre  veuve  ;  une  femme, 
en  défendant  ses  enfants,  eut  le  bras  cassé;  ils  se  portè- 
rent à  la  maison  de  l'aubergiste  Roustan  pour  tout  dé- 
vaster. Celui-ci  ne  dut  la  vie  qu'à  deux  soldats  logés  chez 
lui.  Ces  troubles  se  continuèrent  bien  longtemps,  puisque 
l'année  suivante  on  célébra,  par  un  banquet  et  par  des 
farandoles,  l'assassinat  d'Appian  (3  vendémiaire  1798). 

Observons  toutefois  que  ces  colonnes  mobiles  se  com- 
posaient plutôt  de  terroristes  et  de  robespierristes  que 
de  royalistes,  ce  (jui  constituait  deux  factions  opposées  au 
Directoire.  En  assassinant  Appian  et  en  dévastant  l'au- 
berge Roustan,  les  mobiles  se  donnaient  pour  mission  de 
rechercher  les  chouans  et  les  royalistes. 

Le  18  fructidor  avait  donc  ramené  la  terreur.  En  octobre 
des  troubles  avaient  éclaté  à  Tourrette,  mais  si  violents, 
que  le  général  Lefebvre  y  accourut  avec  des  troupes. 

A  Vence ,  le  consul  cantonal  était  dénoncé ,  depuis 


LE  DIRECTOIRE  (1796-1797-1798)  287 

quelque  temps,  comme  trop  modéré.  Charles  Guérin  en 
était  le  président,  avec  Charles  Vacquier  pour  adjoint.  Les 
ardents,  et  surtout  le  parti  qui  avait  renouvelé  la  terreur, 
faisaient  courir  le  bruit  que  leur  destitution  était  décidée, 
que  Saint-Paul  en  avait  déjà  l'arrêté  de  Paris  entre  les 
mains.  Le  10  novembre,  l'administration,  pour  témoigner 
de  son  zôle  patriotique,  avait  célébré  une  cérémonie  fu- 
nèbre en  mémoire  du  général  Hoche  ;  on  avait  dressé  un 
catafalque  sur  la  place  Vieille  autour  de  l'arbre  de  la  li- 
berté, qu'on  avait  couvert  de  branches  de  laurier  et  de 
cyprès  De  la  cime  pendait  une  couronne  de  chêne  et  de 
laurier  ;  aux  quatre  faces,  on  lisait  sur  des  médaillons  en- 
guirlandés :  <  A  la  mémoire  de  L. -Lazare  Hoche,  général 
en  chef  des  armées  de  la  Moselle,  de  l'Ouest,  de  Sambre- 
Meuse  et  du  Rhin,  mort  à  Wistalar,  le  3,  complémentaire 
de  l'an  V  de  la  République  française,  à  l'âge  de  trente  ans. 
Au  pacificateur  de  la  Vendée  ;  —  au  libérateur  de  Laudau 
et  du  Bas-Rhin  ;  —  au  vainqueur  de  Weissembourg,  Qui- 
beron  et  Nerwinde.  >  Le  cortège  était  parti  de  l'Hôtel- 
de-Ville  ;  on  avait  lu  des  discours  et  chanté  des  hymnes 
patriotiques.  Le  même  jour  on  défendait  d'aller  en  armes 
dans  la  ville  et  d'y  proférer  des  cris.  L'ordre  était  donné 
de  fermer  les  cabarets.  Les  turbulents  bravèrent  cette 
proclamation.  Dans  la  nuit  du  14  au  15,  ils  se  mirent  à 
tirer  des  coups  de  fusil  aux  fenêtres  des  royalistes  et  à 
frapper  aux  portes  à  coups  de  pierres  en  proférant  des 
cris  de  mort. 

Le  citoyen  Antoine  Pons,  ex-lieutenant  du  9°  bataillon 
du  Var,  menait  la  bande.  On  signalait  J. -F.  Féraud,  L. 
Isnard,  A.  Suche.  Ceux-ci  étant  entrés  dans  le  cabaret 
de  J  -B.  Isnard,  y  cherchèrent  querelle  à  ceux  qu'ils  y 
trouvèrent,  et,  entre  autres,  à  Chabert  dit  l'Aveugle,  an- 
cien chef  du  Comité  de  surveillance.  Les  sieurs  Aubert  et 
Broc,  essayèrent  de  prêcher  la  paix  et  la  conciliation,  et 
ensuite  quittèrent  la  salle  emmenant  avec  eux  Chabert 


288  CHAPITRE  IV 

pour  le  reconduire  à  sa  maison.  Quand  ils  furent  à  la 
porte  Vieille,  les  agresseurs,  qui  les  avaient  suivis,  les 
assaillirent  d'injures.  A  quoi  Aubin  répondit  :  <  Je  suis 
aussi  bon  patriote  que  vous,  et  moi  je  le  suis  pour  le  bien.  » 
Pons  d'un  coup  de  pistolet  atteignit  Broc  ;  celui-ci,  quoi- 
que blessé ,  put  se  relever  et  fuir  chez  lui.  Pons  tira 
alors  un  coup  de  carabine  sur  Aubin  qui  tomba  raide 
mort.  Le  sieur  H.  Giraud  essaya  de  s'interposer  entre 
l'assassin  et  la  victime  ;  Féraud  le  coucha  en  joue.  11  était 
onze  heures  du  soir.  Aux  cris  de  la  femme  Broc  et  du 
monde  qui  accourait,  le  maire  parut  enfin,  ordonna  de 
battre  la  générale;  les  gardes  nationaux  prirent  les  ar- 
mes, et  toute  la  population  fut  bientôt  sur  pied.  Les  chefs 
de  l'émeute  avaient  gagné  la  rue  de  CabrajTa.  Un  déta- 
chement des  gardes  nationaux  s'y  rendit,  mais  trois 
d'entre  eux  furent  encore  blessés.  On  avait  envoyé  à  An- 
tibes,  d'où  Marcel  Masséna  dépécha  aussitôt  de  la  troupe 
sous  les  ordres  du  commandant  Borel.  La  population  de- 
mandait la  tête  de  ces  misérables  assassins  ;  il  fallut  que 
le  maire  et  le  juge  de  paix  conjurassent  presque  à  ge- 
noux de  laisser  la  justice  suivre  son  cours.  Aubin  avait 
l'estime  générale.  On  dressa,  sur  cette  triste  affaire  un 
long  rapport,  dans  lequel  on  interrogea  même  des  enfants. 
Les  autorités  donnèrent  leur  démission,  sans  attendre 
qu'on  la  leur  notifiât.  M.  Guérin,  menacé  dans  la  procé- 
dure, se  réfugia  à  Antibes ,  où  était  aloi^  le  général 
Masséna.  Celui-ci  le  prit  sous  sa  protection,  lui  donna  un 
certificat  de  bon  patriote  et  en  fit  son  secrétaire  particu- 
lier. L'administration  centrale  du  Var  afficha  cette  pro- 
clamation : 

a  Considérantque  le  royalisme  et  le  fanatisme  ont  exercé 
leurs  fureurs  daiis  la  ville  de  Vence,  que  les  patriotes  ont 
été  livrés  au  poignard  des  égorgeurs/a>ia<ico-royae/a?,  que 
leurs  propriétés  ont  été  dévastées  sans  que  l'administra- 
tion municipale  ait  pris  des  mesures  efficaces,  ladite  ad- 


LE   DIRECTOIRE  (1796-1797-1798)  289 

ministration  est  suspendue,  et  nous  nommons  A.  Bé- 
renger,  administrateur  du  canton.  Le  Directoire  exécutif 
de  Saint-Paul  est  chargé  du  présent  arrêté  (21  novem- 
bre). > 

L'ancienne  administration  envoya  à  Paris  un  mémoire 
justificatif,  et  la  nouvelle  engagea  les  citoyens  à  la  con- 
corde. €  Le  Gouvernement,  dit-elle,  ne  veut  pas  de  réac- 
tion. Le  18  fructidor  nous  a  sauvés  d'une  seconde  terreur. 
Aimons  le  Gouvernement  tant  calomnié  et  reconnu  par 
toutes  les  puissances.  > 

IV.     —    MASSÉNA   A   ANTIBES.    —    19   MARS    1798. 

Masséna,  comme  nous  l'avons  vu  plus  haut,  avait  pris 
sous  sa  protection  Charles  Guérin  de  Vence,  qu'il  connais- 
sait depuis  assez  longtemps  et  avec  qui  il  était  déjà 
en  rapport  d'amitié.  C'est  lui  qu'il  chargea,  étant  à  Paris, 
par  une  lettre  datée  du  25  décembre  1797,  de  lui  acheter 
au  prix  de  24,000  fr.  la  propriété  du  Caire  à  Tourrette- 
Vence.  <  Quant  à  la  terre  de  Gourmette,  je  m'en  accommo- 
derai, si  M®  de  Constantin  voulait  la  vendre.  >  11  acquit  en 
effet  le  Caire.  11  écrivait  encore  dans  le  même  temps  : 
€  Mon  sort  n'est  pas  encore  connu.  Tous  les  directeurs 
m'ont  fort  assuré  que  Je  serai  placé  d'une  manière  avan- 
tageuse, si  l'armée  de  Portugal  n'a  pas  lieu.  Je  retourne- 
rais volontiers  en  Italie  pour  y  commander  en  chef.  Bona- 
parte voudrait  bien  m'emmener  avec  lui  en  Angleterre 
pour  me  faire  commander  un  tiers  de  son  armée.  Ce  ne 
sera  qu'à  la  dernière  extrémité  que  je  le  suivrai.  Veuillez 
bien  me  dire,  mon  cher  Guérin,  si  votre  intention  est  de 
me  suivre  en  Angleterre,  dans  le  cas  où  je  serais  forcé  d'y 
aller,  pour  que  je  puisse  écrire  en  conséquence.  Adieu,  je 
vous  embrasse.  > 

Cette  lettre  nous  démontre  suffisamment  dans  quels 
termes  vivait  M.  Guérin  avec  Masséna. 

19 


Î90  CHAPITRE  IV 

Masséna  eat  en  effet  le  commandement  en  chef  de 
Tarmëe  de  Tltalie  (février  1798)  et  en  mars  il  arrivait 
dans  nos  parages.  Cannes  le  fêta,  Ântibes  le  reçut  avecles 
témoignages  de  la  plus  vive  allégresse  ;  on  le  porta  en 
triomphe  jusqu'à  sa  maison.  Le  19  mars,  nous  lisons 
encore  dans  une  lettre  à  M.  Guérin,  qu'il  lui  recommande 
son  aide-de-camp  Ducos,  un  peu  malade.  Quelques  jours 
apnès  il  prenait  la  route  de  Rome. 

On  sait  les  motifs  qui  déterminèrent  Masséna  à  quitter 
le  commandement  de  Rome  pour  venir  se  reposer  à 
Amibes. 

11  écrit  le  5  juin  à  M.  Guérin  :  Quartier  général  d'Anti- 
bes,armée  d*Italie,8*  division:  «Donnez-moi  des  nouvelles 
de  la  santé  de  votre  épouse,  mon  cher  Guérin,  et  de  la 
vôtre.  Vous  nous  oubliez,  vous  ne  nous  donnez  plult  signe 
de  vie.  D\n\  vient  cela  ?  Est-ce  que  vous  ne  nous  aimez 
plus  ?  tiivz-nous  de  ce  cruel  état  en  venant  nous  voir 
avec  votre  éjx>use,  ou  bien  écrivez-nous  souvent.  Adieu, 
je  vous  embrasse.  *Te  vous  envoie  un  petit  poisson.  >  Et 
quelques  jours  apivs  il  ordonne  au  citoyen  Ch.  Guérin, 
son  secrétaire,  de  se  rendre  à  Nice,  d'où  il  viendra  à  Anti- 
K»s,  api>>s  qu'il  aura  terminé  les  affaires  dont  il  est  chargé, 
lia  juin.) 

Troubles  de  Grasse.  —  Les  troubles  se  continuent  à 
Grasse  on  17i>8.  Le  31  juillet,  la  colonne  mobile  étendant 
ses  plM^|uisitions  jusqu'à  Saint-Cézaire,  y  blesse  à  mort 
Fran^^ois  Civsp  Gindal,  maltraite  son  père,  son  frère,  sac- 
cage sa  maison  et  ne  se  retire  que  devant  la  population 
qui  accourt.  On  informe.  Les  mobiles  bravent  la  justice, 
si  bien  qu'ils  célèbrent  par  des  farandoles  et  par  un  ban- 
quet l'anniversaire  de  l'assassinat  d'Appian. 

Sur  le  rapport  adressé  au  ministre  de  la  police,  celui-ci 
répond  de  Paris  le  2b  décembre,  que  la  municipalité  de 
Grasse  doit  employer  tous  les  moyens  de  remédier  à  d'aussi 
regrettables  excès.  Mais  que  feàrel  Les  trois  partis  quidi- 


LE  DIRECTOIRE  (1796-1797-1798)  291 

visaient  la  ville  avaient  la  même  forée,  les  mêmes  haines  de 
famille.  Les  uns  et  les  autres  connaissaient  leurs  dénoncia- 
teurs réciproques  sous  les  différents  régimes  de  la  révolu- 
tion. Ceux-ci  avaient  en  exécration  les  officiers  municipaux 
qui  les  avaient  fait  incarcérer  ;  ceux-là  ne  pouvaient  voir, 
sans  colère,  les  fauteurs  de  l'émigration  de  leurs  parents 
ou  de  leurs  amis.  Tel  avait  en  horreur  les  acquéreurs  des 
biens  des  émigrés,  ou  de  l'église  ;  tel  autre  ne  pouvait,  à 
cause  de  ses  excès,  aimer  la  révolution  et  restait  attaché 
de  cœur  et  de  conviction  à  sa  religion  et  à  la  monarchie. 
Les  fêtes  républicaines,  les  décades,  les  hymnes  patrioti- 
ques assombrissaient  son  àrae  et  il  regrettait  les  cérémo- 
nies du  cuite,  ses  autels,  ses  cloches,  ses  processions.  Il  se 
rappelait  Noël,  la  Semaine  sainte,  Pâques.  <  Comment, 
se  disait-il,ces  mêmes  hommes  que  nous  avons  vus  si  assi- 
dus aux  offices  sont-ils  devenus  les  ennemis  de  l'Église, 
ont-ils  profané  nos  temples,  chassé  nos  prêtres  et  nos  re- 
ligieux, vendu  nos  vases  sacrés  et  nos  saintes  images  ?  > 

De  1797à  1799,  le  Directoire,  depuis  le  18fructidor,avait 
remis  en  vigueur  toutes  les  lois  de  la  Convention.  On  tra- 
quait les  émigrés,  les  royalistes,  les  prêtres  insermentés. 
Une  des  victimes  de  cette  nouvelle  terreur  fut  un  chanoine 
de  Saint-Paul,  Pierre  Sicard  de  Vallauris,  ffis  de  Jacques 
Sicard,  maître  potier,  et  d'Anne  Guirard. 

Après  avoir  refusé  le  serment  à  la  constitution  civile  du 
clergé,  il  avait  émigré  à  Nice,  d'où  l'arrivée  de  d'Anselme 
Tavait  forcé  de  partir.  Il  était  à  Bologne,  quand  la  chute  de 
Robespierre  le  détermina  à  revenir  en  France  (fin  août 
1795).  Il  desservit  la  petite  paroisse  de  Domne-Sène  près 
de  Marseille.  Étant  revenu  à  Grasse  pour  y  exercer  le 
saint  ministère ,  il  fut  dénoncé  par  les  terroristes  de 
Vallauris  et  de  Grasse,  arrêté  près  de  Grasse  vers  la  fin  de 
novembre  1798,  transférée  Toulon,  et  exécuté  le  14  fé- 
vrier 1799.  C'était  un  saint  martyr  de  plus.  <  Je  pardonne 
de  bon  cœur,dit-il,  à  tous  mes  ennemis  qui  ont  contribué  à 


292  CHAPITRE  IV 

ma  mort,  principalement  à  ceux  de  Vallauris  et  de  Grasse. 
Je  donne  volontiers  ma  vie  pour  l*expiation  de  mes  pé- 
chés, pour  la  gloire  de  Dieu  et  pour  la  paix  de  l'Église. 
Je  désire  que  mon  sang  apaise  la  colère  du  Tout-Puissant 
et  procure  à  la  France  cette  paix  si  désirée  et  toute  sorte 
de  prospérités. ...  Que  cette  chair  se  réduise  en  poussière, 
elle  le  mérite,  pour  donner  à  mon  âme  l'heureux  avène- 
ment des  saints....  Du  fond  de  mon  cachot,  les  fers  anx 
pieds,  mais  libre  en  Jésus-Christ,  je  déclare  mourir  dans 
la  religion  catholique,  apostolique  et  romaine.  Je  vais 
bientôt  sceller  de  mon  sang  les  vérités  qu'elle  enseigne. 
Amen.  » 

On  a  les  larmes  aux  yeux  en  présence  de  ces  lignes. 
Et  penser  qu'au  xviii»  siècle  il  y  a  eu  des  juges  et  des 
bourreaux  dans  notre  belle  France  civilisée  pour  assas- 
siner leurs  frères  !.. .  Hélas!  de  nos  jours,  notre  patrie 
n'a-t-elle  pas  engendré  d'affreux  Rigault  !  N'a-t-elle  pas 
eu  ses  martyrs  ?  Mais  passons. 

V.  — BONAPARTE  ET  L ASCARIS. 

L'Angleterre  restait  la  seule  des  puissances  de  la  pre- 
mière coalition  armées  contre  la  France.  Le  Directoire, 
après  avoir  préparé  un  débarquement  dans  la  Grande- 
Bretagne,  se  décida  pour  l'Egypte,  et  le  19  mai  Bonaparte 
cingla  de  Toulon  vers  l'Ile  de  Malte  dont  il  s'empara.  11 
envoya,  sur  l'ordre  du  Directoire,  les  chevaliers  de  Malte 
à  Antibes,  où  ils  furent  internés.  Parmi  eux,  il  en  dis- 
tingua un  qui  s'attacha  aussitôt  à  sa  fortune.  Le  gé- 
néral en  chef,  autant  à  cause  de  l'illustration  de  son 
nom,  que  de  son  àme  ardente,  en  fit  bientôt  un  ins- 
trument aussi  intelligent  que  dévoué  (1).  lise  nommait 
Jules- François-Guillaume-Joseph- Marie  Lascaris,  fils 
d'illustrissime  seigneur  Charles-Louis  de  Lascaris-Vin- 

(1;  Toselli— i^ûl.  de  Mce.  —  Tome  H.  2«  partie,  page 216. 


LE  DIRECTOIRH:  (1796-1797-1798)  293 

timille,  comte  de  Castellar,  et  de  Thérèse  Caissotti  de 
Roubion.  Il  était  né  à  Nice  le  19  décembre  1767  dans 
le  palais  de  la  rue  Droite  et  avait  été  baptisé  à  la  cathé- 
drale Sainte-Réparate.  Le  parrain  avait  été  le  comte 
Ch.-Fr.de  Cays,  comte  de  Gilette,  et  la  marraine  Margue- 
rite de  Borriglione-d'Aspremont,  veuve  Barralis.  Henri 
Martin  et  Lamartine  ont  fait  son  éloge. 

Le  jeune  chevalier  de  Malte,  partit  du  Caire  avec  les  ins- 
tructions secrètes  de  Bonaparte,  et  sous  des  déguisements 
successiSs  parcourut  toutes  les  tribus  de  l'Arabie  et  de  la 
Perse,  se  lia  avec  les  chefs  et  parvint  à  fédérer  tous  les 
Bédouins  de  ces  diverses  contrées.  Au  premier  signal  de 
Bonaparte,  ils  étaient  prêts  à  se  liguer  contre  l'Angleterre. 
Tout  était  prêt  en  1813,  quand  Lascaris  apprit  la  chute  de 
l'empire.  11  en  mourut  de  chagrin  en  Egypte.  C'était  le 
dernier  des  Lascaris  de  Vintimille.  Le  comte  Jean-Paul- 
Lascaris,  était  mort,  victime  de  la  Révolution,  à  quel- 
ques lieues  de  Menton,  sur  le  territoire  de  Gênes.  Après 
avoir  été  incarcéré  à  Grasse,  à  Montpellier,  il  avait  été 
ramené  à  Nice,  quoique  malade,  quand  parut  la  loi  du  19 
fructidor  contre  les  émigrés,  et  embarqué  aussitôt  pour 
expirer  bientôt  dans  une  campagne  du  territoire  de  Gênes. 
Ainsi  fut  traité,  dit  Dabray,  le  comte  Lascaris,  vieillard 
respectable,  paisible,  affable,  charitable,  chéri  du  peuple. 
Ses  biens  furent  séquestrés,  vendus,  quoiqu'il  n'eut  jamais 
réellement  émigré  (1). 

VI.    —   GLORIEUX  FAIT  MARITIBIE  DES  ANTIBOIS. 

30  JUILLET    1798. 

L'Angleterre  tenait  la  mer  sous  les  ordres  de  Nelson. 
Brueys  commandait  notre  escadre.  Le  3  juin,  nousavcms 
un  ordre  du  général  Le  Pelletier,  commandant  à  Antibes  : 
€  L'escadre  anglaise  menace  les  côtes.  Mort  aux  ennemis, 

(t)  Toaelli  —  Bût,  de  Niè9.  —  ^^toI.  2«  partie,  page  145, 


294  CHAPITRE   IV 

s'ils  abordent.  Tenez-vous  prêts.  »  Or,  deux  jours  avant 
notre  défaite  d'Aboukir,  le  lundi  matin,  30  juillet,  la  vigie 
de  Notre-Dame  de  la  Garde  à  Antibes  signala  un  cutter 
anglais.  On  sut  bientôt  qu'il  avait  été  armé  à  Gibraltar, 
qu'il  était  sous  le  commandement  d'un  capitaine  irlandais. 
Il  avait  capturé  la  Maria  en  vue  de  la  Corse,  et  l'avait 
remorquée  à  Tîle  d'Elbe  d'où  il  était  reparti  depuis  huit 
jours.  L'équipage,  en  présence  du  cutter,  avait  gagné  la 
Corse.  Le  27,  le  même  navire  anglais  avait  encore  pris 
une  tartane  catalane  qu'il  remorquait.  Il  en  avait  en  vue 
aujourd'hui  trois  autres,  aussi  catalanes ,  et  un  gros 
navire  génois.  Vers  midi,  une  embarcation  servant  de 
mouche  au  cutter  serrait  de  près  le  bâtiment  génois  qui 
s'efforçait  de  gagner  le  port  d'Antibes.  La  population 
entière  bordait  la  mer  :«  Souffrirons-nous,disaient  les  plus 
indignés,  que  ces  tyrans  des  mers  aient  l'audace  de  faire 
des  prises  à  notre  barbe.  »  Guide,  maire  d'Antibes,  Curault 
capitaine  du  port,  l'administrateur  Gairaud  étaient  d'avis 
qu'on  courût  sus  au  cutter.  Cependant  les  batteries  de  la 
côte  forcèrent  la  mouche  d'abandonner  sa  prise,  et  vers 
une  heure  le  bâtiment  génois  entra  en  sûreté  dans  le  port 
d'Antibes  aux  acclamations  de  tous.  D'un  autre  côté  le 
tocsin  sonnait.  Vingt  soldats  de  la  80*  demi-brigade  et 
autantd' Antibois, ayant  Gairaud  avec  eux,  s'embarquèrent 
aussitôt  sur  la  felouque  nationale  du  capitaine  Perrière. 
C'est  tout  ce  qu'elle  pouvait  contenir,  et  on  pourchassa  la 
mouche.  Le  général  Masséna,  alors  à  Antibes,  était  à  la 
campagne.  Aussitôt  qu'il  apprit  ce  qui  se  passait,  il  accou- 
rut en  toute  hâte,  se  rendit  au  port,  demanda  si  l'on  n'irait 
pas  en  plus  grand  nombre  contre  ces  insolents.  Il  y  avait 
là  un  brigantin  génois.  Curault  en  prend  le  commande- 
ment ;  les  chevaliers  de  Malte  veulent  être  de  la  partie, 
afin  de  rendre  utile  leur  rentrée  en  France.  Le  général  Le 
Pelletier  distribue  des  armes  et  des  munitions  ;  on  embar- 
que à  la  hâte  une  pièce  de  quatre  avec  son  affût  de  rem- 


LE  DIRECTOIRE  (1796-1797-1798)  295 

part.  Chacun  monte  en  chantant  la  Marseillaise,  et  aux 
cris  répétés  de  :  Vive  la  République, Vive  Masséna  !  A  bas 
les  Anglais  !  Mort  aux  tyrans  des  mers,  aux  tyrans  du 
genre  humain  !  Guide,  le  commandant  de  la  garde-natio- 
nale, le  secrétaire  de  Masséna,  Guérin,  son  aide-de-camp 
Ducos  s*y  trouvent  aussi. Le  capitaine  Ferrière,  animé  par 
le  renfort,  redouble  d'activité  et  les  deux  navires  avancent 
en  pleine  mer.  Vers  cinq  heures  ils  s'aperçurent  que  le 
cutter  avait  envoyé  ses  chaloupes  à  bord  du  bâtiment 
qu'il  remorquait  pour  en  retirer  l'équipage.  Puis  ils  l'aban- 
donnèrent. 

Les  Antibois  dirigèrent  vers  ce  bâtiment  deux  cha- 
loupes armées  qui  l'occupèrent.  On  en  avait  haché  et 
coupé  toutes  les  manœuvres.  Le  cutter,  ayant  une  mar- 
che supérieure,  et  deux  lieues  d'avance  sur  le  brigantin  et 
la  felouque,  s'enfuit  et  disparut  dans  l'obscurité  de  la  nuit; 
mais  les  trois  vaisseaux  catalans,  le  navire  génois  étaient 
délivrés,  et  le  bâtiment  espagnol  nous  restait.  On  rentra 
au  port  vers  9  heures  au  milieu  d'un  enthousiasme  indes- 
criptible. Les  félicitations  vinrent  de  tous  les  points  de  la 
France  à  la  municipalité  d'Antibes.  <  Le  trait  de  bravoure 
et  de  patriotisme,  dit  le  procès-verbal  du  Comité  départe- 
mental, nous  fait  prendre  l'engagement  solennel  d'imiter 
les  Antibois,  si  ces  perfides  et  féroces  Anglais  s'avisaient 
de  se  montrer  sur  nos  côtes  »  (1).  Le  Directoire  propose  ce 
trait  de  patriotisme  à  l'admiration  de  la  France  entière  : 

€  Citoyens,  dans  une  République  fondée  par  les  vertus, 
les  actes  de  courage,  de  désintéressement  et  d'honnêteté 
qu'elle  inspire,  doivent  être  proclamés  par  le  Gouverne- 
ment, afin  que  les  noms  de  ceux  qui  ont  le  bonheur  de 
pouvoir  servir  à  sauver  leurs  concitoyens,  soient  connus 
de  la  société  tout  entière.  Cette  récompense  aussi  douce 
qu'honorable  nous  l'avons  obtenue,  citoyens,  solennelle- 
ment le  jour  de  l'anniversaire  de  la  fondation  de  la  Répu- 

(1)  Imprimé  i  Nice  chei  Congaet,  rue  de  la  lumidrtf  (me  de  li  Préfecture). 


290  CHAPITRE  ÏV 

\ 

blique .  Les  habitants  d'Antibes^ont  bien  mérité  de  la  pa- 
trie, et  c'est  avec  une  véritable  satisfaction  que  je  voas 
adresse  les  annales  glorieuses,  dans  lesquelles  cette  mé- 
morable action  a  été  justement  enregistrée.  Salut  et  fra- 
ternité. > 

Paris,  30  Tend,  an  7  (20  oct.)  F.  db  Neufchatbac. 

VII.    —    LE  DIRECTOIRE   ESSAIE  DE   RÉCHAUFFER   L'aRDEUR 

PATRIOTIQUE. 

Le  Directoire  recommande  expressément  dans  ses  décrets 
de  Tan  VI,  de  célébrer  les  fêtes  décadaires,  de  faire  oublier 
tout  ce  qui  a  rapport  à  l'ancien  culte,  de  cesser  tout  tra- 
vail les  jours  des  fêtes  décadaires.  Antibes  pour  se  confor- 
mer à  ces  décrets  changera  jusqu'au  nom  de  ses  quatre 
foires  :  celle  de  Saint-Sébastien  (20  janvier)  prendra  le 
nom  de  foire  de  la  Bravoure,  en  souvenir  des  quarante- 
sept  jours  de  blocus  de  1747  ;  celle  de  Saint-Jean  (24  juin), 
foiredes Moissons; de  Sainte-Claire  etNotre-Dame  du  12au 
15  août),  foire  des  Fruits  et  celle  de  Saint-Gabriel  (13octo- 
bre),  foire  des  Semences.  Nous  lisons  sur  tous  les  registres 
des  délibérations  communales  la  description  détaillée  des 
fêtes  de  la  Vieillesse  (10  fructidor);  de  la  Jeunesse  (lOger- 
minal);  de  l'Agriculture  (10  messidor);  de  la  Liberté  (10 
thermidor);  de  l'abolition  de  la  Royauté  (11  février);  de 
la  Souveraineté  du  Peuple  (30  ventôse).  Mais  relatons  one 
de  ces  descriptions,  extraite  des  registres  de  Belvédère, 
(10  fructidor  1798).  Sur  la  place,  se  dresse  Tarbre  de  la 
Liberté,  garni  de  guirlandes,  surmonté  du  bonnet  phry- 
gien et  du  drapeau  tricolore.  Au  pied  est  l'autel  de  la  Pa- 
trie sur  lequel  on  a  placé  la  Constitution  et  les  droits  de 
l'homme.  A  dix  heures,  au  son  du  rappel,  tous  les  habi- 
tants, sous  peine  de  châtiment,  doivent  être  rassemblés 
devant  la  maison  commune.  On  obéit.  Les  gardes  natio- 
naux forment  la  haie.  Au  milieu  s'avancent  vingt  citoyens 


LE  DIRECTOIRE  (1796-4797-1798)  297 

choisis  de  différents  âges  qui  représentent  le  peuple  sou- 
verain. Quatre  des  plus  âgés  ouvraient  la  marche  ;  sui- 
vent quatre  jeunes  gens  qui  portent  les  inscriptions  pa- 
triotiques, enfin  viennent  les  officiers  municipaux.  Arrivés 
devant  l'autel  on  lit  les  droits  de  l'homme  et  la  constitu- 
tion, on  chante  des  hymnes  patriotiques  ;  un  des  vieillards 
lit  un  discours  pour  la  circonstance,  et  l'on  retourne  à  la 
maison  commune  dans  le  même  ordre.  Le  soir  il  y  a  des 
danses,  des  farandoles  et  une  illumination  officielle.  «  Tous 
les  habitants,  ajoute  le  procès -verbal,  aises  de  plaisir 
montrent  par  leur  attitude  leur  joie  et  leur  attachement  à 
la  République.  > 

A  la  fête  de  l'Agriculture,  on  forme  des  groupes  qui 
représentent  l'agriculture,  l'industrie,  le  commerce  et  les 
arts  ;  on  porte  la  statue  de  la  Souveraineté  du  peuple,  de- 
vant laquelle  les  appariteurs  abaissent  leurs  baguettes. 

Pour  la  fête  de  la  Jeunesse  on  est  tenu  d'y  venir  jusqu'à 
seize  ans  accomplis,  on  donne  des  prix  aux  plus  méritants. 

Nous  avons  vu  par  la  cérémonie  du  général  Hoche  com- 
ment on  rendait  aux  morts  les  honneurs  funèbres.  Il  y 
aura  de  ces  solennités  pour  nos  nwiistres  assassinés  à 
Rastadt,  pour  le  brave  Joiiberl^  mort  à  Novi.  Mais  hélas! 
la  religion  n'y  présidait  plus  depuis  longtemps. 

Grasse  a  encore  ses  troubles.  Un  jour  de  fête  décadaire, 
19  mai  1799,  Maximin  Isnard,  autre  que  le  conventionnel, 
avait  quitté  Grasse  depuis  1795,  comme  robespierriste 
et  ancien  président  du  Tribunal  de  commerce,  en  1794. 

Il  y  revint  en  1799  avec  une  commission  spéciale  du 
commandant  de  place  de  Nice.  Les  gendarmes  avaient 
Tordre  d'arrêter  tous  ceux  qui  ayant  été  bannis  de  la 
ville,  y  rentraient.  Pourtant  à  cause  du  parti  qu'Isnard 
avait  dans  le  pays,  ils  n'eussent  pas  osé  mettre  la  main 
sur  lui,  d'autant  plus  qu'il  avait  sa  commission,  s'il  ne  les 
eût  nargués  pendant  la  cérémonie,  au  temple  décadaire. 
L'officier  municipal,  Suche,  qui  y  assistait  déclara  que  cet 


S«  OUPXRB  IT 


asfle  ^uh  i=.TΣharti^.  I>  brigiAer  de  gendarmerie  attendit 
k  11  TC?^  p*:-^^  s'^s  emparer.  q[iiaiid  le  firère  de  Maximin 

sa  co>Iiec  ec  fane  lai  fat  de  laisser  aller  le 
gracr^  apftoadîssemeiits  des  mobiles. 

zâ  OËfte  Tille  en  ocmtinaelle  fermen- 


:c.  ^•^^^TTi^^grra;î%n  centrale  da  Var  avait  le  dessein 
c^icTiffr  ^  Grssse  I^es  cfaeraliers  de  Malte  :  <  Noos  avons 
wxi*  i  :!riÏ2-rre  de  k^er  de  pareils  hommes^  répondaient 
Les  GrÀSSijis.  No^:s  avc-os  réiabii  la  tranquillité  avec  beau- 
cc-^ip  if  peLie.  La  présence  de  ces  gens-là  la  compromet- 
tra:: ce  niGTeaa.  >  Et  on  ne  les  t  envoya  pas. 

<  Arrêiéi  et  r^eehercfaez  les  émigrés  qui  rentrent  en 
{ot>^  ecnT^ît  le  :riî?it5tre  général  de  la  police  ;  ce  sont  les 
eoneoiis  -ie  la  Rér*abiiqae«  les  égorgears  de  nos  frères.» 
Sarveîllez  toos  ceox  qai  v<Mit  et  viennent.  Retenez  à  la 
pcHste  toat  imprimé  destiné  pour  TAngleterre.  Que  rien 
ne  sc'rte  da  conâr.eQt.>  Lvon  est  signalé  comme  un  foyer 
de  rr-yalistâs  et  d'émigrés.  L^admioistration  de  Cannes  est 
sasçendae  «mme  réactionnaire  (3  mars  1 799).  On  raocuse 
de  nr-^.i^r  Tcbservaiioa  des  Êtes  républicaines,  de  favo- 
riser révaâon  des  suspecis^de  donner  asile  aux  égorgeurs 
royjk^ix  ^t  anx  dései-t^urs.  -'Ministre  de  Tintérieur,  F.  de 
Neufohàieaa. 


CHAPITRE  V 


LE  CONSULAT  ET  L'EMPIRE  (1799-1814) 


I.    —   DÉBARQUEMENT   DE  BONAPARTE   A  F  RE  JUS, 


pendant  Texpédition  d'Egypte,  la  France  avait  eu  con- 
tre elle  une  seconde  coalition  des  puissances.  L'empe- 
reur de  Russie  se  posait  en  protecteur  des  chevaliers  de 
Malte,  l'Autriche  voulait  reconquérir  le  Milanais;  la  reine 
de  Naples  songeait  à  venger  sa  sœur,  Marie- Antoinette  et 
à  éloigner  les  Français  de  Rome.  Notre  défaite  d'Aboukir 
semble  leur  promettre  le  succès.  Au  moment  où  Tannée 
russe  s'ébranlait,  nos  plénipotentiaires  français  qui  y  trai- 
taient certaines  questions  laissées  indécises  à  Campo- 
Formio,  furent  traîtreusement  assassinés  par  les  hussards 
autrichiens. 

La  guerre  éclata  aussitôt  :  la  loi  de  conscription  mili- 
taire qu'on  vota,  mit  200,000  jeunes  gens  à  la  dispo- 
sition de  la  République.  Le  roi  de  Naples  fut  vaincu 
à  Civita-Castellano  (novembre  1798)  et  son  royaume  con- 


300  CHAPITRE  V 

quis  par  Championnet.  Le  Roi  de  Piémont  fut  obligé 
d'abdiquer  et  de  s'en  aller  en  Sardaigne.  Mais  voici  les 
revers,  Joiirdan  en  Allemagne  est  vaincu  à  Stockach. 
L'Autriche  et  la  Russie  réunies  battent  successivement 
Scliérer  à  Vérone,  à  Magnano  ;  et  Moreau  à  Cassano,  à  la 
Trébie,  î\  Novi,  où  Joubert  est  tué,  à  Génola.  L'Italie  était 
perdue.  De  150,000  hommes  de  Tarmée  d'Italie,  il  nous  en 
restait  85,000.  Championnet,  désolé,  avait  retiré  ses  lignes 
au  col  de  Tende  et  établi  tout  malade,  son  quartier-géné- 
ral à  Sospel.  Il  est  heureux  que  Masséna,  rappelé  au  com- 
mandement en  chef  de  l'armée  d'Helvétie,  et  que  Brunet, 
chargé  de  Tarmée  des  Pays-Bas,  nous  sauvassent  le  pre- 
mier à  Zurich  (25  septembre)  et  le  second  à  Bergen  et  à 
Casiriciim,  comme  autrefois  Villars  à  Denain.  C'est  à  la 
batj^illo  do  Zurich  que  Masséna  chargea  son  secrétaire 
(luérin  d'en  porter  rapidement  la  nouvelle  à  Paris.  Le 
ministre  Talleyrand  j^renant  Guérin  à  part  lui  dit:  «Avez- 
vous  (le  Targont  ?  —  Non.  —  Je  vous  retiens  mon  prison- 
nier junir  dix-huit  heures.  »  Il  acheta  à  la  bourse  qui 
é<;iiteii  baisse,  et  le  lendemain  à  midi,  le  canon  annonça 
la  victoire  de  Zurich.  La  bourse  monta.  Talleyrand  y 
gagna  des  millions. 

Bonaparte  ayant  eu  nouvelle  des  affaires  de  France, 
s'embarqua  aussitôt  et,  glissant  entre  les  croisières  de  l'es- 
cadre anglaise,  aborda  heureusement  à  Saint-Raphaél 
de  Fréjns  (14  octobre  1799).  Il  entra  dans  Paris  au  grand 
étonnement  du  Directoire.L'administrationd'Antibes  écrit 
à  ce  sujet  au  district  de  Grasse  :  €  Nous  avons  eu  connais- 
sance du  débarquement  de  Bonaparte.  Nous  en  avons 
publié  la  nouvelle  à  la  suite  des  avantages  remportés  par 
Masséna  H  rarmée  d'Helvétie.  Une  illumination  générale 
a  eu  lieu  parmi  les  cris  de  joie  de  toute  la  population.  Ce 
matin,  nous  avons  mis  en  place  le  convoi  de  Gènes  chargé 
des  jjiècos  (rartilhMie  de  l'armée  d'Italie,  qui  a  passé  mal- 
gré la  surveillance  des  croisières  anglaises.  > 


LE  CONSULAT  ET  l'EMPIRE  (1799-1814)  301 

Le  18  brumaire  faisait  succéder  le  Consulat  au  Direc- 
toire. L'arrondissement  de  Grasse  envova  à  TAssemblée 
législative  Barrière  de  Saint-Jeannet  et  Christophe  Rei- 
baud  d'Antibes.  Nice  conserva  les  mêmes  représentants. 

Bonaparte,  à  partir  de  ce  jour,  devient  le  maître  des 
destinées  de  la  France,  comme  premier  consul.  Il  nomme, 
le  23  novembre,  Masséna  général  en  chef  de  l'armée 
d'Italie. 

II.  —    MORT   DE  CHAMPIONNET   A  NICE. 

Championnet  avait,comme  nous  l'avons  dit,  le  comman- 
dement des  Alpes- Maritimes  et  il  tenait  toujours  son  quar- 
tier général  àSospel.  Nos  troupes  y  occupaient  une  ligne  de 
1431ieues.Pour  savoir  ce  qu'elles  y  souffraient,  il  suffirait 
de  comparer  les  ressources  dans  de  tels  climats,  et  dans  une 
pareille  saison  avec  les  besoins  d'une  armée.  Dans  un  pays 
qui  se  suffit  à  peine  à  lui-même,  il  fallait  provisions  de 
bouche,  habillements,  munitions  de  guerre,  chevaux,  mu- 
lets, pour  les  équipages  et  pour  l'artillerie.  Personne  ne 
peut  s'imaginer  lessouffrances  de  nos  soldats  qui  gardaient 
ces  postes  couverts  de  glace  et  de  neige,  bivouaquaient 
sans  feu,  sans  toit,  à  peine  vêtus  et  manquant  souvent  de 
nourriture.  Beaucoup  mouraient  de  froid  ou  de  faim.  Ceux 
qui  vivaient  dans  les  villages  disputaient  aux  habitants 
leurs  aliments.  Les  chevaux  périssaient,faute  de  fourrage. 

Nulle  subsistance  sur  les  chemins,  pour  les  soldats  en 
voyage  ;  nul  soulagement  dans  les  ambulances,  et  encore 
fallait-il  se  garder  des  barbets  qui  avaient  en  horreur  le 
soldat  français.  Masséna  savait  tout  cela.  Le  typhus  de 
plus  s'était  déclaré  dans  l'armée. 

Championnet  abreuvé  de  dégoûts  et  malade  à  Sospel 
y  attendait  avec  impatience  un  successeur.  Atteint  du 
typhus,  il  se  fit  conduire  à  Nice.  Les  huit  premiers  jours, 
on  espérait  encore  le  sauver  ;  le  neuvième  jour  vint  le 


302  CHAPITRE  V 

délire.  Il  demandait  sans  cesse  où  étaient  les  vsdssean 
chargés  de  blé,  s'il  en  arrivait  de  Marseille^  si  l'on  appor- 
tait de  l'argent ,  des  habillements,  si  les  soldats  étaient 
payés,  si  Ton  avait  mis  les  Autrichiens  en  déroute.  <  Par- 
tons, disait-ilydès  le  début  de  la  maladie,  partons  de  Nice. 
Cette  ville  me  sera  fatale.  Si  du  moins  je  mourais,  comme 
Joubert,  sur  un  champ  de  bataille.  Ma  mère  ne  survivra 
pas  à  sa  douleur.  Consolez-la  ;  ménagez-lui  cette  nou- 
velle. » 

11  mourut  le  jeudi,  9  janvier  1800.  Son  corps  devait 
être  porté  au  Panthéon  ;  mais  il  subit  une  telle  décompo- 
sition,qu'arrivé  à  Antibes,  il  dut  y  rester.On  l'inhuma  au 
Fort-Carré  où  il  repose  encore  avec  son  épitaphe.  Valence 
sa  patrie  lui  a  élevé  un  monument. 

III.    —    MASSÉNA  A  l'armée  D'ITALIE. 

Laissons  parler  ici  M.Toselli  :  <  Plus  Masséna  approchait 
du  quartier  général,  plus  il  était  frappé  de  l'état  déplorable 
dans  lequel  la  misère  avait  plongé  l'armée.  En  entrant 
à  Fréjus,  il  rencontra  un  bataillon  du  14*  de  ligne  qui 
avait  abandonné  son  poste  ;  ses  armes  étaient  en  faisceaux 
et  les  hommes  demandaient  du  pain  de  porte  en  porte.  11 
fit  battre  la  générale.  Quand  le  bataillon  fut  rassemblé,  il 
en  parcourut  le  front,  d'un  air  sévère  : —  Pourquoi,  dit-il, 
avez-vous  quitté  votre  poste  ?  —  Général  nous  mourions 
de  faim.  —  Eh  bien  !  il  fallait  mourir.  Les  soldats  qui  aban- 
donnent leur  poste  sont  des  lâches.  —  Nous  ne  sommes 
pas  des  lâches  ;  qu'on  nous  donne  du  pain  et  on  verra. — » 

Ce  n'était  pas  le  moment  d'user  de  rigueur,  et  à  voir 
ces  figures  livides  et  creusées  par  la  misère,  il  ne  pouvait 
douter  de  leurs  souff*rances.  Il  fit  recueillir  tout  ce  qu'il 
pût  de  pain,  et  le  bataillon  défila  devant  lui  aux  cris  de  : 
Vive  la  République  !  Vive  Masséna  !  En  même  temps  ar- 
rivait la  nouvelle  que  le  18®  léger  et  le  24*  de  ligne  déser- 


LE  CX)NSULAT  ET  l'EBIPIRE  (179W8i4)  303 

taient  en  masse.  Masséoa  envoya  l'ordre  à  Brunet  de  les 
retenir  sur  le  Var.  Ce  qui  eut  lieu.  Ces  insurgés  sans  mé- 
fiance se  laissèrent  surprendre  par  les  colonnes  mobiles 
qui  leur  enlevèrent  armes,  drapeaux  et  une  pièce  de  canon 
et  les  conduisirent  à  Saint-Laurent-du- Var.  A  Grasse,  le 
21*  de  ligne  en  pleine  révolte  fut  désarmé.  Six  compagnies 
du  28*  subirent  le  même  sort.  Quelques  jours  après  la 
deuxième  demi-brigade  venue  de  l'Helvétie  se  laissa  en 
traîner   pour  manque  de  vivres. 

€  Soldats  de  la  deuxième  demi-brigade,  leur  dit  Mas- 
séna,  je  vous  ai  choisis  entre  toutes  les  demi-brigades  de 
Tarmée  d'Italie  pour  passer  avec  moi  dans  l'armée  d'Ita- 
lie. Vous  n'avez  pas  justifié  la  distinction  que  j'avais  faite 
de  vous,  parmi  tant  de  corps  dont  les  titres  étaient  égaux 
aux  vôtres.  Vous  avez  méconnu  les  lois  de  la  discipline.... 
Je  vous  rappelle  au  nom  de  l'honneur  à  vos  devoirs 
sacrés....  Vous  ne  méconnaîtrez  pas  la  voix  de  votre  gé- 
néral qui  vous  parle  au  nom  de  rhonneur,de  la  gloire  et 
de  la  patrie.  »  (Quartier  général  d'Antibes,  15  janvier 
1800.) 

U  engagea  à  Antibes  le  général  Marbot  à  répondre  du 
service,  et  reçut  de  lui  tous  les  papiers  de  l'état-major.  11 
envoya  l'adjudant  Reille  reconnaître  tous  les  postes  de 
la  rivière  de  Gènes  et  laissa  son  oncle  Marcel  au  gouver- 
nement d'Antibes,  avec  l'adjudant  Vienne. 

D'une  armée  de  cinquante  mille  hommes,  depuis  le  mont 
Cénis  jusqu'à  Gênes,  Masséna  en  comptait  au  plus  la  moi- 
tié, sur  laquelle  il  pût  compter...  Le  bataillon  de  la  Lozère 
arriva  à  Nice,  n'ayant  plus  qu'un  homme....  Et  les  ma- 
lades !  !  ! 

Les  malades  au  nombre  de  13,000  manquaient  généra- 
lement de  tout.  €  L'hôpital  de  Cannes,  par  exemple,  disait 
dans  son  rapport  l'inspecteur-général  Cochelet,  est  une 
cloaque,  où  Ton  enterre  vivants  les  malades  qu'on  y  dé- 
pose. Us  sont  la  plupart  couchés  sur  de  la  paille  infecte  et 


:ozr."r f:LZ:f  Tvsaiir,  ssos xDêiïcaineiits. sans  linge.... 

Z'  ^s,  i-zzjirLiiz^'z  i."t  iktII  rien.  > 

MiSî.ri.i.  iyrrîf  âxc.îr  r-iabrasiê  sa  femme  et  ses  enfants* 
-TiTT-î  Ai-iiVtï  s:T*r^  i:'j  âToir  sêjoamé  qae  vingt-quatre 
ii-E^-r-^,  e"*  >f  rri:  r:  k  Nice.  Là  il  mit  onire  à  tout  avec  une 
:r:ii:^-T^:i>r  iTiTr.ir.  ?:»iiàâ  l-fs  premiers  grades  de  son  ar- 
n-T-^  :-.  >:•".*:•  -^  S::  i-Le:  e:  i  Turrea -.i,  eî  marchant  en  avant 
il  :  K-ZiiTjr}.  L?^y  *>riîr:s  Lr  1 0  février .  après  avoir  surmonté  les 
7 .  -5  iTT-M.  is  :  ":ff*«i  -les.  Sm;  ami  Bavasiro  loi  fut  d'un  grand 
>e:-:cr5,  :.3l:::  :«:iir  Irî?  vivres  que  pour  la  correspondance. 

itr.:^,  ^rL-eril -a  ?':ieide  rarmée  Ci>aliséey  avait  bien 
izss:  ifs  riiinri-  î  rrlever.  mais  il  Tenait  tout  sous  sa  main, 
e:  >:c  .-.nir-ei.";:  i;i:»bAz:e  ne  s:»ageaiî  plus  qu'à  nouspour- 
siivTr  ;  i>^i'ei:  Pr:  T^arrf  eî  à  s'emparer  de  Toulon. 

:v.  —  ÎnV»  —  MASSèXA  ET  SCCHET. 


Il .«rTS  ZZ  ^-ENES,  C-: MBATS  DU  VaR. 

Fr^iii.;  :"flf  :V.3-ii:5LreoiiaIOn  leaaiî  Massêna  bloqué 
il-:.s  •,7:Cfîî',  MtIàs  ::i:\r.::*isur  le  Var,et  sépara  la  division 
Si: "i-r:  .e  >:::  ireiirrAl  ri.  ohei.  C"es;  au  j^eril  de  leur\ie 
jU:  -":i:Tr  . lies  Frjir-Viis  sur  le  navire  de  Bavastro, 
p:::^:.:.:  ;.r  ij.fr.  i  \J.\ss^-La  •i:ins  Gènes,  les  dépêches, 
e".  ei  :\\:  :•:::.-.:£-:  l^s  iiverses  instructions.  Force  fut 
.»:::> :r  •:.  >>  ^r ...: u^-r  les  e:'Si:ês  «ie  Viniimiile.  de  Tende 

m 

t:-:  .:-N::-e  :  .  .;:■  se  rr'.îrer  ;iu-îel.\  du  Var.  La  Provence 
:.e  s'a::?::  : .::  :  .us  iU'A  uue  ijrmiîable  invasiun  ;  mais 
cV.A :.;::  i^t::.  ::  -:u  v-:::r.\je  à  I.\  iiAUieur  du  danircr. 

Le  '.':.::*:.  le  ^j:;v:vi1  C"  lUsel  quitta  la  Boi\lighiere  et 
jascsa  :  :\ivr;j.e:.:  ..i  Kova  e:i  lucc  du  g.uêral  autrichien 
L:\::e:"^a:.:î.  ;o  ir  ^\\vvir  les  i;iùats  qui  dominent  Vinti- 
mille.  L\  ;;:::>' au-rlai-k- secondai:  les  mouvements  strate- 
giques  de  renuemi.  Sachet,  après  avoir  laissé  une  petite 


LE  CONSULAT   ET   L'EMPIRE  (1799-1814)  305 

garnison  dans  Vintimille,  coupa  le  pont  de  la  Roya,  se 
dirigea  sur  Menton,  et  arriva  à  Nice. 

Le  général  Lesuire  abandonna  le  col  de  Tende  devant  le 
corps  d'armée  de  Gorrup;  et  toujours  pressé  par  lui,descen- 
dit  le  Brouis.  puis  le  Braous,  arriva  à  Drap  et  à  Saint-Pons. 

La  tâche  de  Suchet  devenait  délicate.  Il  ne  s'agissait 
plus  seulement  d'échapper  au  nombre,  mais  d'arrêter 
rinvasion  au  Var.  11  commença  par  opérer  avec  une  rapi- 
dité incroyable  l'évacuation  de  tout  le  matériel  de  Nice. 
Antibes  et  Cannes  fournirent  tous  leurs  bateaux.  Soixante- 
quinze  bâtiments  le  transportèrent  à  Antibes  ;  et  le  10,  à 
minuit,  Suchet  était  en  état  d'abandonner  Nice  pour  met- 
tre le  Var  entre  les  Autrichiens  et  lui. 

Grâce  à  la  brigade  Zablonowski  la  marche  de  l'ennemi 
fut  ralentie,  un  jour  de  plus  qui  donnait  le  temps  aux  nôtres 
de  commencer  sur  la  rive  gauche  du  Var  ces  formidables 
retranchements,  l'une  des  gloires  de  Suchet  et  des  généraux 
du  génie,  Camprédon  et  d'Amberrère.  Suchet  avait  dans 
son  état-major  Mesnard,  Raoul,  Brunet,  Garnier,  Lesuire 
Clausel,  Maucune,  Zablonowski,  Pascalis,  Pelletier,Drouot, 
Péreimond,  Mengaud,  Solignac  et  le  vaillant  Rochambeau, 
tous  généraux  éprouvés. 

De  l'autre  côté  on  voyait,  avec  Mêlas,  Gorrup,  Elsnitz, 
Lattermana,  Wolkmann,  Kuessewich.  Le  comte  de  Pier- 
las,  qui  commandait  le  régiment  de  Coni  et  les  émigrés  du 
comté  de  Nice,  arriva  du  côté  de  Tende  avec  Gorrup,  et 
fit  son  entrée  à  Nice  le  1 1  mai.  Quoique  du  Mont-Alban 
notre  canon  tonnât  sur  la  ville,  la  population  accourut 
au-devant  de  Pierlas  en  criant  :  Vive  Savoie.  Le  conseil 
municipal  le  complimenta  et  lui  offrit  les  clefs  de  la  ville. 
Chacun  prit  la  cocarde  bleue.  On  pouvait  craindre  une 
réaction  contre  le  parti  républicain.  Pierlas  eut  la  pru- 
dence d'organiser  à  l'instant  même  une  garde  bourgeoise 
qui,  par  des  patrouilles  fréquentes,  empêcha  les  violences 
contre  les  particuliers  et  contre  les  propriétés. 

20 


306  CHAPITRE  V 

Mêlas  tenait,  le  II  mai  son  quartier-général  à  la  Bordi- 
ghière.  Il  avait  envoyé  avant  lui  Gorrup  et  Kuessewich. 
Lattermann  à  Tavant-garde,  il  somma  nos  cent  hommes  du 
fort  de  Vintimille  de  se  rendre,  puis  avança  sur  Menton  et 
sur  Monaco  ;  et  de  là,  le  major  Wolkmann  fut  chargé  de  se 
porter  sur  Nice  avec  deux  mille  hommes.  Ce  qu'il  fit  en 
trois  colonnes,  suivant,  Tune  la  route  du  littoral,  l'autre  la 
route  de  Villefranche,  et  la  troisième  celle  de  la  Roquette- 
du-Var.  L'avant-garde  de  Wolkmann  fit  son  entrée  à 
Nice  le  1 1  mai,  sans  coup  férir.  Mêlas  arriva  le  13  à 
Nice,  et  y  nomma,  le  14,  chefs  de  la  municipalité: 
le  baron  Joseph  de  Grimaldi,  l'avocat  Paulian  et  André 
Girard . 

Le  corps  d'armée  de  Gorrup  étend  sa  ligne  depuis  la 
Roquetto-du-Var  jusqu'à  Aspremont ,  en  observant  le 
pont  de  Bonson.  Elsnitz  tient  tous  les  coteaux  et  la  plaine 
du  Var,  en  vue  de  Saint-Laurent.  Mais  ils  n'osaient  rien 
tenter  contre  les  nôtres  qui  occupaient  encore  Villefranche 
et  Montalban.  D'ailleurs  ils  ne  devaient  avoir  leur  artillerie 
que  le  18  mai,  ce  qui  donna  du  temps  àSuchet  pour  conti- 
nuer ses  retranchements  en  tète  du  pont  du  Var. 

Le  11  mai,  Tavant-garde  deSuchet,  aux  ordres  du  gé- 
néral Raoul,  occupe  Gagnes  ;  Pascalis  a  le  gouverne- 
ment d'Antibes.  Le  12,  Suchet  porte  son  quartier  général 
à  Antibes,  où  il  recevait  tout  son  matériel  de  Nice.  Ilécri- 
vait  de  là  :  <  J'ai  pu,  en  dirigeant  une  partie  de  mes 
troupes  à  Drap  avant  l'évacuation,  suspendre  la  marche 
de  l'ennemi,  que  j'ai  même  été  reconnaître  en  compagnie 
du  général  Mesnard,  et  j'ai  vu  l'impossibilité  où  se  trou- 
vaient Raoul  et  Brunet,  d'arrêter  les  envahisseurs.  » 

Le  13  mai,  Lattermann  nous  attaqua  en  tète  du  pont 
du  Var.  Le  général  de  cavalerie  Quesnel  fut  chargé  de  le 
recevoir.  Le  brave  Rcville,  chef  de  bataillon,  y  perdit  la  vie 
à  la  tùtc  des  chasseurs  de  la  2®  ;  le  13®  chasseurs  y  fit  mer- 
veille, si  bien  qu'après  deux  heures  de  combat,  Lattermann 


LE  CONSULAT  ET   L'EMPIRE  (1799-1814)  307 

laissa  entre  nos  mains,  vingt-cinq  grenadiers  et  vingt- 
cinq  hussards  de  Toscane. 

Suchet  avait  toujours  son  quartier  général  à  Gagnes.  Le 
13  mai,  le  préfet  du  Var  vint  mettre  à  sa  disposition  tous 
les  habitants  de  son  département.  Suchet  écrivait  le  même 
jour  :  €  Trois  régiments  ennemis  qui  descendaient  à  Nice, 
par  Montgros,  avec  les  hussards  de  Toscane  ont  reçu  l'or- 
dre de  retourner  ;  j'en  suis  informé  par  le  télégraphe  de 
Montai  ban.  »  Et  le  14  mai  :  «  Mêlas  s'endort  à  Nice.  Lat- 
termann  etElsnitz  se  mettent  en  bataille  sur  le  Var...  Les 
Anglais  sont  mouillés  à  l'embouchure  du  Var.  > 

COMBAT   DE   SAINTE-HÉLÈNE,  17    MAI. 

Le  17  mai,  Suchet  écrivait  de  son  quartier  général 
de  Gagnes  :  <  Mêlas  est  toujours  à  Nice.  Il  continue 
de  menacer  la  tète  du  pont  du  Var.  Ce  matin  j'ai  fait 
pousser  une  reconnaissance.  » 

En  effet,  Solignac  s'avança  jusqu'à  Saint-Isidore  et  fit 
des  prisonniers.  Brunet,  en  se  portant  jusqu'au  Magnan, 
débusqua  tous  les  postes  ennemis.  11  fut  obligé  de  s'ar- 
rêter devant  deux  bataillons  de  grenadiers  hongrois, 
retranchés  derrière  des  abatis.  Rochambeau  et  Quesnel, 
suivant  la  grande  route  chassèrent  deux  bataillons  de  gre- 
nadiers et  les  dragons  de  Kaim  établis  à  Sainte-Hélène. 
Leur  fusillade  dura  deux  heures.  Tout  était  fini  à  dix  heu- 
res du  matin.  <  La  perte  de  l'ennemi  est  de  deux  généraux, 
dont  Brintano,  de  deux  colonels,  quarante-trois  officiers, 
six  cents  grenadiers,  environ  mille  quatre  cents  hommes 
hors  de  combat.  » 

COMBAT  DE  SAINT-LAURENT-DU-VAR,   18  MAI. 

Suchet  écrit  de  Gagnes,  à  Masséna  :  «  Mêlas  semble 
persister  dans  l'opinion  qu'il  a  émise  depuis  plusieurs  jours 
de  croire  l'armée  de  rt  serve  une  armée  imaginaire  ;  il 
continue  de  rester  à  Nice.  » 


308  CHAPITRE  V 

Renseignemertt  précieux  pour  Masséna.  En  ce  moment- 
là,  Bonaparte,  avec  son  armée  de  réserve,  rassemblée 
dansle  plus  grand  silence  à  Dijon,  se  mettait  en  marche 
par  le  Saint-Bernard.  Le  17  mai,  le  général  Lannes  par- 
tait avec  Tavant-garde  ;  et  le  24  mai,  il  s'emparait  de  la 
citadelle  d'Ivrée. 

Le  28  mai,  Suchet  écrivait  encore  à  Masséna  :  <  Toute 
la  brigade  Lattermann  avec  quatre  régiments  d'infante- 
rie et  trois  batteries  d'artillerie  occupe  les  hauteurs  du 
Var.  De  Bellegainie  garde  le  Var  ;  le  sieur  d'Aspremont 
reste  à  Levens  avec3,500  hommes.  Elsnitz,m'assure-t-on, 
s\v  trouve  aussi.  De  mon  coté,  arrive  Saint-Uilaire,  avec 
trois  colonnes  mobiles  de  Provence  et  de  la  cavalerie.  Il  a 
donné  l'impulsion  aux  Provençaux  qui  sont  bien  disposés 
à  repousser  l'enneiui.  > 

L'Aut  richien  commençait  à  recevoir  son  artillerie,trente- 
cinq  pièces  de  calibre.  Aussitôt  Suchet  ordonne  d'attaquer 
en  avant  de  la  tète  du  pont.  L'affaire  fut  chaude  et  impré- 
vue. Brunet  y  fit  soixante-treize  prisonniers  dont  deux 
ollioiers,  quoique  nous  avions  devant  nous  onze  batail- 
lons de  grenadier  et  huit  régiments  d'infanterie. 

Le  soir  même  une  estafette  du  général  Kaim  annonçait 
à  M(Has  que  rarmée  de  réserve  n'était  plus  une  fiction  et 
que  Bonaparte  s'avançait  par  les  Alpes  pour  descendre 
dans  les  plaines  du  Piémont.  Aussitôt  Mêlas  donne  ses  or- 
dres àElsnitz  ;  <  Si  vous  êtes  forcé,  dit-il,  d'abandonner  la 
ligne  du  Var,  gardez  celle  de  la  Roya  pour  empêcher  la 
division  Suchet  de  revemr  sur  Gènes.  Si  vous  abandonnez 
la  Roya,  pcrtez-vousau  col  de  Tende  et  à  Monte-Ajuto  de 
Savone  pour  vous  a|)puyer  sur  Oit.  >  Il  laissa  au  Var 
18.000  hoaim.^s  et  s'élança  par  le  col  de  Tende,  rapide 
comme  1  éclair. 

Il  fallait  agir.  Suchet  apprend  que  les  Autrichiens  ont 
résolu  un  assaut  général  sur  nos  ouvrages  du  pont  du  Var 
pour  le  22  mai.  Il  met  la  division  Clausel,  cachée  derrière 


LE  CONSULAT  ET  l'eMPIRE  (1799-2814)  309 

la  tête  du  pont  ;  place  la  brigade  Zablonouwski  derrière 
le  Var,  et  prolonge  sa  droite  jusqu'à  la  batterie  du  Signal, 
à  laquelle  il  ajoute  une  pièce  de  seize  ;  il  envoie  Tordre  à 
Garnier  de  passer  le  Var  au  pont  de  Malaussène,  afin  d'at- 
tirer Gorrup  sur  ce  point,  et  de  s'avancer  jusqu'à  La  Tour 
pour  gagner  Utelle,  après  avoir  débusqué  l'ennemi  de  la 
Tinée.  Pour  lui,  le  22  mai,  jeudi,  fête  de  l'Ascension,  afin 
de  mieux  tromper  Gorrup,.  il  monte  à  l'improviste  à 
Vence,  emmenant  avec  lui  un  escadron  de  hussards  et 
quelques  pièces  d'artillerie.  Il  faisait  croire  à  l'ennemi 
qu'il  allait  soutenir  Garnier  du  côté  de  Saint-  Martin-du- 
Var.  Les  anciens  de  Vence  rapportent  que  lorsqu'ils 
aperçurent  de  la  troupe  qui  montait  chez  eux, tout  effrayés, 
ils  s'imaginèrent  que  c'était  l'Autrichien.  On  cria  :«  L'en- 
nemi, l'ennemi,  sauve  qui  peut  !  >  Bientôt  on  se  rassura. 
Suchet  data  quelques  ordres  de  son  quartier  général  à 
Vence,  et  envoya  son  escadron  et  son  artillerie  défiler  en 
longue  file,  sur  les  hauteurs  qui  dominent  la  rive  droite 
du  V^ar  en  vue  de  Gorrup.  Il  apprit  bientôt  que  Garnier 
avait,  malgré  la  crue  des  eaux,  franchi  sans  obstacle  le 
pont  de  Malaussène  et  qu'il  s'était  porté  à  La  Tour.  Il 
revint  rapidement  vers  une  heure  sur  Saint-Laurent- 
du-Var. 

Cependant  le  même  jour,  dès  quatre  heures  du  matin, 
les  Autrichiens,  au  nombre  de  onze  bataillons  de  grena- 
diers et  de  dix  d'infanterie,  s'élancèrent  avec  ardeur  sur 
notre  tète  de  pont.  Brunet  les  reçut  avec  le  20®,  le  39®  et 
le  99*  de  ligne.  Il  v  fut  blessé  d'un  éclat  d'obus.  Rocham- 
beau,  admirable  de  talent  et  de  sang  froid,  et  d'Ambar- 
rère  soutinrent  le  feu  des  batteries,  six  heures  durant.  A 
dix  heures,  le  feu  cessa,  mais  la  fiot tille  anglo-napolitaine 
continua  de  tonner  jusqu'au  soir  à  l'embouchure  du  Var. 
Notre  plus  grande  perte  fut  l'explosion  de  deux  de  nos 
magasins  à  poudre. 

Le  lendemain  23,  les  eimemis  s'y  reprirent  de  nouveau , 


iès  rm.'^*t  în  ^nxr.  3^:05  n  j  rsçcradiiiies  qne  iMMidialam- 
3U2ir.  7»  iir  iLi^Bgr  incr»  xœ-  n>jces  époi^nîoiis  nos  mani- 
:i:cs  i.  iiiiisir  îe  ji  iisr^  ie  K-csire  éf»roavée  la  veille,  ou 

loif  ii:s  iz-ji^e*  i"^  iftrîiî  ^râ  cae  ^sitre  direedc»!.  En  eflFet 
OîLTTiier  ÎTL  !t:i>i-  iTT^idije  jfs  rairaétoiî  beaoeoap.  Elsnitz 
iT^in  f^iT^i^i^  5e*I»f!riràf  i  DuTiinas  ;  G«3rrnp  se  tenait  à 
AiTTr^nimi.  ^  W-â>=ririii  avi^ç  recada  renfort,  se  mit 
ai  ih^^  :»f  z«:cr*  vcd  ra  Pxl;.  ^aaib  qae  Lattermannse 


:j^in.\T  is  £A.9T-tiAiaxr7.  ^  o  ^ 


Prî^ecx  j*  à?  TT.t:  p«r  iè  brave  Fruiceschi,  aîde-de- 
cl:  iif  S:cj:.  ri^*  Bjcarune  fraocfaissaii  le  Saint-Ber- 
aari.  Sw±!fî;  r^fôicLrûi  rirdeor  pxir  se  maintenir  dans 
ses  T»:Ktj:c:5.  rC  :;ir  ;i:i!c  size  V^teor*  laissa  les  Autri- 
i±i.fc;s  ;25*=r  Irrcrs  zlzzî'^jGs  «  s^entrecenir  dans  l'idée  de 
îsMT  sc:T«rri:rr:c-.  La  *:âr,:'nz3Êie  An  26  mai  endommagea 
Ejècirr  DIS  iTiT^A;;!  :  f^  ocGise  sc-os  continoions  de  faire 
pcr^ -rr  silrro:^,  ELscî'-T  cQ  c»>aciat  que  nous  n*ëtions  pas 
ec.  e:L.\:  i«r  «•rcs  îeîrcivîre.  P:a:iant  Oudinot  avait  fait  une 
tr^<u  jr  scme,  :'-i  n:c>  avions  perdu  soixante  hommes, 
in3cs  e-^^^  :::».uj^  cî-rces  -ie  eaaon.  et  fait  deux  cents  pri- 
soîiniers.  Eis:i:z  vovilut  pT>aîiin^ausâtùt  sa  revanche,  et  la 
nui:  Ei-ènie,  :re:îr>r  le  (en  à  notre  pont,  en  nous  coupant 
tout  moyeE.  de  rrtriiie.  Or  vers  10  heures  du  soir,  par  une 
nuit  n:ir^  rî  :  rÀ^r>.;5e,  il  envova*  dans  le  plus  îrrand  secret 
et  sans  brui:,  «irts  pionrkiers  avec  tortues  et  ^seines  gou- 
dronnées, s:*uîeiias  par  les  bataillons  de  Paar  et  de  Ninus. 
Nous  savions  touî.  Niaus  se  f<rêsente  le  premier,  et  nous 
lui  lançons  s^>udaia  une  êp:  u vantaWe  déchaîne  de  toute 
notre  mitraille  à  la  fois.  Paar  en  reçoit  autant.  Ninus 
revient  à  la  ehawre  :  il  y  perd  beaucoup  de  monde  et  tout 
se  relire  en  des:*rdre.  Eisnitzjoué  se  brûla  au  pont  qu'il 
voulait  brûler.  Garnier,  comme  nous  lavons  vu,  après 


LE  CONSULAT  KT   l'EMPIRE  (1799-1814)  311 

avoir  forcé  Bellegarde  d'évacuer  Saint-Martin -du- Var  et 
la  Roquette,  et  soutenu,  le  24,  un  enj^agement  sérieux  à  la 
Tour,  renouvela  ce  même  jour  26  mai  les  glorieux  corn- 
bits  de  1793  en  enlevant  à  la  baïonnette  les  postes  de 
Vilette,  de  la  Madone  et  du  Brec  d'Utelle.  Micholouski, 
capitaine  des  hussards,  poursuivit  l'ennemi  vaincu  jusqu'à 
Lantosque  et  Roquebillière  et  en  ramena  une  trentaine  de 
prisonniers. 

Le  27  mai.  Sachet  prend  à  son  tour  l'ofFensive.  Il  or- 
donne à  Rochamljeau,  à  5  heures  du  soir,  de  marcher  en 
avant  sur  Nice.  Celui-ci  partage  la  34*  brigade  aux  ordres 
de  Mazas  en  trois  colonnes,  précédées  chacune  de  vingt 
sapeurs,  qui  s'avancent  sur  la  gauche  du  pont,  vers  les 
collines  occupées  par  les  Autrichiens,  tandis  que  la  1 1®  bri- 
gade va  sur  Nice,  partie  par  la  vieille,  partie  par  la 
nouvelle  route.  Un  bataillon  de  la  20®  formait  la  réserve 
en  avant  de  notre  tète  du  pont.  Les  deux  brigades  de  gre- 
nadiers autrichiens  restées  dans  les  lignes  et  attaquées 
les  premières  se  battirent  bien,  et  finirent  par  plier. 
Mazas,  cependant,  en  s'avançant  vers  le  vallon  de  Saint- 
Isidore,  allait  être  enveloppé  par  l'ennemi,  s'il  n'eût  su  se 
dégager  à  temps  et  battre  en  retraite  vers  la  tète  du  pont. 
Un  de  ses  bataillons  qui  gardait  les  hauteurs,  le  proté- 
gea contre  les  dragons  de  Kaim.  On  signala,  dans  ces 
combats  du  28  le  brave  capitaine  Gobert  de  la  11%  qui  à 
la  tète  de  quinze  hommes  s'élança  dans  une  redoute  autri- 
chienne défendue  par  quatre  pièces  d'artillerie  et  par  qua- 
rante grenadiers  et  s'en  rendit  maître.  Le  même  1 1*  soutint 
aussi  plusieurs  belles  charges  à  la  baïonnette.  Ce  que 
voyant,  l'ennemi  retira  son  artillerie  et  délogea.  La  nuit 
venue,  cette  mêlée  au  milieu  des  oliviers  dut  cesser,  et 
nous  sonnâmes  le  ralliement.  Nous  avions  perdu  dans 
cettp.  journée  cent  quarante-cinq  hommes  ;  mais  pris 
encore  quatre  pièces  d'artillerie  et  fait  trois  cents  pri- 
sonniers. 


312  CHAPITRE  V 

COMBATS  DE  DURANU8,    DB  DRAP   ET  DE   l'bSCARÈNE,    27    MAI. 

Elsnitz  à  deux  heures  du  matin  abandonna  Nice.  Ulm 
et  Saint- Vallier  gagnèrent  le  Braiis,  Weldenfeld  se  diri- 
gea vers  le  Col  de  Tende;  Lattermann  à  Tarrièi-e-garde 
s'en  alla  par  la  Turbie,  laissant  un  détachement  à  Mont- 
gros.  Gorrup  opéra  sa  retraite  sur  le  Raoûs,  et  envoya 
Bellegrade  rejoindre  ceux  du  Braiis. 

Suchet  ira  les  y  chercher.  Il  apprit  que  Garnîer  s^était 
rendu  maître  d'Utelle  le  27  par  un  combat  acharné,  qu'il 
avait  soutenu  un  feu  de  six  heures  sur  le  pont  de  Duranus, 
que  Tennemi,  outre  la  perte  de  beaucoup  d'hommes,  avait 
laissé  quatre-vingts  prisonniers.  Il  fit  avertir  ce  brave 
général  que  les  Autrichiens  avaient  dirigé  surLevens  trois 
bataillons  de  grenadiers  et  trois  régiments  d'infanterie.  A 
cette  nouvelle,  Garnier  dirigea  un  détachement  de  ce  côté 
et  une  légère  fusillade  dans  la  nuit  du  27  au  28  éloignant 
le  danger,  il  put  gagner  Lantosque  et  établir,  le  28,  ses 
quartiers  à  Belvédère. 

Le29mai,du  côté  de  Nice,Rochambeau quittant  le  pont 
du  Var  à  la  pointe  du  jour  s'avança  à  Cimiés  par  les  vallées 
de  Saint-Isidore  et  du  Magnan.  Il  apprit,  chemin  faisant, 
de  deux  officiers  blessés  de  la  II*,  qu'Elsnitz  avait  aban- 
donné Nice. 

Le  même  jour,  Mengaud,  qui  devait  aller  seconder  les 
opérations  de  Garnier,  n'avait  pu  passer  le  Var  à  cause  de 
la  crue  des  eaux  ;  il  prit  son  chemin  par  Aspremont. 

La  9®  division  de  Clausel  et  de  Quesnel,  protégée  par 
Jablonowski  avec  la  II®,  et  par  Brunet  qui  fouillait  les 
bois  d'oliviers,  s'était  avancée  sur  Nice  par  la  vieille  et  par 
la  nouvelle  route.  Brunet  suivit  la  rive  droite  du  Paillon 
pour  s'établir  à  Saint-Pons,  Solignac  se  posta  sur  le  Pail- 
lon. Les  Autrichiens  de  Montalban  réunis  à  ceux  de  Ville- 
franche  poussaient  des  reconnaissances.  Notre  20®  de  ligne 
et  le  55**  s'élançant  à  Montgros  y  firent  cent-cinquante 


LE  CONSULAT  ET  L'EMPmE  (1799-1814)  313 

prisonniers  et  chassèrent  les  grenadiers  de  Lattermann 
vers  Eze  et  laTurbie. 

Suchet,  après  avoir  laissé  cinq  cents  hommes  à  la  tête 
du  pont  de  Saint-Laurent  et  de  l'autre  côté  du  Var  à  Pu- 
get-Treize-Dames,  entra  à  Nice  à  sept  heures  du  soir, 
c'était  toujours  le  29  mai.  Les  autorités  se  présentèrent  à 
lui  d'un  air  très-embarrassé,  pour  lui  offrir  les  clefs  de  la 
ville.  Le  général  fit  mine  de  ne  pas  s'en  apercevoir  et 
comprit  qu'il  fallait  user  de  bienveillance.  lien  écrivit  à 
Masséna  :  «  Je  crois,  lui  dit-il,  seconder  vos  ordres,  en 
ne  prenant  pas  des  mesures  de  rigueur.  La  victoire  est 
compagnedel'indulgence.J'ai  rétabli  la  batterie  de  Sainte- 
Hélène.  Dirigée  contre  nous,  elle  le  sera  aujourd'hui  con- 
tre l'Angleterre.  » 

Il  poussa  ensuite  une  reconnaissance  vers  l'ennemi,  en 
compagnie  de  Saint-Hilaire,  il  fit  à  Drap  prisonniers  deux 
cents  grenadiers  de  Lattermann  et  s'empara  de  vingt 
chariots.  C'est  à  Drap  que  Rochambeau  rejoignit  Clausel 
et  toute  sa  cavalerie.  Siras  gravit  aussitôt  la  Turbie  et 
poursuivitLattermann  jusqu'àMenton.En  ce  même  temps, 
Quesnel  occupait  l'Escarène,  où  Brunetle  rejoignit.  Ils  en- 
gagèrent contre  l'ennemi  un  combat  assez  vif  qui  lui  coûta 
trois  cents  prisonniers.  Belgrade  et  Uhn,  toujours  pour- 
suivis, avaient  besoin  du  secours  de  Lattermann  pour  ga- 
gner le  Braoiis  et  le  Brouis. 

Le  30  mai,  Rochambeau  se  tenait  sur  les  hauteurs  de 
l'Escarène.  Il  envoya  Brunet  au  Braoiis  et  Mengaud  au 
col  de  Négro  ;  et  le  lendemain  31,  Bellegarde  et  Ulm  se 
retranchaient  derrière  la  Royasous  les  ordres  du  général 
en  chef  Elsnitz.  Gorrup  restera  séparé  de  l'armée  et 
retranché  sur  l'Authion. 

COMBATS    DU    l*'  JUIN    AU   6. 

Le  1*' juin  était  la  fête  de  la  Pentecôte. 

Le  brave  général  Brunet,  qui  n'était  pas  de  la  fa- 


îît  CHAPITRE  V 

zzllr  il  j*rr:nier.  réparait  les  défaites  du  Raoûsetde 

.  --\  j. ->  '-.r  1  •  -/-:>. 

Le  31  zl. -',':.  il  êiaiî  p<irri  da  BraoQs«  renforcé  de  la  99®, 
e:  :.:::;  :":  ri*  une  kiQg^ie distance  à  parcourir,  il  marcha 
i-yi':<r  \\  ni::.  ^T.wiî  sins  bruit  à  la  faveur  de  l'obscurité 
îe  o-.>l  il  Br>u:>.  L'ennemi  reposait  en  sécurité  derrière 
se>  re:r\Zr:-henîrn:s.  Beauo^up  tombèrent  entre  ses  mains; 
le  r-<:e  e^X-ma  Mîlleîo  irches.  où  un  bataillon  les  poursui- 
vi:. Men^/.ui  ie  ia  division  Mesnard.  avisé  de  la  prise  du 
Br:u:s,  ^>:'ura:  :\  Miiielourehes  et  àTAuthiou.  Gorrup  y 
avÀÎ:  sr^rle  :>-is  ses  hommes  du  Raous  et  relevé  les 
rec:u:es  ie  ITiQ.  Au  premier  coup  de  canon  de  Mengaud, 
G.ir.ier  r*:>:e  à  Belvédère  devait  se  fiorter  au  secours.  A 
o  he  :rvs  :  j  nivia.  l*'  'uin,  l'escalade  commença.  Gloire  à 
Lesoure  ^i'îî  avr*?  ".a  7*  îëirère  du  109*  de  ligne,  et  de  la 
brl^A-îv  Maunay  pj.ir  réserve,  emporta  ces  positions,  et 
n:  >:x  ce  ::s  :»ris:'ar-iers.  Sans  désemparer,  la  6®  division 
de  Mr>c;oî  '>:»iiriK  à  Fonian  et  à  Saor^e  couper  à  Gorrup 
le  :  A5s.-.^ -  : .;  ^>1  de  Teale,  ei  la  7*  s'élança  au  Raoùs. 
ElI>::::j-lVl.o^\r.:e  et  Uîm  accourus  au  secours  de  Gorrup 
iiure:::  s-e  ;e:er  en  :oute  hâte,  partie  sur  Airole,  partie  sur 
F'X:r..\i:;.  a  van  :  manant  leurs  bairaires. 

Le  ?  ^.;::u  à  a  ioi:.îe«.îu  jour,  nouveau  combat. 

Rv.'.e:.  S:I:-:nao.  Manoune  unissant  leurs  forces  au 
lv>  le:.  •,:;->:  K-henî  en^x^re  i^ir  le  Brouîs  et  enlèvent  à 
rau::ioîùe:i  l>>inîa  louie  s*3n  arrière-grarde.  Français  ei 
Aurriohîev.s  ei.tivut  ivie-mèle  dans  BreiK  où  nous  pre- 
nons sc^jK  oaiioîis,  trois  obusiers,  huit  cents  prisonniers. 

Apiv<  ;>  hoiiivs  de  repos,  nous  courons  à  Fourciun 
iKmVuîu  p:\r  :?.»>  hommes.  Brunet  prend  par  la  gauche 
la  i»o<iti  n  :  Zablonowski  par  le  front.  Tout  cède  et  cinq 
oonis  prisonnières  nous  restent. 

I.oo  jiii'K  Hrune:  j»vi$xa  jusiu'à  Penna,  Dolcéaqua  et 
Ti olivette  i^  ui  il  rauu^na  ijuatre  cents  prisonniers  en  fuite 
vei^s  \intimille.  Quatre  régiments  autrichiens,  ne  pou- 


LE  CONSULAT  ET  l'EMPIRE  (1799-1814)  315 

vant  rejoindre  Elsnitz,  gagnèrent  le  col  de  Tende,  en 
jetant  armes  et  bagages.  Lescure  alla  à  leur  poursuite  par 
les  cols  des  Sablone  et  de  Bourra.  Il  eut  parmi  ses  prison- 
niers le  baron  de  Moltck,  commandant  des  sapeurs-pion- 
niers. Suchet  avait  Tœil  à  tout.  11  tenait  le  3  juin  son 
quartier-général  à  Tende,  et  écrivait  de  là  qu'il  avait  en 
son  pouvoir  5,000  prisonniers,  et  que  le  Comté  de  Nice 
était  en  entier  recouvré. 

Le  4  juin  Oudinot,chefd'état-major,apprenait  à  Suchet, 
de  son  quartier-général  de  Breil,  que  le  vœu  de  l'armée 
était  d'aller  à  Gènes  pour  délivrer  Masséna,  et  de  marcher 
sous  les  ordres  de  son  chef  intrépide  à  la  rencontre  du 
premier  consul. 

Suchet  écrira  de  Port-Maurice,  6  juin,  au  ministre  de  la 
guerre  :  «  La  rapidité,  avec  laquelle  nous  poursuivons 
l'ennemi,  ne  me  permet  pas  de  vous  en  écrire  plus  long  ; 
déjà  mon  avant-garde  est,  la  gauche  à  Orméa  et  la  droite 
à  Borghetto,  où  je  me  rends.  Nous  comptons  les  instants 
qui  doivent  nous  rapprocher  de  Gènes  et  du  général  en 
chef.  Encore  deux  marches  forcées  et  il  me  sera  permis  de 
vous  annoncer  le  premier  une  jonction  si  vivement  dé- 
sirée. » 

Le  général  Devaux  aux  ordres  de  Garnier  à  Nice,  féli- 
citait le  maire  de  Vence  du  zèle  qu'avait  déployé  l'admi- 
nistration pour  l'organisation  de  la  garde  mobile;  il  or- 
donnait de  la  laisser  encore  à  Gattières,  et  mettait  la 
commune  à  la  disposition  du  général  Pereimond  qui  suc- 
cédait à  Pascalis  dans  le  commandement  d'Antibes.  Su- 
chet apprit  le  7  juin  à  Alassio  que  Masséna  avait  capitulé 
le  4  et  que  le  5,  à  la  pointe  du  jour,  il  quittait  Gènes  avec 
1,500  hommes,  son  état-major  et  tous  les  honneurs  de  la 
guerre.  11  faisait  voile  vers  Antibes  sur  le  navire  de  son 
ami  Bavastro,  y  séjournait  peu  de  temps  et  se  rendait 
aussitôt  à  Paris.  Suchet  recevait  la  division  du  général 
Gazan  venant  de  Gènes.  Le  général  Gazan  avait  eu  aussi 


316  CHAPITRE  V 

sa  belle  part  de  gloire  dans  ces  circonstances.  Ni  Masséna, 
ni  Suchet  ne  purent  prendre  part  à  la  victoire  de  Ma- 
rengo  (14  juin),  mais  on  peut  dire  que  Tun  et  Tautre  l'a- 
vaient préparée.  L'intrépidité  de  Masséna  donna  à  Bona- 
parte le  temps  d'arriver.  <  Vous  valez  à  vous  seul  plus  de 
25,000  hommes,  lui  avait  dit  l'amiral  Keith.  >  Suchet  re- 
tint assez  longtemps  17,000  hommes  dans  les  Alpes-Mari- 
times, reconquit  Nice,  et  si  Masséna  eût  pu  tenir  encore 
trois  jours,  il  était  rejoint  par  Suchet. 

Nous  n'avons  plus  dans  nos  parages  de  bruits  de  guerre. 
Pourtantnotre  arrière-garde  conserve  encore  ses  positions 
dans  les  Alpes-Maritimes  ;  Alberti  commande  la  place  de 
Lantosque  ;  Cinetti  garde  Belvédère,  et  un  poste  de  canon- 
niers  occupe  la  redoute  de  Saint-Jean.  La  garnison  de  Bel- 
védère, peu  disciplinée,  se  permit  d'insulter  les  habitants, 
de  piller  les  bergeries  et  de  menacer  même  de  mort  ceux  qui 
résistaientà  leur  pillage.L'administration  s'en  étant  plainte 
au  général  commandant  à  Nice,  voici  qu'au  mois  d'août 
trois  généraux  inspecteurs  montent  à  Belvédère,  se  ren- 
dant à  Saorge  ;  ils  mandent  le  sergent  du  poste  de  Saint- 
Jean  ;  et  le  général  en  chef,  le  frappant  de  sa  cravache  en 
plein  visage,  le  traite  de  canaille  et  ordonne  de  le  mener  à 
Saorge  pour  passer  en  conseil  de  guerre.  Puis  i!  dit  à  Ci- 
netti de  prendre  garde  à  lui:  «  Si  j'entends  la  moindre 
plainte,  je  vous  dégrade  immédiatement.  > 

Jetons  ici  une  expression  de  regret  sur  Marcel  Masséna 
qui  meurt,  dans  son  commandement  d'Antibes,  le  18  dé- 
cembre 1800;  il  n'avait  que  60  ans.  Dans  ces  cent  com- 
bats de  nos  Alpes-Maritimes  de  1792  à  1800,  il  est  une 
pensée  qui  atfecte  douloureusement  notre  àme,  touten 
admirant  Ihéroïsme  de  nos  soldats  ;  il  y  manque  le  souffle 
religieux.  Le  ministre  de  Dieu  n'est  pas  là  pour  soutenir, 
pour  consoler,  pour  aider  enfin  à  mourir.  Et  cependant 
qu'est  le  sacrifice,  le  dévoument  militaire,  sans  l'espoir  de 
l'immortalité  bienheureuse  ! 


LE   CONSULAT  ET  l'EMPIRE  (1799-1814)  317 


V.    —    LES  BARBETS. 

Ces  terribles  brigaads  qui  infestaient  toutes  les  routes 
des  Alpes-Maritimes,  ne  cessaient  pas  d'y  jeter  la  terreur. 
On  dressa  une  liste  des  principaux  chefs,  qu'on  envoya  à 
toutes  les  communes.  On  citait  de  Nice  les  nommés  Luin 
et  Aiida  ;  une  dizaine  de  Villefranche,  autant  de  l'Esca- 
rène,  cinq  d'Utelle,  dont  Cresci  jugé  à  mort  ;  dix  de  Sainte- 
Agnès,  douze  d'Eze,  cinq  de  Cuébris,  douze  de  Breil,  six 
deSaorge,  trois  de  Belvédère,  trois  de  Tourrette-Le- 
vens;  tous  condamnés  à  mort  par  contumace,  et  leur 
tète  mise  à  prix.  Le  12  décembre,  les  colonnes  mobiles 
chargées  de  les  atteindre  en  prennent  onze.  Ce  qui  faisait 
trente-uu  depuis  le  19  octobre.  En  1801,  le  général  Gar- 
nier  arrête  Sébastien  Gibelle  et  Jacques  Martin,  des  plus 
dangereux  (13  mars.)  Le  28  septembre,  à  Loude  deux  des 
chefs,  Antoine  Bensa  et  Antoine  Imbert.  Le  8  novembre, 
Penchienatti  de  Contes  et  C.  Cagnoli  d'Utelle.  En  1803, 
trois  sont  pris  à  Puget-Théniers,  J.  Pastor,  A.  Ferrier  et 
N.  Rivasca  (8  octobre.)  Le  13, ils  assassinent  un  gendarme 
au  col  de  Tende.  On  signale  Airole  près  de  Vintimille, 
comme  un  de  leurs  repaires.  En  1804,  26  février,  on  en 
prend  trois  à  Castillon,  dont  deux  de  Berre  et  un  de  Ben- 
dejun.  En  1805,6  avril,  c'est  M.-A.  Gallo,  Frabon,  et 
Galvagno  dit  le  dragon  d'Ormée.  Le  7  février,  un  des 
barbets,  Girard  dit  Boulon^  s'est  retiré  à  Valbonne  ;  il 
blesse  deux  gendarmes  et  s'évade.  En  1810,  une  bande 
de  barbets  court  la  vallée  de  Lantosque.  Les  gardes  natio- 
naux, les  gendarmes  réunis  font  une  battue  du  11  août  au 
17.  Ils  finissent  par  arrêter  à  la  Bollène  leur  chef,  André 
Thaon.  Le  24  août,  les  Barbets  assassinent  au  Brec  du 
Braûs  un  certain  Bellissime  dit  Campagnole,  qui  con- 
duisait des  bœufs  à  Nice.  En  1818,  on  prendra  enfin  un 
certain  Laugier  dit  le  Loup,  né  à  Grasse.  Les  anciens  ra- 


318  CHAPITRE  V 

content  encore  les  forfaits  d'un  fameux  barbet  qui  avait 
choisi  pour  asile  le  quartier  si  accidenté  du  Ray,  aux  en- 
virons de  Nice. 

VI.    —    LE  CONCORDAT  DE    1801. 

L'avènement  de  Bonaparte  au  Consulat  rendait  la  paix 
à  l'Église.  Il  signa  avec  Pie  Vil  le  concordat  de  1801  (15 
juillet.)  Jusqu'alors  les  prêtres  non  assermentés  tombaient 
sous  le  coup  de  la  loi  ;  le  culte  catholique  n'était  que  toléré. 
Maintenant  l'Église  de  France  reprend  son  existence  offi- 
cielle et  régulière.  L'empressement  que  met  le  peuple  à 
revenir  aux  habitudes  religieuses  prouve  que  la  liberté  de 
conscience  n'existait  plus  en  France  depuis  la  constitution 
civile  du  clergé,  et  que  la  révolution  qui  se  disait  libérale, 
n'avait  fait  qu'imiter  les  gouvernements  les  plus  cruels  et 
les  plus  despotiques.  Les  évèques  de  Grasse,  de  Vence,  de 
Nice,  de  Toulon,  remettent  entre  les  mains  du  Souverain 
Pontife  la  démission  de  leur  siège.  Bonaparte  désigne  alors 
au  siège  de  Nice,  un  de  ses  petits  parents,  originaire  de 
Bechisano  (Corse),  J.  B.  Colonna  d'Istria,  né  en  1758, 
renommé  par  sa  piété  et  par  sa  charité.  Sacré  à  Paris  le  11 
juillet  1802,  il  prit  possession  de  son  siège,  le  4  septembre, 
au  milieu  du  plus  grand  appareil.  Toutes  les  administra- 
tions, la  magistrature,  le  clergé  l'accompagnèrent  solen- 
nellement à  la  cathédrale.  Le  vicaire  général,  Jérôme 
Rossi,  lui  adressa  un  discours  latin  ;  l'évèque  y  repondit 
en  français  :  «  Me  voici  enfin,  dit-il,  au  milieu  de  vous  tel 
qu'un  ange  de  paix,  vous  apportant  les  célestes  conso- 
lations. 

Il  jette  un  coup  d'œil  rapide  sur  les  événements  passés, 
puis  s'arrètant  tout  à  coup  :  <  Ne  rouvrons  pas  des  plaies 
(jui  saignent  encore  et  qu'un  sage  gouvernement  tâche  de 
cicatriser...  Grâce  à  la  divine  Providence  ce  temps  n'est 
plus  où  les  prêtres  remplissaient  les  cachots  ?  »  U  fait  ob- 


LE  CONSULAT   ET   L'EMPIRE  (1799-1814)  319 

server  qu'il  n'en  a  pas  été  de  Nice  comme  des  autres 
pays.  La  Révolution  n'y  a  pas  produit  les  mêmes  effets 
qu'ailleurs.  La  religion  s'y  est  conservée  au  milieu  des 
agitations  les  plus  violentes  »...  Il  adresse  des  prières  fer- 
ventes pour  le  gouvernement,  pour  le  Souverain  Pontife. 
Puis  il  se  met  à  l'œuvre,  s'entend  avec  le  Préfet  pour  la 
réorganisation  des  paroisses,  reconstitue  le  chapitre,  le 
séminaire,  les  confréries  des  Pénitents,  prend  successive- 
ment pour  grands  vicaires  MM.de  Villarey,  Trinchiery, 
Garin  et  de  Grimaldi  ;  rétablit  les  couvents  de  Saint -Bar- 
thélemv,  deCimiéset  des  Vésitandines.  Il  n'a  rien  à  lui. 
Tout  ce  qu'on  lui  donne  va  aux  pauvres. 

Sur  l'autre  rive  du  Var,  l'archevêque  d'Aix  M^"^  de  Cissé 
nomme  curé-archiprètre  de  Grasse  M.  Archier  ;  d'Anti- 
bes,  curé  de  V"^  classe,  M.  Geoffroy  du  Rouret  ;  et  de 
Vence,  M.Savournin  qu'il  fait  grand  vicaire,  etarchiprê- 
tre  en  considération  de  ses  mérites  personnels  et  de  l'anti- 
que siège  épiscopal  de  Vence.  M^'  Pisani  passera  en  1804, 
à  l'évêché  de  Namur,  qu'il  illustrera  par  ses  talents  et  par 
ses  vertus.  Il  n'oubliera  jamais  son  ancien  peuple  de  Vence, 
il  lui  enverra  son  mandement  d'installation  ;  et  quand  il 
mourra,  il  fera  des  legs  à  l'église  de  Vence,  et  à  celle  de  la 
Gaude  pour  le  repos  de  son  àme  et  de  celles  de  son  père  et  de 
sa  mère.  Lisons  un  extrait  de  sa  hîttre  à  ses  diocésains  de 
Venco  quand  il  se  démit  de  son  siège  (10  octobre  1801)  : 
€  Telle  est  et  telle  sera  juscju'à  la  fin  des  siècles  la  destinée 
de  l'Eglise  qu'elle  doit  continuer  sa  course,  comme  elle  l'a 
commencée  entre  les  persécutions  du  monde  et  les  conso- 
lations de  Dieu...  11  est  reconnu  que  les  évoques  de  France 
conduits  en  exil  ont  soutenu  avec  justice  la  vraie  croyance 
de  l'Église...  La  paix  va  nous  être  rendue,  mais  les  dou- 
ceurs ne  seront  que  pour  vous.  Les  amertumes  continuent 
pour  vos  pasteurs  fidèles  ;  ils  doivent  boire  le  calice  jus- 
qu'à la  lie.  Ce  n'est  qu'à  ce  prix  qu'ils  peuvent  vous  assu- 
rer, dans  les  circonstances  présentes,  les  jouissances  de  la 


320  CHAPITRE  V 

paix.  Oui,  on  vient  de  leur  demander  à  tous  un  sacrifice 
qui  a  pu  être  proposé  dans  l'Église,  mais  qu'on  n'a  jamais 
vu  s'accomplir.  Il  est  résolu  à  le  faire.  Soumis  au  décret 
du  Saint-Siège,  il  renoncera  à  un  siège  où  il  voulait  mou- 
rir. Mais  il  aimera  toujours  sa  chère  église  de  Vence.  > 
(Donné  le  10  octobre  du  lieu  de  son  exil.) 

La  réorganisation  des  paroisses  ne  se  fit  pas  sans  certai- 
nes difficultés.  Combien  de  prêtres  compromis  pendant  la 
révolution  avaient  à  se  réhabiliter  dans  l'opinion  publique! 
Le  Préfet  du  Var,  empiétant  sur  ses  droits,  cherchait  à 
s'immiscer  dans  les  affaires  du  clergé  et  quelques  prêtres 
adhéraient  à  ses  ordonnances:  <  C'est  cette  lâcheté  inex- 
cusable, disait  l'archevêque  d'Aix,  qui  a  fait  prêter  tant 
de  serments  inconsidérés.  Comment  veulent-ils  que  je  les 
protège  efficacement,  s'ils  ne  me  suivent  pas,  lorscjue  je 
me  mets  en  avant  d'eux.  Pour  moi  je  n'avilirai  jamais  les 
droits  du  sacerdoce,  et  je  ne  trahirai  pas  mon  ministère. 
Je  défendrai,  s'il  le  faut,  de  si  grands  intérêts,  et  je  ne  me 
découragerai  pas  de  l'abandon  de  plusieurs  de  mescoopé- 
rateurs...  11  faut  que  les  bons  prêtres  désarment  les  mé- 
chants par  leur  patience  et  leur  charité.  > 

La  Colle  et  Saint-Jeannet  ne  voulaient  pas  des  curés 
qu'on  leur  donnait.  Plusieurs  pays  n'en  avaient  pas.  t  A 
Bezaudun,  dit-on  en  1803,  on  meurt  sans  sacrement  faute 
de  prêtre.  > 

Des  curés  pleins  de  zèle  ranimaient  l'esprit  religieux  par 
des  missions.  Le  3  février  1805,  dans  la  mission  de  Vence 
dix  prêtres  suffirent  à  peine  aux  confessions  ;  et  l'autorité 
municipale  en  tête,  suivit  tous  les  exercices,  et  communia 
de  la  manière  la  plus  édifiante.  Il  en  fut  de  même  à  Saint- 
Paul  et  îi  la  Colle. 

Le  P.  Paré,  capucin ,  prêchait  la  mission  à  Grasse  en  1808. 
Seulement  s'étant  permis  dos  attaques  contre  le  gouver- 
nement, un  ordre  de  l'administration  supérieure  arriva 
de  ne  plus  monter  en  chaire  et  de  quitter  la  ville  de  Grasse. 


LE  CONSULAT  ET  l'eMPIRE  (1799-1814)  321 

Le  prêtre,  fidèle  dépositaire  de  la  vérité,  ne  doit  jamais  la 
sacrifier  ;  mais  cette  défense  de  la  vérité  n'exclut  pas  la 
prudence,  la  douceur  et  la  charité.  Qu'il  se  garde  de  mêler 
la  politique  avec  la  religion  :  il  se  doit  tout  à  tous  pour 
gagner  tout  à  Jésus-Christ. 

VII.—  ADMINISTRATIONS  DÉPARTEMENTALE  ET  MUNICIPALE. 

Partout  les  divers  services  reprennent  leur  cours  régu- 
lier. Il  s'agit  d'équilibrer  le  budget.  On  a  beaucoup  de 
ruines  à  relever,  de  dettes  à  payer.  Les  communes  les  plus 
importantes  se  font  autoriser  à  établir  des  octrois,  Nice, 
Grasse  et  Antibes  sont  de  ce  nombre.  Le  gouvernement 
tenait  à  ramener  le  bonheur  dans  le  pays  si  longtemps 
éprouvé.  Aussi  il  demande  à  l'avocat  Dabray  de  Nice, 
quelle  était  la  disposition  des  esprits  dans  le  département 
des  Alpes-Maritimes  (octobre  1800). 

€  Le  commerce  est  nul,  les  campagnes  ont  été  rava- 
gées, les  troupes  ont  apporté  avec  elles  tous  les  fléaux, 
même  la  peste  ;  les  contributions  écrasent  tout  le  monde  ; 
et  le  général  Garnier  qui  commande  le  département,  est 
détesté  à  cause  de  sa  brutalité  et  de  son  despotisme.  » 

Le  nouveau  préfet,  M.  Flourens,  républicain  modéré  et 
bon  administrateur,  employa  bien  toutes  les  ressources 
dont  il  pouvait  disposer  ;  mais  le  régime  militaire  passait 
encore  avant  tout.  11  fut  remplacé  par  M.  de  Chàteauneuf- 
Randon,  ancien  conventionnel  de  la  Montagne.  Il  ne  resta 
que  quinze  mois,  et  eut  pour  successeur  M .  le  vicomte 
Joseph  Dubouchage  (mai  1803),  qui  mérita  bien  du  pays 
par  la  sagesse  de  son  gouvernement.  Son  premier  soin, 
en  arrivant  à  Nice,  fut  de  visiter  la  rive  droite  du  Paillon, 
dont  le  débordement  du  21  novembre  1802  avait  dévasté 
les  plus  belles  propriétés,  et  de  venir  en  aide  aux  rive- 
rains par  un  secours  efficace.  Les  maires  se  succèdent, 
nommés  par  le  premier  consul,  ce  sont  :  MM.  Pauliaui, 

21 


322  CHAPITRE  V 

puis  François  Defly  et  Romey.  C'est  sous  Tadministra- 
tion  de  M.  Défly  que  Ton  plaça  dans  la  salle  du  conseil  les 
bustes  du  général  Masséna  et  de  Napoléon  Bonaparte, 
nommé  consul  à  vie  :  de  Masséna,  notre  concitoyen,  ce 
héros  que  Thistoire  entière  respecte  et  que  la  FYanoe 
admire  ;  de  Napoléon  Bonaparte,  premier  consul  à  Tie, 
objet  de  V admiration  de  l'univers  et  deVamour  des 
Français,  dit  le  (îonseil  délibérant. 

Masséna  lui-même,  passant  Thiver  à  Nice,  sa  patrie,  en 
1803,  fut  nommé  président  du  collège  électoral  du  dépar- 
tement. Lorsqu'on  plaça  son  buste  dans  la  grande  salle 
de  la  Mairie,  M.  Piccon,  président  du  tribunal^  lui  lut  une 
ode  en  beaux  vers  ;  la  République  Ligurienne  lui  envoya 
une  riche  armure.  Ce  furent  ovations  sur  ovations.  L'em- 
pereur, en  1804,  le  nommera  duc  de  Rivoli,  maréchal  de 
France  ;  il  lui  donnera  le  cordon  de  la  légion-d'honnear 
et  quelque  temps  après,  le  fera  prince  d'Essling. 

Pour  nous,  qui  jugeons  à  distance  et  qui  reprochons  à 
Bonaparte  d'avoir  confisqué  toutes  nos  libertés,  renié  son 
passé  républicain,  en  devenant  empereur,  nous  devrions 
consulter  ropinion  publique  qui  lui  décerna  ce  titre,  et  qui 
lui  confia  Tépée  de  la  France,  dont  les  terroristes  avaient 
abusé.  Comme  il  y  avait  eu  de  vraiment  grand  en  France, 
sous  la  Convention  et  sous  le  Directoire,  l'armée  souffrant, 
se  battant  et  mourant  aux  frontières,  le  plus  grand  de  ses 
soldats  deviendra  le  chef  et  le  restaurateur  de  la  Patrie. 
Que  son  ambition  ait  fini  par  le  perdre,  qu'il  ait  commis 
de  grandes  fautes,  il  n'en  reste  pas  moins,  malgré  ses  ta- 
ches, un  astre  du  premier  ordre,  comme  guerrier,  po- 
Utique  et  chef  d'État. 

Lisons  l'adresse  de  Nice  à  Bonaparte  pour  qu'il  ceignît 
la  couronne  impériale.  En  voici  quelques  phrases  :  <  Héros 
incomparable,  vous  tenez  dans  vos  mains,fortes  de  sagesse 
et  de  courage,  le  sort  d'un  grand  nombre  d'États.  Plus 
grand,  plus  illustre,  plus  savant  que  Charlemagne^vousne 


LE  CONSULAT  ET  l'EMPIRE  (1799-1814)  323 

pouvez  en  refuser  le  diadème.  Qu'il  soit  posé  sur  votre  tête 
sacrée  et  qu'il  se  perpétue  dans  votre  famille, formée  comme 
vous  à  l'exercice  des  grandes  vertus...  Tel  est.le  vœu  gé- 
néral... tel  est  le  vœu  particulier  de  la  ville  de  Nice....» 

«Il  est  temps,  dira  le  maire  d'Antibes,  M.  Vantrin,de 
manifester  un  vœu  trop  longtemps  renfermé  dans  nos 
cœurs.  L'attachement  que  tous  les  habitants  de  cette 
commune  ont  pour  le  héros  qui  nous  gouverne  ne  me 
laisse  aucun  doute  sur  votre  adhésion  à  la  proposition  que 
vient  vous  faire  la  ville  d'Antibes. 

€  Un  moment  pouvait  détruire  le  fruit  de  quatre  années 
de  miracles,  et  le  bonheur  de  l'avenir.  La  tranquillité 
dont  nous  jouissions  couvrait  de  fleurs  et  cachait  l'abîme 
que  nous  creusait  la  perfidie,  et  qu'elle  peut  creuser 
encore.  Le  complot  affreux  qui  vient  d'être  déjoué,  en 
nous  rassurant  pour  le  présent,  nous  laisse  la  crainte  et 
l'inquiétude  de  tous  les  instants.  Le  meilleur  frein  du  cri- 
me est  de  lui  ôter  la  possibilité  du  succès.  Une  grande 
puissance,  un  titre  redoutable  pour  nos  ennemis  autant 
que  rassurant  pour  les  Français,  la  dignité  impériale  enfin 
conférée  au  grand  homme  qui  nous  gouverne  et  Théré- 
dité,  dans  sa  famille,  hérédité  qui  brisera  toutes  les  ambi- 
tions, sont  les  moyens  d'éterniser  la  prospérité  des  Fran- 
çais et  d'acquitter  la  dette  contractée  envers  le  héros  qui 
nous  gouverne.  >  —  Et  tous  votent  par  acclamation  et  à 
l'unanimité.  —  Grasse,  Vence,  Cannes,  pas  une  commune 
qui  n'appelle  l'Empire  de  ses  vœux.  La  petite  commune  de 
Marie  y  par  exemple,  dira  qu'elle  ne  peut  exprimer  ce 
qu'elle  ressent  pour  le  sauveur  et  le  libérateur  de  la 
France.  «  Sire,  nous  vous  supplions  d'assurer  notre  repos 
et  notre  bonheur,  en  assurant  le  titre  d'Empereur,  héré- 
ditaire dans  votre  famille.  »  Les  légitimistes  eux-mêmes 
l'acceptent,  comme  un  temps  d'arrêt,  et  une  nécessité  du 
moment:  ce  qui  n'empêchera  pas  les  arrière-pensées 
et  la  réaction.  En  attendant,  le  tribunal,  le  corps  législatif 


324  CHAPITRE  V 

et  le  sénat  votèrent  l'Empire  et  le  18  mai  1804,  Napoléon- 
Bonaparte  était  proclamé  empereur  des  Français  sous  le 
nom  de  Napoléon  P%  et  le  Pape,  sur  son  invitation,  arri- 
vait de  Rome  à  Paris  pour  le  sacrer  à  Notre-Dame,  le 
2  décembre  1804. 

Du  Nord  au  Midi,  on  chanta  le  Te  Deiini.  Nous  pû- 
mes voir  planer,  au-dessus  du  Chéron,  un  des  ballons 
partis  de  Paris  dans  la  direction  de  l'Italie  pour  y  annoncer 
la  nouvelle  du  Sacre.  Nice  fêta  la  proclamation  de  rEm- 
pire  ;  le  soir  on  illumina,  et  au  théâtre  on  joua  une  pièce 
de  circonstance  qui  avait  pour  titre:  Vhommage  à 
Bonaparte  ou  la  fête  villageoise.  W  Colonna  or- 
donna, par  un  mandement,  de  chanter,  le  17  juin,  le  Te 
Deum  et  le  Veni  Creator  dans  toutes  les  églises  de  son 
diocèse.  Nice  envoya  quatre  de  ses  principaux  citoyens  à 
Paris,  pour  complimenter  TEmpereur  ;  et  quelque  temps 
après,  une  autre  députation  de  gardes  nationaux,  pour  as- 
sister au  Sacre. On  célébra,  le  jour  du  Sacre,  une  fête  civile 
et  religieuse.  Désormais  toutes  nos  grandes  victoires  se- 
ront accompagnées  des  mêmes  solennités,  dont  la  religion 
ne  sera  plus  séparée.  Le  5  janvier  1806,  par  exemple, 
l'évêquede  Nice,  W^  Colonna  d'Istria,  officiera  à  la  cathé- 
drale pour  la  victoire  d'Austerlitz,ety  prononcera  devant 
les  autorités  réunies  un  fort  beau  discours. 

Beaucoup  de  personnes  de  l'ancien  régime,  et  même  de 
la  Révolution  s'étaient  dévouées  au  gouvernement  Impé- 
rial, et  parmi  elles,  nous  nommerons  le  conventionnel 
Isnard.  11  était  devenu  juge  au  parquet  de  Paris,  lorsque 
le  Pape  y  vint  pour  sacrer  Napoléon .  Il  lui  offrit  dans  cette 
circonstance  son  traité  de  V Immortalité  de  rame. 

Ceux  qui  furent  opposés  à  l'empereur  ne  furent  pas 
épargnés.  Barrière  de  Saint-Jeannet,  membre  de  TAssem- 
blée  législative,  pour  avoir  osé  dire  à  la  tribune  :  J'aime  le 
consul,  mais  je  n'aime  pas  le  consulat,  sera  exilé  à 
Naples.  Au  fort  Sainte-Marguerite  arriveront  quelques- 


LE  CONSULAT  ET  l'EMPIRE  (1799-1814)  325 

uns  de  ces  disgraciés  du  nouveau  régime.  En  1803,  c'était 
M.  Omer  de  Toulon.  Le  6  février  1806,  on  y  amenait  la 
duchesse  d'Escars.a  Sa  haine  prononcée  contre  sa  Majesté 
et  contre  ses  institutions,  le  mauvais  esprit  qu'elle  ne  ces- 
sait de  manifester  dans  ses  sociétés,  ont  nécessité  cette 
mesure.  >  En  1812,  16  mars,  l'évêqiie  de  Gand,  M^'  de 
Broglio,  sera  enfermé  au  fort  Sainte-Marguerite. 

vin.    —   LES  GUERRES  DE   L'EMPIRE. 

Quoique  le  théâtre  de  la  guerre  se  soit  éloigné  de  nos 
passages,  nous  n'en  ressentirons  pas  moins  les  contre- 
coups, puisqu'il  nous  faudra  contribuer  d'hommes  et  d'ar- 
gent pour  les  armées  de  terre  et  de  mer.  Les  villes  mari- 
times auront  de  plus  à  se  garder,  nuit  et  jour,  contre  la 
flotte  ennemie.  Antibes  fournissait  plus  de  six  cents  hom- 
mes à  l'inscription  maritime,  et  beaucoup  d'officiers  dis- 
tingués pour  l'armée  continentale. 

Les  corsaires  anglais  inquiétaient  continuellement  nos 
côtes.  Le  18  juin,  1803,  une  goélette  anglaise  avait  cap- 
turé en  vue  de  Villefranche  une  tartane  française  chargée 
de  sel,  pour  Menton.  La  Fauvette^  capitaine  Voisin,  alla 
le  lendemain  matin  à  la  poursuite  du  vaisseau  ennemi, 
l'atteignit  enfin,  engagea  le  combat,  la  força  d'amener  son 
pavillon,  et  de  se  rendre. La  goélette, armée  à  Malte,portait 
douze  canons  et  deux  obusiers,  et  quarante-cinq  hommes 
d'équipage.  La  Fauvette  rentra  en  rade  avec  sa  prise. 

Le  20  août,  de  la  même  année,  le  bruit  courut  que  l'es- 
cadre anglaise  avait  envoyé  des  chaloupes  armées  pour 
détruire  nos  batteries  côtières.  Au  bruit  de  la  générale,  la 
troupe  de  Nice,  la  garde  nationale,  les  habitants  des  envi- 
rons couvrirent  bientôt  le  rivage. 

II  en  fut  de  même  du  Var  à  Cannes.  Ce  n'était  qu'une 
fausse  alerte.  Mais  huit  jours  après,  cinq  navires  anglais 
fiirent  signalés  en  vue  de  Saint-Raphaël.  Une  douzaine 


326  CHAPITRE  V 

d'habiles  marins,  partis  du  golfe  de  la  Napoule,  se  portèrent 
du  côté  du  port  d'Agay,  pour  gagner  la  redoute  d'Al- 
mont,  que  les  anglais  menaçaient.  Un  engagement  eut 
lieu.  11  y  eut  un  anglais  de  tué,  et  deux  faits  prisonniers; 
les  autres  regagnèrent  leurs  navires.  Us  reparurent  le  10 
mai,  en  vue  de  Nice.  Enfin,  comme  malgré  le  traité 
d'Amiens,  ils  continuaient  de  rester  armés  et  refusaient 
d'évacuer  Malte  et  le  cap  de  Bonne-Espérance,  une  nou- 
velle rupture  éclata.  Ce  fut  la  coalition  de  1804-1805. 
Napoléon,  reprenant  son  projet  d'une  descente  en  Angle- 
terre, forma  le  camp  de  Boulogne.  11  y  attendit  en  vain 
la  flotte  commandée  par  de  Villeneuve,  et  renonçant  à 
l'espoir  d'écraser  l'Angleterre  dans  son  île,  il  essaya  de  la 
vaincre  sur  le  continent.  Pitt  avait  soulevé  la  Russie  et 
TAutriche  contre  nous.  La  victoire  d'Aust^Tlitz,  2  décem- 
bre 1805,  nous  consola  de  la  perte  de  notre  marine  à  Tra- 
falgar.  La  quatrième  coalition  suivit  de  près  la  paix  de 
Presbourg  (1806.)  Nous  triomphions  à  léna  ;  et  de  Berlin, 
partait  pour  toute  l'Europe  la  déclaration  du  blocus  conti- 
nental qui  frappait  l'Angleterre  dans  son  conimeree.Toute 
marchandise  anglaise  trouvée  sur  le  continent  dut  être 
brûlée,  tout  bâtiment  neutre  qui  se  mettait  en  rapport 
avecun  vaisseau  sur  le  littoral  anglais  était  capturé.  Nice 
s'y  soumit,  mais  en  souffint  cruellement. 

Le  14  mai  1807,  vers  cinq  heures  du  soir,  une  frégate  an- 
glaise venant  de  Test  attaqua  en  vue  du  cros  de  Gagnes 
une  grosse  polaire,  capitaine  Prever,  armée  de  six  pièces 
de  canon,  et  venant  de  Marseille.  Quoique  Prever  n'eut 
que  vingt-trois  hommes  contre  quarante-cinq,  il  engagea 
le  combat  qui  dura  depuis  dix  heures  jusqu'à  minuit,  tua 
bon  nombre  d'ennemis  et  les  força  de  prendre  le  large. 
Revenu  s'amarrera  Antibes,il  y  rendit  compte  de  cet  acte 
de  liravoure  ;  le  rapport  fut  envoyé  à  Grasse  et  de  là  à  la 
Préfecture.Preverreçutlesfélicitationsdu  Gouvernement. 

Les  guerres  succèdent  aux  guerres  et  les  victoires  aux 


LE  CONSULAT  ET  L'EMPIRE  (1799-1814)  327 

victoires.  Pendant  la  troisième  coalition,  l'évêque  de  Nice 
avait  ordonné  des  prières  publiques  dans  tout  son  diocèse. 
Les  communes  du  littoral  se  tinrent  sur  la  défensive.Ordre 
àNice  de  sonner  la  cloche  d'alarme,  et  à  toutes  les  parois- 
ses de  faire  de  même  au  cas  d'alerte.  A  la  victoire  d'Aus- 
terlitz,  qui  coïncidait  avec  l'anniversaire  du  sacre,  l'em- 
pereur avait  demandé  à  chaque  commune  de  doter  une  ou 
plusieurs  filles  sages  et  vertueuses  et  de  les  donner  à  un 
homme  honorable  ayant  fait  le  service  militaire.  Ce  qui 
fut  accepté  dans  les  centres  de  populations,  assez  aisées 
pour  voter  cette  dépense.  Nous  avons  sous  les  yeux  les 
dotes  votées  par  les  conseils  de  Nice,  d'Antibes,  de  Grasse 
et  de  Vence.  Ces  jeunes  filles  prennent  le  nom  de  rosières. 
A  Nice,  ces  mariages  se  célèbrent  solennellement  dans 
l'église  Saint-François  de  Paule,  le  jour  anniversaire  delà 
bataille  d'Austerlitz.— Napoléon  était  au  faîte  de  la  gloire. 
De  1804  à  181 1  il  distribue  des  grâces  et  des  titres.  Il  fait 
le  conventionnel  Isnard,  baron  de  l'Empire  ;  le  général 
Reinardi  de  Belvédère,  aussi  baron  de  l'Empire  ;  le  brave 
Rusca,  général  ;  le  général  Gazan  de  Grasse,  comte  de  la 
Peyrière  ;  Massé na  qui  était  déjà  maréchal  de  France  et 
duc  de  Rivoli,  sera  en  1809  prince  d'Essling.  Fallait-il 
qu'oubliant  les  leçons  de  l'expérience.  Napoléon  voulût 
tout  plier  sous  son  autorité  ;  et  qu'au  mépris  de  la  reli- 
gion, du  respect  et  de  la  reconnaissance,  il  osât  même  por- 
ter la  main  sur  le  Souverain  Pontife,  et  l'amener  prisonnier 
à  Fontainebleau  ?  Le  sacrilège  n'a  jamais  réussi.  On  peut, 
en  observant  l'histoire,  considérer  ces  attentats  contre  la 
religion  comme  le  signal  de  la  décadence  de  ceux  qui  les 
osent,  quels  qu'ils  soient. 

IX.—   PIE  VII  A  NICE.—    1809. 

Pie  VII,  ramené  brusquement  à  Savone,  arriva  à  Nice 
le  7  août  1809  vers  onze  heures  du  matin.  Plus    de 


328  CHAPITRE  V 

2,000  personnes  allèrent  à  sa  rencontre  jusqu'à  Saint- 
Laurent-du-Var.  Sa  Sainteté  étant  descendue  de  voi- 
ture, l'orfèvre  Buèrelui  offrit  son  ombrelle.  Là  étaient 
M^'  Colonna  d'Istria  et  la  princesse  d'Etrurie.  Vie  VU  prit 
le  petit  prince  dans  ses  bras,  et  l'éleva  vers  le  ciel  :  <  Quel 
temps  différent  !  dit  la  Princesse.  >  —  «  Tout  n'est  pas  amer^ 
tume,  reprit  le  Pape.  Nous  ne  sommes  ici  ni  à  Rome,  ni  à 
Florence,  et  pourtant  regardez  tout  ce  peuple,  écoutez 
ses  transports  et  ses  acclamations. >  Rien  ne  put  empêcher 
la  foule  d'approcher  jusqu'à  lui  pour  recevoir  sa  bénédic- 
tion. Les  gendarmes  durent  céder.  Il  descendit  vers  midi 
à  l'hôtel  de  la  Préfecture,  où  le  secrétaire  général  Sau- 
vaigo  avait  eu  l'ordre  du  préfet  Dubouchage,  de  préparer 
les  appartements.  Le  colonel  de  gendarmerie,  Boissard, 
laissa  la  liberté  de  visiter  Sa  Sainteté.  Chaque  soir,  la  ville 
illumina  ;  la  veille  de  son  départ,  on  lui  donna^  sous  ses 
fenêtres,  qui  ouvraient  sur  le  quai  du  midi,  le  spectacle 
de  tous  les  bateaux  pêcheurs  illuminés  et  pavoises,  croi- 
sant sur  le  rivage.  Le  Pape  parut  au  balcon  et  bénit 
encore  la  multitude  qui  criait  :  Vive  Pie  VII.  Il  partit  le  1 1 
au  matin,  par  le  col  de  Tende  pour  Savone,  et  il  ira  de  là 
à  Fontainebleau. 

X.    —   SIXIÈME  COALITION. 

Napoléon  continuait  d'élever  de  plus  en  plus  son  essor. 
En  1810  son  empire  comptait  cent  trente  départements; 
il  distribuait  des  couronnes.  Mais  voici  qu'en  1812,  il  s'at- 
taque au  colosse  russe.  C'est  au  sein  même  de  ses  états 
qu'il  veut  l'étreindre.  La  sixième  coalition  se  forme.  Il 
nous  faut  encore  des  hommes  et  de  l'argent. 

Entrons  dans  la  salle  du  Conseil  municipal  d'Antibes, 
le  maire,  M.  Barquier  s'exprimera  ainsi  le  3  février  18)3: 

€  Messieurs,  interprète  des  sentiments  que  vous  avez 
manifestés,  en  apprenant  les  pertes,  que  l'intempérie  des 


LE   CONSULAT  ET  L'EMPIRE  (1799-1814)  329 

saisons  a  occasionnées  à  la  grande  armée,  et  la  trahison  du 
général  de  l'armée  d'une  puissance  alliée,  j'ai  demandé 
l'autorisation  de  vous  assembler  pour  que  vous  puissiez 
exprimer  légalement  votre  vœu. 

€  Le  conseil  voulant  donner  à  sa  majesté  l'empereur  et 
roi  des  preuves  de  son  dévouement  et  de  son  amour  pour 
sa  personne,  aussi  du  vif  désir  qu'il  a  de  soutenir  la  gloire 
des  armées  françaises,  et  la  prépondérance  que  les  nom- 
breuses victoires  remportées  par  sa  Majesté  ont  donnée 
à  la  France,  a  unanimement  délibéré  qu'il  sera  présenté 
à  Sa  Mojesté  une  adresse  pour  lui  offrir  deux  cavaliers 
montés  et  équipés,  soit  1,200  fr.  par  cavalier.> 

Et  voici  l'adresse  : 

€  Sire,  l'intempérie  des  saisons  et  l'àpreté  d'un  climat 
sauvage  ont  pu  arrêter  quelque  temps  l'essor  des  aigles 
françaises  toujours  invincibles  sous  vos  ordres.  La  lâche 
trahison  du  général  de  l'armée  prussienne  a  pu  com- 
promettre un  instant  la  sûreté  d'une  des  ailes  de  la  grande 
armée.  Mais  ces  événements  ne  feront  que  hâter  l'époque 
où  seront  mis  à  exécution  les  plans  que  votre  génie  a  con- 
çus pour  le  bonheur  du  monde.  Les  mers  seront  libres  et 
l'Europe  sera  affranchie  de  la  funeste  influence  de  ce  cabi- 
net perfide  qui  sème  partout  l'or  et  la  corruption.  La  nation 
française  bien  loin  d'être  abattue  par  ces  événements  im- 
prévus ne  fait  que  redoubler  d'énergie.  Non  contente  de 
fournir  les  contributions  décrétées,  elle  prévient,  par  des 
offrandes  volontaires,  les  besoins  de  l'État. 

€  Les  habitants  d'Antibes  se  sont  toujours  distingués 
par  leur  attachement  et  leur  fidélité  pour  le  souverain.  Us 
n'oublieront  jamais  le  bonheur  qu'ils  ont  eu  de  vous  pos- 
séder au  milieu  d'eux  ainsi  que  votre  auguste  famille. 
Interprêtes  de  leurs  sentiments  de  dévouement,  d'amour  et 
de  respect  pour  votre  personne  sacrée,  et  pour  celle  du  roi 
de  Rome,nous  supplions  votre  Majesté  dédaigner  accepter 
les  services  de  deux  cavaliers,  montés, équi[)és  et  aimés.  ..> 


330  CHAPITRE  V 

La  séance  est  levée  au  cri  de  :  Vive  TEmpereur  ! 

Et  quand  la  coalation  nous  menace  :  «  Sire,  les  chimé- 
riques projets  des  ennemis  de  la  France  sont  parvenus 
jusqu'à  nous.  Ils  osent  se  flatter  de  faire  descendre  la 
grande  nation  du  haut  degré  de  splendeur  où  vos  immor- 
tels travaux  l'ont  élevée  ;  qu'ils  sachent  que  le  peuple  fran- 
çais se  lèvera  tout  entier  pour  repousser  les  audacieux 
qui  tenteront  d'envahir  son  territoire.  Ce  ne  sera  point 
en  vain  que  l'auguste  Marie-Louise,  la  digne  petite-fille 
de  Marie-Thérèse,  aura  fait  retentir  dans  le  sein  du  Sénat, 
votre  nom,  Sire,  et  les  mots  de  patrie  et  d'honneur.  Oui, 
nous  et  nos  enfants,  nous  sommes  prêts  à  prendre  les  ar- 
mes pour  défendre  l'honneur  delà  couronne  impériale  et 
l'indépendance  de  la  nation  ;  nous  sommes  prêts  à  faire 
tous  les  sacrifices  pécuniaires  que  le  soutien  d'une  si  belle 
et  si  juste  cause  pourra  nécessiter. Les  Français,  animés  de 
l'amour  le  plus  vif  pour  votre  personne  sacrée  ,  pénétrés 
de  ce  qu'ils  doivent  à  l'honneur  national,  à  leurs  frères 
et  à  leurs  enfants  qui  sont  sous  vos  aigles,  ne  peuvent 
qu'être  victorieux.  >  24  octobre  1813. 

Antibes  avait  pourtant  perdu  plusieurs  de  ses  braves 
concitoyens  pendant  ces  guerres  continuelles.  L'adjudant- 
général  Nicolas  Gazan,  antibois ,  était  mort  en  défendant 
Ancône  en  1797  ;  des  trois  Vial,  Vial  Sébastien  avait  été 
tué  à  Orcaux  en  1809  ;  le  général  Honoré  Vial  succombera 
glorieusement  à  Leipzick,  le  18  octobre  1813,  en  même 
temps  que  le  général  Emond  d'Esclevins,  qui  s'était  si 
bien  distingué  àLutzen. 

Grasse  ne  restait  pas  arrière ,  nous  avons  le  récit  des 
fêtes  officielles,  et  en  1811,  pour  la  naissance  du  roi  de 
Rome,  et  le  15  août  1812  ;  nous  avons  des  adresses  à 
l'empereur  en  1813,  adresses  si  respectueuses.  Il  n'y  a 
pas  jusqu'aux  plus  petits  villages  qui  en  1811  se  mettent 
en  frais  pour  le  petit  roi  de  Rome.  Ainsi  Caille,  le  27  avril 
1811,  a   Te  Deum^  banquet,  farandoles,  aux  cris  de: 


LE  CONSULAT  ET  l'EMPIRE  (1799-1814)  331 

Vive  le  roi  de  Rome  !  Vive  TEmpereur  !  Nice  n'applau- 
dira-elle pas  ausssi  aux  gloires  de  l'empire  ?  Elle  célébrera 
avec  enthousiasme  la  naissance  et  le  baptême  du  roi  de 
Rome  ;  elle  enverra  pour  députés  à  l'empereur,  MM.  de 
Roubion  et  Dabray  ;  votera  3,000  francs  de  dot  pour  cinq 
rosières,  composera  un  recueil  de  poésies  en  l'honneur 
de  l'empereur,  ce  dont  Napoléon  se  montrera  si  flatté  qu'il 
donnera  à  la  cité  de  Nice  une  grande  médaille  en  or. 

En  1813,  ses  adresses  à  l'empereur  sont  dans  le  même 
sens  que  celles  d'Antibes.  Elle  offre  douze  cavaliers  équi- 
pés à  ses  frais  ;  elle  célèbre  avec  une  plus  grande  solennité 
que  de  coutume  la  fête  du  15  août. 

M.  Toselli  a  publié  les  adresses  de  Nice  et  de  Puget- 
Théniers  à  l'impératrice  Marie-Louise,  que  porta  encore 
à  Paris  M.  de  Roubion,  maire,  accompagné  de  MM.  V. 
Gain,  Louis  de  Grimaldi  et  A.  Pierrugues.  <  Quoique  re- 
légués dans  nos  montagnes,  disent  les  habitants  de  Puget- 
Théniers,  et  peu  favorisés  de  la  fortune,  nous  nous 
empressons  de  concourir  aux  besoins  de  l'État  pour  con- 
quérir une  paix  glorieuse.  »  Mais  voici  le  déclin. 

XL  —  RETOUR  DE  PIE   VII  A  ROME. —   ISH. 

Pendant  que  Napoléon  battait  en  retraite  de  Russie,  Pie 
Vil,  délivré,  retournait  en  triomphe  vers  Rome.  La  mon- 
tagne descendit  en  foule  sur  son  passage  le  29  février,  à 
Cannes,  à  Antibes,  à  Saint -Laurent-du-Var.  Le  préfet  se 
rendit  au  pont  du  Var.  Monseigneur  Colonna,  accompa- 
gné des  évêques  d'Amegliaet  de  Suétri,  arriva  à  son  tour, 
avec  toute  la  procession.  Des  notables  Niçois,  quand  on 
fut  à  la  Croix-de-Marbre,  s'attelèrent  eux-mêmes  à  la 
voiture,  et  traînèrent  le  vénérable  pontife.  Des  chanoines 
portaient  le  dais  ;  les  gardes  nationaux,  ayant  mis  leurs 
chapeaux  au  bout  de  leurs  baïonnettes  en  signe  de  res- 
pecty  formaient  la  haie.On  arriva  ainsi  à  Sainte-Réparate, 


33Î  CHAPITRE  V 

OÙ  fut  donné  la  bénédiction  du  Saint-Sacrement,  et  de  là  on 
conduisit  Pie  VII  au  palais  delà  Préfecture  (maison  Nieu- 
bourg).  Les  mêmes  fêtes  qu'en  1809  se  renouvelèrent.  La 
princesse  Pauline,  alors  àNice,rendit  deux  visites  au  Pape  ; 
et  le  13  février.  Sa  Sainteté  prenait  la  route  de  la  Corniche. 
Le  monument,  qu'on  voit  à  laCroix-de-Marbre,  rapi>elle 
cet  événement.  En  1822,  Pie  VII  enverra,  comme  témoi- 
gnage de  sa  reconnaissance,  son  portrait  à  la  cité  de  Nice, 
qui  le  montre  avec  fierté  dans  la  grande  salle  de  THôtel- 
de-Ville. 

XII.  —    ABDICATION  DE  NAPOLÉON. 

Cet  homme,  si  grand ,  si  révéré  tout  à  l'heure,  semble,  de- 
puis ses  revers,  tomber  tout  à  coup  dans  la  désaffection  des 
populations.  La  réaction  sur  les  deux  rives  du  Var  est 
telle  qu'on  redemande  ses  anciens  rois.  Sospel,  l'Esca- 
rène,  Lantosque,  Roquebillière  se  mettent  en  pleine  insur- 
rection. A  l'Escarène  surtout,  les  habitants  se  permettent 
les  paroles  les  plus  outrageantes  contre  le  Gouvernement 
impérial,  et  contre  les  Français. Dans  les  rapports  du  géné- 
ral Eberlé  qui  commande  à  Nice  (28  février,  2  et  7  mars), 
il  est  dit  qu'on  fait  courir  le  bruit  de  l'arrivée  du'ilue 
d'Aoste  de  Sardaigne  pour  reconquérir  le  Comté  de  Nice. 
Beaucoup  refusent  de  tirer  à  la  conscription  et  désertent 
les  drapeaux  ;  d'autres  ne  veulent  plus  payer  les  contri- 
butions.Le  maréchal  Masséna,  qui  a  le  commandement  de 
la  8«  division  militaire,  réunit  les  troupes  qu'il  a  sous  la 
main  pour  ramener  les  révoltés,  et  pour  rechercher  les 
déserteurs.  Huit  de  ces  individus,  masqués  et  armés,  assas- 
sinent trois  gendarmes  sur  la  route  de  Nice  à  Saint-Mar- 
tin-du-Var  et  volent  la  caisse  de  l'État.  Pas  une  route  n'est 
sûre  pour  l'unifuime  français.  Cependant  se  livraient  dans 
le  Nord  les  cent  combats  où  la  valeur  des  troupes  impéria- 
les luttait  avec  une  énergie  désespérée  contre  les  alliés 
envahisseurs. C'est  dans  un  de  ces  combats,  à  Soissons,  que 


LE  CONSULAT  ET   L'EMPIRE  (l799-i814)  333 

tomba,  frappé  mortellement  d'un  biscaïen  russe,  le  vaillant 
général  Dominique  Rusca  (14  février  1814).  La  prise  et 
le  pillage  de  Soissons  suivirent  sa  mort,  mais  on  put  lui 
rendre  le  lendemain,  en  grand  deuil,  les  honneurs  funè- 
bres. 

C'en  est  fait  de  l'Empire.  Le  11  avril.  Napoléon  abdi- 
que à  Fontainebleau,  et  quelques  jours  après  il  part  pour 
rUe  d'Elbe.  Le  12  avril  le  comte  d'Artois,  Louis  XVIII, 
entrait  dans  Paris. 


CHAPITRE  VI. 


LES  DEUX   RESTAURATIONS   (1814-1815). 


I.    —  NICE  RETOURNE  A  LA  SAVOIE. 


E  parti  légitimiste  avait  toujours  eu  des  nombreux 
^5;^adhérents  à  Grasse,  à  Vence  et  à  Antibes.  Nice  aimait 
la  maison  de  Savoie,  dont  elle  n'avait  reçu  que  des  bien- 
faits. Les  émigrés  royalistes  en  rentrant  dans  leurs  foyers, 
au  milieu  de  cette  réaction  générale,  fortifièrent  le  parti 
anti-napoléonien.  Comme  il  arrive  d'ordinaire,  le  peuple 
qui  acclame  aujourd'hui  ce  qu'il  repoussait  encore  hier, 
qui  assistait  chaque  année  à  la  fête  de  la  déchéance^  à  la 
décapitation  de  l'effigie  royale,  qui  brûlait  lesinsignes  de  la 
monarchie,  qui  avaitcrié:  Vive  la  République  !  puis  Vive 
Napoléon  !  Vive  le  Roi  de  Rome  !  ce  même  peuple  traîne 
maintenant  les  statuts  de  la  République  et  de  Napoléon 
dans  la  boue  et  salue  avec  enthousiasme  l'avènement  de 
Louis  XVIIL  Le  15  avril  1814,  le  préfet  des  Alpes-Mari- 
times se  montrera  au  balcon  de  la  préfecture,  en  agitant 


LES  DEUX  RESTAURATIONS  (1814-1815)  335 

son  mouchoir  blanc,  et  s'écriera  :  Vive  Louis  XVIII  !  Vive 
les  Alliés  !  Sa  voix  sera  étouffée  par  les  cris  répétés  de  : 
Vive  Louis  XVIII  !  Vive  Victor-Emmanuel  !  Vive  notre 
Roi  légitime!  On  s'embrasse,  on  fait  des  rondeaux,  on 
parcourt  la  ville,  musique  en  tête;  et  chacun  a  pris  la  co- 
carde blanche  et  bleue.  Il  n'y  a  aucun  désordre,  aucune 
vengeance,  aucune  insulte.  La  joie  ne  discontinue  plus. 
Au  mois  de  mai,  on  dresse  partout  des  arbres  enguirlan- 
dés et  ornés  des  couleurs  nationales,  on  compose  des  chan- 
sons que  tous,  soldats,  bourgeois  et  commerçants,  chan- 
tent en  allant  d'un  quartier  à  l'autre  et  autour  des  mais. 

Le  corps  de  cavalerie  hongroise,  qui  avait  escorté 
Napoléon  jusqu'à  Saint-Raphël,  vint  occuper  la  ville  de 
Nice  (3  mai)  et  fut  cantonné  au  faubourg  de  Saint-Jean- 
Baptiste.  Les  troupes  françaises,  dévouées  à  Napoléon,  ef- 
fectuant leur  retraite  d'Italie  arrivaient  en  même  temps  à 
Nice  par  le  col  de  Tende.  Il  y  eut  le  13  mai  une  collision 
entre  les  offîciers  hongrois  et  les  offîciers  français.  Le  sang 
coula.  Le  général  Ebferlé,  qui  commandait  alors  à  Nice, 
montra  une  telle  énergie,  qu'il  apaisa  le  tumulte.  La  mu- 
nicipalité lui  en  garda  bon  souvenir  en  décernant  le  nom 
d'Eterlé  à  l'avenue  qui  de  la  place  Victor  monte  au 
Château. 

Nice  retourne  au  roi  de  Savoie.  Les  conférences  deCha- 
tillon  (14  novembre  1814)  laissaient  le  duché  de  Savoie  et 
le  comté  de  Nice  à  la  France,  en  vertu  du  traité  du  15  mai 
1796.  Mais  au  congrès  de  Paris,  grâce  au  général  Alexan- 
dre Michaud,  niçois,  aide-de-camp  de  l'empereur  de  Rus- 
sie, l'Empereur  Alexandre  déclara  formellement  qu'il  ne 
consentirait  jamais  à  ce  que  le  roi  de  Sardaigne  perdît  un 
pouce  de  ses  anciens  États  :  «  Il  faut  que  la  Savoie  et 
Nice  lui  soient  rendues.  >  Il  y  fit  ajouter  de  plus,  toujours 
sur  la  demande  de  Michaud,  la  république  de  Gênes  pour 
y  être  réunie  à  perpétuité.  Ce  brave  général  fut  chargé 
de  porter  cette  bonne  nouvelle  au  roi  Victor-Emmanuel. 


336  .  CHAPITRE   VI 

Il  en  reçut  la  grand'croix  des  SS.  Maurice  et  Lazare,  et 
le  titre  de  comte  de  Beauretour  pour  lui  et  ses  descendants. 
S'étant  rendu  ensuite  à  Nice,  il  refusa  par  modestie  Tova- 
tion  qu'on  lui  avait  préparée. 

Le  nom  de  Michaud  de  Beauretour  sera  cher  à  jamais 
aux  Niçois.  Le  frère  d'Alexandre,  Jean-Louis  restera  en 
Russie.  Il  commandera  la  Crimée  en  1819  et  fortifiera 
Sébastopol. 

Un  ordre  des  puissances  alliées  arrivait  à  Nice  le  19  mai 
qui  laissait  l'occupation  de  la  ville  et  du  comté  aux  troupes 
autrichiennes,  en  attendant  que  le  roi  de  Sardaigne  fût 
rétabli  dans  ses  États.  Les  troupes  françaises  continuèrent 
de  traverser  Nice,  en  évacuant  l'Italie,  et  suivirent  leur 
chemin  par  Antibes  et  par  Vence. 

Dubouchage  emportait  les  sympathies  de  la  reconnais- 
sance générale.  Le  général  d'Osasque,  appelé  par  Victor- 
Emmanuel  au  gouvernement  du  comté  de  Nice,  occupa  la 
ville  conjointement  avec  un  bataillon  autrichien  et  un  ré- 
giment anglo-sicilien.  Lepremier  juillet,  un  détachement 
de  ces  troupes  fut  envoyé  à  Monaco,  malgré  les  protesta- 
tions du  comte  Millo,  gouverneur,  au  nom  du  prince  Joseph 
de  Grimaldi. 

Par  ordonnance  royale  du  12  juillet,  le  nouveau  conseil 
municipal  de  Nice  entre  en  fonctions.  Le  comte  Hermé- 
négilde  Audiberti  de  Saint-Etienne  remplaça  M.  de 
Roubion.  On  voyait  près  de  lui  MM.  le  comte  Garin,  le 
chevalier  J.  B.  Alli  de  Macarani,  le  comte  Acchiardide 
Saint-Léger,  le  baron  Millonis  de  Thouët.  Il  y  eut  les  trois 
conseils  pris  dans  chaque  classe  de  citoyens,  plus  six 
membres  aussi  de  chaque  classe. 

II.    —   GRASSE  ET  ANTIBES  A  LA  RESTAURATION. 

Grasse  accueillit  avec  transport  la  Restauration.  «  Les 
habitants,  est-il  dit,  oubliant  les  malheurs  que  la  tyrannie 


LES  DEUX  RESTAURATIONS  (1814-Î8I5)  3J? 

de  Robespierre  avait  déversés  sur  eux ,  et  gémissait 
en  silence  sot4S  un  despotisme  d'un  autre  genre,  non 
moins  funeste  à  Vhumanitè^  voient  combler  leurs 
vœux  par  Vavénement  au  trône  de  ses  ayeux  Louis  le 
désiré. 

Les  Antibois  délibèrent,  le  16  avril  1814.  Après  la  lec- 
ture faite  du  décret  du  Sénat  (11  avril),  qui  prononce  la 
déchéance  de  Tempereur  Napoléon,  abolit  le  décret  d'hé- 
rédité dans  sa  famille,  et  rappelle  Louis  XVIII  sur  le  trône 
de  France,  les  conseillers  font  éclater  les  témoignages  de 
la  joie  la  plus  vive  et  votent  l'adresse  suivante  aux  mem- 
bres du  gouvernement  provisoire:  <  C'est  avec  les  trans- 
ports de  la  joie  la  plus  vive  que  les  habitants  de  la  ville 
d'Antibes  ont  reçu  la  nouvelle  des  heureux  événements 
qui  se  sont  passés  à  Paris  du  1*'  au  9  avril.  Nous  adhérons 
tous  de  cœur  et  d  ame  aux  actes  que  le  Sénat  a  rendus.  Il 
a  arraché  le  pouvoir  des  mains  de  cet  homme  qui  en  avait 
si  cruellement  abusé  pour  le  malheur  de  la  France  et  de 
l'Europe.  11  a  rappelé  au  trône  de  Saint  Louis  et  d'Henri  IV 
le  noble  sang  des  Bourbons  qui  ont  fait  la  gloire  et  le 
bonheur  de  la  France  pendant  tant  de  siècles.  11  a  par  là 
préparé  le  bonheur  dont  nous  allons  jouir  sous  le  règne  de 
Louis  le  désiré,  notre  ancien  comte  de  Provence  qui  tou- 
jours a  été  cher  à  nos  cœurs.  Vive  le  Roi  !  Vive  le  Roi! 
Vive  le  Roi  !  >  Signent  tous  les  conseillers,  M.  Barquier, 
maire,  eE  tète,  Chambron  et  OUivier,  adjoints,  Jaubert, 
Guide^  Gautier  d'Aubeterre,  Suquet,  Barquier,  négociant, 
Riouffe,  Gazan,  l'aîné,  L.  Gazan,  Vautrin,  J.  Rodi, 
Reibaud,  Borelli,  Plaucheur,  Gairaud,  Baliste,  Gras, 
Aubanel,  Arnoux,  Curault. 

Le  1«' juin,  M.  Barquier,  maire,  parlait  ainsi  :  «  Mes- 
sieurs, les  descendants  de  nos  anciens  rois  dont  la  race 
est  fertileen  héros  et  en  princes  magnanimes  et  d'une  vertu 
éminente,  ont  remonté  sur  le  trône.  Louis  XVlll  est  rendu 
aux  dé&in  et  à  l'iuuour  des  Français.  11  veut  que  notre 

22 


338  CHAPITRE  VI 

bonheur  date  de  son  règne.  Hàtons-nous  de  lui  faire  agréer 
par  une  députation  les  sentiments  qui  animent  les  habi- 
tants de  cette  ville,  et  de  lui  offrir  Thommage  des  respects 
et  de  dévouement  que  nous  portons  à  son  auguste  per- 
sonne. Mes  sentiments  sont  les  vôtres.  Ma  proposition  ne 
peut  que  vous  être  agréable.  >  Et  Ton  rédigea,  séance  te- 
nante, l'adresse  suivante  :  «  Sire,  le  trône  de  Saint-Louis 
avait  été  usurpé.  Mais  ses  descendants  n'ont  pas  cessé  de 
régner  sur  le  cœur  des  Français.  De  longs  malheurs,  de 
trop  justes  douleurs  font  place  à  l'allégresse  publique. 
Elle  est  unanime,  elle  porte  l'empreinte  des  sentiments, 
qui, longtemps  comprimés  par  la  force,  s'exhalent  par  tous 
les  témoignages  d'amour  qui,  pendant  plusieurs  siècles,  ne 
furent  pas  un  devoir  pour  les  Français.  Votre  ville  d'Anti- 
bes,  Sire,  sous  vos  ancêtres  et  particulièrement  lors  du 
siège  de  1746,  a  donné  des  preuves  de  dévouement  qui 
obtinrent  des  récompenses  publiques.  Héritiers  de  ces  sen- 
timents, nous  pourrions,  avec  quelque  orgueil,  parler  de 
notre  conduite  dans  les  orages  d'une  révolution  qui  nous 
accusa  du  noble  crime  de  royalisme. 

€  Continuer  de  mériter  d'être  distingués  par  notre  fidé- 
lité, notre  dévouement  et  notre  respect  pour  votre  auguste 
personne,  tel  est  le  but  que  nous  ne  cesserons  de  nous  pro- 
poser. >  {Suivent  les  signatures.) 

MM.  Reibaud  de  Clausonne,  ancien  membre  du  corps 
législatif,  Aubernon,  commissaire  ordonnateur,  Vial,  an- 
cien consul  de  France  dans  les  échelles  du  Levant,  V. 
Reille,  receveur  des  contributions,  Gazan,  lieutenant-co- 
lonel sont  députés  à  Paris  pour  porter  cette  adresse.  Le  8 
juillet  M.  Aubornon  écrivit  à  M.  Barquier  :  <  La  députation 
de  la  ville  d'Antibes  a  été  admise,  le  l®"" juillet,  à  l'audience 
de  Sa  Majesté,  à  laquelle  j'ai  eu  l'honneur  de  présenter 
l'adresse  du  corps  municipal. Elle  a  daigné  l'accueillir  avec 
bonté,  et  nous  répondre  qu'elle  agréait  avec  plaisir  les 
sentiments  de  la  ville  d'Antibes,  et  qu'ils  pouvaient  tou- 


LES  DEUX  RESTAURATIONS  (1814-1815)  339 

jours  compter  sur  sa  protection.  —  Voilà  les  propres  paroles 
du  Roi  que  je  suis  très-flatté  de  pouvoir  vous  transmettre. 
Vous  ne  serez  pas  sans  doute  moins  flatté  d'apprendre  que 
Sa  Majesté,  sur  la  demande  que  j'ai  eu  l'honneur  de  lui 
faire,  a  bien  voulu  accorder  la  décoration  du  Lys  aux  mem- 
bres de  la  députation,  ainsi  qu'à  tout  le  corps  municipal  de 
la  ville  d'Antibes.  Vous  recevrez  ci-joint  les  vingt-quatre 
lettres  d'avis  qui  me  parviennent  dans  le  moment  et  qui 
vous  autorisent  à  porter  cette  décoration.  «  Lorsque,  le  20 
juillet,  le  conseil  réuni  prit  connaissance  de  cette  lettre,  il 
manifesta  une  fois  de  plus  sa  joie  et  ses  protestations  de 
dévouement.  Le  2  octobre,  il  prétait  le  serment  de  fidélité 
au  Roi  entre  les  mains  du  maire,  Jean-Antoine  Barquier, 
Le  2  novembre  le  roi  envoya  aussi  la  décoration  du  Lys  à 
un  certain  nombre  d'habitants  de  Vence.  Grasse  n'était 
pas  restée  en  dessous  du  mouvement  royaliste.  Chacun 
croyait  que  nous  en  avions  fini  avec  la  révolution  et  avec 
les  guerres.  Le  général  Gazan  de  Grasse,  comte  de  la  Pey- 
rière,  vepait  se  reposer  dans  sa  patrie,  après  vingt-cinq 
ans  de  services  signalés.  Pour  vivre  tranquille,  il  avait 
même  refusé  le  commandement  de  l'Hérault  que  lui  avait 
fait  offrir  Louis  XVII I.  Masséna,  mécontent  de  Bonaparte, 
qui,  l'ayant  laissé  sans  emploi  dans  les  dernières  guerres, 
l'avait  envoyé  à  la  8®  division  militaire,  y  resta  quand 
Louis  XVIII  monta  sur  le  trône.  Mais  une  grande  partie 
des  troupes  et  les  anciennes  créatures  de  Napoléon  regret- 
taient l'Empire.  Beaucoup  aussi  reprochaient  à  Louis 
XVIII  d'avoir  été  ramené  et  rétabli  par  les  nations  étran- 
gères. L'armée  en  voulant  aux  alliés,  désirait  une  revan- 
che et  maudissait  Marmont.  Napoléon,  dont  le  génie  ne 
pouvait  rester  contenu  dans  une  île,  savait  qu'il  y  avait 
en  France  un  mécontentement  général  surtout  à  cause  des 
faveurs  exagérées,  accordées  exclusivement  à  la  noblesse. 
Il  va  oser.  Audaces  fortuna  juvat. 


340  CHAPITRE  VI 

III.  —  LES  CENT  JOURS.  ~  DÉBARQUEMENT  DE  L'EMPEREUR 

AU  GOLFE-JUAN.—  1"  MARS  1815. 

Tout  avait  été  disposé  à  Tîle  d'Elbe  pour  le  retour  de 
Napoléon  en  France.  Sept  navires  armés  en  corsaires  pri- 
rent à  bord,  le  28  février,  à  6  heures  du  soir,  les  grenadiers 
de  l'Empereur;  et  Napoléon  avecDrouot,  Bertrand, Cam- 
bronne,  le  médecin  Muraour,  grassois,  s'embarqua  sur 
V  Inconstant  y  àe  vingt  canons,  capitaine  Taillade.  Le  sieur 
Mourandi,  antibois,  faisait  partie  de  V Inconstant  comme 
capitaine  en  second.On  partit  de  Porto-Ferraio  à  neuf  heu- 
res du  soir,  dans  le  plus  grardsilence,on  trompa  le  Z^/?Wr, 
chargé  de  surveiller  l'île,  et  le  13  mars,  Nice  et  Antibes 
signalaient  l'escadrille.  Le  baron  de  Coursio,  qui  com- 
mandait à  Antibes,  navigua  aussitôt  vers  les  îles  de  Lérins 
pour  mieux  observer  ce  qu'il  en  était.  A  onze  heures,  trois 
navires  débarquaient  déjà  leurs  hommes  au  Golfe-Juan, 
et  dès  une  heure,  un  détachement  de  vingt-cinq  grena- 
diers se  présentaient  à  la  Porte  de  France,  en  demandant 
à  être  introduits  chez  le  major  du  87®.  Le  major  en  aver- 
tit le  commandant  de  place,  qui  consigna  les  vingt-cinq 
hommes,  leva  les  ponts-levis,  ferma  les  portes  et  doubla 
les  postes.  Un  autre  officier  s'introduisit  aussi  dans  la  ville 
et  alla  loger  chez  le  capitaine  de  marine  Fugairon,  son 
ami.  11  fut  arrêté  aussitôt  ;  Fugairon  s'esquiva.  Ulncon- 
stant  se  trouvait  au  Golfe-Juan  à  trois  heures,  mais  avec 
une  mer  si  houleuse  que  Napoléon  ne  put  mettre  pied  à 
terre  qu'à  cinq  heures.  Ses  fidèles  grenadiers  lui  avaient 
préparé  une  tente  dans  la  propriété  Guirard.  C'est  de  là, 
sous  l'olivier  traditionnel,  qu'il  lança  cette  proclamation 
célèbre  :  <  La  victoire  marchera  au  pas  de  charge.  L'aigle 
aux  couleurs  nationales  volera  de  clocher  en  clocher  jus- 
qu'à Notre-Dame.  > 

Cependant  quinze  hommes  étaient  encore  venus  à  Anti- 


LES  DEUX  RESTAURATIONS  (1814-1815)  34f 

bes,à  quatre  heures,en  disant  qu'ils  avaient  quitté  Napoléon 
pour  se  réfugier  dans  la  place.  On  les  désarma,  en  leur 
donnant  la  liberté,  et  en  leur  assignant  pour  logement  la 
chapelle  Saint-Esprit.  S'étaient  glissés  aussi  dans  Antibes 
le  docteur  Muraour,  Tofficier  Casablanca  qui,  avec  les 
quinze  nouveaux-venus  et  Tofficier  corse,  Salicetti,  re- 
muaient déjà  la  garnison  en  faveur  de  Napoléon.  Le  com- 
mandant de  place  consigna  les  quinze  de  la  chapelle  du 
Saint-Esprit,  et  voulut  saisir  les  trois  autres  qui  sautè- 
rent les  remparts.  Casablanca  se  cassa  la  jambe  et  fut 
transporté  à  l'hôpital.  Les  officiers  du  87®  avaient  proposé 
de  renvoyer  avec  leurs  armes  les  soldats  de  l'Empereur. 
Le  major  et  le  commandant  de  place  s'y  opposèrent.  Ce- 
pendant le  maréchal  d'Ornano,  avisé  de  ce  qui  se  passait  à 
Antibes,  écrivit  de  Lérins  au  maire  de  mettre  la  ville  en  état 
de  siège,  et  de  prendre  tous  les  moyens  de  défense.  On  lui 
apprit  bientôt  que  les  chemins  de  Cannes  et  de  Vallauris 
étaient  gardés  par  les  impérialistes.  Depuis  quatre  heures 
le  toscin  sonnait  à  Antibes.  C'est  à  grand  peine  que  le  ma- 
réchal d'Ornano,  ayant  gagné  la  plage,  et  après  avoir,  cinq 
heures  durant,  traversé  à  pied  les  bois,  les  collines,  les  val- 
lons, afin  d'éviter  la  garde  impériale,  put  arriver  à  An- 
tibes. Vers  six  heures,  un  autre  officier  nommé  Lamouret, 
avec  quelques  hommes,  vint  inviter  le  maire  au  nom  de 
l'Empereur,  de  se  rendre  au  Golfe-Juan  pour  une  com- 
munication importante.  On  se  contenta  de  le  constituer 
prisonnier.  Le  maire  de  Cannes,  à  qui  Napoléon  envoya 
un  pareil  message  à  la  tète  de  cinquante  grenadiers,  ne 
donna  aucune  réponse.  Ce  qu'ayant  appris,  les  généraux 
conseillaient  à  l'Empereur  de  marcher  sur  Antibes.  Na- 
poléon les  calmant  :  <  Ce  serait  perdre  notre  temps,  dit -il, 
il  s'agit  de  marcher  en  avant.  » 

Le  capitaine  Gautier  d'Aubeterre  raconte  que  revenant 
de  la  chasse  à  sept  heures  du  soir,  pour  rentrer  en  ville,  il 
fut  étonné  de  trouver  les  portes  fermées,  qu'après  avoir 


342  CHAPITRE  VI 

décliné  son  nom,  le  major  lui  ouvrit,  et  qu'il  fut  salué 
par  les  cris  de  :  Vive  TEmpereur  !  que  poussa  le  poste  du 
87®.  Lui  répliqua  par  :  Vive  Louis  XVIII  !  Vive  le  Roi  ! 
A  mesure  qu'il  s'avança  dans  la  rue,  il  rencontra  desgens 
du  peuple  qui  criaient  :  Vive  le  Roi  !  La  garde  nationale, 
au  grand  complet,  bivouaquait  sur  la  place.Il  demanda  des 
hommes  de  bonne  volonté  pour  se  joindre  à  lui,  et  aller 
faire  appel  aux  pays  voisins.  L'administration  municipale 
modéra  son  zèle  et  refusa  de  lui  faire  ouvrir  les  portes. 

A  dix  heures  du  soir,  le  conseil  municipal  délibérait, 
sous  la  présidence  de  M.  Arnoux,  premier  adjoint.  Quoi- 
que l'ancien  maire  et  la  moitié  du  conseil  municipal, 
suivant  la  loi,  eussent  été  renouvelés,  et  que  Tordonnance 
royale  du  nouveau  maire  fût  datée  du  27  janvier,  M. 
Tourre  (Jean-François)  n'avait  pas  encore  pris  posses- 
sion. M.  Arnoux  parla  en  ces  termes  :  «  Un  événement 
d'une  nature  bien  extraordinaire  m'a  mis  dans  le  cas  de 
vous  réunir  à  une  heure  si  tard.  Vous  le  savez.  Celui  qui 
n'eut  pas  la  force  de  soutenir  le  poids  de  la  couronne  veut 
la  reconquérir  aujourd'hui.  Bonaparte,  que  la  France  a 
tant  de  motifs  de  repousser  de  son  sein,  rélégué  sur  les 
rochers  de  l'île  d'Elbe  pour  y  être  en  proie  à  ses  remords, 
jaloux  du  bonheur  dont  nous  jouissons  sous  le  règne  de 
notre  monarque,  a  débarqué  au  Golfe-Juan,  dans  l'après- 
midi  de  ce  jour  avec  la  partie  de  la  garde  qui  l'avait  suivi; 
il  s'est  empressé  d'envoyer  en  cette  ville  des  émissaires 
avec  des  proclamations.  Ses  proclamations  ont  été  re- 
poussées avec  dédain,  et  ses  émissaires  ont  été  arrêtés. 

<  Quelques  hommes  de  sa  garde  se  sont  introduits  ici  ;  on 
s'est  assuré  de  leurs  personnes.  Il  paraît  que  Bonaparte 
attache  quelque  importance  à  l'occupation  de  notre  ville, 
mais  des  mesures  ont  été  prises  pour  faire  avorter  ses  pro- 
jets insensés.  La  garde  nationale  a  été  convoquée  et  ar- 
mée; des  cartouches  lui  ont  été  délivrées  ;  elle  est  animée 
du  meilleur  esprit  ;  elle  ne  se  laissera  pas  surpasser  par  la 


LES  DEUX  RESTAURATIONS  (1814-1815)  343 

garnison.  Dans  ces  circonstances,  je  me  suis  entouré  de 
vous,  Messieurs  les  membres  du  conseil  municipal,  et  de 
tous  les  fidèles  sujets  du  Roi  ;  c'est  à  la  sagesse  de  cette 
réunion  d'hommes  choisis  que  je  dois  les  précautions  qui 
ont  été  prises  et  les  mesures  qui  ont  été  exécutées.  C'est 
dans  ces  sentiments  que  vous  partagez,que  je  vous  admets 
au  serment,  en  vertu  de  la  délégation  de  M.  le  Sous- 
Préfet.  > 

M.  Tourre,  maire,  et  M.  OUivier,  adjoint,  ayant  prêté 
le  serment  à  Louis  XVIII,  le  nouveau  maire  prit  la  parole: 
€  En  acceptant  les  fonctions  auxquelles  m'appelle  la  bien- 
veillance de  Sa  Majesté,  je  ne  pouvais  penser  que  le  pre- 
mier pas  que  je  ferais  dans  cette  carrière  me  fournirait 
l'occasion  de  lui  donner  une  preuve  éclatante  de  mon  atta- 
chement, de  mon  amour  et  de  mon  dévouement.  C'est 
lorsque  Bonaparte  est  sous  vos  murs,  lorsqu'il  somme  la 
place  de  lui  ouvrir  ses  portes,  lorsque  vous  êtes  menacés 
pour  cette  nuit  de  quelque  tentative,  lorsque  quelques 
uns  de  ses  satellites  introduits  imprudemment  dans  la 
ville  ont  encore  leurs  armes  à  leur  disposition  et  nous  font 
concevoir  pour  l'intérieur  des  craintes  plus  fondées  que 
celles  que  peut  présenter  une  attaque  extérieure,  c'est 
dans  ces  circonstances,  et  après  avoir,  depuis  la  première 
alerte,  coopéré  avec  Messieurs  les  adjoints  dans  la  mesure 
commandée  par  la  circonstance,  que  je  devance  avec  ces 
dignes  magistrats  la  cérémonie  de  mon  installation.  Il  faut 
aller  au  danger.  Je  rougirais  d'un  plus  long  retard.  Si  la 
nuit  qui  s'avance  nous  présente  du  danger,  c'est  à  votre 
tète  que  je  veux  l'affronter.  La  garde  nationale  est  à  son 
poste  ;  elle  a  répondu  à  l'appel  qui  lui  a  été  fait  par  le  cri 
unanime  de  .  Vive  le  Roi.  Nous  allons  lui  faire  savoir  que 
la  ville  est  en  état  de  siège.  Cette  annonce  redoublera  son 
ardeur.  Je  le  jure  en  votre  nom  et  en  celui  de  tous  nos 
concitovens  et  la  France  entière  redira  ce  serment: 
Jamais  le  Joug  de  fer  du  tyran  ne  s^ appesantira  sur  la 


tête  des  Français.  Vive  Louis  XVIII  /  Vivent  ks 
Bourbo7is  !  »  Et  toute  rassemblée  redit  trois  fois  ces  ao- 
clamatioDs. 

Pour  qui  n'admirerait  pas  le  patriotisme  et  le  courage 
des  Antibois  dans  un  pareil  moment,  nous  le  taxerioDS 
d'ignorance  en  fait  de  serment  et  de  ce  qu'on  appelle  hon- 
neur français.  Antibes  a  bien  mérité,  selon  nous, de  la 
postérité. 

Grasse  ne  connut  le  débarquement  de  TEmperear  qu'à 
sept  heures  du  soir.  Le  sous-préfet,  M.  Bain,  descandit 
aussitôt  à  Antibes,  où  il  resta  deux  jours,  en  chargeant 
sa  femme  d'avertir  le  maire  de  Grasse.  Celle-ci  ne  s'ac- 
quitta de  cette  commission  qu'à  neuf  heures.  Déjà  le  bruit 
s'en  était  répandu  dans  la  ville,  et  il  y  avait  des  attrou- 
pements. On  disait  que  Napoléon  avsgit  3,000  hommes  et 
de  l'artillerie.  Le  maire  convoqua  le  conseil,  et  alla  prier 
le  général  Gazan,  qu'il  trouva  atterré,de  venir  à  la  mairie 
l'aider  dans  une  circonstance  aussi  difficile.  Sur  les  trente 
conseillers  présents,  deux  ou  trois  prétendaient  qu'on 
devait  marcher  contre  l'Empereur.  Mais  comment  s'y 
prendre,  sans  armes,  ni  munitions  ! 

Le  prince  Honoré  de  Monaco,  qui  venait  de  Paris  en 
chaise  de  poste,  pour  se  rendre  à  sa  principauté,  fut  arrêté 
par  le  général  Cambronne  et  conduit  à  l'Empereur.  11 
trouva  Napoléon  se  chauffant  au  feu  du  bivouac  :  <  Ah  ! 
prince,  lui  dit-il  en  souriant,  vous  allez  trôner  à  Monaco, 
et  moi  je  vais  aux  Tuileries.  » 

On  causa  quelques  instants.  <  Je  ne  prétends  pas  em- 
pêcher votre  voyage.  Seulement  j'espère  que  vous  vien- 
drez me  voir  à  Paris.  >  Ce  fut  le  prince  de  Monaco  qui 
porta  à  Nice  la  grande  nouvelle.  Le  commandeur  d'Osas- 
que  prit  dès  le  matin  ses  mesures  de  sûreté.  Comme  il 
n'avait  que  le  régiment  de  la  Reine  et  deux  compagnies 
de  chasseurs  de  Savoie,  il  organisa  aussitôt  la  milice,  ce 
qui  avec  un  bataillon  du  régiipent  d'Aoste  lui.  donna  pour 


LES  DEUX  RESTAUltATIONS  (1814-1815)  345 

le  moment  un  effectif  de  2,500  hommes.  Il  envoya 
garder  le  Pont  du  Var.  Un  vaisseau  anglais  aux  ordres 
du  capitaine  Thompson,  qui  stationnait  à  Villefranche 
et  deux  autres  petits  bâtiments  armés  croisèrent  sur  le 
littoral. 

Napoléon  avait  levé  le  camp  vers  minuit,  lorsque  la 
lune  s'était  montrée  à  l'horizon.  Il  traversa  Cannes  en 
silence.  A  six  heures,  un  gendarme  annonçait  au  maire  de 
Grasse  que  Napoléon  arrivait.  L'Empereur  suivit  le  fau- 
bourg, stationna  sur  le  plateau  de  Roquevignon  jusciu'à 
midi  ;  il  attendit  en  vain  le  général  Gazan,  qui  s'en  était 
allé  à  sa  terre  de  la  Peyrière,  et  il  en  marqua  son  vif  mé- 
contentement. Le  soir,  il  faisait  étape  à  Séranon.  Gre- 
noble lui  ouvrira  ses  portes  le  5  mars,  et  Paris  le  20. 
Louis  XVIII  se  retira  à  Gand. 

Le  2  au  matin,  vers  3  heures  l'escadrille  faisait  voile 
dans  la  direction  de  l'ouest.  Un  des  navires,  le  Saint- 
Esprit,  capitaine  Jean  Galibert  d'Agde,  ayant  jeté  l'ancre 
à  Antibes,  dut  y  laisser  six  caisses  de  fusils  qui  furent 
déposés  chez  le  commandant  de  place.  Un  certain  nombre 
d'Antibois  se  mirent  à  la  suite  des  impérialistes  et  cinq 
soldats  du  87«  les  rejoignirent  le  même  jour. 

La  nouvelle  gagnait  de  proche  en  proche.  Vence  l'ap- 
prit à  5  heures  du  matin  par  une  lettre  d'un  sieur  Bellon, 
vençois  :  <  Je  pars  de  Gagnes  pour  Nice  en  ce  moment 
avec  deux  voyageurs  italiens  venus  de  Cannes.  Il  mon 
asseuré  avoir  vu  hier  à  trois  heures  après-midi  trois  ou 
quatre  vaissau  à  Golf-Juan  et  beaucoup  de  troupes  dé- 
barquées abillé  à  la  française  avec  des  bonnets  à  poil, 
panache  rouge.  Antibes  est  fermé.  > 

Le  préfet  du  Var  M.  de  Bouthilliers  était  à  Antibes,  le 
2,  à  6  heures  du  soir,  et  après  y  avoir  donné  ses  ordres,  il 
était  retourné  en  toute  hâte  à  Draguignan.  Des  exprès 
envoyés  d' Antibes,  de  Grasse,  de  Vence,  de  Nice  dans  la 
directioQ  de  Castellane,  se  renseignaient  sur  la  marche  de 


346  CHAPITRE  VI 

l'Empereur.  On  formait  des  bataillons   de   volontaires 
royaux  contre  Vusurpateur. 

Napoléon  avait  fait  porter  cet  ordre  à  Masséna,  qui 
commandait  le  midi  :  «  Prince,  arborez  sur  les  murs  de 
Toulon  le  drapeau  d'Essling.  >  Masséna  temporisa.  Les 
trois  couleurs  ne  seront  arborées  à  Toulon  que  lorsqu'elles 
flotteront  sur  la  France  entière. 

Le  4  mars,  le  maire  d'Antibes  installait  la  moitié  du 
conseil  renouvelée  de  1813,  au  cri  de  Vive  le  Roi  ;  et  il 
n'enregistrera  plus,  à  partir  de  ce  jour  aucune  délibéra- 
tion, jusqu'au  19  juillet,  afin  qu'il  n'y  eût  rien  de  compro- 
mettant par  écrit,  et  que  tout  se  bornât  maintenant  à  une 
opposition  passive.  Masséna  viendra  établir  son  quartier 
général  à  Antibes,  le  11  avril,  au  nom  de  l'Empereur, 
mais  cette  fois,  il  comprendra  qu'il  y  a  perdu  tout  crédit 
pour  le  moment.  Napoléon  le  rappellera  du  midi  pour  lui 
donner  le  commandement  de  la  garde  nationale  de  Paris. 

La  rumeur  publique  courut  bientôt  qu'il  se  formait  une 
septième  coalition  de  l'Europe  contre  Napoléon  ;  Vence 
avait  reçu  la  nouvelle  oflicielle  que  quinze  mille  hommes 
devaient  passer  dans  ses  murs.  Le  maire,  M.  Bérenger, 
dépèchaM.  Baussy,  son  premier  adjoint,  à  Nice  pour  prier 
le  commandant  d'Osasque  d'épargner  une  ville  qui  n'a- 
vait aucune  ressource.  Une  lettre  datée  de  Nice,  le  15 
avril,  à  dix  heures  du  soir,  annonça  au  maire  qu'on  lui 
accordait  pleine  satisfaction. 

Pourtant  rien  ne  remua  jusqu'au  milieu  de  juin  dans 
nos  parages.  Le  duc  d'Angoulème,qui  était  venu  prendre 
le  commandement  du  Midi  le  11  avril,  avait  dû  se  consti- 
tuer prisonnier,  le  12,  entre  les  mains  du  maréchal  de 
camp,  comte  de  Loverdo,  impérialiste,  et  les  bataillons 
royaux  avaient  été  immédiatement  licenciés.  Le  gt^néral 
Gazan  était  allé  offrir  son  épée  au  duc  d'Angouléme,  qui 
n'avait  pas  ou  le  temps  de  la  mettre  à  profit,  et  il  avait 
ensuite  poursuivi  sa  route  jusqu'à  Paris.  Reille  d'Antibes, 


LES  DEUX  RESTAURATIONS  (1814-1815)  347 

demeuré  dévoué  à  Napoléon,  fera  partie  de  la  division 
du  prince  Jérôme. 

Antibes,  malgré  l'arrivée  de  Murât  qui  abordait  à  Can- 
nes le  25  mai,  malgré  la  troupe  qui  avait  repris  les  aigles, 
changé  sa  dénomination  de  87®  en  106®,  élevé  une  colonne 
commémorative  au  Golfe-Juan  pour  le  retour  de  l'Empe- 
reur, Antibes  ne  tergiversera  pas  :  elle  refusera  d'enregis- 
trer l'acte  additionnel  de  la  Constitution,  elle  ne  participera 
ni  à  l'assemblée  électorale,  ni  au  champ  de  mai.  Le  8 juin, 
le  maréchal  Brune  arrive  avec  son  quartier-général. 
La  ville  doit  illuminer  officiellement  pour  le  recevoir.  On 
illumine  et  c'est  tout.  Brune  dira  dans  sa  proclamation  qu'il 
ne  suffit  pas  d'obéir  à  Napoléon,  mais  qu'il  faut  lui  témoi- 
gner de  l'amour,  Antibes  gardera  le  silence.  Malheure u- 
a3ment  il  y  a  partout  des  gens  trop  ardents  qui  compro- 
mettent les  meilleures  causes.  De  ce  nombre  était  le 
capitaine  G...  d'A...  11  allait  disant  parmi  le  peuple  que 
l'administration  montrait  trop  de  faiblesse  ;  il  déclamait 
contre  l'Empereur,  contre  la  troupe.  Officiers  et  soldats 
du  106*,  de  guerre  lassés,  finiront  par  l'assiéger  dans 
sa  maison.  €  Nous  aurons  ta  peau,  criaient-ils,  nous  en 
ferons  un  tambour,  nous  te  mangerons  le  foie,  et  ceux  de 
ta  femme  et  de  tes  enfants.  >  Vaubert,  chef  d'escadron  des 
chasseurs,  était  le  plus  acharné. Notre  malheureux  G...  ne 
put  s'esquiver  lui  et  sa  famille  que  par  la  lucarne  d'une 
cave  donnant  dans  une  ruelle.  Le  commandant  de  place 
lui  donna  asile  et  favorisa  sa  sortie  de  la  ville  sous  un 
déguisement.  Ayant  voulu  rentrer  quelques  jours  après, 
le  maréchal  Brune  l'envoya  au  fort  Sainte-Marguerite. 

A  mesure  qu'on  apprenait  la  défaite  de  Waterloo  (18 
juin),  l'abdication, 22  juin,  et  les  événements  qui  suivaient, 
Brune  redoublait  d'énergie.  Le  18  juin, il  tenait  son  quar- 
tier-général à  Saint-Paul  ;  les  soldats  français  et  les  alliés 
s'insultaient  au  pont  du  Var.  Brune  vit  enfin  le  comman- 
dant d'Osasque  à  Saint-Laurent-du-Var  et  parlementa 


348  CHAPITRE  ITI 

avec  lui,  pour  se  retirer  des  lignes  jusqu'à  Grasse.  Da  4 
au  13  juillet,  il  faisait  intercepter  le  courrier  venant  de 
Paris,  et  de  Draguignan.  Joachin  Murât  se  trouvait 
avec  lui  à  Cannes  à  cette  époque.  Enfin  se  voyant  débordé 
par  le  mouvement  royaliste,  il  lève  des  contributions  for- 
cées sur  les  riches  de  Grasse  et  part  avec  ses  troupes  poor 
Grenoble,  le  9 juillet. 

Le  6  juillet,  les  alliés  étaient  rentrés  dans  Paris,  et  le  8» 
Louis  XVIII  y  avait  repris  possession  des  Tuileries. 

La  population  de  Grasse,  en  majorité  royaliste,  ne  se 
contenait  plus  de  joie.  Pourtant  par  un  excès  regrettable, 
elle  s'attaqua  à  la  famille  du  général  Gazan.  Elle  proféra 
les  cris  :  €  A  bas  le  traître,  le  scélérat,  le  brigand  !  »  Elle 
alla  jusqu'à  essayer  de  forcer  sa  maison  pour  la  piller,  et 
tira  des  coups  de  fusil  aux  fenêtres  ;  et  ces  démonstration» 
hostiles  se  continuèrent  les  jours  suivants.Quand  on  voyait 
paraître  Mademoiselle  Gazan,  sa  sœur,,  avec  le  jeune  fils 
du  général,  on  disait  :  €  Voyez  la  sœur  du  brigand,  voyez 
son  fils  !  >  On  en  voulait  à  M.  Payan,  directeur  des  con- 
tributions, l'ami  de  Brune,  qui  l'avait  aidé  dans  toutes  ses 
levées  de  contributions  forcées.  Payan  était  aussi  le  beau- 
frère  du  général  Gazan. 

Le  sieur  Ricord,  procureur  du  Roi,  passait  pour  im- 
périaliste, et  le  préfet,  M.  Bains  pour  un  ancien  robes- 
pierriste.  Le  président,  M.  Mougins  de  Roquefort,  n'avait 
pas  assez  d'influence  pour  empêcher  les  désordres. 

Lorsque  le  dernier  soldat  de  Brune  eut  quitté  Grasse,  on 
alla  chercher  à  la  mairie  le  buste  de  Napoléon,  on  l'atta- 
cha avec  une  corde,  on  le  traîna  à  terre  dans  les  rues, 
et  on  porta  la  statue  de  Louis  XVIII  en  triomphe.  Chacun 
prit  la  cocarde  blanche,  on  arbora  le  drapeau  blanc,  en 
vocifi^rant  :  «  A  bas  les  traîtres,  à  bas  les  partisans  de 
Bonaparte  !  Vive  Louis  XVIII  !  >  Et  le  sieur  Payan  de 
s'écrier  :  <  J'avais  bien  raison  de  dire  au  maréchal  Brune 
qu'au  départ  des  troupes,Grasse  ferait  des  siennes.  Je  vais 


LES  DEUX  RESTAURATIONS  (1814-1815)  349 

lui  écrire  et  il  va  revenir  sur  ses  pas.  »  Ce  propos  divulgué 
aussitôt,  exaspéra  le  peuple.  On  chercha  partout  Payan 
qui  s'était  caché.  La  nuit,  vers  une  heure,  on  était  encore 
devant  sa  maison,  en  criant  :  «  Ah  !  brigand,  il  nous  faut 
ta  tète  !  >  On  eut  besoin  d'un  détachement  considérable 
de  gardes  nationaux  pour  dissiper  l'émeute. 

G d'A avait  reparu  à  Antibes  le  1*^  juil- 
let, et  avait  de  nouveau  exalté  les  esprits  de  cette  ville 
habituellement  si  calme.  La  troupeaux  ordres  dePoudret- 
Servet,  qui  tenait  encore  pour  l'Empereur,  gardait  ran- 
cune à  G.  Le  maire  dut  encore  le  forcer  de  quitter  aussitôt 
la  ville.  G.  s'en  était  allé  à  Grasse  et  avait  assisté  aux  di- 
verses émeutes  du  9  et  du  10  juillet. 

Les  Antibois,  sachant  que,  le  9  juillet,  Gîtasse  avait 
arboré  la  cocarde  et  le  drapeau  blancs,  sommèrent  le 
maréchal  de  Camp  Slivarik  d'agir  de  même  :  ce  qui  fut 
accordé.  Poudret-Servet  était  absent  ce  jour-là.  Étant 
revenu  en  ville,  il  mit  son  régiment  sous  les  armes,  braqua 
le  canon,  enleva  le  drapeau  blanc  et  fit  arracher  aux  habi- 
tants par  ses  soldats  la  cocarde  blanche. 

Mais  il  n'y  eut  plus  bientôt  à  hésiter.  La  proclamation  de 
Louis  XVIU  arrivait  officiellement  aux  communes. 

Le  17,  les  alliés  passaient  le  Var,  et  montaient  à  Saint- 
Paul,  où  ils  faisaient  leur  entrée  au  cri  de  Vive  le  Roi. 
C'était  le  régiment  de  Coni,  colonel  de  Belloni,  formant 
Tavant-garde.  Le  18,  on  recevait  enfin  le  courrier  de 
Paris  et  de  Marseille.  11  s'y  trouvait  une  proclamation 
du  marquis  de  la  Rivière,  lieutenant  du  duc  d'Angou- 
lême  pour  le  midi  et  la  Provence,  par  laquelle  il  était 
ordonné  de  reconnaître  Louis  XVllI  et  d'arborer  le  dra- 
peau blanc. 

L'administration  de  Grasse  se  mettait  en  devoir  d'ac- 
complir ces  ordres  supérieurs  le  19.  C'était  le  procureur 
du  Roi,  Ricord,  qui  publiait  la  proclamation  ;  mais  à 
mesure  qu'il  voulait  ouvrir  la  bouche,  la  foule  le  sif- 


350  CHAPITRE  VI 

fiait,  le  huait,  couvrait  sa  voix  :  A  bas  le  partisan  de 
Bonaparte  !  A  bas  les  traîtres  !  A  bas  le  représentant  de 
Napoléon  !  A  bas  Ricord  !  Les  gardes-nationaux  le  met- 
taient en  joue. 

Puis  on  le  força  de  prendre  un  drapeau  et  la  cocarde 
tricolore,  et  de  parcourir  ainsi  les  rues  en  disant  :  Vive 
l'Empereur  !  Enfin  les  gardes  nationaux  le  mirent  dans  la 
maison  d'arrêt.  <  Partout  ailleurs,  disaient  des  gens  du 
peuple,  on  se  défait  de  ces  gens-là.  C'est  à  nous  de  nous 
en  faire  justice  nous-mêmes.  > 

Hélas!  ce  n'était  que  trop  vrai.  Nous  déplorerons  tou- 
jours que  la  réaction  légitimiste  à  Avignon  ait  assassiné  le 
maréchal  Brune,  le  général  Ramel  à  Bordeaux,  les  géné- 
raux Faucher,  Mouton-Duvernet  à  Lyon,  Chartran  à  Lille. 
C'est  ce  qu'on  appelle  la  Terreur  Blanche. 

Le  lundi,  ISjuillet,  devant  le  conseil  d'Antibes  réuni,  M. 
Tourre  annonce  qu'on  a  reçu  enfin  le  courrier  ;  que  le  Roi 
est  à  Paris.  Tous  crient  comme  par  un  mouvement  élec- 
trique :  Vive  le  Roi  !  Il  dit  qu'à  partir  de  ce  momânt,  toute 
autorité,  qui  dans  Antibes  ne  parlerait  pas  et  ne  comman- 
derait pas  au  nom  du  seul  et  unique  souverain  légitime, 
Sa  Majesté  Louis  XVllI,  serait  considérée  comme  illégi- 
time, qu'on  n'y  obéirait  que  contraint  et  forcé,  qu'on 
proclamerait  à  l'avance  comme  illégal  tout  ce  qui  pour- 
rait se  ftxire  à  rencontre  du  monarque  que  la  France  et 
l'Europe  entière  reconnaissent,  que  la  municipalité  dé- 
clare responsables  ceux  qui  retarderaient  cette  reconnais- 
sance. Puis  le  maire  est  chargé,  par  le  conseil,  de  prier  le 
maréchal  commandant  do  place  à  Antibes  de  proclamer 
Louis  XVII  (;  maisSHwarick  répond  qu'il  craignait  de  l'op- 
position (le  la  part  des  troupes.  Le  19,  dans  une  nouvelle 
séance  du  conseil  municipal,  on  prête  de  nouveau  le  ser- 
ment de  fidélité  au  Roi  et  l'on  envoie  MM.  Guide  et  Olli- 
vier  à  Marseille  auprès  du  duc  d'Angoulème,  pour  le 
prier  d'assurer  le  Roi  de  la  fidélité  d'Antibes  et  de  lui  rap- 


LES  DEUX  RESTAURATIONS  (1814-1815)  351 

peler  la  conduite  qu'ils  ont  tenue  le  P^  mars.  Enfin  le  20 
au  soir,  Poudret-Servet,  voyant  qu'une  partie  de  son 
régiment  faisait  défection,  retira  lui-même  le  drapeau 
tricolore  pour  arborer  le  drapeau  blanc.  Alors  se  fit  la 
proclamation.  «  Nous  avons  été  témoins,  dira  le  maire, 
des  transports  de  joie  et  d'allégresse  qu'a  causés,  dans 
toutes  les  classes  de  nos  concitoyens,  la  proclamation  que 
j'ai  faite  à  votre  tète  dans  toutes  les  rues  de  la  ville. 
L'enthousiasme  a  été  à  son  comble,  et  quelques  jours  de 
bonheur  ont  déjà  fait  oublier  trois  mois  de  tourments  et 
de  persécutions.  Le  désir  de  hâter  cette  proclamation  n^ 
nous  a  pas  laissé  le  temps  de  réunir  à  cette  fête  une  céré- 
monie qui  l'aurait  rendue  encore  plus  touchante  et  d'y 
ajouter  des  accessoires  propres  à  en  augmenter  l'éclat.  » 

I^  capitaine  G n'eut   rien  de  plus   pressé  que  de 

troubler  encore  cette  fête  en  insultant  la  troupe.  On 
l'expulsa  de  la  ville.  Il  y  rentra  le  23,  et  ses  provocations 
furent  telles  que  le  commandant  l'enferma.  Mais,  cette 
fois,  la  foule,  s'ameutant  à  la  porte  de  la  prison,  somma 
l'autorité  de  délivrer  le  capitaine.  Lorsqu'on  l'eut,  on  le 
promena  en  triomphe,  en  criant  :  A  bas  la  troupe  !  Pou- 
dret-Servet,  furieux,  lança  ses  hommes,  la  baïonnette  en 
avant  sur  la  farandole,  la  dispersa,  s'empara  de  Gautier 
et  le  réintégra  dans  la  maison  d'arrêt.  Il  fut  rendu  à  la 
liberté,  avec  promesse  de  rester  caché  ;  ce  qu'il  fit  le  24  et 
le  25  juillet. 

Les  alliés  marchaient  en  avant.  Le  26  juillet,  le  général 
en  chef  levait  son  quartier-général  de  Saint-Paul,  n'y  lais- 
sant qu'une  compagnie  de  grenadiers.  15,000  hommes 
suivent  par  Grasse,  Séranon,  Castellane  ;  et  25,000  par 
la  route  d'Antibes  et  de  Cannes  sous  les  ordres  du  général 
Blanchi.  Antibes  tint  toutes  ses  portes  fermées.  Notre  ca- 
pitaine Gautier  se  mit  le  26  à  l(5ur  suite,  et  le  maréchal  de 
Nogent  lui  donne  des  dépêches  à  porter  de  Fréjus  à  Mar- 
seille pour  le  marquis  de  la  Rivière.  C'est  là  qu'il. composa 


352  CHAPITRE  VI 

son  libelle  diffamatoire  contre  ses  concitoyens,  adressé  an 
duc  d'Angoulème. 

IV.  —  BLOCUS  D'aNTIBES. 

Le  27  juillet  un  armistice  avait  été  conclu  entre  le  gé- 
néral Sliwarick  et  le  chevalier  d'Osasque  et  ratifié  le  29 
par  le  marquis  de  la  Rivière.  C'est  en  vertu  de  cette  com- 
mission que  le  106*^  quitta  Antibes  pour  Draguignan,  à  la 
satisfaction  générale  des  Antibois,  et  que  le  service  de  la 
^lace  resta  confiée  à  la  garde  nationale,  aux  ordres  de 
MM.  de  Glandchamp-,  colonel,  et  de  MillevîUe,  chef  de  la 
colonne  urbaine. 

Une  des  clauses  de  Tarmistice  était  que  150  hommes  de 
troupes  austro-piémontaises  occuperaient  Antibes,  con- 
jointement avec  la  gardp^nationale  :  quarante  dans  le 
Fort-Carré  et  le  reste,  de  même  par  moitié,  aux  postes  de 
la  ville.  La  garde  nationale  de  Cannes  et  100  douaniers 
vinrent  en  aide  aux  360  hommes  de  la  garde  nationale 
antiboise.  Une  autre  convention  se  fit  le  4  août.  Les  alliés 
demandaient  Toulon,  et  on  leur  sacrifiait  Antibes. 

Or  le  5  août,  sur  Tavis  du  préfet  du  Var,  un  corps  de 
12  à  15,000  hommes  de  Tarmée  alliée,  sous  les  ordres  du 
général  Bianchi,  se  présenta  sous  les  murs  d'An tibes,  pré- 
tendant occuper  la  place.  Le  général  menaça  d'en  faire  le 
blocus,  si  Ton  refusait  de  recevoir  une  garnison  double  de 
la  garde  nationale  et  un  commandant  de  place.  Ce  que  le 
maire  et  tout  le  conseil  repoussèrent  comme  contraire  à 
la  convention  du  27  juillet.  En  même  temps,  les  douaniers 
dirigés  surle  Var  pour  y  prendre  leur  ligne,  rencontrèrent 
au  Loup  le  poste  piémontais  qui  leur  refusa  le  passage. 
Le  général  Sliwarick,  ayant  appris  cette  violation  de  la 
convention,  fit  dire  aux  Piémontais  que  si  Ton  ne  levait 
cette  défense,  il  n'admettrait  pas  les  150  Piémontais  daos 
Antibes. 


LES  DEUX  RESTAURATIONS  Ci8i4-J8l5)  3&3 

En  effet,  quand  ils  arrivèrent,  on  n'ouvrit  pas.  Le  gé- 
néral Blanchi  prit  fait  et  cause  pour  les  Piémontais.  On 
entra  en  pourparlers,  et  le  14  août  on  signa  un  arrange- 
ment. On  laissa  l'entrée  à  150  Piémontais  et  à 90  officiers, 
mais  sous  la  condition  expresse  qu'ils  n'exerceraient  que 
la  police  de  leur  corps  et  des  postes  qu'ils  occuperaient. 
Ils  ne  pouvaient  rien  prendre  aux  magasins  de  l'artillerie 
et  du  génie  sans  un  ordre  exprès.  Les  douaniers  seraient 
placés  sur  la  ligne  du  Loup.  «  Cette  entrée  qui  eut  lieu  à 
sept  heures  du  matin,  n'a  pas  été  le  plus  beau  moment  de 
ma  vie,  dit  M.  Tourre.  Nous  ne  le  méritions  pas,  à  cause 
de  notre  dévouement  au  Roi.  »  Le  colonel  piémontais  prit, 
le  15  août,  son  logement  chez  le  maréchal-de-camp 
Andréossy. 

Le  maire,  dans  le  conseil  du  17,  exposa  que,  selon  cette 
dernière  convention  du  14  août,  les  150  Piémontais  devant 
être  traités  sur  le  pied  des  troupes  en  campagne,  il  fallait 
faire  un  appel  de  fonds.  Une  commission  fut  nommée. 

Le  général  Sliwarick  remarqua  bientôt  certain  mou- 
vement dans  les  troupes  Piémontaises.  Il  renforça  les 
postes  et  organisa  de  fréquentes  patrouilles.  En  effet,  le 
22  août,  le  général  Bianchi  fait  dire  qu'il  va  relever  la 
garnison  Piémontaise  par  une  garnison  Autrichienne,  et 
le  23  août  le  baron  d'Aspera,  major  autrichien,  demande 
à  être  introduit  dans  la  place.  Sliwarick  répond  que,  puis- 
qu'il ne  devait  y  avoir  que  150  Piémontais,  il  ne  pouvait 
admettre  le  baron  d'Aspera  avec  ses  hommes, que  lorsqu'on 
aurait  fait  sortir  du  fort  ceux  qui  s'y  trouvaient.  Le  major 
objecte  qu'une  troupe  n'abandonne  son  poste  que  lors- 
qu'elle est  remplacée  ;  que  c'était  offenser  les  alliés  que  de 
se  montrer  si  méfiant. 

Enfin  on  décida  qu'on  commencerait  par  relever  vingt 
hommes  du  Fort-Carré  avec  un  nombre  égal  de  gardes 
nationaux.  On  exigea  de  l'officier  autrichien  sa  parole 
d^honneur  pourque,  après  son  entrée,  il  fit  sortir  lesPié^ 

29 


354  CHAPITRE  VI 

montais.  Mais  les  deux  détachements  alliés,  malgré  la  foi 
jurée,  tombèrent  à  rimproviste  sur  les  vingt  gardes  na- 
tionaux, leur  enlevèrent  leurs  fusils,  en  brisèrent  une 
partie  et  consti  tuèrent  prisonnier  l'officier  français,  après 
lui  avoir  ôté  son  épée.  Surpris  de  cette  violence,  rofficier 
éclata  en  reproches  :  <  Monsieur,  lui  dit  l'Autrichien,  j'ai 
mille  excuses  à  vous  faire  d'avoir  manqué  à  ma  parole  ; 
mais  j'ai  des  ordres  exprès.  >  En  même  temps  il  lui  rendit 
son  épée  et  le  laissa  aller  sur  parole. 

Pendant  ce  temps-là,  le  major  autrichien  resté  sur  les 
glacis  avec  Sli  warick,  le  maire  et  plusieurs  officiers  d'état- 
major,  dit  qu'il  voulait  avoir  les  clefs  de  la  ville,  que  sa 
troupe  ne  pouvant  ni  entrer,  ni  sortir  sans  l'intervention 
du  commandant  français,  cela  ne  pouvait  durer.  En  vain 
lui  opposait-on  que  la  convention' ne  concernait  que  les 
150  Piémontais,  que  les  officiers  du  Roi,  conser^'^ant  l'in- 
tégralité de  leurs  droits,  devaient  avoir  les  clefs  de  la 
ville,  qu'il  y  avait  une  énorme  différence  entre  la  reddi- 
tion d'une  place  et  l'admission  d'un  détachement  sans 
condition  ;  rien  ne  pouvait  convaincre  le  baron  d'Aspera. 
On  lui  demandait  sos  ordres.  11  ne  les  avait,  répondait-il, 
que  verbalement.  Sliwarick  alla  jusqu'à  lui  offrir  la  moi- 
tié des  clefs  pour  qu'on  ne  pût  entrer  ni  sortir  l'un  sans 
l'autre.  On  lui  proposa  de  l'admettre  dans  la  ville,  et  d'en- 
voyer prendre  l'avis  des  généraux  en  chef.  Ce  fut  peine 
inutile.  Après  s'être  emparé  du  Fort-Carré  par  surprise, 
il  commença  le  blocus  de  la  ville  (27  août). 

Les  chemins  furent  gardés,  et  les  hauteurs  se  couvri- 
rent de  canons  et  de  postes. 

Le  maire  convoquant  le  conseil  lui  annonça  tout  ce  qui 
s'était  passi  :  <  Les  alliés,  non  contents  d'avoir  introduit 
dans  la  plaça  un  plus  grand  nombre  d'hommes,  y  manifes- 
taient des  intentions  hostiles.  Ils  veulent  le  désarmement 
de  la  garde  nationale,  lisse  sont  emparés  violemment  du 
Fort-Carré,  ils  ont  déclaré  que  les  3,000  hommes  qu'ib 


LES  DEUX  RESTAURATIONS  (1814-1815)  355 

laissaient  sur  notre  territoire,voulaient,  la  nuit  prochaine, 
bombarder  la  ville. >  Tous  les  conseillers  répondirent  qu'ils 
allaient  courir  aux  armes,  que  ce  ne  serait  pas  en  vain, 
que  le  Roi  comptait  sur  leur  fidélité.  <  Nous  nous  défen- 
drons jusqu'à  la  fin.  >  —  Le  maire  porta  cette  délibéra- 
tion au  général. 

Le  29  août,les  Autrichiens  arrêtèrent  le  courrier,  se  mi- 
rent à  saccager  les  propriétés,  à  maltraiter  les  paysans,  à 
couper  les  arbres.  Le  3  septembre,  le  colonel  de  Salis  com- 
mença à  tirer  du  Fort-Carré  deux  mortiers  pour  les  placer 
sur  les  collines,  où  déjà  ou  avait  pointé  une  batterie 
d*obusiers  et  trois  pièces  de  campagne.  Deux  autres  mor- 
tiers furent  aussi  placés  au  pied  du  Fort-Carré,  et  on 
commença  à  bombarder  la  ville.  Ceux-mèmes  qui  vou- 
laient aller  par  bateau  dans  leurs  maisons  de  campagne 
furent  le  point  de  mire  des  assiégeants.  Dans  cette  extré- 
mité, Sliwarick  envoya  à  Toulon  demander  des  secours 
et  de  l'argent.  Le  maire  porta  plainte  au  colonel  de  Salis 
des  ravages  qu'on  avait  promis  d'interdire.  On  lui  répondit, 
le  7  septembre,  qu'on  allait  lever  le  blocus,  quand  arriva 
le  général  Gippert  qui  serra  de  plus  près  la  place.  Le  15 
septembre,  4,000  hommes  arrivaient  encore. 

Le  ministre  de  la  guerre,  informé  de  ce  qui  se  passait, 
chargea  le  préfet  du  Var,  le  comte  Siméon,  d'exprimer  au 
maire  d'Antibes  et  à  tous  les  habitants  toute  la  satisfac- 
tion qu'il  éprouvait  de  mettre  sous  les  yeux  du  Roi  leur 
belle  conduite.  <  Exhortez-les  à  supporter  avec  patience 
les  maux  qu'ils  endurent.  Vous  pouvez  leur  donner  l'es- 
poir qu'ils  seront  bientôt  terminés.  Nous  nous  occupons 
de  leurs  intérêts  ;  le  préfet  cherchera  la  première  occa- 
sion d'aller  leur  témoigner  son  admiration.  >  On  affirmait 
aussi  que  MM.  de  Milleville  et  Balestre,  députés  de  la 
municipalité,  avaient  été  reçus  par  le  Roi,  le  30  août, 
et  que  Sa  Majesté  leur  avait  dit  :  <  Je  sais  que  les 
•  braves  habitants  de  ma  petite  ville  d'Antibes  se  sont 


356  CHAPITRE  VI 

toujours  bien  conduits.  J'en  aurai  soin  et  je  ne  les  ou- 
blierai pas.  > 

Le  16  septembre,  le  général  comte  de  Partouneaux, 
commandant  la  8®  division,  écrit  de  Marseille  qu'il  envoie 
400  hommes  du  14®  léger,  de  l'argent  et  de  rartillerie; 
qu'il  se  rend  à  Avignon  pour  remontrer  au  général 
Bianchi  les  ordres  précis  qu'il  avait  reçus  du  ministre,  de 
conserver  Antibes  et  Toulon.  Il  remplaçait  en  même 
temps  Sliwarick  par  le  général  Perreimond. 

Tous  les  pays  des  environs  se  plaignaient  des  alliés. 
Cannes  écrit,  en  apprenant  l'arrivée  de  Gippert  :  <  Noua 
allons  être  plus  malheureux  que  jamais.  >  Où  trouver  des 
vivres?  Les  gardes-nationaux  de  Cannes,  dans  une  de 
leurs  réquisitions  s'en  vont  aux  métairies  du  général  Gazau 
de  Grasse.  Le  fermier  de  la  Bouillide.leur  donne  deux 
bœufs  et  les  reçoit  bien  ;  mais  celui  de  la  Peyrière,  les 
ayant  mal  accueillis,  en  fut  quitte  pour  le  saccagement 
de  la  maison  et  de  la  campagne.  Du  4  août  au  29  sep- 
tembre, on  ne  cessa  de  lever  des  contributions.  Grasse 
y  fut  pour  plusieurs  cent  mille  francs.  Le  camp  le  plus 
considérable  des  alliés  était  à  la  Gabelle.  Le  22  septembre, 
le  procès- verbal  envoyé  de  Cannes  à  la  Sous-Préfecture 
de  Grasse  déclare  que  la  campagne  d'Antibes  ressemble  à 
un  désert:  récoltes  perdues,  arbres  coupés.  Les  alliés  bat- 
tent les  paysans  à  coups  de  bâton  ;  ils  ont  arrêté  le  fils  de 
M.  Emond  d'Esclevins ,  chef  de  la  colonne  mobile  de 
Cannes.  Les  habitants  de  Biot  sont  si  exaspérés  que  le  23 
septembre  ils  prennent  les  armes  pour  repousser  toute 
nouvelle  réquisition.  Gippert  s'entêtait,  quoiqu'il  connût 
l'ordre  formel  du  Roi.  Le  26  septembre,  il  eut  une  en- 
trevue sur  les  glacis  avec  le  général  Perreimond.  C'était 
vers  6  heures  du  soir.  Perreimond  observa  à  Gippert  que 
ce  que  faisaient  les  alliés,  depuis  deux  mois,  ressemblait 
à  une  véritable  hostilité  ;  que  les  Français,  de  leur  côté, 
n'avaient  jamais  mis  aucun  obstacle  au  passage  des  trou- 


LES  DEUX  RESTAURATIONS  (1814-1815)  357 

pes.  Bientôt  on  s'anima  de  part  et  d'autre.  Perreimond  de- 
mandait que  cela  finît  au  plus  vite.  —  Gippert  déclara 
qu'il  aurait  raison  des  Antibois. — Et  moi,  reprit  le  général 
français,  si  dix  mille  ne  suffisent  pas,  j'en  aurai  cent  raille, 
puisqu'au  lieu  d'agir  en  alliés,  vous  agissez  en  ennemis,  et 
que  vous  vous  déclarez  contre  vingt-cinq  millions  de  Fran- 
çais. —  Et  moi,  je  ferai  égorger  tous  les  maires,  reprit 
Gippert  en  tournant  le  dos  et  en  s'en  allant. 

La  nuit,  les  patrouilles  autrichiennes  s'avancèrent  jus- 
qu'aux palissades.  Le  poste  de  la  demi-lune  les  somma  de 
se  retirer,  sans  quoi,  il  faisait  feu. 

Le  27  septembre,  le  maire  disait  au  conseil  : 
€  Messieurs,  abusant  de  notre  confiance,  l'armée  alliée 
s'est  emparée  par  surprise  du  Fort-Carré.  Vous  ne  vous 
êtes  laissé  séduire  ni  parleurs  off*res,  ni  par  leurs  menaces, 
et  fermes  dans  les  principes  qui  vous  dirigent,  n'écoutant 
que  la  voie  de  l'honneur  et  du  devoir,  fidèles  à  la  patrie, 
l'annonce  du  danger  vous  a  rassemblés  spontanément 
autour  de  moi,  et,  d'une  voix  unanime,  vous  avez  délibéré 
de  courir  aux  armes  pour  repousser  cette  injusteagression. 
Vous  résolûtes  de  périr,  s'il  le  fallait,  sur  vos  remparts  et 
sur  la  brêche,plutôt  que  de  livrer  à  l'étranger  une  place  que 
l'intention  du  Roi  et  ses  ordres  positifs  vous  prescrivaient 
de  conserver  intacte .  Vous  aviez  la  certitude  que  votre 
résolution  allait  vous  exposer  à  des  pertes  considérables  ; 
qu'elle  vous  ferait  probablement  courir  des  dangers  ;  vous 
aviez  à  choisir  entre  vos  intérêts  et  ceux  du  Roi  ;  il  fallait 
sacrifier  les  uns  pour  conserver  les  autres  ;  votre  cause  ne 
pouvait  être  douteuse,  et  votre  élan  généreux  fut  bientôt 
communiqué  à  toute  la  population  par  la  proclamation  que 
je  fis  à  votre  tète.  La  population  entière  est  sous  les  armes; 
la  vieillesse  et  l'adolescence  ont  voulu  concourir  à  cette 
belle  attitude  et  pai'tager  vos  travaux.  En  vain  l'armée 
qui  vousbloquese  fait  un  jeucruel  dedémolirsur  place  vos 
maisons  de  campagne,  de  dévaster  vos  récoltes,  de  piller 


358  CHAPITRB  Yl 

VOS  propriétés  ;  vous  voyez  de  dessus  vos  remparts  ces 
dégâts  sans  eu  être  affectés,  et  aucun  sacrifice  ne  vous 
paraîtrait  pénible,  si  vous  pouviez  conserver  le  dépôt 
précieux  que  Sa  Majesté  adaigné  confier  à  votre  loyauté.  • 

Ce  sont  de  belles  et  nobles  paroles.  Elles  trouvaient  un 
écho  dans  tous  les  cœurs  des  Ântibois. 

Les  Autrichiens,  s'entètant  de  plus  en  plus,  restaurent 
leurs  batteries,  plantent  des  piquets  qu'ils  se  procurent  en 
découvrant  les  bastides,  et  pressent  encore  plus  la  ville.Les 
arbres  étaient  rasés,troiscents  maisons  endommagées,  Ta- 
queduc  coupé.  Par  bonheur,  le  29,  vingt-cinq  canons  nous 
arrivaient  par  mer  de  Toulon,  et  de  la  troupe  de  secours. 

Gippert  se  décida  à  lever  le  blocus  et  à  se  retirer.  11 
laissa  seulement  400  Tyroliens  dans  le  Fort-<Darré  pour 
protéger  ses  régiments  cantonnés  à  Grasse,  à  Biot,  à 
Mougins,  au  Cannet,  à  Vallauris,  et  partout  aux  environs. 
Le  dernier  Autrichien  passa  le  12  octobre,  à  trois  heures 
et  demie  du  soir,  en  vue  d'Antibes.  La  prise  solennelle  du 
fort  se  fit,  le  soir,  par  les  autorités  civiles  et  militaires,  à 
la  tête  de  250  gardes  nationaux.  11  y  eut  en  ville  banquet 
de  soixante-dix  couverts,  feu  de  joie,  bal,  farandoles  et 
illumination. 

Le  préfet  écrivait  au  général  Perreimond  : 

<  Témoignez,  je  vous  prie,  aux  braves  Antibois  toute 
ma  satisfaction  sur  leur  conduite  qui  tient  de  Théroïsme. 
Je  me  suis  plu  à  payer  au  "digne  et  estimable  Sliwarick, 
auprès  du  ministre  de  la  guerre,  le  tribut  d'éloges  et  d'es- 
time qui  lui  est  dû  ;  S.  A.  R.  le  duc  d'Angoulème  paie  aussi 
son  tribut  d'éloges  aux  Antibois.  Gouvion  de  Saint-Cvr, 
ministre  de  la  guerre,  n'aura  pas  assez  de  bonnes  paroles 
pour  eux.  Et  le  Roi  dira  aux  députés  du  Var  :  <  Je  suis 
touché  des  sentiments  que  vous  m'exprimez  au  nom  de 
votre  département.  Si  ce  département  a  eu  le  malheur 
d'être  le  premier  théâtre  des  crimes  de  l'usurpateur,  il  a 
été  le  seul  qui  ait  eu  la  gloire  de  s'y  opposer.  La  conduite 


LES  DEUX  RESTAURATIONS  (1814-1815)  859 

de  la  ville  d^Antibesne  sortira  jamais  de  ma  mémoire.  » 
(Séance  du  14  octobre.)  Du  25  octobre  au  30,  il  passait 
encore  à  Cannes  7,335  hommes.  Le  31  octobre,  c'était  le 
régiment  de  Castellar.  Le  1*^'^  novembre,  Bianchi  tenait  à 
Nice  son  quartier  général. 

La  pe:te  estimative  du  blocus  fut  évaluée  à  247,844  fr. 

Le  seul  service  de  table  pour  les  officiers  alliés  avait 
coûté  41,782  francs. 

Antibes  eut  voulu  obtenir,  en  récompense,  un  port  de 
refuge,  selon  le  projet  de  Vauban. 

L'Assemblée  vota,  le  31  octobre,  une  adresse  defélici- 
tations  au  général  Perreimond,  nommé  au  commandement 
du  département  du  Var  : 

<  M.  le  général  Perreimond  était  venu  se  renfermer 
dans  nos  murs  pour  diriger  notre  défense  et  partager  nos 
travaux.  Dans  le  temps  qu'il  a  paru  au  milieu  de  nous,  il 
nous  a  donné  des  preuves  multipliées  de  son  amour  inalté- 
rable pour  le  Roi,  de  son  zèle  pour  le  servir,  de  ses  talents 
militaires  et  de  son  activité,  enfin  de  l'intérêt  qu'il  portait 
au  saccès  de  nos  eflForts  communs  et  du  désir  qu'il  a  cons- 
tamment montré  de  soulager  nos  maux.  >  Il  rappelle  sa 
belle  conduite,  au  mois  de  mars  dernier,  sous  les  ordres 
du  duc  d'Angoulérae,  et  dernièrement,  à  la  tète  de  la 
garde  nationale  de  Marseille,  quand  le  royalisme  présen- 
tait encore  des  chances  douteuses. 

On  s'occupe  ensuite  d'une  pétition  au  Roi,  pour  que  Sa 
Majesté  aide  à  la  réparation  du  môle,  au  creusement  du 
port,  à  la  construction  d'une  chaussée  hors  des  murs,  sans 
qu'on  soit  obligé  de  traverser  la  ville.  On  demande  le  ré- 
tablissement du  courrier  de  Corse  par  Antibes.  M.  Reibaud 
lit  un  rapport  pour  avoir  une  sous-préfecture  à  Antibes  ; 
M.  Ollivier.pour  la  restauration  du  port;  M.  de  Barquier, 
pour  la  correspondance  de  Corse . 

Le  3  décembre  le  baron  de  Damas  venait  au  nom  du  Roi 
complimenter  les  Antibois. 


860  CHAPITRE  VI 

Louis  XVIII  envoya  d'abord  un  secours  de  10,000  fr. 
sur  sa  cassette  particulière.  Par  ordonnance  du  20  mars 
1816,  il  déclara  Antibes  bonne  ville^  et  promit  une  allo- 
cation de  90,000  fr. 

Voici  cette  ordonnance  : 

c  Au  Château  des  Tuileries,  le  20  mars  1816. 

«  Louis, par  la  grâce  de  Dieu,  roi  de  France  et  de  Navarre. 

«  Sur  le  compte  qui  nous  a  été  rendu  par  notre  ministre, 
secrétaire  d'État  au  département  de  la  guerre,  de  la  belle 
conduite  des  habitants  de  notre  ville  et  place  d' Antibes,  qui, 
aux  mois  d'août  et  de  septembre  1815,  environnée  de  troupes 
étrangères  prêtes  à  pénétrer  dans  la  place,  et  ne  doutant  pas 
du  prix  que  nous  mettions  à  sa  conservation,  jurèrent,  quoi- 
qu'abandonnés  à  eux-mêmes,  et  sans  le  secours  d'aucune 
garnison,  de  la  défendre  jusqu'à  la  dernière  extrémité,  et 
persistèrent  jusqu'au  bout  dans  cette  noble  résolution,  sup- 
portant toutes  les  fatigues,  endurant  tous  les  sacrifices,  et 
s'abstenant  toutefois  par  respect  pour  nos  intentions  de  tout 
acte  hostile,  qui  aurait  pu  troubler  le  rétablissement  de  l'état 
de  paix  avec  les  puissances  alliés  ; 

«  Nous  rappellant,  en  outre, l'exemple  mémorable  de  fidé- 
lité qui  nous  a  été  donné  au  mois  de  mars  1815  par  les  auto- 
rités et  les  habitants  de  la  même  ville  d'Antibes,  la  première 
qui,  placée  sur  le  passage  de  V usurpateur^  ait  fermé  ses  por- 
tes à  lui  et  à  ses  émissaires,  exemple  qui,  s'il  eut  été  mieux 
imité,  eut  infailliblement  préservé  nos  peuples  des  calamités 
sans  nombre  qui  les  ont  accablés  ; 

«  Voulant  reconnaître  dignement  un  dévouement  si  par- 
fait et  en  perpétuer  le  souvenir  d'une  manière  durable  : 

«  Sur  le  rapport  de  nos  ministres,  secrétaires  d'Etat  de 
l'intérieur  et  de  la  guerre, 

«  Nous  avons  ordonné  et  ordonnons  ce  qui  suit  : 

«  Art.  I'^  —  La  ville  d' Antibes  est  mise  au  rang  de  nos 
bonnes  villes  du  royaume.  Notre  bien-aimé  frère,  M.  le  co- 
lonel-général des  gardes  nationaux  de  France  est  chargé  de 
faire  remettre,  en  notre  nom,  à  la  garde  nationale  d^Auûbes 


LES  DEUX  RESTAURATIONS  (1814-1815)  361 

un  drapeau  d'un  modèle  particulier,  présentant  d'un  côté 
Técusson  aux  armes  de  France,  entouré  d'une  couronne  de 
chêne,  avec  cette  inscription  :  Fidei  sevvandœ  exemplum; 
de  Tautre  côté,  le  même  écusson  avec  ces  mots  :  1*^"^  mars 
1815,  27  août  1815. 

«  Art.  2.—  La  croix  de  la  Légion-d'Honneur  est  accor- 
dée aux  deux  citoyens  de  la  garde  nationale  d'Antibes  qui  se 
sont  le  plus  distingués  dans  le  cours  du  dernier  blocus,  et  qui 
nous  seront  désignés  par  notre  ministre,  secrétaire  d'État  de 
la  guerre 

«  11  nous  sera  également  désigné  un  sujet  choisi  dans 
Tune  des  familles  les  phis  recommandables  d'Antibes  pour 
être  élevé  aux  frais  de  1  État  dans  nos  écoles  militaires. 

4c  Art.  3.  —  La  ville  d'Antibes  est  autorisée  à  inscrire  le 
texte  de  la  présente  ordonnance  sur  une  pierre  monumen- 
tale qui  sera  placée  dans  un  lieu  public  et  apparent  de  la 
ville. 

«  Art.  4. —  Nos  ministres,  secrétaires  d'État  aux  dépar- 
tements de  l'intérieur  et  de  la  guerre,  sont  chargés,  chacun 
en  ce  qui  le  concerne,  de  l'exécution  de  la  présente  ordon- 
nance. 

«  Donné  au  château  des  Tuileries,  le  20  mars  de  l'an  de 
grâce  1816  et  de  notre  règne  le  vingt-unième. 

€  Pour  le  Roi,  Signé  :  Loris. 

Le  Ministre  secrétaire  d'Ëtat  de  la  guerre, 

Signé  :  Duc  de  Feltre. 

Collationné  conforme  au  n®  526.  » 

Quand  le  3  mai,  le  maire,  debout,  et  la  tête  découverte, 
en  eut  fait  la  lecture,  ce  fut  une  explosion  de  :  Vive  le  Roi  ! 
Vive  Louis  XVIIl  !  Vivent  les  Bourbons  !  Vive  la  famille 
royale  !  Vive  le  Maire  !  <  Non  content,  dit  M.  Tourre,  de 
signaler  à  la  France,  à  l'Europe,  à  la  postérité,  votre 
exemple  comme  un  modèle  à  suivre,  on  le  fait  connaître 
par  la  voix  des  journaux,  et  on  l'insère  dans  le  Bulletin 
des  loisj  n^75.  >  Les  acclamations  redoublent.  Le  conseil 


3<K  CHAPITRE  VI 

s'appr'Xrhe  du  buste  du  Roi,  qui  est  dans  la  saille,  sur  une 
c?ns>Ie.  et  renouvelle  le  serment  de  vivre  et  de  mourir, 
s'il  le  luut.  jiour  la  défense  de  sa  personne,  de  son  trône  et 
de  sa  îamille. 

C'est  les  Iarm?s  aux  yeux  que  tous  prêtent  ce  serment 
de  fi  lêlicé.  Le  Maire,  toit  ému,  s'écrie  :  <  Cet  élan  d'amour 
vous  es:  bien  naturel  :  vous  en  avez  hérité  de  vos  pères.> 

Décision  est  prise,  à  Tunanîmité,  qu3  cette  ordonnance 
sera  transcrite  sur  le  registre  des  délibérations,  qu'elle 
sera  publiée  solennellement  dans  toutes  les  rues  et  places 
de  la  ville,  qu'elle  sera  imprimée  et  placardée  au  nombre 
de  douze  cents  exemplaires,  et  envoyée  à  chaque  chef  de 
famille  d'An:ibes  :  qu'un  exemplaire,  mieux  orné,  sera 
placé  dans  un  cadre  et  expvosé  dans  la  présente  salle  ; 
qu*on  priera  les  chefs  d'administration  et  les  instituteurs 
de  la  tenir  artîchéedans  leur  salle  principale  ;  qu'on  rédi- 
gera, séance  tenante,  une  adresse  à  Sa  Majesté,  et  qu'une 
députation  de  trois  membres  sera  envoyée  à  Paris  pour  la 
remeîtreà  Sa  Majesté. 

On  rodirjre  l'adresse  suivante  : 

<  Vot!  e  Maiesté  a  daigné  attacher  quelque  importance 
à  la  conduite  des  fidèles  habitants  de  sa  bonne  ville  d'An- 
tibcs.oi  dans  son  inépuis;ible  bonté,  elle  a  trouvé  le  moyen 
d'ajouter  à  des  faveurs  signalées  un  témoignage  plus 
éclatant  de  s:\  bienfaisance.,.  Les  cœurs  des  habitants 
d'Antibes  sont  pénétrésd'amour  et  de  reconnaissance  pour 
tant  do  bontés  et  de  vertus  que  Sa  Majesté  fait  briller  sur 
le  trOmo.  > 

Suivent  les  vœux  :  <  Puissent  tous  les  Français,  abju- 
rant, comme  nous  le  faisons  en  ce  jour,  le  crime  affreux 
qui,  plongeant  la  France  dans  le  deuil,  donna  à  l'un  des 
prédocosseurs  de  Votre  Majesté  la  palme  du  martyre,  se 
rallier  autour  de  son  trône,  et,  s'il  est  possible,  vous  Mve 
oublier  vos  longues  angoisses  par  le  tribut  unanime  de 
leur  amour  et  de  leur  reconnaissance.  > 


LES  DEUX  RESTAURATIONS  (1814-1815)  363 

Sur  la  proposition  de  M.  Joseph  Gazan,  on  vote  aussi 
des  félicitations  à  MM.  Tourre,  Ollivier  et  Arnoux,  pour 
leur  belle  conduite  dans  l'administration  d'Antibes.Chacun 


signe. 


Ce  n'est  pas  tout  :  Sa  Majesté  accordant  une  bourse  à 
rÉcole  militaire  pour  un  Antibois,  le  6  mai,  sur  sept  su- 
jets présentés  au  vote  du  conseil  :  Antoine  Cresp,  Nico- 
las Fugairon,  Chnrles  Gazan,  Félix  Jaubert,  Benjamin 
OUivier,  Jacques  Riouffe,  le  fils  de  Joseph,  Guillaume  Ros- 
tan,  fils  de  Pierre-François, OUivier  obtint  la  pluralité  des 
suffrages. 

Le  26  mai,  le  préfet,  comte  Siméon,  et  le  sous-préfet, 
M.  Bovis,  arrivent  à  Antibes  pour  l'ampliation  officielle  de 
l'ordonnance  royale  du  20  mars.  Outre  les  conseillers, 
toutes  les  administrations  civiles  et  militaires  assistent  à 
la  séance.  Une  députation  de  sept  membres  et  un  dé- 
tachement de  la  garde  nationale  vont  au  devant  du 
Préfet.  Il  traverse  la  ville  au  milieu  des  acclamations  gé- 
nérales, et,  ayant  pris  place  au  fauteuil,  il  dit  :  «  Les 
preuves  de  dévouement  et  de  fidélité  que  les  autorités  et 
les  habitants  de  la  bonne  ville  d'Antibes  ont  données  au 
Roi,  feront  l'éternel  exemple  des  Français.  11  est  heureux 
dese  trouver  dans  ce  conseil  d'où  sont  émanées  tant  de 
résolutions  généreuses...  Vive  le  Roy  !  Vivent  les  Bour- 
bons !  >  Ce  cri  est  répété  avec  enthousiasme.  Le  Préfet 
relit  Tordonnance  du  20  mars,  la  remet  au  maire  en  l'em- 
brassant avec  eff*usion  :  «  Je  désire,  ajoute-t-il,  que  tous 
les  braves  Antibois  regardent  ce  baiser  comme  un  témoi- 
gnage de  la  haute  estime  que  j'ai  pour  chacun  d'eux  et 
pour  leur  digne  magistrat.  >  M.  Tourre  répond  au  Pré- 
fet en  forts  bons  termes. 

Dans  la  soirée,  il  y  eut  banquet,  fête  et  illuminations. 

Une  autre  solennité  se  préparait.  Le  vote  du  16  juin 
eut  en  vue  la  colonne  commémorative  sur  laquelle  le  Roi 
autorisait  d'inscrire  la  date  du  20  mars  1815.  11  fut  con- 


364  CHAPITRE  VI 

venu  qu'on  demanderait  à  M.  Eugène  Aiziary  de  Roque- 
fort la  colonne  de  granit,  et  une  table  de  marbre  qui  se 
trouvaient  à  l'île  Saint-Honorat.  M.  Chantron,  directeur 
de  l'artillerie,  et  M.  Léon,  capitaine  du  génie,  firent  le 
plan  du  monument.  On  demanda  au  ministre  Tautorisa- 
tion  d'ériger  cette  colonne  sur  la  place  Royale.  Tout 
réussit  au  gré  du  conseil.  M.  Alziary  de  Roquefort  répon- 
dit qu'il  accordait  la  colonne  et  le  marbre,  et  que  pour  le 
paiement  qu'on  lui  offrait,  il  n'y  en  avait  pas  pour  lui  de 
plus  flatteur  que  le  bonheur  de  concourir  à  rérection  d'un 
monument  si  honorable  pour  la  ville  d'Antibes.  On  lui 
adressa  une  lettre  de  remerciement.  Le  ministre  permit 
de  l'ériger  sur  la  place  Royale. 

Comme  on  ne  savait  pour  qui  demander  la  croix  de  la 
Légion-d'Honneur,  tant  de  citoyens  l'ayant  méritée,  M. 
de  Milleville,  chef  de  la  garde  nationale,  demanda  à  oe 
qu'on  priât  le  Roi  de  l'attacher  aux  cravates  du  drapeau. 
Ce  qui  fut  encore  accordé. 

La  duchesse  d'Angouléme  donna  le  drapeau  et  chargea 
la  préfète  de  la  représenter  à  la  solennité. 

Le  3  novembre,  dimanche,  on  procéda  à  la  solennité  du 
drapeau. 

Le  préfet,  le  sous-préfet,  le  marquis  de  Coibert,  inspec- 
teur des  gardes  nationaux  du  Var,  le  chevalier  de  Coiron 
de  Saint-Florice,  lieutenant  du  Roi,  commandant  de  la 
place  d'Antibes,  M.  Glanjand,  commandant  de  la  garde 
nationale  de  l'arrondissement  de  Grasse,  l'état-major  de 
la  place,  le  colonel  de  la  légion  de  la  Lozère,  les  officiers 
de  la  26®  compagnie  de  vétérans  en  garnison  à  Antibes, 
les  oiliciers  du  génie  et  de  l'artillerie,  la  douane....  M*  la 
baronne  Siméon,  représentant  la  duchesse  d'Angouléme, 
assistaient  à  cette  cérémonie,  que  le  temps  contraria  dans 
la  matinée.  Dos  salves  d'artillerie  se  firent  enlendre  pour 
la  solennité.  Une  députation  et  un  détachement  de  la 
garde  nationale  se  rendirent  au  devant  du  préfet  et  de  sa 


LES  DEUX  RESTAURATIONS  (1814-1815)  365 

dame,  à  la  porte  de  France.  M.  le  maire  fit  un  petit  com- 
pliment très-gràcieux  à  madame  la  baronne.  Celle-ci 
répondit  que  l'honneur  que  lui  avait  fait  Son  Altesse 
Royale  marquerait  parmi  les  plus  beaux  jours  de  sa  vie. 

Le  cortège  se  rendit  à  l'église  paroissiale  pour  la  béné- 
diction du  drapeau.  M.  Geoffroy  du  Rouret,  curé  de  la 
paroisse,  prononça  après  la  messe  un  beau  discours  : 
<  Messieurs,  dit-il  entre  autres  choses,  ce  drapeau,  cette 
récompense  distinguée  dont  notre  auguste  et  légitime 
souverain  a  daigné  honorer  votre  dévouement  à  sa  per- 
sonne sacrée,  doit  encore  devenir  plus  précieux  à  vos 
yeux,  quand  il  aura  été  sanctifié  par  notre  religieux  minis- 
tère avec  les  saintes  cérémonies  et  les  prières  de  l'Église.» 
Il  rappelle  l'usurpateur  souillant  nos  côtes  de  sa  présence 
désastreuse  ;  son  infâme  étendard  remplaçant  le  bel  éten- 
dard sans  tache  de  Henri  IV  ;  Antibes,  comme  un  seul 
homme,  jurant  de  rester  fidèle  à  son  Roi. 

<  Témoin  de  votre  dévouement,  j'ai  souvent  élevé  ma 
voix  vers  le  ciel  pour  rendre  à  Dieu  de  dignes  actions  de 
grâce....  >  Il  finit  par  le  cri  de  :  Vive  le  Roi  !  Vivent  les 
Bourbons  !  que  mille  voix  répètent  avec  un  entrain 
indescriptible. 

Madame  Siméon,  à  laquelle  le  commandant  de  la  garde 
nationale,  M.  Glanjand,  donnait  la  main,  reçut  du  maire 
les  glands  et  la  cravate  qu'elle  attacha  au  drapeau. 

Le  maire  passa  le  drapeau  au  prêtre  chargé  de  le 
tenir  pendant  que  le  curé  le  bénit.  Puis  M.  le  curé 
donna  l'accolade  au  maire,  et  on  entonna  le  Te  Deum. 
Cîomme  la  pluie  avait  cessé,  on  se  dirigea  vers  la  place 
royale. 

Le  commandant  délégué  de  S.  A.  R.  rappela  les  paroles 
de  Henri  IV  :  «  Ce  signe  de  ralliement  vous  trouvera  tou- 
jours au  sentier  de  l'honneur,  de  la  fidélité  et  de  la  gloire.» 
Il  remit  le  drapeau  à  M.  de  Melleville,  chef  de  la  cohorte 
antiboise.  M.  le  maire  lui  donna  Taccolade,  et  le  Préfet, 


366  CHAPITRE  VI 

a[>r>s  «luelques  mots  émus  adressés  à  la  garde  nationale, 
excita  un  si  vif  enthousiasme  que  tous,  la  main  levée  vers 
le  ciel,  jurèrent  d'être  toujours  fidèles  au  Roi,  de  défendre 
leur  drapeau  et  de  le  transmettre  sans  tache  à  leurs  en- 
fants. 

Dans  la  séance  du  28  novembre,M.Tourre  rendit  compte 
du  voyage  qu'il  avait  fait  à  Paris,  en  juillet,  avec  MM. 
Guide  et  Reibaud,au  nom  de  la  commission.  Nous  avons  eu 
le  bonheur  exc;î;Ui3nnel  d'être  reçus  par  le  Roi,quoique  Sa 
Majesté,  à  cause  de  ses  occupations,  eût  refusé  la  députa- 
tiondeB->r..leaux.  Partout  nous  avons  obtenu  l'accueil  le 
plus  aimable  et  une  bienveillance  marquée  :  ministre  de 
rintérieur;ducdelaChàtre,5juillet;  leRoi,7  juillet.  Sa  Ma- 
jesté nous  a  dit,  le  sourire  sur  les  lèvres  :  <  Je  vois  avec 
plaisir  les  dêp^jtés  de  rna  fidèle  cille  d*Antihes.  >  De  là 
nous  fumes  présentés  à  LL.  AA.RR.  la  duchesse  d'Angou- 
lême,  le  duc  et  la  duchesse  de  Berry.  <  Impossible  de  dire 
avec  quelle  affection  ils  nous  accueillaient,  quels  éloges 
ils  nous  ont  décernés.  S.  A.  leducd'Angoulème  était  parti 
pour  Grenoble.  Nous  avons  obtenu  la  reconstruction  du 
môle,  le  chemin  extra  muros^  le  curement  du  port  ;  et  le 
20  septenilnv  le  secours  inespéré  de  90,000  francs  d'in- 
demnités sur  les  onze  millions  votés.  > 

Le  conseil  ré Ji ire  une  nouvelle  adresse  de  remercie- 
mentsà  Sa  Majesté.  On  s'oci?upe  de  demander  au  Roi, 
daris  cette  même  a.lresse,  confirmation  des  armoiries  dont 
la  ville  jouit  de  temps  immémorial.  Une  ancienne  tradi- 
tion rapporte  que  les  tieurs  de  lys  qui  ornent  Técusson 
furent  accoPilées  parles  Rois  à  cause  d'éminents  services 
rendus  à  l'Etat.  Ceux  de  1746  et  de  1815  donnent  l'espoir 
que  Sa  Majesté  leur  conservera  ces  armoiries  avec  la  devise: 
Fidei scrvandœ  exemplum.  Les  bonnes  villes  ont  déplus 
le  droit  d'avoir  à  la  partie  supérieure  de  Técusson  un  chef 
pai  senu*  de  tieurs  de  lys  d'or.  Ces  armoiries  seraient  d'a- 
zur à  la  croix  d'ar^jent  cantonnées  de  quatre  fleurs  de  lys 


LES  DEUX  RESTAURATIONS  (1814-1815)  367 

d'or,  en  y  ajoutant  la  devise  du  20  mars  1815,  entourant 
récusson  d'une  branche  de  chêne,  et  le  surmontant  d'une 
colonne  murale  avec  deux  canons  et  deux  drapeaux  pour 
support,  et  enfin  le  chef  parsemé  de  fleurs  de  lys  d'or,  le 
tout  porté  sur  le  dessin  ci-joint. 

On  demande  aussi  que  comme  la  foire  du  12  août  avait 
été  transférée  au  16  par  ordonnance  du  Roi  du  5  octobre 
1815,  celle  du  20  février,  à  cause  de  la  date  du  21  janvier, 
le  fût  au  lundi  après  le  21  janvier  et  celle  du  13  octobre, 
à  cause  de  la  mort  de  Marie-Antoinette  le  16,  le  pre- 
mier lundi  après  le  16,  et  que  chacune  de  ces  foires  durât 
quatre  jours  consécutifs.  Antibes  obtint  tout  ce  qu'elle  dé- 
sirait. La  colonne  commémorative  fut  érigée  en  1819.  En 
même  temps  Louis  XVIII  exempta  la  ville  des  frais  de  ca- 
sernement et,  par  lettres  du  Roi,  Paris,  29  novembre,  M. 
Tourre  fut  nommé  chevalier  de  la  Légion-d'Honneur  dans 
la  séance  du  6  février  ;  M.  de  Barquier  lui  donna  l'ac- 
colade. 

V.—   INSTRUCTION   PUBLIQUE. 

Depuis  longtemps  déjà  on  se  préoccupait  de  l'instruction 
publique.  La  révolution  en  supprimant  les  ordres  reli- 
gieux, soit  d'hommes,  soit  de  femmes,  avait  enlevé  les  maî- 
tresà  la  jeunesse:  Jésuites,  Oratoriens,  Augustins,  Pères  de 
la  doctrine;  religieuses :Visitandines,  Bernardines, Sœurs 
dites  de  la  Coi!1e  grise.  Sœurs  de  la  Doctrine,  Dames  de 
Nevers,  etautres  qui  tenaient  presque  tout  l'enseignement. 
Dans  les  villages  et  même  dans  les  villes,  des  ecclésiasti- 
ques se  dévouaient  à  cette  œuvre  pénible.  Il  y  avait  bien 
aussi  des  maîtres  laïques  dans  les  communes,  mais  ils 
étaient  en  irès-petit  nombre.  On  préférait  les  religieux  ou 
les  ecclésiastiques,  parce  que  célibataires  ils  étaient  moins 
dispendieux;  d'ailleurs  leur  caractère,  leurs  études,  leur 
mission  même  semblaient  les  rendre  plus  aptes  à  ces  obs- 
cures et  importantes  fonctions. 


368  CHAPITRE  VI 

L'Assemblée  législative  s'occupa  pourtant  d'or^niser 
l'instruction  publique.  On  commença  par  diviser  Tenseir 
gnement  en  primaire,  secondaire  et  supérieur.  On  créa 
d'abord  des  écoles  pour  l'enseignement  primaire  dans 
chaque  commune.  Mais  plusieurs  communes  telles  que 
Nice,  Grasse,  Sospel,  Vence,  Antibes  avaient  perdu  leurs 
établissements  secondaires.  Grasse  en  1791  aura  bien  en- 
core l'abbé  Jean  Maubert,  qui  continua  de  diriger  le  col- 
lège avec  les  abbés  Fournier  et  Roquemaure  pour  régents. 

Le  Conseil  municipal  d'Antibes  gémissait  en  1791  del'état 
d'ignorance  dans  lequel  croupissait  la  jeunesse;  et  il  deman- 
dait à  l'Assemblée  législative  qu'elle  lui  envoyât  au  moins 
un  professeur  d'hydrographie  pour  former  des  marins. 
Elle  ne  l'obtiendra  qu'en  1793.  Le  10  juin  arriva  le  citoyen 
Béguin,  professeur  d'hydrographie  et  de  mathématiques. 
Le  maire  et  d'autres  conseillers  iront  chez  demoiselle 
Testons,  où  il  loge,  et  après  lui  avoir  donné  une  compo- 
sition à  faire  sur  les  devoirs  du  maître  et  l'avoir  interrogé 
ils  se  montreront  satisfaits  et  l'accepteront.  Mais  ce  ne 
sera  que  pour  un  temps.  La  tourmente  de  1793  emportera 
le  maître  d'hydrographie  d'Antibes  et  les  prêtres  du  collège 
de  Grasse.  Antoine  Maubert  se  fera  instituteur  libre  ou  maî- 
tre d'éducation.  Le  Conseil  général  de  Grasse  votera,  le  28 
octobre,  1,200  francs  pour  les  écoles  primaires  de  filles  et 
3,000  francs  pour  celles  des  garçons.On  y  enseignera  la  lec- 
ture, l'écriture  et  l'arithmétique  et  dans  les  écoles  des  gar- 
çons ony  ajouterale  lati  net  le  dessin.  <  Lescitoyens,dit-on, 
tireront  un  plus  grand  avantage  d'uneinstruction  gratuite 
qui  s'étend  à  tous  et  à  chacun. >  Les  petites  communes 
suivront  l'impulsion  donnée.  Caille  demandera  au  district 
de  Grasse  de  donner  200  francs  à  son  maître  d'école  ;  Ci- 
pières  nommera  le  sieur  Martini  de  Tourrette  régent  des 
écoles  ;  en  1793,  elle  élèvera  ses  gages  à  250  ù\  Mougins 
demandera  aussi  un  maître  d'école  au  district  de  Grasse. 
En  1794,  le  Luc  priera  le  directoire  de  Grasse  de  lui  en- 


LES  DEUX  RESTAURATIONS  (1814-1815)  369 

voyer  de  bons  instituteurs  ;  et  on  répondra  qu'on  a  vingt 
instituteurs  quand  il  en  faudrait  soixante  (27  mai).  Lors- 
qu'en  novembre,  la  Convention  voudra  savoir  de  Grasse 
quelles  sont  ses  ressources  littéraires,  elle  répondra  qu'a- 
vant 1789  c'était  la  seule  ville  du  district  où  il  y  eût  un 
collège,  qu'il  n'y  en  a  plus  présentement  ;  qu'on  ne  pos- 
sède ni  cabinet  d'histoire  naturelle,  ni  jardin  botanique^ 
ni  cabinet  de  physique  ou  de  chimie.  Il  y  a  une  petite 
bibliothèque  nationale  des  livres  du  clergé  et  des  monas- 
tères. 

Le  8  juillet,  un  ordre  du  gouvernement  vint  de  recueil- 
lir tous  les  livres,  les  objets  d'art  et  d'en  former  des  col- 
lections ;  de  recueillir  dans  les  jardins  des  émigrés  ou  des 
biens  nationaux  les  plantes  rares  et  d'en  former  des  jar- 
dins botaniques  près  des  écoles:  <  Nous  n'arriverons  à 
éclairer  les  peuples  qu'en  établissant  partout  des  institu- 
teurs et  des  institutrices.  C'est  le  seul  moyen  de  fonder 
une  nouvelle  génération.  > 

Le  gouvernement  essaie  par  des  fêtes,  où  il  invite  maî- 
tres et  élèves,  d'encourager  l'instruction  publique.  Nous 
avons  parlé  de  quelques-unes  de  ces  fêtes  célébrées  à  Nice 
le  20  décembre  1794.  Les  maîtres  et  les  élèves  avaient  une 
place  d'honneur  dans  la  fête  nationale  dite  du  malheur. 
Le  13  juillet  1795,  un  nouvel  ordre  plus  pressant  encore 
est  donné  d'ériger  partout  des  écoles  primaires.  Nice  eut 
son  école  centrale  dans  l'ancien  couvent  des  Augustins, 
faubourg  Saint-Jean-Baptiste  (aujourd'hui  le  Lycée.)  Le 
19  brumaire  1796,  le  conseil  municipal  de  Nice  s'occupait 
de  l'organisation  des  écoles  primaires  et  affectait  neuf 
locaux  pour  les  neuf  classes,  cinq  pour  la  ville,  trois  pour 
la  campagne,  et  le  neuvième  pour  Villefranche  :  <  Depuis 
trop  longtemps,  dit  le  procès-verbal,  l'instruction  publique 
a  été  négligée.  Les  ennemis  de  notre  révolution  voulant 
détruire  le  plus  sage  des  gouvernements,  ont  usé  de  tous 
les  ressorts  possibles  pour  parvenir  au  but  de  leurs  tra- 

2Ï 


370  CHAPITRE  VI 

vaux  perfides.  >  Avec  le  premier  empire ,  Nice  eut  un 
Lycée,  dont  les  bâtiments  furent  achevés  en  1810.  M.  de 
Orestis  en  fut  le  premier  proviseur.  En  1794,  les  citoyens 
Bidaut,  Durand  et  Timon  tiennent  les  écoles  d'Antibes. 
Avec  le  calme  le  collège  de  Grasse  se  reconstitue  aussi. 
M.  Raybaud  en  était  le  principal  en  1815,  Antibes  ajou- 
tait délibération  sur  délibération  pour  en  fonder  un;  mais 
l'argent  manquait. 

Le  11  février  1803,  le  maire  Jacques  Vautrin  parlait 
ainsi  :  <  Le  premier  besoin  pour  une  ville  policée  est 
rinstruction  publique.  Sans  elle  on  croupit  éternellement 
dans  un  état  de  médiocrité  et  d'ignorance  préjudiciable  à 
l'intérêt  général  comme  à  l'intérêt  particulier.  Une  com- 
mune telle  qu'Antibes  située  dans  une  position  avanta- 
geuse, destinée  à  former  pour  l'État  des  militaires  distin- 
gués et  de  bons  marins  doit  aspirer  à  donner  à  sa  jeunesse 
une  éducation  qui  développe  de  bonne  heure  les  heureuses 
dispositions  que  la  nature  lui  a  accordées.  Nous  ne  devons 
pas  nous  dissimuler  que  l'administration  n'a  encore  rien 
fait  à  cet  égard  pour  répondre  à  l'attente  et  aux  d^irs 
bien  prononcés  des  pères  de  famille.  Le  défaut  de  res- 
source, il  faut  Tavouer,  nous  a  empêché  de  former  des 
établissements  d'instruction,  mais  aujourd'hui  que  par  les 
octrois  nous  nous  sommes  ouvert  une  source  de  revenus, 
il  n'y  a  aucun  inconvénient  à  voter  une  somme  convena- 
ble pour  remplir  envers  nos  concitoyens  une  obligation 
aussi  sacrée.  Le  gouvernement  d'ailleurs  fait  tout  pour 
encourager  ces  établissements.  >  Il  propose  donc  de  voter 
2,600  fr.  pour  trois  professeurs,  dont  l'un  sera  directeur, 
aux  appointements  de  800  fr  ;  il  sera  chargé  du  latin  ;  un 
autre  aura  les  mathématiques,  et  le  troisième  la  classe 
élémentaire.  Un  pensionnat  sera  annexé  à  l'établissement 
et  l'église  Sainte-Claire  servira  de  chapelle.  Les  externes 
jusqu'à  treize  ans  paieront  trois  francs  par  mois,  et  quatre 
francs  au-dessous.  On  prélèvera  sur  les  2,600  fr.,  200  fr. 


LES  DEUX   RESTAURATIONS  (1814-1815)  371 

pour  la  distribution  des  prix,  et  600  fr.  pour  le  loyer  de 
la  maison. 

On  établit  encore  une  école  primaire,  dont  la  rétribution 
scolaire  est  de  1  fr.  50  par  mois  (14  août  1803.) 

Le  11  décembre  1804,  le  maire  propose  au  Conseil  de 
demander  au  Gouvernement  l'érection  de  l'école  publique 
en  école  secondaire.  Il  y  aurait  deux  professeurs  pour  les 
belles-lettres,  et  un  pour  les  mathématiques.  Ce  dernier 
serait  tenu  à  faire  deux  heures  de  classe  par  jour  pour 
les  aspirants  de  marine. 

Le  22  février  1807,  on  adressa  une  pétition  au  ministre 
de  l'instruction  publique  et  de  la  marine  i)Our  que  l'on  ré- 
tablît à  Antibes  le  professeur  d'hydrographie  supprimé 
depuis  1801.  On  présente  à  l'approbation  du  recteur  MM. 
Sébastien  Vautrin ,  prêtre,  pour  directeur  du  collège, 
Jean  Levens  pour  professeur  de  mathématiques,  J.Michel 
Guisolplie, prêtre,  pour  second, professeur  de  belles-lettres. 

Le  31  octobre,  on  pétitionne  encore. 

11  y  a  cinq  ou  six  institutrices  pour  les  filles. 

Vence  même,  qui  a  tant  perdu  pour  l'instruction,  depuis 
la  suppression  de  son  évêché,  ouvre  un  collège  en  1800 
sous  la  direction  du  sieur  Cosseaux,  officier  retraité.  En 
1805,  l'abbé  Belon  y  ouvre  un  pensionnat  de  jeunes  gens. 
En  1813,  l'abbé  Blacasy  fonde  son  petit  séminaire,  avec 
les  abbés  Chais  etSicard  pourprofesseurs.Comme  le  recteur 
fera  opposition,  M.  Blanc  appellera  près  de  lui  M.  Auba- 
nel  de  Marseille, qui,  au  moyen  de  son  diplôme,  empêchera 
cette  maison  de  se  fermer.  Le  petit  séminaire  de  Vence 
sera  légalement  autorisé  à  la  Restauration,  et  il  subsistera 
jusqu'en  1832. 

VI.  —    TRAVAUX   PUBLICS. 

La  Révolution  a  donné  à  l'État  toutes  les  églises  et  les 
abbayes.  Beaucoup  de  chapelles  et  d'églises  ont  été  trans- 
formées en  magasins  militaires  et  en  ambulances  ;  les  cou- 


372  CHAPITRE  VI 

vents  en  casernes  ou  en  hôpitaux.  Après  la  Révolution, 
plusieurs  de  ces  édifices  appartenaient  à  des  particuliers. 
Ceux  qui  étaient  restés  à  l'État,  ou  qui  avaient  été  acquis 
par  les  communes,  ont  été  rendus,  les  uns  au  culte,  d'au- 
tres ont  continué  d'être  affectés  aux  divers  services  de  l'ad- 
ministration. Ce  qu'il  y  a  eu  de  regrettable,  c'est  que  quel- 
ques-uns de  ces  édifices  religieux  ont  été  transformés  en 
théâtre  ou  ont  servi  de  granges  et  d'écuries,  comme  Saint- 
Dominique  de  Nice.  Avec  l'Empire,  Nice  a  commencé  quel- 
ques travaux  importants,  tels  que  :  le  Lycée,  i'endiguement 
du  Paillon,  le  monument  de  Catherine  Ségurana  (  1803).La 
statue  de  l'héroïne  luttant  contre  un  turc,  posait  sur  une 
belle  fontaine,  au  miUeu  du  Cours.  En  1808,  Nice,  qui 
n'avait  jamais  eu  d'éclairage  public,  eut  enfin  des  réver- 
bères. Mais  l'œuvre  la  plus  importante  du  premier  Empire 
pour  le  comté  de  Nice,  ce  fut  la  route  de  la  Corniche  ter- 
minée en  1806. 

• 

Ici  finit  Vhistoire  proprement  dite  de  la  Révolution 
dans  les  Alpes- Maritimes.  Puissions-nous  profiter  des 
leçons  de  l'expérience  !  Marchons  dans  le  progrès  ;  ne  nous 
lassons  pas  d'améliorer,  mais  que  les  mots  sacrés  de  fa- 
mille, de  religion  et  de  patrie  ne  soient  jamais  séparés; 
que  la  liberté  ne  dégénère  pas  en  licence  ;  que  les  principes 
éternels  d'ordre,  d'autorité,  de  morale  soient  la  base  de 
nos  constitutions,  que  l'on  n'étouflfe  jamais  dans  le  sang 
la  voix  et  la  vie  de  ceux  qui  ne  pensent  pas  comme  nous. 
Ne  revenons  pas  aux  tristes  essais  de  quatre-vingt-treize. 
C'est  pourquoi  vivons  d'amour,  jamais  de  haine. 


FASTES  CHRONOLOGIQUES  DE  i8i6  à  1878. 


1816.  —  2  mars.  L'empereur  d'Autriche  envoie  à  la  sœur 

Agnès,  supérieure  de  l'hôpital  de  Grasse,  cent 
ducats  d'or  en  récompense  des  soins  donnés 
aux  malades  autrichiens. 

1817.—  Nice  conserve  le  port- franc. 

—  4  avril.  Mort  de  Masséna  à  Paris.  Le  général 

Reille  obtint  du  Gouvernement  qu'on  lui  ren- 
dît son  bâton  de  maréchal  et  qu'on  le  mît  sur 
son  cercueil.  Le  général  Thibault  prononça 
son  oraison  funèbre;  le  colonel  Beaufort 
d'Hautpoul  célébra  ses  exploits.  Son  tombeau 
est  au  Père-Lachaise.  De  ses  trois  enfants,  un 
est  mort  à  l'armée,  le  second  est  aujourd'hui 
le  duc  de  Rivoli  ;  la  demoiselle  a  épousé  le  gé- 
néral Reille  d'Antibes. 

—  Le  théologien,  J.-B.  Sola,  futur  évêque  de  Nice, 

dirige  comme  censeur  le  collège  de  Nice. 
1818.  —  24  février.  Tremblement  de  terre. 

—  Une  épidémie  désole  la  vallée  de  Lantosque. 

Belvédère  fait  un  vœu  à  Notre-Dame-des- 
Fenètres. 


37i  FASTES  CHRONOLOGIQUES  DE  1816  A  1878 

1818.  —  On  rouvre  le  petit  séminaire  de  Grasse. 

—  Meurt  à  Paris  le  dessinateur  Aubrv,  niçois. 

1819.  —  Le  Roi  exempte  Antibes,  pour  son  dévouement, 

de  tous  frais  de  casernement  et  de  logement 
de  troupes.  (Tuileries,  21  avril). 

—  Charles-Emmanuel,  ex-roi  de  Piémont,  meurt. 

Nice  lui  fait  un  service  funèbre.  M^"^  Colonna 
officie  et  Dom  Sapia,  professeur  de  rhétorique 
au  collège,  prononce  l'oraison  funèbre. 
1820.—  6  février.  M.  Tourre,  maire  d'Antibes  reçoit  la 

croix  de  la  Légion-d'Honneur. 

—  30  mai.   Le  roi  Victor-Emmanuel  approuve 

V établi sseme7it  des  Cessolines  fondé  eu  1812 
par  le  saint  prêtre  Eugène  de  Cessole,  dans 
l'ancien  couvent  des  Visitandines  (aujourd'hui 
hospice  de  la  Providence). 

—  5  novembre.  L'archevêque  d'Aix  fait  sa  visite 

pastorale  à  Grasse.  11  y  bénit  le  7  novembre  la 
première  pierre  de  l'église  des  Visitindines. 
1821 .  —  Les  Jésuites  prennent  la  direction  du  collège  de 

Nice. 

—  Pendant  les  troubles  de  Turin,  Victor-Emma- 

nuel se  réfugie  à  Nice  avec  sa  famille  et  loge 
dans  la  maison  Nieubourg  (rueSaint-François- 
de-Paule,  en  face  l'église).  11  y  arrive  le  19 
mars  et  part  le  29  mai.  On  le  fête.  Le  comte  de 
Cessole,  Dom  Sapia,  Rancher,  Dahray,  Du- 
rante, Andrioli  composent  des  odes,  des  sona- 
tes, des  cantates. 

—  Les  villes  de  la  rive  droite  du  Var  envoient  des 

députations  au  baptême  du  duc  de  Bordeaux. 

1822. —  L'ancien  château  de  Nice  est  transformé  en  pro- 
menade publique.  On  restaure  l'ancien  Palais 
de  l'intendance  pour  le  Palais  royal  (Archi- 
tecte Escoffier). 


FASTES  CHRONOLOGIQUES  DE  1816  A  1878  375 

1822. —  9  janvier.  Pie  VII  envoie  son  portrait  à  la  ville 

de  Nice. 

—  Meurt  à  Grasse,  W^  Gérard,  peintre  de  mérite, 

parente  et  élève  de  Fragonard. 

—  Claude  Gimelle  crée  la  marquetterie  niçoise. 

—  Nice  compte  25,925  habitants. 

1823. —  A  Nice,  lepoëte  Rancher -fait  paraître  sa  Ne-- 

mdida. 

—  A  Paris  meurt  l'historien  Papon,  né  à  Puget- 

Théniers,  ex-oratorien  de  Marseille. 

—  3  juillet.  On  apporte  à  Grasse  le  corps  du  dernier 

évêque  de  Grasse,  M*'  de  Prunières,  et  on  l'en- 
sevelit en  grande  solennité  à  la  cathédrale. 

—  Le  neveu  de  M.  d'Aguillon  prie  la  commune 

d'Antibes  de  rétablir  Tinscription  de  la  fontaine 
détruite  en  1793. 

1824. —  Le  sieur  Autric  ouvre  à  Antibes  une  école  secon- 
daire de  latinité. 

—  Mission  à  Antibes. 

—  17  février.  Service  funèbre  à  Sainte-Réparate 

de  Nice  par  M^*"  Colonna  pour  le  roi  décédé.  La 
grande  duchesse  de  Saxe-Cobourg,  alors  à 
Nice  pour  la  saison  d'hiver,  y  assiste  avec  sa 
suite.  L'avocat  Fornari  prononce  l'oraison 
funèbre. 

—  L'intendant  Crotti  transforme  les  anciens  rem- 

parts en  quais  depuis  la  descente  Crotti  jusqu'à 
la  place  Victor. 

1825.  —  On  inaugure  à  Nice,  sur  la  place  du  Collège,  la 

belle  fontaine  des  Tritons  apportée  de  Grèce 
par  les  Lascaris. 

—  Construction  du  Pont-Neuf. 

1826.  —  22  février.  Meurt  l'évèque deNamur,  M^'Pisani 

de  la  Gaude,  ex-évêque  de  Vence,  âgé  de  83 
ans.  C'était  un  saint  et  savant  évêque.  Le  14 


376  FASTES  CHRONOLOGIQUES  BE  1816  A  1878 

1826.  mars,  M*''  de   Rîchery,  évêque    de  Frëjus, 

viendra  à  Vence  célébrer  le  service  funèbre. 

.   —  Grande  mission  à  Nice  à  Toccasion  du  Jubilé 
de  Léon  XII.  Il  y  a  trois  prédicateurs  italiens. 

—  Charles -Félix  vient  visiter  la  ville  de  Nice,  avec 

la  reine  Marie-Christine.  On  le  fête,  on  le 
chante.  Ce  sont  les  poètes  :  Horace  de  Cessole, 
l'avocat  Fornari,  Roland  Borra,  Tavocat  Novi, 
Emile  Cacciardi,  baron  deBerre,  Joseph  Gior- 
dano,  Dabray,  Durante,  l'avocat  Barralis,  le 
chanoine  Rusca,  Martin  Saytor.  Les  israélites 
lui  érigent  un  monument  à  l'entrée  du  Pont- 
Neuf  ;  et  le  conseil  municipal,  la  porte  qui  est 
sur  la  place  de  la  Poissonnerie  au  bout  du 
Cours.  La  famille  royale  va  au  sanctuaire  de 
Laghet. 

1827 .  — *  Belle  mission  à  Vence  pour  le  Jubilé  deLéonXIl. 

—  A  Grasse,  M.  Pérolle,  dote  l'hospice  de  trois 

tableaux  de  Rubens. 

—  26  octobre.  Ou verture  à  Nice  du  théâtre  recons- 

truit. On  joue  l'opéra  II  Barons  de  Felseint. 

1828.  —  Incursion  sur  le  territoire  de  Carras  de  corsaires 

algériens. 

—  4  novembre.  On  inaugure  à  Nice,  sur  le  port 

la  statue  de  Charles-Félix,  jour  de  sa  fête. 

1829.  —  Construction  de  la  Place-d'Armes  à  Nice. 

—  Le  roi  passe  l'hiver  à  Nice  avec  tout^  sa  cour.  11 

n'en  partira  que  le  11  mars  1830.  Il  donne 
30,000  fr.  pour  la  construction  de  l'Église  du 
Port. 

—  Mort  du  peintre  niçois  Pacho. 

1830.  —  Meurt  à  Nice  le  saint  et  charitable  curé  de  la 

cathédrale,  chanoine  Maurice  Donaudi. 
~  Grasse  écrit  à  Paris  au  moment  de  la  révolution 
de  1830,  que  la  plus  grande  tranquillité  a  ré- 


FASTES  CHRONOLOGIQUES  DE  1816  k  1878  377 

1830 .  gné  constamment  dans  tout  Tarrondissement, 

Le  conseil  municipal  dit,  que  cet  événement 
est  un  heureux  changement  pour  la  France. 

—  A  Nice,  on  consigne  les  troupes  dans  les  ca- 

sernes. Il  y  aura  un  petit  mouvement  à  Nice 
le  13  novembre.  On  arbore  pendant  la  nuit  un 
drapeau  tricolore  au  Château.  L'auto.rité  l'en- 
voie retirer  de  grand  matin.  C'était  le  parti 
constitutionnel  qui*  s'agitait  dans  les  Etats- 
Sardes,  pour  avoir  un  roi  constitutionnel 
comme  en  France. 

—  Le  commandant  du  port,  le  sieur  Lunel,  répare 

le  port  et  les  quais. 

—  Meurt  à  Grasse  pieusement  le  baron  Maximin 

Isnard. 
1831. —  y*^mar5.  Troubles  à  Cannes,  le  jour  de  la  fête 

du  roi. 

—  M.  le  docteur  Rostan  (Jean-Baptiste-Bernard), 

est  nommé  maire  à  Antibes.  Il  gardera  la 
mairie  trente-quatre  ans. 

—  Mort  du  roi  Charles-Félix.  Service  funèbre  à 

Sainte -Réparate.  Dom  Sapia  fait  l'oraison 
funèbre. 

—  Mort  du  comte  de  Revel.  Mort  à  Nice  du  poète 

Dabrav,  ancien  conventionnel. 
1832. —  25  avril,  he  conseil  municipal  de  Nice  fait  le 

vœu  d'ériger  une  église  à  Notre-Dame,  si 
Dieu  préserve  la  ville  du  choléra.  Il  vote 
40,000  francs. 

—  P^  jiim.  Meurt  à  Paris  du  choléra,  le  conven- 

tionnel Dominique  Blanqui. 

—  Le  supérieur  du  petit  séminaire  de  Vence,  et  un 

de  ses  professeurs,  l'abbé  Molinar,  se  noient 
au  Pont-du^Loup  en  voulant  sauver  un  de 
leurs  élèves. 


378  FASTES  CHRONOLOGIQUES  DE  1816  A  1878 

1832. —  Une  ligue  se  forme  à  Nice  contre  le  vénérable 

évèque  Colonna.  On  le  dénonce  au  comte  de 
TEscarène,  alors  ministre  de  l'intérieur, 
comme  incapable.  Forcé  de  donner  sa  démis- 
sion, il  fait  ses  adieux  à  sa  chère  ville  de  Nice 
(17  octobre)  et  se  retire  à  Rome  où  il  mourra 
au  couvent  de  Sainte-Sabine,  le  2  mai  1835,  à 
l'âge  de  77  ans. 

1833.  —  M^*"  Dominique  Galvano,  savoîsien,  arrive  pren- 

dre possession  de  son  évéché  de  Nice,  le  6  jan- 
vier. 11  était  monté  sur  une  mule  blanche. 

—  Grande  mission  à  Vence.  Elle  finit  le  12  mai. 

1834 .  —  Mort  à  Paris  du  dernier  marquis  de  Vence,  Clé- 

ment-Louis -Hélion  de  Villeneuve,  pair  de 
France  et  maréchal-de-camp. 

—  Lord  Brougham  vient  habiter  Cannes  pendant 

rhiver  et  y  bâtir  la  villa  Éléonore-Louise.  Cette 
ville  ne  comptait  alors  que  3,000  habitants. 

—  La  veuve  de  Charles-Félix  passe  l'hiver  à  Nice 

dans  la  maison  du  comte  Saissi  à  la  Croix-de- 
Marbre. 

1835. —  22  j 21171.  Troubles  à  Saint-Paul  au  cri  de  Vive 

Charles  X. 

—  On  construit  à  Antîbes  la  grande  caserne. 

—  Le  choléra  fait  à  Nice  deux  cent  trente-une  vic- 

times. (Septembre). 

—  Meurt  à  Strasbourg  le  docteur  Fodéré,  savant 

chimiste,  qui  avait  laissé  un  nom  cher  à  Nice 
comme  professeur  de  l'Ecole  centrale  et  du  pre- 
mier Lycée. 
1830.  —  Le  roi  Charles-Albert  visite  Nice  en  avril. 

—  J5  août.  Le  nouvel  évêque  de  Fréjus,  M^"^  Mi- 

chel ,  officie  à  Vence. 
1837. —  Pluies  torrentielles. 
1838.  —  Chateaubriand  visite  Nice  et  Cannes. 


FASTES  CHRONOLOGIQUES  DE  1816  A  1878  379 

1838. —  Meurt  à  Turin  le  marquis  Louis-Ange  Lascaris, 

fils  du  comte  Joseph. 

—  Ouverture  à  Nice  du  Cercle  philharmonique. 

1839.  —  Meurt  à  Turin  le  poète  niçois,  Andrioli. 

—  20  août.  Grande  inondation  par  la  crue  subite 

du  Var,  de  la  Siagne  el  du  Paillon. 

—  Construction  du  petit  séminaire  de  Nice  au  La- 

zaret. 

1 840 .  —  29  janvier.  Meurt  à  Paris,le  général  comte  Luce 

de  Gaspari,  grassois. 

—  27  mai.  Meurt  à  Nice,  le  violoniste  Paganini, 

dont  le  corps  restera  au  Lazaret  de  Ville- 
frnnche  jusqu'en  1844. 
1841 . —  MeurtàNice,Jose{;hDabray,rex-conveniionnel. 

—  Meurt  k  Palerme,  le  général  Michaud,  comte  de 

Beauretour,  niçois. 

—  Le  général  Grimaldi,  marquis  de  Gagnes,  réclame 

Monaco. 

» 

L'Etat  donne  à  l'hospice  de  Grasse  un  beau  tableau 
de  Gué,  le  Jugement  dernier. 
1842 .  —  La  veuve  de  Charles-Félix*Marie-Christine,passe 

l'hiver  à  Nice. 

—  y®»"  avril.  Érection  du  collège  communal   d'An- 

tihes. 
1843. —  Meurt  à  Puget-Théniers,  le  savant  curé  Corpo- 

randi  (Ange),  ex-oratorien. 

—  Meurt  à  Rome,  le  savant  bibliophile  Féa,  niçois. 

—  Mission  à  Vence.  L'évêque  de  Fréjus  assiste  à  la 

clôture,  donne  la  communion  à  mille  cinq 
cents  personnes  et  bénit  la  croix  de  la  place 
Saint-Michel. 

9 

1844 .  —  Etablissement  à  Nice  de  la  Société  de  Saint-Vin- 

cent-de-Paul. 
1845. —  5  avril.  Meurt  à  Grasse,  le  général  Gazan^  comte 

de  la  Peyrière  et  pair  de  France. 


880  FASTES  CHRONOLOGIQUES  DE  1816  A  1878 

1545.—  Meurent  à  Nice,  le  naturaliste  Risse  et  le  comte 

de  Cessole,  président  du  Sénat. 
1846.  —  Le  nouvel  évêque  de  Fréjus,  M*^Vicart,  visite 

l'arrondissement  de  Grasse. 

—  Fondation  à  Nice  du  musée  d'histoire  naturelle, 

acquis  de  M.  J.  Vérani. 

—  Mort  du  major-général  Joseph  Félix,  baron 

d'Auvare. 
1847. —  Fondation  à  Nice,  d'une  Société  d'agriculture, 

dite  de  la  Vésubie  (3  août). 

—  Nice  accueille  avec  enthousiasme  les  réformes 

données  par  Charles-Albert.  Une  grande  fête  se 
célèbre  le  4  novembre  jour  de  la  fête  du  Roi.  Il 
y  a  un  dîner  de  trois  cent  soixante  couverts,  où 
l'on  entend  lés  discours  de  MM.  Barralis,  doven 
des  avocats,  Philippe  Morro,  Clément  Béri,  P. 
Navello,  M.  Guigoni,  A.  Clérissi,  M.  Déforesta, 
Malausséna ,  Deydéri ,  comte  Giletta.  César 
Fighiera  a  composé  une  pièce  de  circonstance 
et  M"®  Sassernô,  une  belle  cantate.  Le  gou- 
verneur, M.  deMaîstre,  assiste  au  toast.  Nom- 
mons encore  les  poètes  Gonzague  Arson,  F. 
Blancardi,  Louis  Arène,  M"®  Sauteiron,  Tavo- 
catLantéri,  Giordano,  Bernouilly,  Tingf^nieur 
Degliotti.  Le  14,  on  chante  un  Te  Demn  à  la 
cathédrale. 

—  Meurent  à  Nice,  le  comte  de  Orestis  ;  —  le  che- 

valier Paul  Barberis,  fondateur  de  l'École 
gratuite  de  dessin. 

1848.  —  6  février.  On  murmure  contre  le  gouverneur, 

M.  de  Maîstre,  à  la  sortie  de  l'église  Saint- 
Francois-de-Panle.  Le  10  février,  M.  de  Maïs- 
tre  fait  proclamer  la  Constitution  qu'on 
accueille  aux  cris  de:  Vive  le  Roi!  Vive  la 
Constitution  !  Vive  Pie  IX  !  Vive  l'ItaUe  !  Le 


FASTES  CHRONOLOGIQUES  DE  1816  A  1878  381 

1848.  soir,  il  y  a  illumination  ;  le  lendemain  Te 

Deum  à  la  cathédrale.  On  va  arborer  le  dra- 
peau tricolore  au  Pont  du  Var.  Tout  le  comté 
de  Nice  accueille  avec  enthousiasme  le  Sbitut. 
Le  curé  de  Sigale  se  met  à  la  tète  de  la  popu- 
lation et  prend  le  drapeau.  Saint-Etienne,  fête 
trois  jours  consécutifs.  Le  19  février,  M.  de 
Maîstre  quitte  Nice,  remplacé  par  le  comte  de 
Sonnaz. 

—  24  février.  Révolution  à  Paris  qui  renverse  le 

trône  de  Louis-Philippe. 

—  Nice  se  met  sur  la  défensive.  Le  parti  avancé 

insulte  le  consul  d'Autriche.  Le  5  mars,  on 
chasse  les  Jésuites  du  collège,  par  ordre  de 
Turin.  La  guerre  était  en  même  temps  décla- 
rée à  rAutriche,  Le  23  mars,  à  la  nouvelle  de 
la  prise  de  Milan,  tout  Nice  se  réjouit.  Le  4 
mai,  cinquante  voitures  et  une  belle  cavalcade 
escortent  les  quatre  députés  du  comté  de  Nice 
qui  partent  pour  Turin.  Un  char  de  musiciens 
les  précède.  Le  4  juin,  pendant  la  nuit,  on  va 
saccager  l'évèché.  Le  13  juin,  la  populace 
menace  le  bureau  de  VÉcho  des  Alpes-Ma- 
ritimes.  Le  20  juin,  on  fait  une  ovation  à 
Garibaldi ,  qui  arrive  de  Montevideo  ;  le  27 
août  on  bénit  solennellement  les  drapeaux 
de  la  garde-nationale, 

—  M.  Garnier  est  appelé  comme  directeur  du  col- 

lège de  Commerce. 

—  Cependant  la  France  était  en  pleine  révolution  ; 

mais  Tarrondissement  de  Grasse  s^était  montré 
aussi  calme  à  la  chute  de  Louis-Philippe  qu'à 
celle  de  Charles  X.  Aux  journées  de  juin,  périt 
assassiné  le  général  Bréa,  mentonnais.  Blan- 
qui  Auguste  est  parmi  les  insurgés. 


3SÎ  FASTES  CHRONOLOGIQUES  DE  1816  A  1878 

184S. —  Menton  avait  eu  sa  révolution.   Le  20  mars, 

Menton  et  Roquebrune  se  déclarèrent  indé- 
pendantes soas  le  patronnage  de  la  Savoie. 
Monaco  resta  ferme. 

1S49 .  —  30  janvier.  Petite  émeute  du  collège  de  Nice 

contre  le  censeur. 

—  i4  mars.  Charles-Albert  reprend   les  armes. 

Vaincu  à  Novare,  il  abdique,  arrive  à  Laghet 
le  25  mars,  et  y  dépose  son  épée,  passe  à  Nice 
incognito,  couche  à  Antibes  et  se  rend  de  là 
en  Espagne. 

—  Le  choléra  enlève  à  Paris  le  12  juillet  1849  le 

général  Gazan,  antilK)is,  directeur  général  du 
personnel  de  la  guerre.  Meurt  à  Turin  le 
comte  Ravnaud  de  Falicon. 

—  d2  octobre.  Service  à   Sainte-Réparate    pour 

Charles-All)ert.  L'avocat  Piccon  prononce 
Toraison  funèbre. 

1850.  —  Fondation  à  Nice  des  salles  d'asile. 

—  JJ  août.  Emeute  à  Nice  contre  l'intendant,  le 

comte  Radicati,  de  ce  qu'il  remet  en  vigueur 
la  loi  de  la  fermeture  des  cabarets,  le  dimnn- 
che,  pendant  les  offices.  On  crie  au  Jésuitisme. 
V Avenir  de  Xice  excite  la  population: 
€  Allons,  peuple  de  Nice,  de  par  M.  l'inten- 
dant, tu  iras  à  la  messe  le  dimanche  de  10 
heures  à  midi,  et  à  vêpres,  le  soir,  de  deux 
heures  à  quatre  heures.  > 

—  10  novembre.  Mort  à  Paris  du  peintre  Frago- 

nard  Evariste,  fils  d'Honoré,  grassois. 

1851 .  —  4  mars.  Fête  du  Statut  à  Nice. 

—  21  avril.  Courses  à  l'hippodrome  du  Var. 

—  13  mai.  Nice  demande  la  conservation  du  port- 

franc.  Il  n'en  sera  pas  moins  supprimé  (20 
juillet.) 


FASTES  CHRONOLOGIQUES  DE  1816  A  1878  383 

1851. —  Meurt  à  Guillaunies,  Tavocat  Lions,  homme  de 

bien,  fils  du  docteur  Lions,  bon  médecin. 

—  1^^  octobre.  Ouverture  à  Vence  d'un  collège 

ecclésiastique,  où  beaucoup  d'enfants  des 
meilleures  familles  de  Nice  vont  chercher 
l'instruction. 

—  2  décembre.  M.  Mougins  de  Roquefort  (Camille) 

est  élu  maire  de  Grasse. 
1852. —  Inauguration  à  Nice  de  la  société  de  secours 

mutuels  (2  mai.) 

—  15  août.  Troisième  centenaire  de  la  délivrance 

de  Nice.  Inauguration  de  la  nouvelle  église  de 
Notre-Dame  du  Vœu  par  M^*"  Galvano. 

—  Meurent  à  Nice,  Thistorien  baron  Durante,  et 

le  comte  Agapite  de  Roubion. 

—  Coup  d'État.  Troubles  du  Var.  On  procède  à 

Vence  à  un  certain  nombre  d'arrestations. 

1853. —  i®»"  aoùi.  Translation  du  corps  de  M^' Colonna 

à  la  cathédrale.  L'évêque  Galvano  prononce 
lui-même  l'oraison  funèbre  devant  un  con- 
cours immense. 

—  Mort  à  Rome  du  peintre  Castel,  niçois. 

1854. —  Secousse  de  tremblement  de  terre,  9  février,  à 

quatre  heures  du  matin. 

—  Mort  à  Paris  de  l'économiste  Blanqui  Adolphe, 

niçois. 

—  23  avril.  Inauguration  à  Nice  de  l'éclairage 

au  gaz. 

—  Juillet.  Le  choléra  sévit  à  Nice.  Il  y  aura  430 

décès  du  20  juillet  au  3  septembre.  Le  quar- 
tier du  Malonat  élève  une  statue  à  la  Sainte- 
Vierge,  le  8  septembre,  pour  avoir  été  pré- 
servé du  fléau. 

—  29  décembre.  Tremblement   de   terre   à  une 
heure  du  matin  et  à  trois  heures. 


384  FASTES  CHRONOLOOIQUES  DE  1816  A  1878 

1854.  —  Meyerbeer,  à  Nice,  compose  plusieurs  scènes  de 
V  Africaine. 

1855.—  2  janvier.  Secousse  de  tremblement  déterre. 

—  20  janvier^  terrible  coup  de  vent  sur  la  mer. 

—  Février.  Dragons  et  demi-batterie  d'artillerie 

venant  de  Rome  en  France  par  Nice. 

—  Le  choléra  enlève  à  Toulon  le  général  Guilla- 

bert,  antibois. 

—  26  mai.  Meurt  à  Antibes ,  le  général  baron 

Vial  Jacques,  antibois. 

—  i7  août.  Meurt  à  Bibbiano,  M"  Galvano,  évê- 

que  de  Nice. 

—  Le  même  jour,  vers  le  soir,  mouvement  insur- 

rectionnel dans  le  Var.  Les  réfugiés  français  à 
Nice  doivent  se  réunir  à  la  Gaude  aux  insur- 
gés. La  troupe  de  Nice  et  la  gendarmerie  du 
Var  accourent  sur  le  Var. 

—  Meurent  à  Nice,  le  poète  Dabray,flls  du  conven- 

tionnel et  l'architecte-ingénieur  Gardon. 
1856.—  Ouverture  à  Nice,  du  théâtre  Tiranty,  aujour- 
d'hui Théâtre  Français,  27  septembre. 

—  Mort  à  Grasse,  du  comte  de  l'Escarène.  11  laisse 

sa  bibliothèque  au  collège  de  Nice. 

—  26  octobre.  Arrivée  à  Nice  de  l'empereur  de 

Russie.  La  ville  illumine  le  soir. 

—  i6  novembre.  Arrivée  à  Nice  de  la  grande  du- 

chesse Hclène. 
18 j7. —  Le  nouvel  évoque  de  Fréjus  visite  Tarrondisse- 

meut  de  Grasse. 

—  12  janvier.  Le  grand  duc  Michel  à  Nice.  Le22, 

Victor-Emmanuel  vient  rendre  visite  à  l'im- 
pératrice. Le  roi  reste  jusqu'au  7  févi  ier. 

—  2  mars.  Arrivée  du  grand  duc  Constantin.  Le  1*' 

avril,  Victor-Emmanuel  revient  à  Nice. 

—  Le  prince  Charles  de  Prusse  est  à  Nice.  Le  21 


FASTES  CHRONOLOGIQUES  DE  1816  A  1878  385 

1857.  avril,  l'impératrice  quitte  Nice.  La  grande 

duchesse  Hélène  y  reste  jusqu'au  !•"  juillet. 

—  10  septembre.    Les   fils  de  Victor-Emmanuel 

viennent  visiter  Nice.Ilsserendent  à  Canneset 
aux  îles  de  Lcrins,  le  15  septembre. —  Mouve- 
ment socialiste  dans  le  Var,  et  même  à  Vence. 

—  19  octobre.  Grandes  pluies.  Le  Var  et  le  Paillon 

débordent.  —  Construction  de  Thospice  de  la 
Charité. 

—  21  décembre.  W  Sola  (Jean-Pierre),  curé  de 

Vigon,  est  nommé  évêque  de  Nice. 
1858. —  5  janvier.  W  Sola  est  sacré  à  Rome  dans  l'é- 
glise des  SS.  Apôtres,  arrive  à  Laghet,  le  23 
avril ,  et  fait  son  entrée  à  Nice,  le  dimanche,25. 

—  La  grande  duchesse  à  Nice.  Elle  se  rend  k  Vence, 

le  15  juillet. 

—  25  novembre.  Arrive  à  Nice  le  roi  de  Wur- 

temberg ;  le  6  décembre,  c'est  le  grand  duc 
Constantin  et  sa  femme  la  grande  duchesse 
Alexandra.  Ouverture  de  l'église  russe ,  le  1 1 
décembre. 

—  30  novembre.  Le  prince  Napoléon  vient  visiter 

à  Nice  le  roi  de  Wurtemberg. 

—  Meurt  au  Cannet  la  tragédienne  Rachel, 3  janvier. 
1859.  —  Ouverture  à  Nice  du  cercle  Masséna. 

—  \0  janvier.  Guerre  contre  l'Autriche.  La  garde 

impériale  passe  à  Nice,  du  14  mai  au  22,  au 
milieu  de lallégresse générale. 

—  9  février.  M"  Jordany  achète  Lérins,  et,  accom- 

pagné de  l'archevêque  d'Aix,  célèbre  la  messe 
dans  l'île  Saint-Honorat. 

—  Meurent  à  Cannes,  le  célèbre  publiciste  M.  de  To- 

queville  ;  à  Antibes,  M.  Guide  ;  à  Paris,  la 
marquise  de  Vence  ;  à  Nice,  Ali-Pacha  et  la 
grande  duchesse  de  Bade.  Meurent  encore  le 

25 


386  FASTES  CHRONOLOGIQUES  DE  1816  A  1878 

1860.  Yice-amiral  Albini,et  le  cardinal  Dupont^toiu 

deux  nés  à  Villefranche.  Inauguration  des  ré- 
gates de  Cannes  (2b  avril  ) . 

—  22  mars.  La  Convention  de  Turin  cède  Nice  et  la 

Savoie  à  laFrance.Le  15avril,lapopuIatioDdu 
comté  de  Nice  accepte  Tannexion  à  runanimité 
des  suffrages.  8,458  voix,  contre  205.  Le  comté 
donne25,773  voix.  Le  14juin,radministration 
française  entre  en  fonction.  Le  16,  on  fête 
l'annexion.  M.  Paul  d'Y  vois  est  le  premier 
préfet.  M.  Chevriaux  est  le  premier  proviseur 
du  Lycée,  avec  M.  Zévort  pour  économe. 

—  D'avril  à  la  fin  de  juin,  les  troupes  reviennent 

d'Italie  par  Nice. 

—  12  septembre.  L'empereur  Napoléon  et  l'impé- 

ratrice viennent  visiter  Nice. 

—  L'évèque  de  Fréjus  veut  transférer  Ift  Petit  Sé- 

minaire de  Grasse  à  Vence.  Le  ministre  vmet 
opposition.  Il  n'y  aura,  cette  année,  de  Petit 
Séminaire,  ni  à  Grasse  ni  à  Vence.  L'année 
suivante,  le  Petit  Séminaire  sera  réouvert  à 
Grasse. 

—  Meurt  à  Nice,  M""Sassernô,  poëte  distinguée. 

Meurt  à  Paris,  26  février,  le  maréchal  Reille, 
dans  sa  85*  année. 

—  La  grande  duchesse  passe  l'hiver  à  Cannes. 

—  Fondation  à  Nice  de  la  Société  d'horticulture  et 

d'Agriculture. 
1861.—  Fondation   à   Nice   de  la  Société  des  lettres, 

sciences  et  arts. 

—  Établissement  à  Nies  des  Petites-Sœurs  des  pau- 

vres. 

—  M.  Gavini  de  Campille  est  nommé  préfet  des 

Alpes-Maritimes. 

—  Le  prince  de  Monaco  cède  à  la  France  ses  droits 


FASTES  CHRONOLOGIQUES  DE  1816  A  1878  387 

1861 .  sur  Menton  et  Roquebrune  pour  quatre  mil- 

lions de  Irancs,  2  février.  Monaco  est  sous  le 
protectorat  de  la  France . 

—  Meurt  à  Grasse,  le  comte  Albert-Robert  d'Escra- 

gnôles,  le  dernier  de  cette  famille  ;  il  avait  été 
chef  au  ministère  de  la  marine. 

—  1 ,700  familes  étrangères  passent  la  saison  d'hi- 

ver à  Nice. 
1862. —  Ouverture  du  Casino  de  Monaco.  Ouverture  du 

chemin  de  fer  de  Marseille  à  Gagnes. 

—  Mort  à  Gannes  du  duc  des  Cars. 

1863. —  Ouverture  des  cours  publics  à  Nice  par  MM. 

Frédéric  Passy,  Giraud,  Bazin  et  Lévistal. 

—  En  bâtissant  la  batterie  de  Beaulieu,  on  trouve 

plus  de  cinq  cents  squelettes,  lacrymatoires, 
vases,  urnes,  monnaies  romaines. 

—  Mort  à  Nice  du  chimiste  J.  Vérani,  professeur 

au  Lycée  ;  à  Grasse,  de  l'historiographe  Séné- 
quier. 

—  Cannes  s'éclaire  au  gaz. 

1864. —  Ouverture  â  Cannes  du  Cercle  Nautique  et  du 

Grand-Hôtel. 

—  Meurent  à  Nice,  le  charitable  ch.  de  Cessole, 

le  naturaliste  Vérani,  frère  de  J.  Vérani,  le 
naturaliste  prince  de  Salm-Dick  et  le  célèbre 
musicien  llalévy. 

—  Fondation  de  THospice  des  aliénés  à  Saint-Pons. 
1865. —  Mort  à  Nice  du  Grand  duc  Héritier.  —  L'empe- 
reur et  rimpératrice  de  Russie  sont  à  Nice. 

—  L'empereur  Napoléon  vient  visiter  Tempereur 

de  Russie. 

—  Établissement  à  Nice  d'une  succursale  de   la 

Banque. 

—  Le  prince  et  la  princesse  Napoléon  passent  l'hi- 

ver à  Cannes. 


388  FASTES  CHRONOLOGIQUES  DE  1816  A  1878 

1865. —  M.  Martelly  succède  à  M.  Mougins  de  Roquefort 

comme  maire  de  Grasse. 

1866.—  Mort  à  Nice   du  violoniste  Hemz.  —  AP'Sola 

reçoit  son  abjuration,  et  le  baptise  à  son  lit  de 
mort.  (Maison  Nieubourg,  aujourd'hui  d'E- 
tienne et  Carlin). 

—  Construction  à  Nice  du  quai  Massëna. 

—  19  mai.  Secousse  de  tremblement  déterre,  neuf 

heures  et  demie  du  matin. 

—  Formation  à  Antibes  de  la  légion  papale. 
1867.  —  14  janvier.  Mort  à  Cannes  de  Victor  Cousin. 

—  Mort  à  Menton  du  général  Partouneaux  ;  à  Nice, 

du  comte  de  Villeneuve-Beauregard,  ancien 
chevalier  de  Malte  (85  ans). 

—  Les  israélites  de  Nice  font  schisme. 

1868. —  Fondation  à  Cannes  d'une  Société  des  lettres, 

sciences  et  arts. 

—  Fête  à  Cannes,  le  16  août,  pour  Tinauguration 

du  canal  de  la  Siagne. 

—  Mort  à  Nice  du  Roi  de  Bavière,  de  l'architecte 

Boyer. 

—  7  mai.  Mort  à  Cannes  de  lord  Brougham,  âgé  de 

86  ans  ;  du  général  Yusuff. 

—  Fondation  à  Nice  des  fourneaux  économiques. 

—  Inauguration  du  nouvel  Hôtel -de-Ville  de  Nice. 

—  Le  prince  de  Prusse,  Frédéric  Guillaumes,  passe 

l'hiver  à  Cannes. 
1309. —  Mort  à  Nice  du  prince  Stirbey  ;  de  M.  Giraud, 

professeur  d'histoire  au  Lycée. 

—  15  août.  On  inaugure  à  Nice  la  statue  de  Mas- 

son  a. 

—  Les  Petites  Sœurs  des  pauvres  s'installent  à  Can- 

nes. —  Construction  à  Cannes  de  l'église  No- 
tre-Dame. 

—  Inauguration  du  nouvel  Hippodrome  du  Var. 


FASTES  CHRONOLOGIQUES  DE  1816  A  1878  389 

1870.—  Mort  à  Nice  de  M.  Carlone,  qui  fait  la  ville  de 

Nice  son  héritière. 

—  Statue  de  lord  Brougham  inaugurée  à  Cannes. 

—  7  aoiit.  Vive  émotion  à  Nice  et  à  Cannes  à  la 

nouvelle  de  nos  désastres  militaires. 

—  4  septembre.  Proclamation  de  la  République 

dans  nos  Alpes-Maritimes.  15  septembre , 
Emeute  à  Cannes.  On  emprisonne  le  maire 
(15  septembre). 

—  Engagements  volontaires  pour  l'armée  d'expé- 

dition à  Nice,  à  Cannes,  à  Grasse  et  à  Antibes. 

1871 .  —  Les  préfets  se  succèdent  à  Nice.  —  Ouverture  du 

chemin  de  fer  de  Cannes  à  Grasse. 

—  Le  duc  de  Parme  et  le  duc  de  Montpensier  pas- 

sent l'hiver  à  Cannes. 

—  30  avril.  Cannes  réélit  M.  Méro  pour  maire.  — 

M.  Reibaud  Félix  est  nommé  maire  à  Antibes 
et  M.  Roubaud  à  Grasse. 

1872 .  —  Catastrophe  du  pont  de  la  Brague.— Éboulement 

du  Château  à  Nice. 

—  Construction  du  Casino  de  Nice. 

—  L'empereur  du  Brésil  et  sa  femme  visitent  Nice 

et  Cannes. 

—  M.  Roubaud  est  nommé  maire  à  Grasse. 

—  M"  de  Fréjus  installe  à  l'abbaye  de  Lérins  les 

PP.  Cisterciens  avec  leur  abbé  R.  P.  Marie- 
Bernard,  crossé-niitré. 

1873.  —  d2  janvier.  Éboulement  de  Saorge. 

—  25  février.  Magnifique  carnaval  de  Nice. —  26 

février,  mariage  du  comte  de  Bardi  à  Cannes. 

—  L'archiduc  d'Autriche  réside  à  Cannes,  ainsi  que 

le  maestro  Offenbach. 

—  26 décembre.  Bazaine  est  enferméau  fort  Sainte- 

Marguerite.  11  arrive  à  Antibes  à  1 1  heures  du 
soir. 


390  FASnnSS  CHRONOI/»IQUES  DE  iS16  A  1878 

1874.—  Mariage  à  Nice  de  ^i***  de  Villeneuve,  fille  du 

préfet  de  Nice,  avec  le  comte  de  Maîstre.  Mon- 
seigneur bénit  le  mariage  à  la  cathédrale. 

—  9  août.  Évasion  de  Bazaine. 

—  Meurent  à  Nice  les  grands  vicaires,  de  Bottini  et 

le  R.  P.  Lavigne,  fondateur  de  la  belle  église 
Notre-Dame  et  orateur  distingué. 

—  Meurt  encore  à  Nice  le  marquis  de  Constantin. 

—  Actiuisition  de  Laghet  par  le  Chapitre  de  Nice. 
1875. —  8  juillet.  Meurt  à  Cannes  M'' Jancard,  qui  était 

né  à  Cannes  en  1799. 

—  Mort  à  Grasse  de  M"^  la  marquise  de  Villeneuve- 

Bai^emon. 

—  Mort  à  Nice  de  M.  le  marquis  de  Châteauneuf, 

tant  aimé  des  pauvres  ;  de  la  comtesse  Suares- 
d'Aulan  ;  du  comte  de  Barréme. 

—  5  avril.  Incendie  de  l'hôpital  Saint-Pons.  —  Si- 

nistre en  vue  de  Cannes  du  navire  la  Nor- 
mandie. 

—  Bénédiction  des  églises  des  PP.  Africains  à  Nice  ; 

deSaint-Pierre-d'Arène,  restaurée  ;  de  Saint- 
Antoine  de  Ginestière  ;  des  cloches  de  Téglise 
du  Vœu. 

—  Souscription  pour  les  inondés  de  la  Garonne.  Le 

Lycée  donne  à  lui  seul  1 ,755  francs. 

—  Construction  à  Cannes  du  boulevard  dit  de  Can- 

nes-Eden. 

—  La  société  de  musique  de  Cannes  gagne  à  Rouen 

le  l*'  prix  au  centenaire  de  Boeldieu.  Elle  joue 
aux  Tuileries  en  passant  à  Paris. 

—  La  Reine  de  Hollande  passe  l'hiver  à  Cannes. 

—  Création  à  Nice  d'un  asile  pour  les  prêtres  ma- 

lades. 
1876. —  Restauration  du  château  de  Cagnes  et  des  fres- 
ques de  Carlone. 


FASTES   CHRONOLOGIQUES  DE  1816  A  1878  391 

1876. —  M*"  Terris,  nouvel  évêque  de  Fréjus,  visite  Tar- 

rondissement  de  Grasse. 

—  Mort  à  Cannes  de  Tamiral  Pakenham  et  du  che- 

valier de  Saint-Chéron. 

—  Le  comte  et  la  comtesse  de  Paris  viennent  à 

Cannes. 
1877.—  Mort  à  Nice  de  l'avocat  Féraud,  Thomme  des 

bonnes  œuvres  ;  de  Xavier  de  Villeneuve, 
fils  du  marquis  de  Villeneuve-Bargemon  ;  du 
célèbre  Tamburini. 

—  Mort  à  Cannes  de  M.  l'avocat  Macé,  l'homme 

des  bonnes  œuvres. 

—  Fondation  à  Nice  de  la  Société  des  Lettres,  dite 

Niçoise. 

—  21  août.  Erection  à  Grasse  de  la  statue  du 

peintre  Fragonard. 

—  M""  SoladeNice  donne  la  démission  de  son  siège 

épiscopal  à  cause  de  son  âge  avancé.  11  est 
nommé  chanoine  du  l®'  ordre  de  Saint-Denis. 
Le  28  décembre,  on  préconise  à  Rome  M*' 
Balaïn,  évêque  de  Nice. 
1878.  —  6  janvier.  La  liste  du  comité  républicain  l'em- 
porte à  Nice  et  dans  toutle  département, Vence 
et  Antibes  exceptés.  M.  Martelli  est  nommé 
maire  de  Grasse,  avec  M.  Gazan,  petit-fils  du 
général,  et  M.  Roure,  pour  adjoints. 

—  7  janvier.  Mort   du  fils  de  M.  le   comte  de 

Béthune,  le  dernier  descendant  de  Sully. 

—  iO  janvier.  Congrès  archéologique  de  France 

à  Nice. 

—  i6  janvier.  Service  à  Sainte-Réparate  pour  le 

roi  Victor-Emmanuel  mort  le  9  janvier. 

—  20  janvier.  Courses  du  Var.  Le  général  Chan- 

garnier,  revenant  de  Rome,  y  assiste. 

—  7  février.  Nouvelle  à  Nice  de  la  mort  de  Pie  IX. 


392  FASTES  CHRONOLOGIQUES  DE  1816  A  1878 

1878. —  25  février.  Sacreà  Fréjus  du  nouvel  évêquede 

Nice  ;  26  février,  belle  entrée  de  M*''  Balain  à 
Nice.  Toute  les  autorités  raccompagnent  à  la 
cathédrale,où  il  litson  magnifique  mandement. 

—  Splendide  carnaval  (du  2  au  5  mars.)  Grande 

affluence  d'étrangers. 

—  Pendant  le  carême,  la  foule  se  iK)rte  à  Notre- 

Dame  pour  y  entendre  les  deux  frères  Lémann, 
juifs  convertis. 

—  M.  Borriglione  est  nommé  maire  à  Nice  et  M. 

Gazan,  notaire,  maire  à  Antibes. 


TRAVAUX  PUBLICS  DE  1816  A  1878. 

La  rive  droite  du  Var  commence  à  être  sillonnée  de 
routes  nouvelles  carrossables.  Où  jamais  Ton  n'avait  va 
de  voiture,  maintenant  on  pénètre  par  des  rampes  d'un 
accès  facile.  Cannes  obtient  son  môle  tant  désiré  (1838). 
Les  villas  s  y  construisent  en  grand  nombre  depuis  que 
lord  Brougham  a  donné  l'élan  (1834). 

Nice  s'agrandit  et  s'embellit.  Elle  s'étend  d'abord  du 
côté  de  la  Croix-de-Marbre.  En  1822,  des  Anglais,  en  sta- 
tion d*hiver  à  Nice,  commencent  à  établir  la  promenade 
le  long  de  la  mer,  ou  de  la  baie  des  Anges.  L'architecte 
Escotiîer  restaure  le  palais  royal.  On  construit  la  prome- 
nade du  Château.  L'intendant  Crotti  obtient  des  secours  du 
gouvernement  pour  la  construction  du  Pont-Neuf.  1825, 
des  quais  depuis  le  Pont-Neuf  jusqu'à  la  place  Victor,  et 
pour  la  Place-d'Armes.Du  vœu  du  25  avril  1832, sortira  l'é- 
gliseN.-D.du  Vœu. L'église duPortdatede  1852. En  1840, 
on  commence  Tendiguement  du  Var.  En  1846  se  construii 
le  petit  séminaire  ;  1848,  c'est  l'hospice  de  la  Croix  ;  1852, 
on  commence  le  Jardin-Public  ;  1857,  la  manufacture  des 
tabacs,  Thospice  de  la  Charité,  l'église  Russe  ;  1858,  la 
place  Charles-Albert.riiôpital  Saint-Roch;  des  ruess'élè- 


FASTES  CHRONOLOGIQUES  DE  1816  A  1878  393 

vent  comme  par  enchantement  :  rue  Cassini,  rue  Ségu- 
rana,  rue  et  place  Masséna,  etc.,  etc. 

A  Villefranche,  on  construit  la  jetée  du  port. 

A  partir  de  1860,  des  routes  s'ouvrent  dans  toutes  les 
directions  de  la  campagne  de  Nice  et  du  département.  Nice 
aura  enfin  le  chemin  de  fer,  et  Grasse  son  embranche- 
ment. Quelles  belles  rues  ouvertes  à  Nice,  sur  la  rive 
droite  du  Paillon,  dans  le  quartier  Longchamp,  que  de 
boulevards  et  d'avenues  :  Avenue  du  chemin  de  fer,  ave- 
nue Longchamp,avenue  Beauheu,  boulevard  Dubouchage, 
quai  Masséna,  quai  Saint-Jean-Baptiste,  quai  des  Pal- 
miers, promenade  des  Anglais,  boulevard  de  l'nnpératrice 
de  Russie,  Jardin  du  Var.  Nous  n'en  finirions  pas  si  nous 
disions  tousses  hôtels,  toutes  ses  villas,  tous  ses  monu- 
ments, tous  ses  riches  magasins  :  gare  de  Nice,  église 
Notre-Dame  ou  du  Père  Lavigne,  église  des  PP.  Africains, 
Casino  de  la  Méditerranée,  galerie  Porialier,  école  Saint- 
Pierre,  asile  Rotschild,  hospice  des  aliénés,  hôpital  Pau- 
liani,  abattoir,  square  Masséna,  square  des  Phocéens, 
pont  des  Anges,  Pont-Victor,  etc.,  etc. 

Grasse  construit  tout  un  quartier  nouveau.  Cannes  voit 
s'élever  une  ville  nouvelle  et  renferme  dix  mille  habitants; 
il  en  est  de  même  de  Menton.  Antibes,  à  l'instar  de  Cannes, 
de  Grasse,  de  Nice,  s'éclaire  au  gaz,  sa  campagne  se  couvre 
aussi  de  villas.  On  va  visiter,  entre  autres,  son  magnifique 
hôtel  du  Cap.  Parlerons-nous  de  Beaulieu,  de  St-Jean, 
du  Cap-Ferrat,et  enfin  de  Monte-Carlo,  l'Eldorado  del'Eu- 
rope...St-Martin-Lantosque,laBollèneparticipent au  mou- 
vement général...  Les  bains  de  Berthemont  sont  remis  en 
honneur.  L'abbaye  de  Lérins  sort  des  ruines,  restaurée  par 
les  PP.  Cisterciens  de  Solesme.  Que  nous  réserve  l'avenir? 

L'INSTRUCTION  PUBLIQUE  EN  1878. 

Le  Lycée  de  Nice  est  devenu  comme  le  centre  du  mou- 
vement intellectuel  du  département  des  Alpes-Maritimes. 


S4  FASTK  CHROXOU0GIQCE3  IMî  1816  A  1878 

IVs  :2.sre?:enrs  d'fliie,  des  proviseurs  distingués,  un  per- 
s:i^rl  irTri-r'ess^urs  choisis  en  sont  les  promoteurs.  Six 
•>fz*^  e.èvrrs  fre»5-jîentent  le  Lycée.  Les  professeurs  ne  bor- 
nrii:  ras  là  leur  travail  ;  ils  ouvrent  des  cours  publics 
ro-ir  'a  xl^nie  étrangère. 

Mfn:  :n  ?.urA  s:»n  p»etii  Lycée;  Grasse  et  Antibes  ont  leur 
cry.r:^^  *>:'Simanaî.  Nice  et  Grasse  possèdent  un  petit  sémi- 
]:a:re.  11  y  a  »ie  jîus  à  Nice,  grand  séminaire,  école  normale 
prlmi^ire  :  Monac»?  a  un  collège  dirigé  par  les  PP.  Jésuites; 
Car.n-e^,  ui.e  instiîution  secondaire  des  PP.  Marianites. 

Les  r^csionnats  de  demoiselles  sont  nombreux  :  à  Nice, 
à  Ve:  ce.  Dames  de  Nevers  ;  à  Antil)es  et  au  Bar,  Daines 
Trini:aires  ;  à  Grasse.  la  Visitation  et  Sainte-Martîîc  ;  à 
Cannes,  Dames  de  la  Présentation  ;  à  Nice,  Dames  de  la 
Visit  vtion,  de  TAssomption,  de  Sainte-Marthe,  du  Saint- 
Sacrement  dcs  Fidèles  Compagnes,  des  Ursulines,  deSaint- 
Josoph.  jviîsioiîcat  des  demoi^^elles  Carlin,  à  Carabacel. 

Nice  est  parfaitement  pourvue  tant  pour  les  garçons  que 
pour  les  rîlles,  d'écoîes  primaires  congré^anisteset  laïques. 
Les  moinîres  villriges ont  presque  partout  école  de  gar- 
çoîîs  et  èv.vle  de  tîUes.  Ajoutez  aux  écoles  primaires  les 
crèches  où  Ton  reçût  les  enfants  à  la  mamelle,  les  salles 
d'asile,  ei  remontez  jusqu'à  Tasile  des  vieillards,  vous 
trouverez  Thum'xnité  secourue  au  physique  comme  au 
moral  dans  tous  les  degivs  de  son  existence.  La  statistique 
otfioielle  constate  que  les  écoles  primaires  qui,  avant  1860, 
étaient  fréquentées,  dans  le  département  des  Alpes-Mari- 
times par  huit  à  neuf  mille  enfants,  le  sont  maintenant 
par  vingt-sept  mille  environ.  Chaque  commune  ,  excepté 
Caussols,  est  pourvue  d*écoles.  11  y  a  trois  cent  trente-six 
écoles  dont  cent  trente-six  de  garçons,  cent  onze  de  Slles; 
qu  itre-vingt-huit  mixtes  et  vingt-une  salles  d'asile.  En 
1851,  ne  savaient  ni  lire  ni  écrire  dans  la  province  de 
Nice.  83,071  personnes,  dont  56,858  femmes,  sur  une 
population  totale  de  118,377  habitants. 


FASTES  CHRONOLOGIQUES  DE  1816  k  1878  395 

Lapop'ilation  de  Nice  qui,  au  moment  de  Tannexion, 
avait  44,000  âmes  en  compte, en  1877:52,000  et  le  dépar- 
tement dépasse  aujourd'hui  200,000  habitants.  Que  l'agri- 
culture soit  encouragée  et  qu'on  arrête  l'émigration  des 
campagnes  vers  la  ville,  nous  n'aurons  rien  à  envier 
aux  départements  les  plus  florissants. 

Aux  écoles,  il  fauta)outer,comme  moyens  d'instruction 
publi  |ue,  les  bibliothèques,  les  sociétés  savantes,  les  mu- 
sées. Nic3  a  deux  sociétés  des  lettres,  une  société  d'horti- 
culture, une  société  hygiénique,  une  société  météréologi- 
que,  une  société  de  médecine  et  de  climatologie.  Cannes 
possède  aussi  une  société  des  lettres  et  une  société  d'hor- 
ticulture. La  bibliothèque  publique  de  Nice  est  riche  de 
44  à  45,000  volumes. 

Grasse  et  Cannes  ont  aussi  des  bibliothèques  publiques. 
Nice  a  un  musée  d'histoire  naturelle.  Vallauris  montre 
aux  visiteurs  des  musées  artistiques  où  sont  exposés  ses 
produits  en  poterie  ;  partout  se  fondent  des  bibliothèques 
communales  et  paroissiales. 

INDUSTRIE  ET  COMMERCE. 

Depuis  1860,  Grasse  et  Nice  n'ont  rien  perdu  de  leur 
commerce  et  de  leur  industrie.  Il  y  a  de  part  et  d'autre 
un  redoublement  d'activité  et  d'émulation.  Sur  la  rive 
droite  du  Var,  Grasse  continue  d'envoyer  ses  parfumeries 
à  l'univers  entier.  Elle  est  riche  en  olives,  en  toute  espèce 
de  fruits,  ses  trois  marchés  par  semaine  sont  fréquentés. 
Elle  a  en  outre  quatre  foires  :  lundi  après  le  1«'  février, 
après  Saint-Marc,  après  Saint-Michel,  après  Saint-André. 
Sa  campagne  est  un  véritable  jardin. 

Ses  soixante-dix  parfumeries  fabriquent  chaque  année 
au  moins  15,000savonnettes  à  tous  les  sucs,  plus  de  60,000 
kilos  de  pommade  à  la  rose,  au  jasmin,  à  l'oranger,  à  la 
tubéreuse,  à  la  violette,  à  la  cassie  ;  extraient  des  eaux 
de  roranger,  de  la  rose,  de  la  menthe,  du  sureau,  et 


396  FASTES  CHRONOLOGIQUES  DE  1816  A  1878 

des  plantes  aromatiques  qui  croissent  dans  la  contrée  ; 
la  plus  estimée  de  ces  essences  est  le  néroly-bigaradeou 
extrait  de  fleurs  d'oranger,  il  faut  un  kilo  de  fleurs  pour 
obtenir  un  gramme  de  néroly.  Cette  essence  rentre  sur- 
tout dans  l'eau  de  Cologne.  Les  liqueurs,  les  bombons,  les 
fruits  confits  de  Grasse  gagnent  aussi  en  réputation.  On 
établit  des  filatures  de  soie  importantes,  des  savonneries. 
La  fabrique  de  bougie  de  M.  Goby  obtient  sept  médailles 
dont  quatre  d'or  aux  diverses  expositions.  Il  y  a  encore 
à  Grasse  des  fabriques  de  bouchons  qui  y  prospèrent. 

Vallauris  dans  l'arrondissement  de  Grasse  grandit  de 
jour  en  jour  avec  ses  cinquantes  fabriques  de  poterie,  ses 
vases  artistiques,  ses  dix  usines  de  distillerie  et  de  pai'fu- 
merie. 

Cannes  devient  une  des  plus  belles  stations  du  midi.  Une 
ville  nouvelle  se  construit  le  long  de  la  mer,  et  sa  campa- 
gne se  couvre  de  villas  plus  belles  les  unes  que  les  autres. 
C'est  là  sa  principale  industrie.  11  en  est  de  même  du  Golfe- 
Juan,  du  Cap  d'Antibes.  Si  nous  passons  sur  l'autre  rive 
du  Var,  dirons-nous  que  Nice  devient  la  ville  à  la  mode. 
Qui  n'a  pas  vu  Nice,  n'a  pas  vu  de  merveille. Sans  compter 
ses  quarante  hôtels  de  l'intérieur  de  la  ville,  ses  apparte- 
ments meublés  à  louer,  plus  de  quatre  cent  cinquante  vil- 
las couvrent  sa  riante  campagne.  C'est  là  aussi  sa  princi- 
pale industrie.  On  évaluait  à  vingt-cinq  mille  étrangers  la 
population  d'hiver  en  1874,  ce  qui  versait  dans  la  ville 
135  millions  de  francs.  La  gare  de  Nice  dans  le  courant  de 
cette  même  année  avait  reçu  307,779  voyageurs.  Menton 
de  môme  que  Cannes  est^devenue  aussi  une  station  d'hi- 
ver qui  a  considérablement  augmenté  depuis  1860  :  ce 
qui  n'empêche  pas  la  renommée  de  ses  citrons,  pas  plus 
qu'à  Nice,  celle  de  ses  orangers,  de  ses  huiles,  de  sa  par- 
fumerie et  de  sa  marquetterie.  Mais  la  vente  de  son  soleil 
efface  tout. 


NOTES  ADDITIONNELLES 


I.    —     NOTICE     DU     GENERAL     LUCE-GASPARI  , 
COMTE  DE   BELVAL,    GRASSOIS. 

Nous  (levons  à  M.  Joseph  Liice,  de  Grasse,  des  rensei- 
gnements précis  sur  la  famille  Lnce.  Nous  y  joignons  ce 
que  nous  avons  puisé  dans  les  archives  de  la  Préfecture 
de  Nice.  (Papiers  de  famille.  Grasse.) 

Deux  branches  des  Luce  partent  de  Pierre  Luce,  qui 
Tivait  à  Grasse  vers  la  fin  du  XVII^  siècle,  et  dont  le  nom 
figure  parmi  les  notables  conseillers  de  la  commune  de 
Grasse. 

La  branche  dont  descendra  M.  Joseph  Luce,  aujourd'hui 
yivant,  aura  pour  ancêtres  : 

P  Jean  Luce,  fils  de  Pierre  Luce,  marié  à  une  demoi- 
selle Levans,  dont, 

2®  Claude  Luce ,  maître  tanneur,  marié  à  demoiselle 
Pons,  31  août  1659. 

3°  Louis  Luce,  maître  tanneur,  marié  à  demoiselle 
Courmes,  18  juillet  1685,  lequel  aura  quatorze  enfants. 

4**  Louis  Dominique,  marié  à  Marie  Thérèse  Raybaud, 
4  février  1754. 

5^  François Luce,marié  avec  Marie  Gabrielle  Pugnaire. 

6^  Joseph  Luce. 


3^  X0TE3   ADDmOXXEU-ES 

Xjtre  général  Luce  de  Gaspari,  comte  de  Belval,  des- 
cendra au^si  de  Pierre  Luce,  et  voici  sa  généalogie. 

1  ^  B  ilihazar.  fils  de  Pierre,  exercera  à  Grasse  les  fonc- 
tions municipales.  II  aura  un  commerce  considérable,  et 
ép-Disera  Thérèse  Reboul  de  Marseille.  Il  testera  en  1696, 
en  laveur  de  Franc  >is,  son  fils  aîné.  Il  laissera  plusieurs 
enfants.  d3nt  Français  qui  héritera,  et  Anne  qui  épousera 
Alexandre  de  Barbaroux  de  Marseille,  donfJoseph-Frao- 
cois  et  Loiis  de  Barbaroux,  sieurs  de  Thorenc  et  de  Gé- 
vaudan.  Un  sieur  de  Barbaroux  de  Grasse  sera  en  1791 
commandant  de  la  garde-nationale  du  district  de  Grasse, 
et  un  autre  Barbaroux,  chanoine  de  la  cathédrale  de 
Grasse. 

2'  François  Luce  épousera  Louise  de  Mouton.  Il  tes- 
tera en  1748.  et  mourra  le  23  mars  1756.  Il  aura  pour 
enfants  Charles.  Dominique,  Romain  et  Honoré,  le  chi- 
rurgien et  des  filles  mariées  aux  sieurs  Fanton,  Maubert 
etGazm.Anne  Claire  Luce  mariée  avec  l'avocat  Joseph 
Gazan  de  Grasse  sera  la  mère  du  futur  général  Gazan, 
comte  de  la  Pevrière,  né  à  Grasse  le  29  octobre  1765  et 
baptisé  le  30. 

3^*  Charles  Luce,  bourgeois,  épousera  Théritière  des 
comtes  do  G:\spari  de  Cors?,  Anne  Baptistine  de  Labaume, 
fiKe  de  Jean  Joseph  de  Labaume.  marseillais  et  d'Elisabeth 
Gaspari.  11  sera  coseigneur  dç  Seillans,  et  achètera  une 
charire  de  conseiller  à  la  Cour.  Il  sera  maire  et  viguier  de 
Grasse  en  1782.  Ses  papi^^rs  de  famille  nous  apprennent 
qu'avec  son  frère  Romain,  il  commerçait  dans  les  pays 
barbares- jues,  les  échelles  du  Levant,  toutes  les  villes  de 
ritalie  et  de  la  livière  de  Gènes.  Il  habitait  à  Grasse,  rue 
Saint-Dominique,  et  était  intimement  lié  avec  le  marquis 
de  Pontevès.  les  Thé;is.  les  Roberti  d'Escragnolles.... 

Les  Gaspari.  originaires  du  Cap-Corse,  étaient  au  XV* 
siècle  comtes  distria,  de  Lanari  et  de  Belval.  Jérôme  Gas- 
pari,dit  le  Grand,  marié  en  1465  avec  Bénigne  d'Ornano, 


NOTES  ADDITIONNELLES  399 

sera  gouverneur  général  de  la  Corse  au  nom  de  la  répu- 
blique de  Gènes.  Son  fils  Pierre,  pour  avoir  été  dévoué  au 
parti  de  la  France,  eut  ses  biens  confisqués  et  fut  exilé. 
André,  fils  de  Pierre,  sera  gouverneur  de  Milan  et  vice- 
roi  de  Portugal.  Gaspard  II,  pour  échapper  aux  persécu- 
tions des  génois,  se  réfugiera  à  Marseille  et  restera  au 
service  de  la  France.  Pierre  Gaspard  de  Gaspari,  mort  aussi 
au  service  de  la  France,  testa  en  1703.  Il  laissa  deux  filles, 
Elisabeth  Gaspari  et  Julie.  Elisabeth  épousa  Jean-Joseph 
de  Labaume  ;  et  Julie,  le  sieur  Riquetti  de  Mirabeau.  Anne- 
Biptistinede  Labaume,  fille  aînée  de  Jean-Joseph  de  La- 
baume et  de  Julie  de  Gaspari  épousa,  comme  nous  l'avons 
dit,  Charles  Luce,  d'où  quatre  enfonts:  notre  général 
Luce  de  Gaspari,  Léopold-Louis,  Honoré  et  une  fille  Ma- 
rie-Thérèse. 

François-Louis-Joseph-Gabriel  Luce  naquit  à  Grasse  le 
27 janvier  1754.  Il  fut  baptisé  le  lendemain  ;  le  parrain  fut 
Joseph-François  de  Barbaroux  et  la  marraine  Gabrielle 
de  Gaspari  de  Ferran  de  la  ville  de  Digne,  absente,  dame 
Louise  Mouton,  épouse  de  François  Luce,  aïeule  de  l'en- 
fant, ayant  prêté  les  mains  (1). 

Après  de  bonnes  études  au  Collège  des  Oratoriens  de 
Grasse,  notre  général  fit  d'abord  son  droit  à  Aix.  C'était  un 
beau  jeune  homme,  à  chevelure  blonde,  ce  qui  lui  avait 
valu  le  surnom  de  Tète  d'or.  Il  avait  de  l'esprit,  de  la 
grâce,  tout  pour  plaire  en  société.  A  Tàge  de  seize  ans, 
son  père  le  plaça  à  l'Ecole  militaire  de  Nanterre,  c'était  en 
1770.  L'abbé  Pontevès,  aumônier  du  roi  (2)  qui  résidait  à 
Grasse,  lui  donna  des  recommandations  pour  Paris.  Il  sortit 

(1)  Extrait  des  actes  de  Tl^tat  civil  de  Grasse.—  Notes  de  M.  Jos<'p1i  Luce. 

(2)  L'abbé  Ponfevùs.  résidait  à  Grasse  avi'C  son  frère,  le  vicomte  de  Ponte- 
vès qui  en  1785  s'appelait  seigneur  d'Amirat.  Il  était  commisitairi*  des  comp- 
tes de  la  noblesse  de  Provence.  Les  Pontevès  vivaient  depuis  longtemps  à 
Gnsse  ou  dans  les  environs.  En  1G70  Jean  Pontevès  épousait  à  Saint-Paul 
Lucrèce  de  Barcillon,  fille  de  Scipioa  Joseph  de  Roquefort  et  de  Marguerite 
Raymond!  d*£oalx. 


4^»  yOTTS  Al^OmO^ÇNELLES 

«!•=•  Trcile  en  ITTî.  lîeatenait  aa  réirîment  roval  de  Blois. 
Mâlherireîisemer.:.  c:  mme  tous  les  officiers  rie  ce  temps-là, 
il  TiVtii  .cna  au  «iês  euvrement  et  aux  plaisirs.  Il  fit  des 
dettrrs.  Pour  s-^rtir  liece  milieu,  il  s'enrôla  en  1774  parmi 
les  V  -jI  .q /tires  irta-^riis  qni  allaient  soutenir  Stanislas  Il,roi 
de  P'jijiTie.  •iéf-i'SsMê  de^^uis  1772  d'une  partie  de  ses 
Etar.s.  Nou>  le  retPjuvoTîs  à  Pari?  en  1776  aux  prises  avec 
ses  detfcs  de  jeu.  Il  a  tait  des  billets  à  ordre  qu'il  ne  peut 
payer,  il  a  eni:?^ê  sa  montre,  ses  effets  et  de  plus,  il  n'a 
pas  de  «jU'i'i  tliire  tace  à  son  brevet  de  major  qu'il  vient 
dVjbtenir  du  roi  de  Pologne,  c'est  alors  qu'il  écrit  à  Grasse 
des  bttref?  suppliantes.  Le  père  qui  ne  badine  pas  n'en- 
tend pas  payer  hrs  freilaines  de  son  fils. 

Notre  raajor.  pour  échapper  aux  poursuites  des  huis- 
siers, se  sauva  de  Paris  à  Saint -Cloud,  et  vit  la  quelques 
sfim^\ne<  a?^x  crors  d'»yn  trafteffr  qui j  n'étant  pas  payé, 
le  pria  de  déloirer.  Il  trouve  un  gîte  chez  un  ofllcierdu 
génie,  son  ancien  camarade  de  Nanterre.  Le  comte  de 
Bétancourt  qTi'il  va  voir  à  Versailles.le  4  novembre  1877, 
lui  conseille  dVcrire  à  son  oncle,  le  chanoine  Barbaroux, 
puis  à  sa  tante  :  ce  qu'il  fait  d'un  ton  suppliant  : 

<  On  vous  a  trompée  sur  mon  compte,  dit-il  à  sa  tante, 
mes  dettes  ne  dépassent  pas  cinquante  louis.  Ce  qui  me 
chngrine  le  plus,  c'est  un  billet  protesté.  Je  tombe  dans 
un  abîme,  si  mon  père  ne  me  tire  pas  de  là,  et  ne  me 
donne  le  moyen  de  retourner  en  Pologne.  L'état  que  j'y 
ai  me  mettra  à  même  de  réparer  mes  sottises,  et  de  ren- 
trer plus  tard  dans  ma  patrie,  et  dans  les  bras  de  la  meil- 
leure des  tantes.  J'ai  besoin  de  trois  mille  livres  pour  mon 
l)revet  et  de  mille  quatre  cents  livres  pour  le  voyage.  Je 
suis  perdu,  si  je  n'ai  cette  somme.  > 

On  fit  encore  «à  Grasse  la  sourde  oreille.  Pei^sonne  ne 
répondit.  Notre  pauvre  François  chercha  à  s'esquiver, 
mais  il  fut  arrêté  et  enfermé  à  Rouen.  C'est  alors  que 
Charles  Luce  envoya  de  l'argent. 


NOTES  ADDITIONNELLES  401 

Nous  trouvons  notre  major  malade  à  l'hôpital  de  Besan- 
çon (4  juillet  1778).  A  Grasse  on  célébrait  le  6  août  les 
noces  de  sa  sœur  Marie-Thérèse  qui  épousait  Louis  Esté- 
val  de  Montpellier,  chirurgien  aux  gardes  Valones,  où 
servait  aussi  comme  chirurgien  son  frère  Honoré. 

Enfin  Me  futur  comte  Gaspari  arriva  en  Pologne.  En 
1 786,  il  obtenait  de  son  père  une  procuration  en  règle, 
pour  revendiquer  à  son  profit  l'héritage  des  comtes  Gas- 
pari de  Corse,  du  chef  de  sa  mère  décédée,  Anne-Baptis- 
tine  de  Labaume  ;  Julie  lui  cédait  ses  droits. 

Il  se  trou  vêle  25  juin,  à  Grasse,  ei  s'embarque  à  Antibes 
pour  le  Cap-Corse.  Les  tenanciers  des  Gaspari,  depuis 
longtemps,  ne  payaient  plus  ni  droits  féodaux,  ni  quelque 
redevance  que  ce  fût.  Il  y  eut  là  pour  lui  toute  une  affaire 
des  plus  compliquées  pour  rentrer  dans  ses  domaines.  Il 
était  de  retour  à  Grasse,  pour  y  passer  les  fêtes  de  Noël 
(1786),pour  s'en  allait  à  Paris  en  janvier  1787,  et  logeait 
en  grand  seigneur  à  l'hôtel  d'Angleterre. 

Sa  première  lettre  de  Paris  à  son  père  porte  la  date  du 
27  janvier  1787. 11  va  mettre  en  jeu  tous  ses  plus  puissants 
protecteurs  pour  obtenir  son  titre  seigneurial.  Sa  corres- 
pondance, qui  embrasse  une  période  de  quatre  années,  est 
des  plus  curieuses  ;  il  ne  se  borne  pas  à  ses  affaires  person- 
nelles, mais,  pour  occuper  ses  loisirs,  il  rend  compte  de 
l'émouvante  révolution  qui  se  prépare  et  qui  s'accomplit. 
C'est  un  volumineux  résumé  de  tous  les  journaux,  de  tou- 
t3s  les  nouvelles  du  temps,  mêlé  d'anecdotes  curieu- 
ses (1)  et  de  réflexions  de  l'auteur.  11  y  juge  les  ministres, 
et  les  hommes  de  cette  époque  si  troublée,  à  mesure  qu'ils 
paraissent  et  disparaissent. 

Nous  analysons  sa  première  lettre  du  27  janvier  1787. 
Il  envoie  ses  compliments  à  son  oncle  le  capiscole  du  chapi- 
tre, messireBarbaroux,  à  MM.  de  Thorenc  et  de  Pontevès, 

(1)  Areh»  de  la  Préfectare.  ~  Fonds  des  émigrés»  Grass$  —  Luce-Gaspeti. 

26 


4<e  NOTES  AIH>rnOXXELLES 

à  Louis  Robert  dTscragnolles.  D  est  allé  voir  la  princesse 
de  Beauveau,  femme  da  goayemear  de  Provence,  mais  elle 
dînait  à  Versailleschez  la  princesse  de  Lamballe.Le  30  jan- 
vier, il  écrit  de  nouveau.  Il  a  eu,  cette  fois,  plus  de  chance. 
M.  le  maréchal,  prinœ  de  Bf^uveau,  lui  donne  audience. 
€  Hier  29,  je  me  suis  présenté  chez  lui  à  dix  heures  du 
matin.  <  Depuis  quand  ètes-voos  ici  ?  me  dit-il.  Vous  ne 
m'aviez  pas  annoncé  votre  voyage  ?  —  Monseigneur,  c'est 
que  l'exécution  a  suivi  de  bien  près  le  projet.  —  Je  suis 
heureux  de  vous  voir,  mais  quelle  affaire  vous  amène  à 
Paris  ?  —  Monseigneur,  comme  je  vis  que  la  liste  des  nou- 
velles assemblées  à  Paris  ne  m\  comprenait  pas,  j'ai  cru 
devoir  rectifier  cet  oubli  de  Sa  Majesté.  »  Le  maréchal  rit 
beaucoup  de  cette  plaisanterie.—  <  Vous  avez  perdu  ce 
pauvre  Marbeuf,  ajouta-t-il.  Sa  perte  vous  fait-elle  beau- 
coup de  tort  ?  >  —  A  en  juger  par  ses  promesses  j'ai  tout 
perdu,  mais  rien  par  les  faits.  —  Comment  !  rien.  Mais  il 
avait  fait  tout  son  possible.  Au  reste  quoique  votre  com- 
mission en  Corse  ne  soit  pas  grand^chose,  on  pourrait  la 
mettre  en  activité.  11  y  a  tant  de  postulants.  —  Oui,  Mon- 
seigneur, il  y  en  a  beaucoup,  mais  au  régiment  provin- 
cial de  Corse  il  y  en  a  bien  peu.— C'est  aussi  pourquoi 
vous  obtiendrez  facilement  une  commission.  En  attendant 
ce  sera  plus  difficile  de  vous  faire  sortir  de  celle  que  vous 
avez. — Mais,  Monseigneur.avant  que  dVn  sortir  il  faudrait 
que  j  y  entre.  —  Comment  vous  n'avez  pas  une  commis- 
sion à  la  suite  de  ce  régiment  ?  —  Non,  Monseigneur.  — 
Pas  même  de  major  ?  —  Non,  Monseigneur.  —  Et  qu'à 
donc  fiût  Marbeuf?  —  Beaucoup  de  promesses  et  peu 
d'effets.  —  Cela  n'est  pas  bien.  J'en  parlerai  à  M.  de  Bar- 
rème  qui  y  mettra  plus  d'activité.  Et  quant  à  vos  affaires 
privées,  où  en  étes-vous  ? —  J'ai  obtenu  l'investiture  du 
comté  de  Gaspari  et  j'ai  pris  possession  du  château.  Le 
commissaire  royal  m'a  prié  de  me  départir  des  autres  pré- 
tentions en  me  promettant  im  dédommagement.  —  C'est 


NOTES  ADDITIONNELLES  403 

juste,  c'est  trop  juste.  Faites-moi  un  mémoire  sur  toute 
cette  affaire,  et  je  m'en  occuperai.  N'est-ce  pas  ainsi  que 
vous  l'entendez  ?  —  Je  serai  trop  heureux,  Monseigneur, 
si  vous  daignez  vous  charger  de  mon  sort  et  j'en  augure 
d'avance  bon  espoir.  —  Je  serai  toujours  charmé  de  vous 
témoigner  tout  l'intérêt  que  je  vous  porte.  Je  me  rendis 
ensuite  chez  M.  le  comte  Potoski.  Il  était  encore  au  lit, 
quoiqu'il  filt  midi  et  demi,  car  il  avait  passé  la  nuit  au  bal. 
Je  lui  laissai  un  billet-visite  auquel  je  joignis  mon  adresse. 
A  trois  heures,  on  m'avertit,  étant  rentré  à  mon  hôtel 
d'Angleterre,  qu'un  jeune  homme  qui  était  dans  une  voi- 
ture me  priait  de  descendre.  Quelle  fut  ma  surprise  de 
voir  que  c'était  le  comte  avec  son  épouse.  Il  s'excuse  de 
n'être  pas  sorti  de  la  voiture,  parce  qu'il  était  en  pantalon 
et  en  pantoufles.  11  m'embrasse,  m'oblige   de   monter 
dans  sa  voiture  et  d'aller  dîner  avec  lui  chez  Madame  la 
princesse   Lubromiska.    Notez   que   j'avais  déjà  dîné. 
Madame  la  princesse  m'a  reçu  avec  sa  bonté  ordinaire. 
Elle  m'a  donné  de  vos  nouvelles,  et  j'ai  fini  la  soirée  chez 
elle.  Ils  m'ont  engagé  à  dîner  tous  les  jours  avec  eux. 
Tout  ce  qu'il  y  a  de  mieux  à  Paris  s'y  trouve.  La  prin- 
cesse, autant  par  économie,  dit-elle,  que  pour  ne  pas  avoir 
la  tête  cassée  du  brouhaha,  restreint  sa  table  à  vingt  cou- 
verts. M.  de  Vergennes  va  un  peu  mieux.  M.  de  Saint-Priest 
convoite  son  portefeuille.  On  parle  aussi  de  MM,  de  Bre- 
teuil  et  Vauguyon.  Mais  M.  de  Vergennes  veut  mourir  au 
champ  d'honneur,  et,  comme  il  le  dit,  la  plume  à  la  main. 
L'assemblée  des  Notables  est  pour  le  7  février.  Tous  les 
membres  se  sont  rendus  hier,  29,  à  Versailles.  Je  travaille 
à  mes  mémoires.  > 

Le  3  février  il  annoncera  à  son  père  qu'il  a  présenté  ses 
deux  mémoires  à  M.  de  Beauveau,  un  pour  les  affaires  de 
Corse,  l'autre  pour  le  militaire.  Il  dira  qu'il  n'a  pu  joindre 
encore  le  comte  de  Carlonne.  <  Je  vous  adresse  par  le 
courrier  et  sous  le  pli  de  M.  de  Penthièvre  un  paquet  de 


404  NOTES  AIH>mONNELLES 

nouvelles  que  j'ai  prises  chez  la  princesse.  J'envoie  par  le 
mémâ  courrier  an  mémoire  sous  le  pli  de  M.  de  BargemoD. 
Il  pourra  vous  amuser.  M.  le  maréchal  de  Beauveau  est 
accablé  d'affaires  pour  le  moment,  et  malgré  cela  il  me 
laisse  les  entrées  libres.  Je  n'ai  pu  voir  encore  qu'une  fois 
M.  de  Calonne.  Il  est  plus  embarrassé  que  vous  et  moi  en 
ce  momeiit-ci.  Il  faut  qu'il  y  joue  sa  tète.  La  princesse 
est  toujours  bonne  pour  moi.  > 

En  attendant,  notre  Luce  Gaspari  n'avait  pas  payé  ses 
dettes  de  jeuness^e.  Le  23  février  1786,  son  beau-frère 
Gazan  lui  écrit  d'Aix  qu'il  avait  eu  une  longue  conférence 
avec  Moïse  Beaucaire,  frère  de  Daniel  et  avec  son  procu- 
reur. <  Ils  m'ont  assuré  n'avoir  trouvé  dans  les  papiers  du 
défunt  aucune  note  relative  aux  montres  que  vous  avez 
remises.  Vous  devrez  payer  les  intérêts  de  cet  argent  que 
vous  avez  reçu,  ou  380  francs.  Le  juif  veut  360  francs. 
Votre  qualité  de  fils  de  famille  vous  dispensant  de  payer, 
parce  que  vous  étiez  très-jeune  lorsq!ie  vous  avez  fait 
cette  lettre,  j'ai  obtenu  par  vous  de  reculer  le  paiement  de 
la  somme  totale  par  des  billeis  en  janvier  et  en  juillet 
1787.  >  En  1789,  il  ne  sera  pas  plus  avancé.  Ses  protec- 
teurs lui  obtiendront  un  sauf-conduit  du  Roi  (28  janvier 
1789),  avec  défense  d'exercer  des  poursuites  contre  lui. 
Revenons  à  la  correspondance  de  1786. 

€  Le  19  février  1783,  dit-il,  M.  le  Maréchal  vient  d'écrire 
pour  moi  en  Corse.  Le  commandant  actuel  se  montre  plu- 
tôt mon  ami  que  mon  protecteur.  Il  y  a  grande  apparence 
que  M.  d'Arambal  sera  nommé  commandant  en  second, 
car  M.  de  Beaumanoir  va  donner  sa  démission.  La  prin- 
cesse fera  pour  moi  toutes  les  démarches  à  la  cour.  Je 
vous  achète  une  jolie  canne.  Dit3s  à  M.  de  Thorencque  le 
commun  des  martyrs  porte  encore  des  chaînes  d'or,  mais 
que  les  élégants  n'en  portent  que  de  corail  ;  c'est  la  mode. 
Bien  des  choses  à  Louis  d'Escragnolles.  Dites-lui  que  j'ai 
vu  M.  d'Hozier.  L'Assemblée  des  notables,  jeudi,  sans  re- 


NOTES  ADDITIONNELLES  405 

tard.  >  Le  3  mars  il  engage  son  père  à  prendre  des  infor^ 
mations  sur  les  domaines  que  possède  le  Roi  à  Saint-Paul 
et  à  Antibes,  parce  qu'on  en  fera  la  demande  pour  lui.  Il 
raconte  comment  s'est  ouverte  l'Assemblée  des  notables. 
<  Louis  XVI  n'a  prononcé  que  quelques  paroles  timides  et 
paternelles.  Galonné,  ce  ministre  brillant  et  frivole^  de- 
venu le  maître  de  la  situation  par  la  mort  de  Vergennes,  a 
exposé  avec  sa  parole  dorée  et  téméraire  l'état  des  finan- 
ces, heurtant  les  jalousies  et  attaquant  tout  le  monde 
même  Necker 

29  mars.  Les  sept  bureaux  font  opposition  au  projet  de 
Galonné.  Le  clergé  se  retranche  dans  ses  droits,  la  noblesse 
l'imite.  Monsieur,  frère  aîné  du  Roi,  esprit  imtu  des  idées 
modernes,  a  contre  lui  son  frère  le  comte  d'Artois  peu 
enclin  aux  nouveautés.  Le  Tiers-État  tient  une  attitude 
menaçante  contre  les  deux  premiers  ordres  et  réclame 
l'égalité  des  droits 

5  avril.  Il  copie  cette  épigramme  à  l'adresse  de  Galonné. 
Le  Roi  des  animaux  s'exprime  en  ces  termes  : 

€  Mes  bons  amis  et  bonnes  bêtes. 
Coqs,  poulets,  canards  et  dindons, 
Que  de  vous  ici  les  meilleures  têtes, 
Déduisent  ici  leurs  raisons. 
Le  plus  glouton  de  mes  valets 
Qu*un  vif  amour  du  bien  domine. 
M'apprend  que  le  ciel  vous  a  fiflts 
Pour  ma  gloire  et  pour  ma  cuisine. 
Je  veux  donc  vous  croquer  tous. 
Tel  est  mon  petit  manifeste. 
Mon  cuisinier  fera  le  reste.  » 

Il  parle  de  Mirabeau  qui  est  à  Nimègue  afin  d'offrir  au 
Stathouder  son  plus  énergique  et  venimeux  pamphlet.  <Si 
le  Stathouder  refuse, il  retournera  enAngleterre.il  a  paru 
un  libelle  atroce  contre  Mirabeau.  Ce  libelle  prend  Mira- 
beau à  sa  naissance  jusqu'au  27  mars  1789  :  <  La  nature, 
y  ôsl-il  dit,  n'eut  jamais  de  fils  plus  ingrat,  l'hymen 


406  NOTES  ADDITIONNELLES 

n'éclaira  jamais  d'époux  plus  féroce  et  plus  corrompu,  la 
famille  n'eut  jamais  de  parent  plus  dénaturé ,  la  vertu  de 
plus  grand  ennemi,  la  patrie  de  citoyen  plus  dangereux, 
la  littérature  de  plus  vil  écrivain,  la  noblesse  de  gentil- 
homme plus  indigne,  la  société  d'hypocrite  plus  insidieux, 
l'amitié  de  plus  lâche  serviteur,  le  commerce  de  plus  rui- 
neux fripon,  le  sentiment  de  moqueur  plus  effronté,  les  lois 
humaines  de  violateur  plus  déterminé,  U;  gourvernement 
de  séditieux  plus  hardi.  Enfin  la  nature  sujette  à  des  écarts 
en  fît  un,  en  créant  son  àme  ;  et  autant  qu'il  était  en  elle, 
elle  s'efforça  d'imprimer  en  toute  sa  personne  un  cachet 
de  difformité  qui  avertit  l'honnête  homme  de  se  garder  de 
lui.   > 

Mirabeau,il  est  vrai,  n'épargnait  pas  non  plus  ses  adver- 
saires. Ainsi  parlait-il  de  Necker  :  <  Voulez-vous  savoir, 
disait-il,  la  fermentation  extraordinaire  qu'excit«  cet 
homme  qui  connaît  si  bien  son  public  et  les  tréteaux,  je  ne 
dis  pas  sur  le  peuple,  je  ne  dis  pas  sur  les  fanatiques  col- 
porteurs de  la  renommée,  je  dis  sur  les  grands  que  M. 
Necker  humilie,  sur  les  courtisans  qu'il  désoblige  ?  C'est 
qu'il  y  a  chez  lui  un  mélange  de  tous  les  vices.  11  y  a  du 
Richelieu,  du  Cromwell  ;  l'un  a  asservi  son  pays,  l'autre 
immolé  son  Roi.  Haineux  et  implacable  comme  le  pre- 
mier, sévère,  mystique,  atrabilaire  comme  le  second,  il  ne 
vit  que  de  délation  et  de  méfiance  ;  il  est  d'un  orgueil 
féroce,  d'une  ambition  insatiable.  Chacun  le  craint,  per- 
sonne ne  l'aime.  Le  retour  de  cet  homme  serait  le  présage 
le  plus  certain  de  la  plus  effrayante  alternative.  Voilà 
l'homme  qu'on  voudrait  persuader  à  notre  inconcevable 
légèreté  de  redemander .  > 

Et  l'on  répondait  à  Mirabeau  par l'épigramme  suivante: 

€  Puisse  ton  homélie,  ô  bouiUant  Mirabeau, 

t  Ecraser  les  fripons  qui  gâtent  nos  affaires; 

t  Un  voleur  converti  doit  devenir  bourreau, 

c  C*est  prêcher  sous  TécheUe  en  pendant  ses  confrôres.  • 


NOTES  ADDITIONNELLES  407 

Beaumarchais  se  chargait  d'ajouter  le  quatrain  sui- 
Tant  de  Necker  à  Mirabeau  : 

t  Pour  ton  bourreau  tu  m*as  choisi. 
«  Un  roué  s'y  connaît  sans  doute  ; 
t  Mais  ne  crois  pas  quejeredoutey 
<  Un  criminel  que  j*ai  flétri. 

€  Un  grand  seigneur  à  qui  un  de  ses  amis  demandait 
pourquoi  on  exilait  Necker  et  Cartonne,  a  répondu  que 
c'était  pour  égaler  la  recette  à  la  dépense.  > 

Reconnaissez  encore  Tesprit  français  ou  gaulois  qui 
s'amusait  de  tout  alors,  comme  de  nos  jours.  <  Vous  savez 
sans  doute,  écrit  toujours  notre  comte  Luce  de  Gaspari, 
que  le  roi  lave  les  pieds  à  douze  pauvres^  le  Jeudi-Saint. 
Cette  cérémonie  n*a  pas  eu  lieu  cette  année  à  Versailles, 
et  on  a  composé  le  quatrain  suivant  à  ce  sujet  : 

t  Le  lavement  des  pieds  par  uti  ordre  nouveau, 
t  N'aura  pas  lieu,  jeudi,  pour  douze  misérables, 
t  Pourquoi  ?C*est  que  le  roi  veut  conserver  son  eau 
€  Pour  laver  la  tête  aux  notables. 

Les  diatribes  contre  le  clergé  étaient  aussi  à  Tordre  du 
jour.  On  montrait  le  prêtre  comme  un  danger  social  : 
€  La  connaissance  parfaite  qu'ont  les  cheîs  du  clergé  des 
abus  qui  leur  sont  utiles,  la  possibilité  de  les  couvrir  du 
voile  de  la  religion,  l'ignorance  du  peuple,  la  facilité  de 
l'émouvoir,  l'ancienne  habitude  d'effrayer  le  monarque, 
Tusage  de  perpétuer  leur  existence  par  la  terreur,  l'espoir 
de  confondre  leurs  réclamations  avec  celles  de  la  noblesse, 
telles  sont  les  armes  de  ce' corps  redoutable.  Réunissons  à 
tout  cela  ce  que  l'habitude  de  discuter,  de  gouverner,  de 
dominer  donne  de  talent  et  de  lumière,  l'éloquence  ton- 
nante des  uns,  insinuante  des  autres,  artificieuse  de  quel- 
ques-uns, cet  art  d'émouvoir  sourdement  les  esprits,  cette 
souplesse  qui  sait  éviter  le  choc  pour  conserver  l'intégrité 
de  ses  prétentions,  qui  sait  attendre  pour  les  faire  reparaî- 
tre, et  profiter  des  malheurs  de  l'État  pour  reprendre 


iR  S0TE3  abuitioxnellbs 

hîissrJji  sa  première  esistenoe.  à  ces  traits  vous  reconnai- 
iTëz  quel  csi  le  principe  des  plus  grands  obstacles,  le 
fojrr  dtr  la  réâsîanoe,  Taniie  de  l'opposition.  Nation  fri- 
T i.e. Lsii :*ii  TT-i'p  abusée,  jusqu'à  quand  fermerez-vous 
les  veux,  jîis^u'à  quand  serez-vous  dupe  et  Aiciimedes 
eiiiicriis  de  roire  bonheur  ?  » 

Corn prenoLS  par  de  tels  écrits  pourquoi  une  partie  da 
pteupîe  ei  de  la  bi^urgeoisie  criera  bientôt  :  Guerre  au 
Clerzél — Moines  ei  prêtres  sont  dénoncés  au  peuple  comme 
ennenîis.  en  aiiendant  qu'ils  lui  soient  livrés  en  pâture. 

On  donnait  au  contraire  les  plus  grands  éloges  à  la 
prière  de  Tenifiereur  Joseph. 

€  Etre  t-Lemel  et  incompréhensible,  était-il  censé  dire, 
îu  es  tout  miséricordieux  ;  et  ton  amour,  et  ton  soleil 
éclairent  également  le  chrétien  et  Tathée.  Les  pluies  ferti- 
lisent t^rilement  les  champs  des  croyants  et  des  infidèles, 
et  le  germe  des  vertus  se  trouve  semé  par  toi  dans  le  cœur 
de  rherétjque  et  de  fimpie.  C'est  ainsi  que  tu  m'apprends. 
Être  éternel,  quelle  est  ta  miséricorde  et  ton  amour,  et 
comme  quoi  la  diversité  des  opinions  ne  t'empêche  pas 
d'être  un  père  bienfaisant  pour  tous  les  hommes.  Et  moi, 
ta  faible  créature,  aurais-;e  moins  d'indulgence  ?  Ne  per- 
mettrais-j^  P^^  'P<^  chacun  de  mes  sujets  t'adore  à  sa 
manière  ■  Persécuterais-je  ceux  qui  ne  pensent  pas  comme 
moi  ï  Co:iveriirais-je  les  infidèles  avec  le  glaive  ?  Non, 
Éternel. dont  la  puissance  et  l'amour  embrassent  l'univers. 
Q  fun  tel  sentiment  soit  toujours  loin  de  moi.  Je  veux  te 
ressembler  autant  qu'il  est  au  pouvoir  de  ta  créature. 
Comme  toi.  ie  veux  être  tolérant.  Que  désormais  tout  ce 
qui  peut  contraindre  la  conscience  soit  banni  de  mes  Etats. 
Quelle  religion  n'apprend  pas  à  aimer  la  vertu,  à  détester 
le  vice  ?  Que  toute  religion  soit  donc  tolérée  ;  que  chacun 
puisse S3rvir  Dieu  delà  manièrequi  lui  paraîtrala  meilleure, 
ô  Être  Éternel  I  Une  erreur  de  l'entendement  ne  pourrait 
mériter  qu'on  fut  banni  de  la  société  ;  et  la  contrainte  ne 


NOTES  ADDITIONNELLES  409 

sera  jamais  un  moyen  propre  àgagner  les  esprits  et  à  rame- 
ner ceux  qui  s'égarent.  Qu'elles  soient  brisées  à  jamais  les 
chaînes  honteuses  de  Tintolérance.  Que  le  doux  lien  d'une 
amitiJ  fraternelle  unisse  à  jamais  tous  mes  sujets.  Je  sais 
que  j'aurai  beaucoup  do  difficultés  à  vaincre  et  que  la 
plupart  me  sont  suscitées  par  ceux  qui  s'appellent  tes 
ministres.  Que  ta  puissance  ne  m'abandonne  jamais.  For- 
tifie par  ton  amour  ma  sainte  résolution,  Être  éternel, 
incompréhensible,  afin  que  je  surmonte  tous  les  obstacles 
et  que  la  loi  de  notre  divin  maître,  cette  loi  qui  n'est  que 
patience  et  charité,  se  trouve  par  moi  enfin  accomplie. 

Amen.  > 

/. 

11  mêle  des  anecdotes  curieuses  à  ses  nouvelles  politi- 
ques. En  voici  une,  datée  du  9  décembre  1787,  qu'il  envoie 
au  marquis  de  Ponte vès  à  Grasse.  <  A  coté  des  nouvelles 
sérieuses,  on  en  place  une  très-plaisante  sur  le  compte  de 
M™*  la  marquise  de  Fleury.  Ayant  connu  et  fait  essai  de 
tous  les  genres  d'amusements  possibles,  il  lui  manquait 
encore  de  vouloir  se  faire  enterrer  de  son  vivant.  Cette 
dame  feignit  une  maladie  ;  elle  trouva  un  médecin  assez 
complaisant  pour  annoncer  de  jour  en  jour  les  progrès 
rapides  d'une  fièvre  violente,  et  enfin  sa  mort,  peu  de 
jours  après.  Ses  piincipaux  domestiques  étaient  aussi  dans 
la  confidence.  Elle  avait  eu  l'attention  de  rédiger  son  tes- 
tament par  lequel  elle  annonçait,  entre  autres  choses, 
qu'elle  voulait  après  sa  mort  être  portée  dans  sa  maison 
de  campagne  à  Mousseau  et  y  être  exposée  à  visage  décou- 
vert pendant  vingt-quatre  heures  ;  de  plus  elle  voulait 
par  esprit  d'humilité  et  en  expiation  de  ses  très-grandes 
fautes  que  la  translation  de  son  corps  fût  faite  dans  un 
corbillard  Elle  eut  l'attention  de  ne  mourir  qu'à  cinq  heu- 
res du  soir  ;  elle  fut  portée  deux  heures  après  dans  sa 
maison  de  Mousseau  où  elle  fut  gardée  par  des  prêtres  en 
surplis  qui  psalmodiaient  des  prières  pour  le  repos  de  son 
&me.  Un  seul  flambeau  sur  un  grand  guéridon  éclairait 


4?i  jafyres  asktxrgcelles 


§»:c  i.Tçarisi»ri*.  Sii^ant  na  anide  de  son  testament,  le 
Ti^^.  Sr  :-Li::i.:cr  ■:x  -^ai;  daas  la  confidence  venait  mou- 

':evi  5r  Tccaje  à  antre.  A  nne  heure  convenue, 


.-  "  1 


îl  ii:o:-.j;  — iliir>::i=air2î  eî  éteignit  le  flambeau.  La 
i^ii-z:  iTii*:  :>-i  ;«à  à  •>!*?  d'elle  des  bouteilles  remplies 
ir:  :i>:i:rt-  :::>1>  ré^^ndit  dans  Tappartement.  Les 
:î5.-"rr^  ;  >r:r«  ir  s^^  iroaver  mal,  de  s'enfuir  en  criant  à 
lOein-r  irirjrr.  -e^  -ec-ETi^^^isant  îe  démon  qu'ils  disaientavoir 
^rT-r  .i  :z.^r::il>e.<ii'?îqaes  fiersonnes,  témoins  de  l'évé- 
i?r;--rc:.  ^TLiezz  avvÎT  vu  le  dfable  en  personne  enlever 
l»r  itir:.-?.  r;rr:\  ians  îlniervalîe.  la  marquise  avait  gagné 
zz.  :»r:::